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Full text of "Grande chronique;"

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GR  A  IDE  CHRONIOIE 


MATTfllEL    PARIS. 


IMPRIMERIE  DE  SCHNEIDER  ET  LAMGBAND, 
Rue  d'Erfurtli,  !,  près  l'Abbaye. 


^'^,t^Jb. 


GRANDE  CHRONIQUE 


MATTHIEU  PARIS 

TKADGlfE   En   FRANÇAIS 

PAR  A.  HUIIXARD-BRÉHOLLES, 

AUGOBIPiGKKC  DE  NOTES  , 

ET   PRÉCÉDÉE   D'IINE  liNTRODUCTION 


PAR  M.  Ui  DUC  DE  LUYNKS 

Membre  de  rinstitut. 


TOME  DEUXIEME. 


PARIS, 

PAULIIS,   LIBRAIRE-ÉDITEUR, 

5S.   KUE  DF.  SEINE-SAINTHiERMAlK. 

«840. 


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GRANDE  CHRONIQUE 

MATTHIEU  PARIS 

(historia  major  anglorum). 


SUITE  DE  HENRI  IL 


Douleur  de  Henri  H.  —  Il  envoie  des  députés  a 
Rome  pour  se  justifier  de  la  mort  de  Thomas*  ^  t,Es 
MEURTRIERS  SONT  EXCOMMUNIES.  —  Le  Foi  d'Angleterre 
Henri  était  alors  à  Argentan ,  en  Normandie,  quanS 
la  funeste  nouvelle  lui  fut  apportée  par  quelques-uns 
des  siens.  Aussitôt  il  donna  tous  les  signes  de  la  plus 
violente  douleur,  arracha  ses  vêtements  pour  se  vêtir 
d'un  cilice ,  et  souilla  de  cendre  la  majesté  royale  : 
«  J'en  atteste  le  Dieu  tout-puissant ,  s'écriait-il ,  je 
«  n'ai  coopéré  à  cet  attentat  ni  de  volonté  ni  de  con- 
II.  ^ 


HENRI  H 


«  science  ;  je  n'eu  ai  donné  Tautorisation  en  aucune 
«  façon,  à  moins  que  Ton  ne  regarde  comme  un 
«  délit  de  ma  part  d'avoir  paru  aimer  moins  Tarche- 
(.  vêque.  »  Il  s'en  remit  sur  ce  point  à  la  décision  de 
réglise  et  promit,  chose  fort  sage  ,  de  se  conformer 
humblement  à  tout  ce   qu'elle  résoudrait  sur  son 
compte.  Il  envoya  donc  des  députés  au  souverain 
pontife  pour  présenter  sa  justification  et  alléguer  son 
innocence  ;  mais  le  seigneur  pape  ne  voulut  pas  les 
voir  ,  et  ne  daigna  ni  souffrir  qu'ils  se  jetassent  à  ses 
pieds ,  ni  les  admettre  au  baiser.  Cependant  les  dé- 
putés qui  furent  envoyés  pour  la  seconde  fois  furent 
accueillis  par  quelques  cardinaux ,  mais  de  paroles 
seulement.  La  cinquième  férié  avant  Pâques  appro- 
chait, et  c'est  le  jour  où  ,  d'après  la  coutume  de  l'é- 
glise romaine ,  le  pape  prononce  publiquement  des 
sentences  d'absolution  ou  d'excommunication.   Les 
députés  du  roi  apprirent  par  quelques-uns  dessilen- 
ciaires  '  du  seigneur  pape  ,  que  ledit  pape  avait  résolu 
de  lancer  contre  le  roi  d'Angleterre  nominativement 

<  On  appelait  silenciaire  parmi  les  esclaves  des  anciens  Romains  celui 
qui  était  chargé  d'imposer  silence  à  ses  compagnons.  Cette  sorte  d'office 
domestique  fut  transportée  à  la  cour  des  empereurs  byzantins,  avec  le 
titre  de  silenciaire  du  palais  ou  de  ministre  du  repos.  On  désignait  les 
siienciaires  sous  les  noms  de  clarissimi,  spectabiles,  devoiissimi,  et 
en  grec,  de  Ôaup-aaiw-aroi.  Il  y  avait  trente  siienciaires  ordinaires,  divi- 
sés en  corps  de  dix  chacun ,  avec  un  décurion.  Ce  corps  est  appelé  ,  dans 
les  Actes  du  concile  de  Chalcédoine  :  Schola  devoiissimorum  sileniia- 
riorum.  Saint  Angilhert  fut  silenciaire  de  Charlemagne ,  secréUire  du 
cabinet,  en  termes  modernes.  Les  siienciaires  étaient  aussi  chargés  d'am- 
bassades et  de  négociations  secrètes.  On  doit  donc  considérer  les  silen- 


ANNÉE  447^.  5 

ainsi  que  sur  tous  ses  hommes  une  sentence  d'inter- 
dit, d'après  l'avis  unanime  des  frères  cardinaux  ,  et 
qu'il  voulait  de  plus  confirmer  celle  qui  avait  été  pro- 
noncée contre  Tarchevêque  d'York  et  contre  les  autres 
évéques  d'Angleterre.  Les  députés  du  roi  étaient  dans 
un  grand  embarras  ;  mais  quelques  cardinaux  insi- 
nuèrent au  seigneur  pape  que  les  députés  avaient 
reçu  mission  du  roi  d'Angleterre  pour  jurer ,  au  nom 
de  leur  maître ,  qu'il  s'en  remettrait  au  jugement 
du  pape  et  des  cardinaux  et  leur  obéirait  en  tout.  En 
effet ,  les  députés  du  roi  demandèrent  à  prêter  ce 
serment  ;  ils  le  prêtèrent  et  évitèrent  ainsi  la  sentence 
d'interdit.  Les  députés  de  l'archevêque  d'York  et  des 
autres  évêques  en  firent  autant.  Ce  jour-là,  le  pape 
excommunia  les  infâmes  meurtriers  du  bienheureux 
Thomas ,  archevêque  de  Cantorbéry  et  martyr ,  et 
tous  ceux  qui  leur  avaient  donné  conseil,  aide  ou  as- 
sentiment, ainsi  que  tous  ceux  qui  les  recevraient 
dans  leurs  terres  ou  leur  accorderaient  faveur.  Ces 
assassins  se  retirèrent  pendant  un  an  à  Knaresbo- 
rough  dans  un  château  du  roi. 

MiRArXES  OPÉRÉS  SUR   LA  TOMBE  DE  BeCKET. MORT 

DE  l'évéqde  de  Winchester.  —  Cette  même  année , 
vers  la  solennité  de  Pâques ,  notre  seigneur  Jésus- 
Christ  qui  est  en  tout  et  partout  admirable  dans  ses 
actes  saints ,  consacra ,  par  de  fréquents  et  glorieux 


claires  de»  papes  comme  des  secrétaires  particuliers.  (  Voyez  le  Diet,  de 
Trévodx  ,  art.  Silenciaire.  ) 


4  HENRI  II, 

miracles,  la  vie  exemplaire  et  incomparable  de  son 
très-glorieux  martyr,  Thomas,  archevêque  de  Can- 
torbéry ,  ainsi  que  sa  fermeté  dans  la  mort,  alin  qu'il 
fut  évident  pour  tous  que  celui  qui  durant  tant  d'an- 
nées, avait  souffert,  en  défendant  la  liberté  de  Téglise 
attaquée ,  la  proscription  dont  il  était  victime  lui  et 
les  siens ,  avait  enfin  remporté  un  triomphe  digne  de 
ses  mérites.  Aussi ,  quiconque  s'approchait  du  tom- 
beau de  ce  glorieux  martyr  avec  un  cœur  plein  de  foi 
ne  se  retirait  jamais  sans  être  guéri,  de  quelque  in- 
firmité qu'il  fût  atteint.  Là,  les  boiteux  recouvraient 
l'usage  de  leurs  jambes  ;  les  sourds,  l'ouïe;  les  aveu- 
gles ,  la  vue  ;  les  muets  ,  la  parole  ;  les  lépreux ,  la 
santé  ;  les  morts,  la  vie ,  et  non-seulement  les  hommes 
et  les  femmes,  mais  encore  les  oiseaux  et  les  animaux 
étaient  ressuscites.  Cette  même  année ,  le  roi  d'An- 
gleterre ,  Henri ,  de  retour  en  Angleterre  le  8  des  ides 
d'août,  alla  rendre  visite  à  Henri ,  évêque  de  Win- 
chester, qui  était  à  l'extrémité.  L'évêque  adressa  au 
roi  des  reproches  fort  durs  sur  la  mort  du  glorieux 
martyr  Thomas ,  et  lui  prédit  qu'il  serait  en  butte  à 
une  foule  de  malheurs.  Le  prélat  expira  ensuite  plein 
de  jours  le  8  des  ides  d'août. 

Henri  H  entre  en  Irlande.  —  Deuil  de  l'église  de 
Gantorbéry.  —  Vers  le  même  temps ,  le  roi  des  An- 
glais ,  Henri ,  entra  à  main  armée  en  Irlande ,  le 
quinzième  jour  avant  les  calendes  de  novembre  ;  les 
archevêques  et  les  évêques  du  pays  le  reçurent  pour 
seigneur  et  roi ,  et  lui  jurèrent  fidélité.  Le  petit  roi 


ANNEE  ^n^.  5 

(le  Limeleie  [Limerik?] ,  celui  de  Chore  [Korke  *  ?], 
et  un  autre  roi  du  pays  surnommé  Monoculus  [le 
Borgne] ,  lui  firent  hommage.  Mais  Rodrik ,  roi  de 
Comat ,  [Connaught?]  ,  qui  occupait  un  pays  inac- 
cessible coupé  par  de  grands  marais ,  où  les  gués 
étaient  dangereux,  les  communications  difficiles  et 
la  navigation  peu  sûre  ,  entreprit  de  résister  au  roi 
Henri.  Cette  même  année ,  le  jour  de  la  fête  de  saint 
Nicolas ,  Roger  ,  archevêque  d'York  ,  ayant  prêté  ser- 
ment à  Albemarle  qu'il  n'avait  eu  nullement  con- 
naissance des  lettres  de  prohibition  du  seigneur  pape 
avant  le  couronnement  du  jeune  roi  ;  qu'il  ne  s'était 
pas  engagé  envers  le  roi  à  observer  les  coutumes  du 
royaume  ,'et  qu'il  n'avait  contribué  sciemment  à. la 
mort  du  glorieux  martyr  Thomas,  ni  en  paroles,  ni 
en  écrit,  ni  en  action  ,  fut  rétabli  pleinement  dans 
son  office- 

Un  an  presque  entier  s'était  écoulé  depuis  la 
mort  du  bienheureux  martyr  Thomas.  Alors  l'é- 
glise de  Cantorbéry  cessa  de  célébrer  les  divins  mys- 
tères; elle  se  condamna  aux  lamentations  et  aux 
larmes.  Le  temple  fut  dépavé,  la  sonnerie  des  cloches 
fut  suspendue ,  les  murailles  furent  dépouillées  de 
leurs  ornements,  pour  que  ces  signes  de  deuil  s'as- 
sociassent à  la  douleur  du  clergé,  qui  se  revêtait  de 
cilices  et  se  couvrait  de  cendres  en  commémoration 
du  meurtre.  Enfin^  lejour  delà  fête  de  saint Thoma.s, 


*  Ce  qui  rend  cette  interprétation  probable  ,  c'est  que  lieuri  II  débar- 
qua dans  la  province  de  MunstiT. 


6  HENRI  II. 

apôtre,  sur  les  instances  de  leur  mère  l'église  de 
Cantorbéry ,  les  évêques  suffragants  se  réunirent  afin 
de  rétablir  dans  son  ancien  état ,  d'après  ce  qu'or- 
donnerait le  sei(]neur  pape  ,  cette  église  qui  souffrait 
d'être  si  longtemps  sans  chef.  Barthélémy  ,  évêque 
d'Exeter ,  sur  la  demande  du  couvent ,  vint  célébrer 
à  Cantorbéry,  une  messe  solennelle ,  et  au  moment 
de  commencer  le  sermon  devant  le  peuple ,  il  prit 
pour  texte  :  «  Vos  consolations  réjouissent  mon  âme 
d'après  la  multitude  des  douleurs  qui  sont  dans  mon 
cœur.  » 

Tremblement  de  terre.    —  Le  fils  de  Henri  11 

EXCITÉ  A  LA  RÉVOLTE  CONTRE  SON  PÈRE.  --  HeNRI  II  OB- 
TIENT   SON  ABSOLUTION  DES  LÉGATS.    —    FaITS  DIVERS.   — 

L'an  du  Seigneur  ^^172,  dans  la  nuit  de  Noël,  on 
entendit  des  coups  de  tonnerre  subits  et  effrayants 
gronder  à  la  fois  sur  l'Angleterre ,  sur  l'Irlande  et 
sur  la  France  ;  ils  semblaient  ainsi  en  plusieurs  lieux, 
inviter  les  hommes  à  admirer  les  nouveaux  miracles 
du  bienheureux  martyr  Thomas  :  afin  que  de  même 
qu'il  avait  versé  son  sang  pour  toute  Téglise  ,  de 
même  sa  passion  fut  honorée  par  les  regrets  de  tous 
les  pieux  chrétiens.  Vers  le  même  temps,  lorsque  le 
roi  d'Angleterre  séjournait  en  Irlande ,  Hugues  de 
Sainte-More^  et  Raoul  de  Paie,  oncle  de  la  reine 
Alienor,  par  le  conseil  de  ladite  reine  (à  ce  qu'on 


<  Adopté  la  variante  :  elle  donne  aussi  Fenic  pour  Faif.  Mais  ue  se- 
rait-ce pas  de  Haie?  Voyez  plus  bas. 


ANNÉE  ^^72.  7 

pi'éleiid)  commeiicèreut  à  exciter  le  roi  Heuri  le  jeune 
contre  son  père  :  «  11  est  inconvenant,  disaient-ils, 
«  que  vous  ne  soyez  roi  que  pour  la  forme,  et  que  vous 
fl  n'ayez  pas  dans  le  royaume  le  pouvoir  qui  vous  est 
««  dû.  »  Le  roi  Henri  le  père,  avant  de  revenir  d'Ir- 
lande ,  réunit  un  concile  à  Lissemor  \  Tous  ceux  qui 
composaient  rassemblée  accueillirent  avec  faveur  ré- 
tablissement des  lois  anglaises  et  en  garantirent  l'ob- 
servation en  prêtant  caution  juratoire.  Le  roi  mit  des 
j^arnisons  fidèles  dans  toutes  les  villes  et  chateaux  qui 
reconnaissaient  son  pouvoir.  Puis,  comme  il  était  ap- 
pelé ailleurs  par  diverses  affaires,  il  s'embarqua  le 
soir  ^  même  du  jour  de  Pâques  ,  et  le  lendemam  du 
même  jour  aborda  dans  le  pays  de  Galles.  De  là ,  il 
se  rendit  à  Dorchester,  et  après  une  heureuse  navi- 
gation ,  il  arriva  en  Normandie.  Aussitôt  il  alla  trou- 
ver Albert  et  Théodi  ne,  cardinaux  envoyés  parle  pape, 
et  après  de  longues  négociations,  il  jura  en  présence 
desdits  légats,  qu'il  n'avait  ni  ordonné,  ni  voulu  la 
mort  du  glorieux  martyr  Thomas,  et  qu'il  ne  l'avait 
recherchée  par  aucun  moyen.  Cependant  comme  il 
était  avéré  que  les  méchants  avaient  recueilli  des  pa- 
roles imprudentes  ,  prononcées  par  le  roi  dans  l'em- 
portement de  la  colère,  et  que  ces  hommes  chargés  de 
crimes  qu'il  entretenait  auprès  de  lui  pour  amis  et 
pour  compagnons  avaient  pris  de  là  prétexte  de  tuer 
le  saint  homme  de  Dieu  ,  en  disant  qu'ils  vengeaient 

•  M.  Augustin  Tbierry  dit  Casliell. 

^  Crepusculo.  C'est  sans  doute  le  soir,  à  cause  de  la  solennité  du 
jour. 


«  HENRI  II. 

le  roi  d'un  traître,  c'est-à-dire  de  rarclievêque , 
Henri  demanda  en  toute  humilité Tabsolution,  et  Tob- 
tint.  Mais  il  promit ,  selon  les  conditions  imposées 
par  les  légats  ,  de  donner  sur  ses  biens  assez  d'argent 
pour  subvenir  pendant  un  an  à  l'entretien  de  deux 
cents  chevaliers  qui  combattraient  en  Terre- Sainte  ; 
il  promit  de  plus  de  consentir  à  ce  que  les  appels 
eussent  lieu  librement,  d'abroger  et  d'annuler  les 
coutumes  qui  avaient  été  introduites  par  lui  contre 
les  libertés  de  l'église  ,  et  de  restituer  dans  leur  in- 
tégrité à  l'église  de  Cantorbéry  les  possessions  qui 
lui  avaient  été  enlevées  après  le  départ  de  l'arche- 
vêque. Il  promit  enfin  de  rendre  sa  faveur  et  tous 
leurs  biens ,  avec  permission  de  revenir  sans  être  in- 
quiétés, aux  clercs  ou  laïques  des  deux  sexes  qui 
étaient  sortis  du  royaume  avec  le  bienheureux  mar- 
tyr. Les  légats  lui  enjoignirent  au  nom.  du  seigueur 
pape  de  promettre ,  de  jurer  et  d'exécuter  ces  condi- 
tions, en  rémission  de  tous  ses  péchés.  Le  jeune  roi 
jura  et  promit  aussi  tout  ce  que  le  roi  son  père  avait 
juré  et  promis.  Ensuite  le  jeune  roi ,  avec  son  épouse 
Marguerite  ,  passa  au  mois  d'août  en  Angleterre ,  et 
le  douzième  jour  avant  les  calendes  de  septembre,  à 
Winchester,  Rotrou,  archevêque  de  Rouen,  assisté 
de  quelques-uns  des  suffragants  de  Cantorbéry,  sacra 
reine  d'Angleterre  ladite  Marguerite.  Cette  même 
année,  Gilbert,  évêque  de  Londres,  jura  publique- 
ment qu'il  n'avait  contribué  sciemment  à  la  mort 
du  bienheureux  martyr  Thomas ,  ni  en  paroles ,  ni 
en  action  ,  ni  en  écrit,  et  fut  rétabli  dans  son  office. 


ANNEE  AMÔ.  9 

Mariage  de  Jean-Sans-Terre.  —  Le  fils  de  Henri  H 

ABANDONNE  SON  PERE  ET  PASSE  EN  FrANCE.  —  ÉLECTIONS 

ECCLÉSIASTIQUES.  —  L'an  (lu  Seigneur  ^1473,  le  roi 
d'Angleterre  Henri  donna  pour  femme ,  à  son  fils 
Jean  surnommé  Sans-Terre,  la  fille  aîoée  ,  à  peine 
âgée  de  sept  ans ,  de  Hubert,  comte  de  Maurienne , 
qui  l'avait  eue  de  l'épouse  répudiée  du  duc  de  Saxe  * 
Henri.  Celte  même  année  aussi ,  la  veille  des  nones 
de  mars,  à  Lamehitli  ^,  en  présence  des  suffragants 
de  l'église  de  Cantorbéry,  Robert,  abbé  du  Bec,  fut 
nommé  à  Tarcbiépiscopat  de  ladite  église  ;  mais  il 
refusa  absolument  de  consentir  à  son  élection  :  on 
ne  sait  si  ce  fut  par  le  sentiment  de  son  impuissance, 
ou  par  un  motif  d'humilité  religieuse. 

Cette  même  année ,  le  roi  Henri  le  jeune ,  cédant 
aux  sollicitations  de  conseillers  impies  ,  se  sépara  de 
son  père,  et  se  retira  auprès  du  roi  de  France  ,  son 
beau-père.  A  cette  nouvelle,  Richard,  duc  d'Aqui- 
taine, etGeoîfroi,  comte  de  Bretagne,  encouragés  , 
dit-on,  par  leur  propre  mère,  la  reine  Alienor,  em- 
brassèrent la  cause  de  leur  frère  ,  plutôt  que  celle 
de  leur  père.  De  là  il  advint  des  complots,  des  rapi- 
nes ,  des  incendies  ;  et  ce  fut  (on  doit  le  croire)  pour 
venger  le  bienheureux  martyr  Thomas,  que  Dieu  sou- 
leva contre  le  roi  Henri  ses  propres  enfants  :  car 
jusqu'à  sa  mort  ils  furent  ses  plus  crueis  eimerais, 


'  Adopté,  pour  cette  phrase,  l'addition  et  la  variante. 
2  Probablement  Lambeth ,  château  de  plaisance  des  archevêques  do 
Cantorbéry,  sur  la  Tamise,  vis-à-vis  de  Westminster. 


10  HENRI  II. 

comme  le  montrera  la  suite  de  celle  histoire.  Celle 
même  année ,  Raoul  de  Warneville ,  sacristain  de 
Rouen  et  trésorier  d'York ,  fut  établi  chancelier  d'An- 
jjleterre.  Vers  le  même  temps,  sur  les  vives  sollicita- 
tions des  cardinaux  Albert  elThéodine,  le  roi  d'An- 
{jlelerre  Henri  consentit  à  ce  que  les  élections  des 
églises  vacantes  fussent  faites  librement.  En  consé- 
quence,  Richard,  archidiacre  de  Poitiers,  fut  élu  à 
Winciiester  ;  Geoffroi,  archidiacre  de  Cantorbéry,  à 
Ely;  Geoffroi,  archidiacre  de  Lincoln,  à  Lincoln; 
Regnault,  archidiacre  de  Salisbury,  à  Bath  ;  Robert, 
archidiacre  d'Oxford,  à  Hereford  ,  et  Jean  ,  doyen 
de  Chichester ,  à  Chichester,  avec  l'assentiment  du 
justicier  du  roi.  t 

Richard  élu  auchevéque  de  Caintorbéry.  —  Bref 
DU  pape  touchant  la  célébratiois  de  la  fête  de  Thomas  , 
MARTYR.  —  Insurrection  de  Henry  le  jeune  en  Nor- 
mandie. —  Celle  même  année,  la  veille  des  nones  de 
juillet,  lessuffragants  de  l'église  de  Cantorbéry  elles 
[)lusagés  d'entre  les  frères  du  couvent  du  même  lieu 
s'occupèrent  d'élire  un  archevêque ,  et  fixèrent  leur 
choix  sur  Richard,  prieur  de  Douvres.  Aussitôt  que 
l'élection  eut  été  faite  ,  le  nouvel  élu  jura  fidélité  au 
roi,  sauf  sa  dignité,  sans  s'engager  en  aucune  façon 
à  observer  les  coutumes  de  Clarendon.  Ces  choses 
lurent  faites  à  Westminster,  dans  la  chapelle  de  Sainte- 
Catherine,  avec  l'assentiment  du  justicier.  Ce  fut  aussi 
dans  cette  assemblée  qu'en  présence  de  tous  les  évê- 
(jues  et  barons ,  on  fit  lecture  d'un  bref  du  seigneur 


ANNEE  ^^75.  44 

pape,  qui  contenait  ceci,  entre  autres  choses  :  «  Nous 
vous  avertissons  tous  tant  que  vous  êtes ,  et  vous  en- 
joignons formellement,  en  vertu  de  Taulorité  dont 
nous  sommes  investi,  de  célébrer  solennellement  la 
mémoire  de  Thomas  ,  le  glorieux  martyr,  jadis  ar- 
chevêque de  Cantorbéry ,  chaque  année  ,  au  jour  de 
sa  passion,  afin  qu'en  lui  adressant  vos  prières  et  vos 
vœux,  vous  obteniez  le  pardon  de  vos  fautes,  et  que 
celui  qui,  vivant,  a  subi  Texil,  et,  mourant,  a  souf- 
fert avec  une  admirable  constance  le  martyre,  pour  la 
cause  du  Christ,  étant  invoqué  par  les  ardentes  sup- 
plications des  fidèles ,  intercède  pour  nous  tous  au- 
près de  Dieu.  »  A  peine  la  lecture  de  cette  lettre 
était-elle  achevée  ,  que  tous  les  assistants  élevèrent 
ensemble  la  voix,  et  s'écrièrent  :  Te  Deumlaudamus. 
«  Nous  n'avons  point  eu,  disaient  les  suffragants,  le 
«  respect  que  nous  devions  à  notre  père,  ni  dans  son 
«  exil,  ni  quand  il  revint  d'exil,  ni  même  après  son 
«  retour;  plutôt  que  de  le  secourir,  nous  l'avons  per- 
«  sécuté  obstinément.  »  Et  afin  de  confesser  leur  er- 
reur et  leur  iniquité,  ils  chargèrent  Tuu  d'entre  eux  * 
de  prononcer  au  nom  de  tous  leur  confession  solen- 
nelle, et  de  dire  :  «  Secourez-nous,  Seigneur,  etécou- 
«  tez  nos  supplications ,  afin  que  nous  ,  qui  savons 
«  être  coupables  dans  notre  iniquité,  nous  soyons 


■'  Ce  fut  Gilbert  Foliot,  l'un  de  ceux  qui,  par  leurs  plaintes  et  par  de 
faux  récits,  avaient  excité  si  violeqiment  la  colère  du  roi  contre  le  primat. 
Mais  un  serment  effaça  tout;  l'église  romaine  fut  satisfaite,  et  Foliot 
garda  son  évéché.  (M.  A UG.  THIERRY,  liv.  X.  ) 


12  HENRI  II. 

«  délivrés  par  rinlercession  du  bienheureux  Tho 
«  mas,  votre  pontife  et  votre  martyr.  »  Cette  même 
année,  Marie,  sœur  dudit  martyr,  fut  nommée,  par 
ordre  du  roi^  abbesse  de  Berking  \  Vers  le  même 
temps,  le  roi  Henri  le  jeune  assiégea  le  château  de 
Gournay,  s'empara  d'Hugues,  qui  y  commandait, 
ainsi  que  de  son  fils  et  de  vingt-quatre  chevaliers , 
brûla  le  château  et  força  les  bourgeois  à  payer  rançon. 
Vers  le  même  temps,  Kobert,  comte  de  Leicester, 
Guillaume  de  Tancarville,  et  une  foule  de  comtes  et 
de  barons  avec  eux,  abandonnèrent  le  parti  du 
père  et  passèrent  du  côlé  du  jeune  roi.  Cette  même 
année,  Guillaume,  abbé  de  Reading,  homme  sage  et 
pieux ,  fut  choisi  pour  occuper  Tarchevêché  de  Bor- 
deaux.        - 

Le  roi  de  France  dévaste  la  Normandie.  —  Sa 
RETRAITE.  —  INACTION  DE  Henri  U.  —  Cette  même 
année  ,  le  roi  de  France,  Louis  ,  réunit  une  innom- 
brable armée  pour  ravager  la  Normandie  de  fond  en 
comble.  Étant  entré  brusquement  en  Normandie,  il 
s'empara  du  château  d'Auinale  ,  et  força  à  se  rendre 
prisonniers  Guillaume,  qui  y  commandait,  ainsi  que 
le  comte  Simon  et  plusieurs  autres.  De  là  il  prit  le 
château  de  Driencourt,  et  y  mit  garnison.  Puis  il  se 

*  Barking  ou  Berking  ,  dans  le  comté  d'Esses  ;  mais  Camden  ne  dit  pas 
qu'il  y  eut  un  abbaye  dans  ce  lieu.  Moréry  (  Art.  Erkonwald  ) ,  d'après 
Béda  et  Baillet,  dit  que  ce  monastère  de  filles,  à  deux  lieues  d^  Londres, 
fut  fonde,  vers  669,  par  Erkonwald,  fils  d'Offa,  pour  y  retirer  sa  sœur 
Ethelberge. 


ANNÉE  4475.  ^5 

dirigea  vers  le  château  d'Arqués,  mais  il  perdit  en 
route  le  comte  de  Boulogne  ;  et  alors  le  comte  de 
Flandre ,  chagrin  et  consterné  de  la  mort  du  comte 
son  frère,  regagna  ses  états. 

Pendant  que  cesfaits.se  passaient,  le  roi  Henri 
le  vieux  restait  tranquillement  à  Rouen  et  supportait 
tout  ce  qui  arrivait  avec  patience,  du  moins  en  ap- 
parence. Il  se  livrait  à  la  chasse  plus  vivement  que  de 
coutume  et  accueillait  avec  un  visage  plus  gai  et  plus 
affable  ceux  qui  venaient  à  lui.  Pourtant  il  se  voyait 
tour  à  tour  abandonné  par  ceux  qu'il  avait  nourris 
auprès  de  lui  dès  leurs  jeunes  années  et  qui  se  reti- 
raient de  lui  ,  pensant  que  le  pouvoir  allait  bientôt 
passer  à  son  fils.  Le  roi  de  France,  avec  le  roi  fils  du 
roi ,  étant  venu  mettre  le  siège  devant  Verneuil , 
Henri  II  envoya  des  députés  au  roi  de  France  ,  pour 
lui  enjoindre  de  quitter  en  toute  hâte  la  Normandie; 
qu'autrement  il  irait  lui  rendre  le  jour  même  une 
visite  à  main  armée.  A  ce  message,  le  roi  de  France, 
qui  savait  que  le  roi  d'Angleterre  était  très-puissant 
et  très-emporté  dans  sa  colère  ,  aima  mieux  prendre 
le  parti  de  la  retraite  que  celui  du  combat;  et,  loin  de 
se  présenter  en  face  du  roi  d'Angleterre ,  il  rentra  en 
France  au  plus  tôt. 

La  ville  de  Leicester  assiégée.  —  Asiles  des  An- 
glais VAINCUS.  —  Attaque  des  Écossais.  —  Leur  re- 
traite. —  Celte  même  année,  le  cinquième  jour 
avant  les  nones  de  juillet,  la  ville  de  Leicester  fut  as- 
siégée par  ordre  du  roi ,  parce  que  le  comte  qui  en 


14  HENRI  H. 

était  maître  avait  abandonné  le  parti  du  père  pour  le 
parti  du  fils.  La  plus  grande  partie  de  la  ville  ayant 
été  brûlée,  les  habitants  se  virent  obligés  de  capituler, 
en  donnant  au  roi  trois  cents  livres  d'argent  pour 
avoir  la  permission  de  se  disperser  où  ils  voudraient. 
Cette  permission  leur  fut  accordée,  à  condition  qu'ils 
choisiraient  leur  habitation  dans  des  villes  ou  châ- 
teaux qui  tinssent  pour  le  roi.  Les  principaux  bour- 
geois se  dispersèrent;  et,  comme  ils  avaient  offensé 
le  roi  en  défendant  longtemps  leur  ville,  ils  cherchè- 
rent un  asile  où  ils  pussent  être  en  sûreté  contre  les 
menaces  et  les  vexations  du  roi.  Les  uns  se  rendirent 
sur  les  terres  du  monastère  deSaint-Albans ,  premier 
martyr  d'Angleterre;  les  autres,  au  bourg  de  Saint- 
Edmond,  roi  et  martyr,  comme  dans  le  sein  d'un 
défenseur.  En  effet,  à  cette  époque,  telle  était  la  véné- 
ration des  peuples  pour  ces  deux  martyrs ,  que  les 
bourgs  qui  leur  étaient  consacrés  offraient  aux  trans- 
fuges un  asile  et  une  protection  assurée  contre  toute 
tentative  ennemie.  A  leur  départ,  les  troupes  royales 
enlevèrent  les  portes  de  la  ville,  démantelèrent  les 
murailles,  et  accordèrent  aux  chevaliers  enfermés 
dans  le  château  une  trêve  qui  devait  se  prolonger 
jusqu'à  la  Saint-Michel.  Alors  le  siège  fut  levé,  le  cin- 
quième jour  avant  les  calendes  d'août.  Après  cet  évé- 
nement, le  roi  d'Ecosse,  Guillaume,  redemanda  au 
roi  la  province  de  Northumberland,  qui  avait  élé 
cédée  au  roi  David  ,  son  aïeul ,  et  possédée  longtemps 
par  rÉcosse.  Mais  ayant  éprouvé  un  refus,  il  rassem- 
bla une  armée  tant  de  Gallois  que  d'Écossais,  tra- 


ANNEE  AMô.  Mi 

versa  sans  trouver  de  résistance  le  territoire  de  Tévê- 
que  de  Durham,  porta  l'incendie  dans  une  foule  do 
villages,  massacra  les  femmes  et  les  petits  enfants,  et 
fit  un  immense  butin.  Pour  mettre  un  terme  à  ces 
dévastations,  les  seigneurs  d'Angleterre  marchèreni 
à  sa  rencontre  et  forcèrent  le  roi  d'Ecosse  à  rentrer 
dans  ses  états.  De  plus,  ils  le  poursuivirent  dans  sa 
retraite  et  livrèrent  aux  flammes  toute  la  province 
de  Lothian.  Tout  ce  qui  se  trouvait  hors  deTenceinle 
des  villes  devenait  la  proie  des  Anglais.  Enfin  les  ba- 
rons d'Anglelerre  accordèrent  aux  instances  du  roi 
d'Ecosse  une  trêve  qui  devait  se  prolonger  jusque  la 
fête  de  saint  Hilaire,  et  rentrèrent  triomphants  dans 
le  royaume. 

Le  comte  de  Leicester  passe  en  Angleterre  pocr  se 

VENGER.   —  Il  EST  FAIT  PRISONNIER  AVEC  SA  FEMME  ET  SES 

PARTISANS.  —  Robert,  comte  de  Leicester,  en  appre- 
nant le  traitement  qui  avait  été  fait  à  sa  ville,  ren- 
ferma dans  son  âme  sa  douleur  et  sa  colère,  et  il  passa 
en  Flandre,  afin  de  s'embarquer  ensuite  pour  l'An- 
gleterre avec  sa  femme.  Après  avoir  réuni  une  nom- 
breuse troupe  de  Normands  et  de  Flamands,  tant  ca- 
valiers que  fantassins,  il  monta  sur  des  vaisseaux  ,  et 
voguant  à  pleines  voiles,  il  aborda  à  Wallon,  dans 
le  comté  de  Suffolk ,  le  troisième  jour  avant  les  ca- 
lendes d'octobre.  Il  débarqua  aussitôt  avec  célérité,  el 
mit  le  siège  devant  le  château  ,  mais  ne  réussit  pas  à 
s'en  emparer.  De  là  il  s'avança  dans  le  pays ,  et  le 
3  des  ides  d'octobre,  il  attaqua  ,  prit  et  brûla  le  chA- 


H  HENRI  II. 

teau  de  Hagenet ,  après  avoir  mis  à  rançon  trente 
chevaliers  qui  furent  pris  en  le  défendant.  Puis ,  reve- 
nant sur  ses  pas ,  il  arriva  à  Framlingham ,  où  son 
séjour  étant  devenu  onéreux  à  Hugues  Bigod  [  son 
allié  ],  maître  du  château,  il  se  vit  forcé  de  changer 
de  plan  et  de  diriger  sa  marche  vers  Leicester.  Il  se 
mit  donc  en  route,  mais  il  eut  la  précaution  de  tour- 
ner à  gauche ,  du  côté  du  bourg  de  Saint-Edmond  , 
parce  qu'il  n'ignorait  pas  que  l'armée  du  roi  d'An- 
gleterre était  postée  dans  le  canton  pour  le  défendre. 
Malgré  la  nombreuse  chevalerie  qui  accompagnait  le 
comte  de  Leicester  et  qui  paraissait  disposée  à  bien 
combattre  ,  il  ne  faisait  pas  grand  fonds.sur  un  corps 
de  trois  mille  Flamands  qu'il  avait  amenés  avec  lui. 
En  effet ,  le  combat  s'étant  engagé ,  après  nombre  de 
coups  donnés  et  reçus,  après  avoir  passé  par  toutes 
les  chances  d'une  bataille,  le  comte,  la  comtesse  et 
tous  les  seigneurs  flamands,  normands  et  français, 
qui  étaient  venus  avec  eux,  furent  pris  et  jetés  dans 
les  fers ,  le  seizième  jour  avant  les  calendes  de  no- 
vembre. La  comtesse,  femme  d'une  intraitable  fierté, 
avait  au  doigt  un  anneau  rehaussé  par  une  pierre  d'un 
grand  prix.  Pleine  de  colère,  elle  le  jeta  dans  un  fleuve 
qui  coulait  près  de  là  \  ne  voulant  pas  que  les  enne- 
mis tirassent  de  leur  capture  une  aussi  bonne  aubaine. 
La  plus  grande  partie  des  soldats  flamands  fut  tuée, 
beaucoup  se  noyèrent;  le  reste  fut  chargé  de  fers  et 
mis  en  prison  sous  bonne  garde. 

'  Probablement  la  Sture. 


ANNÉE  4n5.  M 

Henri  II  attaque  a  Dol  les  partisans  de  son  fils. 
—  Prise  d'armes  des  seigneurs  anglais  contre  Hugues 
BiGOD.  —  Son  issue.  —  Pendant  le  séjour  du  roi 
Henri  le  père  à  Rouen ,  il  reçut  la  nouvelle  que  ses 
Brabançons  et  ses  routiers  *  tenaient  enfermée,  dans 
la  ville  de  Dol,  une  chevalerie  d'élite  qui  tenait  pour 
le  roi  son  fils.  Aussitôt  il  monta  à  cheval  avec  les 
siens,  le  matin  du  lendemain  arriva  devant  Dol,  et 
en  quelques  jours  obligea  à  capituler  les  partisans  de 
son  fils,  qui  lui  résistaient.  Déjà,  avant  son  arrivée, 
ses  routiers  lui  avaient  tué  une  grande  partie  de  ses 
ennemis.  Là  ,  furent  pris  Ranuif ,  comte  de  Chester, 
qui  dernièrement  avait  passé  du  côté  de  Henri  le 
jeune  et  Tavait  reconnu  pour  son  seigneur  et  roi , 
ainsi  que  Raoul  de  Fougères  ,  Guillaume  Patrice , 
Raoul  de  la  Haie,  Ascuif  de  Saint-Hilaire,  et  quatre- 
vingts  chevaliers  *  avec  eux.  Vers  le  même  temps,  les 
seigneurs  anglais,  avec  une  nombreuse  armée,  mar- 
chèrent contre  Hugues  Bigod  pour  réprimer  ses  in- 
solences; mais,  au  moment  où  tout  le  monde  était 
persuadé  qu'il  allait  être  écrasé,  l'argent  apaisa  la 
querelle  :  on  conclut  une  trêve  qui  devait  durer  jus- 
qu'à la  Pentecôte.   Bigod  reçut  pour  lui ,  et  pour 


*  L'étymologie  du  nom  de  ces  terribles  mercenaires  ne  peut  être, 
comme  le  veulent  quelques-uns  ,  rotura^  roturiers,  venant  de  rota.  Le 
mot  rui^tarii  vient  naturellement  de  rumpere  (rupfus),  qui  forma  en 
vieux  français  roupie ,  route,  c'est-à-dire  compagnie  de  gens  de  guerre, 
de  brise-tout.  On  trouve  à  peu  près  dans  le  même  sens  les  mots  alle- 
mands rot  et  reuter  ou  rutter. 

2  Adopté  la  variante  qualer  viginii. 

u.  2 


18  HENRI  II. 

quatorze  mille  Flamands  mercenaires  qui  raccom- 
pagnaient, un  sauf-conduit  signé  par  les  barons  eux- 
mêmes  *,  avec  lequel  il  pouvait  traverser  les  provinces 
d'Essex  et  de  Kent;  et  ils  poussèrent  la  complaisance 
jusqu'à  lui  fournir,  à  Douvres  ,  des  vaisseaux  pour 
passer  le  détroit.  Cependant,  depuis  cette  époque,  le 
comte  ne  put  recouvrer  son  ancienne  puissance. 
Cette  même  année,  le  nouvel  élu  de  Cautorbéry  par- 
tit pour  Rome,  accompagné  de  l'évêque  élu  à  Bath. 

Révolte  de  Roger  de  Moubray.— Prise  de  Saintes 
PAR  Henri  II.  — Prise  de  Norwich  par  les  rebelles. 
—  L'an  du  Seigneur  W'IA,  Roger  de  Moubray  re- 
nonça à  la  fidélité  qu'il  devait  au  vieux  roi,  et  releva 
dans  Tîle  d'Axiholm  un  ancien  château  détruit  de- 
puis longtemps.  Alors  les  gens  du  pays  de  Lincoln^ 
s'embarquèrent,  vinrent  assiéger  le  château,  obligè- 
rent à  se  rendre  le  cohstable  ^  et  tous  les  siens  ;  puis 

*  Le  texte  donne  episcopi.  Nous  adoptons  la  variante. 

2  Ils  étaient  commandés  par  l'évêque  de  Lincoln^  Geoffroi,  lils  naturel 
de  Henri  II. 

3  Constable  est  pris  ici  dans  le  sens  de  châtelain  ,  capitaine  du  château. 
Robert,  tils  de  Gautier,  dans  le  soulèvement  de  ^  2^5,  s'intitula  constable 
de  l'armée  de  Dieu.  Mais  bientôt  ce  titre  de  guerre  prit  un  caractère  tout 
pacifique.  Dans  les  ordonnances  de  Henri  111,  sur  l'organisation  des 
gardes  bourgeoises  (  Voir  aux  Additam.  ),  nous  trouvons  le  terme  de 
constable  employé  pour  désigner  les  officiers  préposés  au  maintien  de  la 
paix  publique.  Quelques  auteurs  cependant  prétendent  que  l'institution 
des  constables ,  dans  ce  sens ,  ne  remonte  pas  plus  haut  qu'à  la  treizième 
année  du  règne  d'Edouard  l*"»".  En  France,  le  mot  lOinièiahle  servait 
aussi  à  désigner  des  commandants  de  place  (  connétable  de  Saint-Malo  , 
Constable  ou  connétable  de  Bordeaux).  11  y  avait  aussi  des  connétables  ou 


ANNEE  Ml  A.  ^9 

détruisirent  le  château. — Vers  le  môme  temps,  la 
veille  des  calendes  de  mai ,  le  roi  Benri  le  vieux 
ayant  appris  que  |Jes  partisans  de  son  fils  Richard 
s'étaient  emparés  de  la  ville  de  Saintes,  prit  les  Poi- 
tevins avec  lui  et  marcha  pour.délivrer  la  ville.  Les 
soldats  de  Richard,  sans  respect  pour  Dieu  ni  pour 
la  sainte  église,  étaient  entrés  dans  Féglise  cathédrale 
qu'ils  avaient  transformée  en  citadelle,  et  qu'ils 
avaient  remplie  d'armes  et  de  provisions  \  Le  roi , 
sachant  que  les  ennemis  s'étaient  enfermés  dans  les 
trois  forteresses,  mit  tous  ses  efforts  à  s'en  emparer. 
Maître  de  deux  de  ces  forteresses  ,  il  s'approcha  de 
l'église  cathédrale,  qui  était  pleine  de  brigands  et  de 
gens  armés,  avec  l'intention,  non  pas  de  forcer  le 
temple  de  Dieu ,  mais  d'en  expulser  ceux  qui  le  souil- 
laient. Tant  dans  l'église  qu'en  d'autres  lieux,  il  y 
eut  soixante  chevaliers  de  pris  et  quatre  cents  arba- 
létriers. Après  avoir  rétabli  la  tranquillité  de  ce  côté, 
le  roi  revint  en  Normandie,  rappelé  par  la  nécessité. 
En  effet,  Philippe,  comte  de  Flandre,  en  présence 
du  roi  de  France ,  Louis ,  et  des  seigneurs  de  son 


chefs  de  connétablies  (  compagnies  de  gens  de  guerre  ).   Matthieu  de 
,  Montmorency,  sous  Philippe- Auguste ,  est  le  premier  qui  ait  élevé  Voï- 
fice  de  connétable  au  premier  rang  des  dignités  militaires. 

*  Un  des  châtçaux  qui  défendaient  la  ville  portait  le  nom  de  Capilole 
(  Capitolium^  prœsidium  majus  ) ,  reste  des  souvenirs  de  Tancienne 
Rome ,  conservés  dans  plusieurs  cités  de  la  Gaule  méridionale.  Outre 
son  amphithéâtre  ,  ses  aqueducs  ,  son  arc  de  triomphe,  Saintes  avait  un 
pont  sur  la  Charente,  dont  on  faisait  remonter  la  fondation  au  !emps  de 
César. 


20  HENRI  II. 

royaume,  avait  juré,  en  étendant  la  main  sur  les  sain- 
tes reliques  ,  d^entrer  en  Angleterre  avec  une  nom- 
breuse armée,  dans  quinze  jours  après  la  fêle  de  saint 
Jean,  qui  était  proche ,  et  de  soumettre  le  royaume 
aux  ordres  de  Henri  le  jeune.  Celui-ci,  décidé  par 
cette  promesse,  se  rendit  au  port  de  Wissant,  la  veille 
des  ides  de  juillet  \  pour  faire  passer  en  Angleterre 
Raoul  de  la  Haie  avec  une  nombreuse  chevalerie.  Le 
comte  de  Flandre  fit  aussi  prendre  les  devants  à  trois 
cent  quatre-vingts  chevaliers  d'élite  :  ceux-ci  ayant 
passé  le  détroit ,  abordèrent  à  Arewell ,  en  Angle  - 
terre,  le  48  avant  les  calendes  de  juillet,  avec  des 
troupes  pour  la  plupart  éprouvées,  et  s'adjoignirent 
aussitôt  le  comte  Hugues  Bigod.  Tous  ensemble  al- 
lèrent assiéger  Norwich,  dont  ils  s'emparèrent,  le  44 
avant  les  calendes  de  juillet ,  y  firent  un  immense 
butin  et  beaucoup  de  prisonniers ,  dont  ils  tirèrent 
de  grosses  rançons.  En  voyant  cet  état  de  choses,  les 
justiciers  du  roi  s'accordèrent  unanimement  à  dépu- 
ter vers  le  roi,  Richard,  évêque  élu  à  Winchester, 
pour  qu'il  lui  racontât  fidèlement  les  dangers  qui 
menaçaient  l'Angleterre.  Richard  ayant  passé  en 
Normandie  avec  célérité,  exposa,  sans  aucun  détour, 
les  événements  tels  qu'ils  se  passaient  en  Angle- 
terre. 

Henri  H  passe  en  Angleterre.  —  Sa  PÉPiiTENCE  sur 
LE  TOMBEAU  DE  SAINT  Thomas.  —  Le  roi  rcçut  le  véné- 

*  Évidemment  de  juin ,  à  cause  de  ce  qui  suit. 


I 


^  ANNÉE  4n4.  24 

rahle  messager  avec  les  égards  qu'il  lui  devait,  et  se 
prépara  à  partir.  11  emmena  avec  lui  la  reine  Alie- 
nor, la  reine  Marguerite ,  son  fils  et  sa  fille  Jean  et 
Jeanne ,  et  fit  conduire  avant  lui ,  à  Barfleur,  le 
comte  et  la  comtesse  de  Leicester,  ainsi  que  plusieurs 
autres  prisonniers  qu'il  avait  en  son  pouvoir.  Dans 
cette  ville ,  il  rassembla  des  vaisseaux  très-promptemen  t 
et  s'embarqua  avec  une  nombreuse  armée  ;  mais,  pen- 
dant la  traversée,  le  vent  étant  devenu  contraire,  les 
matelots  doutaient  que  le  passage  pût  s'effectuer  ce 
jour-là.  Le  roi,  apprenant  que  la  mer  était  orageuse, 
leva  les  yeux  au  ciel ,  et  s'écria  à  baute  voix  ,  au  mi- 
lieu de  tous  les  siens  :  «  Si  le  dessein  que  j'ai  en  tète 
«  doit  rétablir  la  paix  parmi  les  clercs  et  parmi  les 
«  laïques;  si  le  roi  des  cieux  a  résolu  que  mon  ar- 
«  rivée  soit  le  signal  de  la  paix  ,  que  sa  miséricorde 
tt  me  conduise  au  port  du  salut.  Si ,  au  contraire ,  le 
«  Seigneur  est  irrité,  et  qu'il  ait  décidé  de  châtier  le 
«  royaume  d'Angleterre  avec  la  verge  de  sa  fureur, 
«  qu'il  ne  m'accorde  jamais  d'aborder  dans  ce  mal- 
«  heureux  pays.  »  Lorsqu'il  eut  terminé  son  invo- 
cation ,  la  mer  s'apaisa  ,  et  le  jour  même  il  aborda 
sain  et  sauf  avec  tous  les  siens  à  Southampton.  Aussi- 
tôt il  se  mit  à  jeûner  au  pain  et  à  l'eau  ,  et  s'abstint 
d'entrer  dans  les  villes  jusqu'à  ce  qu'il  eût  accompli 
les  vœux  d'expiation  qu'il  avait  formés  dans  son 
cœur,  en  l'honneur  du  bienheureux  Thomas,  arche- 
vêque de  Cantorbéry  et  glorieux  martyr.  En  effet , 
dès  qu'il  approcha  de  Cantorbéry,  il  descendit  de 
cheval,  et,  dépouillant  tonte  fierté  royale,  il  marcha 


22  HENRI  II. 

nu-pieds  avec  le  visage  d'un  pèlerin  contrilel  pénitent. 
Le  troisième  jour  avant  les  ides  de  juillet',  sixième 
férié,  il  arriva  à  Péglise  cathédrale  ;  et  là,  gémissant, 
soupirant  et  versant  d'abondantes  larmes,  ce  nouvel 
Ezéchias  se  rendit  au  tombeau  du  glorieux  martyr  : 
il  s'y  prosterna  la  face  contre  terre  et  resta  longtemps 
en  oraisons,  les  mains  étendues  vers  le  ciel.  Pendant 
ce  temps  ,  l'évêque  de  Londres  ,  qu'il  avait  chargé  de 
prononcer  un  sermon  devant  le  peuple,  déclara  en 
son  nom  que  le  roi,  invoquant  pour  le  salut  de  son 
ame  Dieu  et  le  saint  martyr,  protestait  devant  l'as- 
sistance n'avoir  ni  ordonné,  ni  voulu,  ni  causé  sciem- 
ment la  mort  du  saint  martyr.  Mais  comme  les 
meurtriers  du  glorieux  martyr  s'étaient  prévalus , 
pour  tuer  l'archevêque,  de  quelques  paroles  pronon- 
cées imprudemment  par  le  roi,  Henri  demanda  l'ab- 
solution aux  évêques  qui  étaient  présents,  et  soumit 
sa  chair  nue  à  la  discipline  des  verges.  Tous  les  ec- 
clésiastiques, qui  étaient  venus  en  grand  nombre,  en 
déchargèrent  chacun  trois  ou  quatre  coups  sur  les 
épaules  du  roi.  Celui-ci,  s'étant  recouvert  de  ses  ha- 
bits ,  honora  le  martyr  par  des  présents  précieux , 
assigna  de  plus  un  revenu  annuel  de  quarante  livres, 
destiné  à  entretenir  des  cierges  autour  du  tombeau 
de  saint  Thomas,  et  passa  le  reste  du  jour,  ainsi  que 
la  nuit  qui  suivit,  dans  l'amertume  du  cœur  :  il  se 
mortifia  par  les  oraisons,  les  jeûnes  et  les  veilles,  et 
s'abstint  de  manger  pendant  trois  jours.  Alors, coînme 

'  Junii^  lisez  jw/i?.  .  •     '         i 


> 


ANNEE  UIA.  23 

il  avait  apaisé  la  colère  du  bienheureux  martyr,  Dieu 
voulut  qu'en  ce  même  jour  de  samedi,  où  il  avait  fait 
pénitence  et  demandé  l'absolution,  son  ennemi  Guil- 
laume ,  roi  d'Ecosse ,  fût  fait  prisonnier  et  enfermé 
sous  bonne  garde  au  château  de  Richemont.  Ce 
même  jour  de  samedi,  le  roi  son  fils  vit  dispersés,  et 
presque  engloutis,  les  vaisseaux  qu'il  avait  rassemblés 
pour  passer  en  Angleterre  et  la  subjuguer  :  ce  qui 
le  força  de  rentrer  en  France. 

Le  ROI  d' Ecosse  prisonnier.  —Prophétie  de  Merlin. 
—  Victoires  de  Henri  II  sur  les  révoltés.  —  Disons 
quelques  mots  de  la  prise  du  roi  d'Écosse.  Comme 
Tannée  précédente ,  il  était  entré  dans  le  Northum- 
berland pour  soumettre  cette  province  et  la  réunir 
à  son  royaume  par  la  force  des  armes.  Mais  les  sei- 
gneurs du  pays  s'y  opposèrent ,  et  lui  ayant  livré  une 
bataille  en  plaine  ,  ils  s'en  emparèrent  et  le  jetèrent 
dans  une  étroite  prison.  On  rapporte  qu'il  y  eut  un 
si  grand  massacre  de  ces  fourmis  écossaises  ,  que  le 
nombre  des  morts  est  incalculable.  Le  roi,  ayant  été 
enfermé  dans  le  château  de  Richemont  ,  cette  cir- 
constance fut  regardée  comme  l'accomplissement 
d'une  prophétie  de  Merlin  ,  conçue  en  ces  termes  : 
«  On  lui  mettra  aux  dents  un  mors  forgé  sur  les  rives 
«  du  golfe  armoricain.  »  Le  golfe  armoricain  doit 
s'entendre  du  château  de  Richemont,  possédé  de 
droit  héréditaire  et  depuis  un  temps  immémorial  par 
des  seigneurs  de  l'Armorique  *.  On  doit  à  la  vérité 

^  De  fyrands  cspact-s  de  pays,  au  nord  d'York,    furent  le  parta^jc  du 


21  HENRI  II. 

de  mentionner  les  bienfaits  dont  Dieu  combla  le  roi 
Henri,  qui  lui  avait  donné  satisfaction ,  ainsi  qu'au 
bienheureux  martyr  :  celte  faveur  qu'il  lui  accorda 
à  cette  époque,  par  l'intercession  du  saint  archevêque, 
nous  fera  comprendre  ce  qui  suit.  Le  roi  Henri 
ayant  accompli  ses  vœux  d'oraisons,  fit  son  entrée  à 
Londres,  où  il  fut  reçu  avec  respect.  De  là  il  marcha 
sur  Hundington,  dont  il  assiégea  et  prit  le  château, 
le  quatorzième  jour  avant  les  calendes  d'août.  Bientôt 
les  troupes  du  comte  de  Leicester,  remirent  au  roi 
les  châteaux  de  Grobi  et  de  Montsorel ,  pour  faire  la 
paix  à  de  meilleures  conditions  avec  leur  seigneur. 
Le  onzième  jour  avant  les  calendes  d'août ,  les  sei- 
gneurs du  Nord  \  conduits  par  l'évêque  de  Lincoln  , 
fils  [naturel]  du  roi,  soumirent  par  la  force  le  châ- 
teau deMalessart,  qui  appartenait  à  Roger  de  Mou- 
bray.  De  toutes  parts  ,  des  troupes  de  gens  de  guerre 
venaient  se  joindre  aux  forces  du  roi  Henri ,  qui 
ayant  réuni  une  nombreuse  armée  au  bourg  de  Saint- 
Edmond  ,    résolut    d'assiéger  Bungey  et  Framlin- 


Bas-Breton  Allan,  que  Tes  Normands  appelaient  Alain,  et  que  ses  cora- 
.  patriotes,  dans  leur  langage  celtique,  surnommaient  Fergan,  c'est-à-dire 
le  Roux.  Cet  Alain  construisit  un  château  fort  et  des  ouvrages  de  défense 
auprès  de  son  principal  manoir,  appelé  Ghilling,  sur  une  colline  escarpée 
qu'entourait  presque  de  toutes  parts  la  rivière  rapide  de  Swale...  Gomme 
la  plupart  des  autres  capitaines  de  l'armée  conquérante,  il  baptisa  d'un 
nom  français  le  château  qui  devint  sa  demeure ,  et  l'appela  Riche-Mont, 
à  cause  de  sa  situation  élevée,  qui  dominait  le  pays  d'alentour.  (M.  AcG. 
Thierry,  livre  IV,  à  l'année  1070.  ) 

*  Nous  traduisons  ainsi  norenses  ,  parce  que  ,  dans  la  suite  de  l'ou 
vrage  ,  ce  mot  se  trouve  opposé  à  australes. 


ANNÉE  ^n4.  25 

gham  ,  châteaux  occupés  par  Hugues  Bigod.  Le 
comte  se  voyant  hors  d'état  de  résister,  fît  sa  paix 
avec  le  roi  le  huitième  jour  avant  les  calendes 
d'août ,  moyennant  mille  marcs ,  et  en  donnant  des 
otages.  En  même  temps  ,  cette  nuée  de  Flamands 
que  le  comte  Philippe  avait  envoyée  en  Angleterre, 
comme  nous  l'avons  dit ,  s'engagea  par  serment  à  ne 
plus  rentrer  à  main  armée  sur  le  territoire  d'Angle- 
terre ,  et  obtint  du  roi  la  permission  de  retourner  en 
Flandre.  L'armée  d'Henri  le  jeune,  commandée  par 
Raoul  de  la  Haie,  se  retira  aussi  sans  être  inquiétée. 
Robert,  comte  de  Ferrières,  et  Roger  de  Moubray, 
dont  les  châteaux  de  Tree  et  de  Stutesbéry  étaient 
alors  assiégés  par  le  roi ,  lui  envoyèrent  des  députés , 
et  obtinrent  la  paix.  Guillaume,  comte  de  Glocester, 
et  Richard ,  comte  de  Clare ,  vinrent  trouver  le  roi  et 
promirent  de  lui  obéir  en  tout.  Alors  l'illustre  roi , 
vainqueur  de  tous  ses  ennemis,  par  l'intercession  du 
glorieux  martyr,  repassa  en  Normandie  après  avoir 
paciBé  l'Angleterre,  le  sept  avant  les  ides  d'août,  et 
en)mena  avec  lui  le  roi  d'Ecosse ,  le  comte  de  Leices- 
ter ,  et  Hugues  de  Castillon  (?)  qu'il  retenait  dans  les 
fers. 

Siège  de  Rouen  par  le  roi  de  France.  —  Affaires 
ECCLÉSIASTIQUES.  —  Lc  roi  Henri,  en  débarquant  le 
troisième  jour  avant  les  ides  d'août,  trouva  la  ville 
de  Rouen  assiégée.  En  effet ,  Louis ,  roi  de  France , 
le  roi  Henri  le  jeune  et  Philippe ,  comte  de  Flandre  ^ 
étaient  survenus  avec  une  armée  nombreuse  en  l'ab- 


26  HENRI  IL 

sence  du  roi  d'Angleterre ,  et  ne  laisaient  point  de 
relâche  aux  habitants  assiégés.  Mais  le  roi  de  France, 
en  apprenant  l'arrivée  du  roi  d'Angleterre ,  brûla  ses 
machines  et  se  retira ,  non  sans  faire  tort  à  sa  re- 
nommée ;  car  il  laissa  dans  sa  retraite  beaucoup 
d'armes  et  de  munitions  de  guerre  qui  tombèrent 
au  pouvoir  des  Anglais.  Cette  même  année  ,  l'arche- 
vêque de  Cantorbéry,  revint  de  Rome,  rapportant 
le  pallium  et  le  titre  de  primat  d'Angleterre.  Arrivé 
à  Londres ,  le  troisième  jour  avant  les  calendes  de 
septembre  ,  il  réunit  les  principaux  personnages  des 
églises  vacantes  qui  s'étaient  choisi  des  pasteurs,  con- 
firma les  élections,  et  consacra  en  même  temps  ceux 
qui  avaient  été  élus  à  Winchester,  à  Ely,  à  Hereford 
et  à  Chichester.  Geoffroy,  élu  à  Lincoln,  dont  l'élec- 
tion n'était  pas  encore  confirmée  ,  passa  le  détroit  en 
personne,  avec  l'intention  d'aller  lui-même  à  Rome, 
ou  d'y  envoyer  des  députés. 

RÉCONCILIATION  ENTRE  HeNRI  LE  JECNE  ET  SON  PERE. 

—  Concile  de  Westminster. —  Arrivée  d'un  légat.  — 
L'an  du  Seigneur  >I475,  le  roi  de  France  Louis  et 
le  comte  de  Flandre  ,  fatigués  des  dépenses  énormes 
qu  ils  avaient  faites  inutilement  pour  le  roi  Henri  le 
jeune ,  et  considérant  les  pertes  d'hommes  et  de  biens 
qu'ils  avaient  subies  ,  eux  et  les  leurs  ,  déclarèrent 
qu'ils  étaient  décidés  à  ne  plus  ravager  la  Norman- 
die ;  et  en  même  temps,  comme  ils  savaient  que  les 
fils  du  roi  d'Angleterre  avaient  encouru  la  malédic- 
tion paternelle,  la  haine  du  clergé  et  1  indignation 


ANNÉE  ^^7o.  27 

des  peuples ,  ils  firent  tous  leurs  efforts  pour  les  ame- 
ner à  rentrer  en  grâce  auprès  de  leur  père.  Le  roi 
d'Angleterre ,  sachant  donc  par  des  messagers  en- 
voyés de  part  et  d'autre,  que  tous  ses  adversaires 
étaient  venus  à  résipiscence ,  les  invita  à  se  rendre  à 
une  entrevue  dans  le  Maine;  et  là ,  Geoffroy  et  Ri- 
chard ,  ses  fils ,  commencèrent  par  lui  jurer  hom- 
mage et  fidélité.  Quelques  jours  après,  Henri  le  jeune 
se  rendit  à  Bure ,  en  Normandie ,  accompagné  de 
l'archevêque  de  Rouen  et  de  plusieurs  évéques  et 
barons  ;  il  se  jeta  aux  pieds  de  son  père  en  versant 
(fabondantes  larmes,  et  se  remit  à  sa  merci.  Mais  le 
roi ,  semblable  au  bon  père  de  famille  quand  il  voit 
de  retour  l'enfant  prodigue ,  fut  saisi  de  compassion 
sur  son  fils  qu'il  aimait  de  toutes  ses  entrailles ,  et 
comprenant  que  c'était  en  lui  le  cœur  qui  parlait ,  il 
sentit  tomber  toute  son  indignation ,  et  se  borna  à 
I u i  faire  j urer  hom mage  et  prêter  serment.  Tout  étant 
donc  arrangé  pour  le  mieux,  et  les  baisers  de  paix 
ayant  été  échangés  de  bon  cœur  ,  le  vieux  roi  délivra , 
sans  rançon,  neuf  cent  soixante- neuf  chevaliers  dont 
il  s'était  emparé  pendant  la  guerre.  Il  n'en  excepta 
que  quelques-uns  dont  l'insigne  méchanceté  avait 
exaspéré  ce  roi ,  ordinairement  si  doux ,  et  qui  furent 
resserrés  dans  une  rigoureuse  captivité.  Henri  le 
jeune,  de  son  côté,  relâcha  également  sans  rançon 
les  chevaliers  qu'il  avait  pris  par  le  droit  des  armes, 
et  dont  le  nombre  s'élevait  à  plus  de  cent.  Alors ,  le 
vieux  roi  envoya  ,  dans  toutes  les  terres  de  sa  domi- 
nation ,  des  lettres  qui  donnaient  avis  de  cette  pacifica- 


28  HENRI  II. 

tion ,  afin  que  tous  ceux  qui  avaient  eu  à  souffrir 
des  chances  de  cette  guerre,  pussent  partager  la  joie 
commune.  Les  lettres  contenaient ,  de  plus,  Tordre 
de  remettre  tous  les  châteaux  qui  avaient  été  fortifiés 
contre  lui  pendant  les  hostilités ,  dans  l'état  où  ils  se 
trouvaient  au  commencement  de  la  guerre.  Celte 
même  année ,  un  concile  général  fut  tenu  à  West- 
minster, le  quinzième  jour  avant  les  calendes  de 
juillet,  sous  la  présidence  de  Richard,  archevêque 
de  Cantorbéry  et  légat  du  saint- siège  apostolique. 
Roger,  archevêque  d'York,  refusa  d'assister  à  ce 
concile.  Regnault,  comte  de  Cornouailles ,  mourut 
à  cette  époque.  Hugues  Pierre  de  Léon,  cardinal 
diacre ,  étant  venu  en  Angleterre  avec  le  titre  de 
légat,  décida  en  faveur  du  roi,  qu'il  aurait  l'autori- 
sation de  citer  les  clercs  devant  la  justice  séculière  , 
quand  il  s'agirait  de  forfaiture  pour  les  forêts  et 
pour  les  fiefs  laïques  \ 

Mise  en  liberté  du  roi  d'Ecosse.  —  A  quelles  con- 
ditions. —  Cette  même  année  ,  Guillaume ,  roi  d'E- 
cosse, détenu  à  Falaise  ,  fit  sa  paix  avec  le  roi  d'An- 
gleterre, à  ces  conditions,  le  sixième  jour  avant  les 
ides  de  décembre.  Le  roi  d'Ecosse ,  devenait  l'homme 
lige  du  roi  d'Angleterre,  pour  le  royaume  d'Ecosse, 
et  pour  toutes  les  terres  de  sa  dépendance  ;  il  devait  se 


*  C'était  rétablir  de  fait  une  partie  des  articles  de  Clarendon ,  dont  le 
pape  avait  exigé  l'annulation.  La  clause  des  forêts  surtout  ouvrait  une 
large  voie  aux  exigences  et  aux  chicanes  des  officiers  royaux. 


ANNÉE  4475.  29 

déclarer  son  homme,  et  lui  promettre  allégeance 
comme  à  son  seigneur  spécial ,  ainsi  qu'à  Henri  son 
fils  ,  sauf  la  foi  que  ce  dernier  devait  à  son  père.  Et 
semblablement  tous  les  évéques  ,  comtes  et  barons  du 
royaume  d'Ecosse,  durent  prêter  serment  d'hommage 
et  de  fidélité  au  roi  d'Angleterre.  De  plus,  Guillaume 
s'engagea  pour  lui  et  ses  successeurs ,  à  l'égard  de 
Henri  et  de  ses  successeurs ,  à  perpétuité  et  sans  mal 
engin.  Telle  est  la  vraie  teneur  de  la  charte  conservée 
au  trésor,  et  à  laquelle  sont  apposés  les  sceaux  des 
évéques  et  barons  d'Ecosse.  «  Le  roi  d'Ecosse,  en 
outre  ,  et  tous  ses  hommes  ne  recevront  en  Ecosse , 
ni  sur  aucune  autre  terre  ,  aucun  transfuge  venu  du 
royaume  d'Angleterre  ;  mais  le  roi  d'Ecosse  et  ses 
hommes  le  prendront  et  le  livreront  au  roi  des  An- 
glais ou  à  ses  justiciers.  »  En  gage  de  l'observation 
de  ces  conditions  et  de  ce  traité,  le  roi  d'Ecosse 
donna  au  roi  d'Angleterre  et  à  ses  successeurs ,  en 
perpétuité,  les  châteaux  de  Berwick  et  de  Rocks- 
burg.  Si  dans  la  suite  des  temps  le  roi  d'Ecosse  cher- 
chait à  enfreindre  ces  conventions,  les  évéques  d'E- 
cosse avec  les  comtes  et  barons ,  devaient  se  lever 
contre  lui,  et  les  évéques  lancer  l'interdit  sur  sa  terre, 
jusqu'à  ce  qu'il  fut  rentré  sous  l'obéissance  du  roi 
d'Angleterre.  Alors  le  roi  d'Ecosse,  après  avoir  donné 
des  otages,  revint  en  Angleterre,  où  il  fut  placé 
sous  garde  libre,  jus]u'à  ce  que  les  châteaux  qu'il 
avait  promis  au  roi ,  eussent  opéré  leur  soumission. 
Quant  à  tous  les  châteaux  qui  avaient  été  construits 
sur  plusieurs  points  d'Angleterre  et  de  Normandie, 


50  HENRI  II. 

pendanl  la  querelle  du  père  et  du  fils ,  ils  furent  dé- 
molis par  Tordre  du  roi  et  sans  que  son  fils  s'y  op- 
posât.     .      •         .  '   ^ 

Henri  II  et  Henri  le  jeune  en  Angleterre.  —  Op- 
pression DES  Gallois.  —  Faits  divers.  —  Institution 
DES  justiciers  EN  TOURNEE.  —  L'an  du  Seigneur  1476, 
les  deux  rois  d'Angleterre ,  le  père  et  le  fils  arrivè- 
rent en  Angleterre.  Chaque  jour  ils  mangèrent  à  la 
même  table  ,  et  ils  goûtèrent  dans  le  même  lit  le  re- 
pos tranquille  de  la  nuit.  Us  se  rendirent  ensuite  au 
tombeau  du  bienheureux  martyr,  le  glorieux  Tho- 
mas, et  y  accomplirent  leurs  vœux,  en  priant  avec 
humilité  et  avec  componction.  De  là  ils  parcoururent 
ensemble  l'Angleterre,  établissant  la  paix  partout, 
promettant  justice,  tant  aux  clercs  qu'aux  laïques,  et 
rendant  en  effet  à  chacun  son  dû.  Cette  môme  an- 
née ,  Guillaume  de  Brause  réunit  par  ruse  une  foule 
de  Gallois  dans  le  château  d'Abergavenni  \  et  dé- 
fendit à  tout  passant  de  porter  l'arc  ou  l'épée.  Mais 
comme  ils  s'opposaient  à  ce  décret  tyrannique,  il 
porta  contre  eux  tous  une  sentence  de  mort.  Qu'on 
sache  au  moins  que  cette  rigoureuse  fidélité  au  roi 
était  un  prétexte  pour  pallier  l'infamie  de  sa  trahi- 
son. Le  vrai  motif,  c'est  qu'il  voulait  venger  son 
oncle  Henri  de  Hereford  ,  que  ces  mêmes  Gallois 
avaient  tué  précédemment ,  le  saint  samedi  de  Pâ- 


<  Bergamini ,  texte  hic  Nous  proposons  Âbergavenni ,  sur  la  fron- 
tière du  pays  de  Galles. 


ANNÉE  4^76.  51 

ques.—  Cette  même  année,  Richard,  archevêque  de 
Cautorbéry,  créa  dans  son  diocèse  trois  archidiacres, 
Savaric,  Nicolas  et  Herebert.  C'était  une  njesure 
toute  nouvelle  ,  puisque  de  temps  immémorial  un 
seul  archidiacre  avait  suffi.  —  Cette  même  année, 
Jean ,  doyen  de  Salisbury,  fut  consacré  évêque  de 
Norwich.  Peu  après,  le  roi  d'Angleterre  fit  raser  les 
châteaux  de  Leicester,  de  Hundington,  de  Walton  , 
de  Grobi ,  de  Stutesbery,  de  Hay,  de  Tree,  et  une 
foule  d'autres;  en  ressentiment  des  outrages  qu'il 
avait  subis  de  la  part  des  maîtres  de  ces  châteaux. 
Le  roi ,  ensuite ,  par  le  conseil  de  son  fils  et  des  évê- 
ques ,  institua  des  justiciers  dans  le  royaume  ;  il  y 
eut  à  cet  effet  six  grandes  divisions  et  trois  justiciers 
par  chaque  division.  Ils  jurèrent  de  maintenir  intact 
le  droit  de  chacun. 

Le  légat  dd  pape  obtient  dd  roi  qdatre  articles 

QUI  DEVIENNENT  LOI  ANGLAISE.  —  FaITS  DIVERS.   ~  Vcrs 

le  même  temps,  Pierre  de  Léon  ,  légat  du  saint- 
siége  apostolique,  étant  venu  en  Angleterre,  le  roi 
lui  accorda  les  quatre  articles  suivants,  qui  devaient 
être  observés  dans  le  royaume  d'Angleterre  :  ^^Qu'à 
l'avenir  aucun  clerc  ne  boit  traduit  personnellement 
devant  un  juge  séculier,  pour  crime  ou  excès  de 
quelque  liature  que  ce  soit ,  sauf  le  délit  de  forêts  et 
de  fiefs  laïques,  pour  lesquels  on  doit  servage  laïque 
au  roi  ou  à  tout  autre  seigneur  séculier;  2** que  les 
archevêchés ,  évêchés  ou  abbayes  ne  restent  pas  dans 
la  main  du  roi  passé  un  an,  à  moins  de  motif  évi- 


52  HENRI  II. 

dent  ou  de  nécessité  urgente  ;  3**  il  accorda  que  les 
meurtriers  des  clercs  étant  convaincus  ou  ayant  avoué 
seraient  punis  au  tribunal  du  justicier  royal ,  en  pré- 
sence de  Tévêque  ;  4®  que  les  clercs  ne  seraient  point 
forcés  de  fournir  preuve  par  duel.  —  Cette  même 
année ,  Jeanne ,  fille  du  roi ,  promise  au  roi  de  Si- 
cile, fut  remise  entre  les  mains  de  son  époux,  à 
Saint-Gilles,  en  présence  d'hommes  illustres,  le  cinq 
avant  les  ides  de  novembre.  A  cette  époque  ,  tous 
les  châteaux  d'Angleterre  reçurent  des  garnisons  de 
la  main  du  roi.  Vers  le  même  temps,  Guillaume, 
comte  de  Glocester,  n'ayant  pas  de  fils,  et  suppor- 
tant avec  peine  de  voir  son  héritage  partagé  entre  ses 
filles,  nomma  pour  lui  succéder  Jean-sans-Terre,  fils 
du  roi.  Hugues,  Pierre  de  Léon,  ayant  accompli  sa 
tournée  comme  légat ,  passa  la  mer.  Le  roi  Henri 
donna  sa  fille  cadette  au  roi  d'Apulie ,  et  traversa  le 
détroit,  le  sixième  jour  avant  les  calendes  de  sep- 
tembre. —  Mort  de  Richard ,  comte  de  Strigoil  (?)  \ 
Le  comte  Guillaume  d'Arondel  mourut  aussi  le 
quatrième  jour  avant  les  ides  d'octobre ,  à  Waver- 
ley,  et  fut  enterré  à  Wimund  ,  chapelle  dépendante 
de  Saint-Albans  ,  et  dont  il  avait  été  le  patron.  Gaul- 
tier, prieur  de  Winchester,  fut  nommé  abbé  de 
Westminster. 


*  n  s'agit  ici  de  Richard,  comte  de  Pembroke.  Quoique  Strigoil  ne  se 
retrouve  pas  sur  les  cartes ,  on  est  autorise,  par  un  autre  passage  de  Mat- 
thieu Paris,  que  nous  annoterons  à  Tannée  1243,  à  penser  qu'il  faut  placer 
ce  lieu  en  Irlande,  dans  le  comté  de  Wexford. 


ANNÉE  ^^76.  35 

Henri  II  arbitre  entre  son  gendre  le  roi  de  Cas- 
tille  ET  Sanche,  roi  de  Navarre. — Sagesse  du  roi. — 
Vers  le  même  temps,  Alphonse,  roi  de  Castille,  gen- 
dre du  roi  d'Angleterre  ,  et  Sanche,  roi  de  Navarre, 
son  oncle,  envoyèrent  au  roi  d'Aiigleterie  des  dé- 
putés, promettant  de  s'en  remettre  à  son  arbitrage 
sur  un  différend  qui  s'était  élevé  entre  eux.  Les  dépu- 
tés furent  introduits  à  Westminster,  en  présence  du 
roi  des  évêques,  des  comtes  et  des  barons.  Ceux  qui 
plaidaient  la  cause  du  roi  Alphonse,  prétendirent 
que  Sanche,  roi  de  Navarre,  profitant  de  la  position 
où  se  trouvait  ledit  roi  de  Castille,  alors  orphelin  et 
encore  en  tutelle ,  lui  avait  pris  des  chateaux  et  des 
terres  dans  le  royaume  de  Léon  ,  entre  autres  Navar- 
rette,  Anthlena,  Aptol  et  Agesen  (?),  avec  leurs  dépen- 
dances :  que  c'était  par  injustice  et  violence  puisque 
le  père  d'Alphonse  en  était  possesseur  au  jour  de  j^a 
mort ,  et  que  lui-même  en  avait  été  le  paisible  déten- 
teur plusieurs  années  après.  Aussi  ils  en  demandaient 
la  restitution  au  nom  de  leur  maître.  Ceux  qui 
étaient  chargés  de  parler  pour  le  roi  Sanche  ,  ne  con- 
tredirent rien  de  ce  qu'avaient  avancé  leurs  adver- 
saires; mais  ils  affirmèrent  que  ledit  Alphonse  avait 
enlevé  audit  Sanche,  par  guerre  et  par  injustice,  les 
châteaux  de  Lerin ,  de  Portel  ,  et  celui  qu'on  nomme 
Coding   Et  comme  la   partie  adverse  né  disait  jais 


*  Peut-être  faut-il  voir  dans  Portel  Saint-Jean-Pied-de-Port,  et  dans 
Casiellum  quod  tenet  Godiiij  Saint-Gaudens.  L'orthographe  de  la  plu- 
part de  ces  noms  est  fautive. 

H.  O 


54  HENRI  II. 

non  plus  le  contraire ,  ils  demandèrent  avec  les  mê- 
mes instances  que  restitution  fût  faite  à  leur  maître. 
Les  députés  déclarèrent  en  outre  devant  l'assemblée, 
que  lesdits  rois  avaient  conclu  et  confirmé  par  ser- 
ment une  trêve  pour  sept  ans.  Alors  le  roi  d'Angle- 
terre prit  1  avis  des  évêques,  comtes  et  barons,  sur 
les  plaintes  mises  en  avant,  et  sur  les  terres  enlevées 
de  part  et  d'autre,  par  violence  et  injustice.  Comme 
ni  Tune  ni  Tautre  des  parties  n'avait  repoussé  Tallé- 
gation  de  violence  présentée  par  chacune  d'elles ,  et 
qu'il  n'y  avait  aucun  motif-  qui  pût  empêcher  les 
restitutions  mutuelles  demandées  par  les  ambassa- 
deurs, le  roi  prononça  pour  les  deux  parties  la  resti- 
tution pleine  et  entière  qu'elles  sollicitaient  par  voie 
de  droit,  il  ajouta  que  la  trêve  conclue  et  jurée 
par  les  deux  prétendants  devait  être  inviolablement 
maintenue  jusqu'au  terme  fixé.  11  décida  aussi  que 
pour  le  bien  de  la  paix,  le  roi  Alphonse  paierait 
libéralement  au  roi  Sanche  une  somme  de  trois  mille 
marabotins,  d'année  en  année,  jusqu'à  dix  ans,  et 
les  engagea  à  conclure  mutuellement  la  paix  et  à 
s'unir  par  les  liens  d'une  perpétuelle  amitié.  Vers  le 
mêiïse  temps,  les  ambassadeurs  de  Manuel  ,  empe- 
reur de  Constantinople  ,  ceux  de  Frédéric,  empereur 
des  Romains,  ceux  de  Guillaume,  archevêque  de 
Trêves,  ceux  du  duc  de  Saxe,  ceux  du  comte  de  Flan 
dre,  Philippe,  qui  tous  avaient  diverses  affaires  à  dé- 
mêler, se  rendirent  ensemble  comme  s'ils  s'étaient 
donné  rendez-vous  à  Westminster,  dans  la  cour  du 
roi  des  Anglais,  la  veille  des  ides  de  novembre.  Nous 


ANNÉE  4 HT.  55 

mentionnons  ces  faits,  afin  que  Ton  sache  quelle  était 
la  réputation  de  sagesse  et  de  grandeur  du  roi  Henri,  ' 
puisque  de  presque  tous  les  points  du  globe  on  se 
rendait  à  son  audience ,  et  qu'une  foule  de  princes 
s'en  remettaient  à  sa  décision  pour  la  solution  de 
questions  délicates. 

Faits  divers.  —  Réconciliation  entre  l'empereur 
Frédéric  et  le  pape.  —  Teneur  du  traité  entre  le 
ROI  d'Angleterre  et  le  roi  de  France.  —  L'an  du 
Seigneur  >I>I77,  on  remplaça  les  chanoines  appelés 
séculiers  de  Téglise  de  Wallham  par  des  chanoines 
réguliers,  la  veille  de  la  Pentecôte,  sur  Tordre  du 
souverain  poniife ,  par  les  soins  et  en  présence  du 
roi  Henri.  Le  même  jour,  Raoul,  chanoine  de  Che.*î- 
ter,  fut  investi  par  Tévêque  de  Londres  de  la  cure  de 
ladite  église  de  Waltham  ,  et  il  s'engagea  par  des 
paroles  expresses  à  observer  soumission  envers  lui 
comme  envers  son  diocésain  canonique.  Les  frères 
chanoines  furent  mis  en  possession  de  l'église,  et 
Raoul  reçut  du  même  évéque  le  titre  de  prieur,  et  fut 
installé  solennellement. 

Cette  même  année,  Philippe,  comte  de  Flandre, 
et  Guillaume  de  Mandeville  partirent  pour  Jérusalem. 
—  L'empereur  Frédéric  vint  se  jeter  aux  pieds  du 
pape  Alexandre,  sur  la  connaissance  qu'il  eut  d'un 
prodige,  qui  lui  fut  certifié  par  le  pape  lui-même. 
C'est  qu'à  l'époque  oii  il  persécutait  ledit  pape, celui-ci, 
redoutant  le  passage  sur  terre ,  avait  été  obligé  de  se 


56  HENRI  II. 

confier  à  la  mer.  Une  tempête  s'était  élevée,  et  alors, 
se  revêtant  de  tous  ses  ornements  pontificaux  comme 
s'il  allait  célébrer  les  mystères,  debout  sur  le  navire, 
il  avait  commandé  aux  flots  et  aux  vents,  au  nom  de 
Jésus-Christ,  dont  il  était  le  vicaire  :  aussitôt  une 
tranquillité  parfaite  avait  régné  sur  les  eaux.  En  ap- 
prenant ce  prodige,  l'empereur  stupéfait  s'humilia; 
et  comme  il  craignait  Dieu  plus  que  les  hommes^  il 
résolut  de  donner  satisfaction  au  pape  sur  tous  les 
points.  Ainsi  cessa  le  schisme.  Vers  le  même  temps, 
le  roi  d'Angleterre  ayant  tout  disposé  dans  le  royaume 
<au  gré  de  sa  volonté  royale,  repassa  en  Normandie  le 
quinzième  jour  avant  les  calendes   de  septeoibre. 
Aussitôt  le  roi  de  France  et  lui  se  réunirent  dans  une 
entrevue,  et  firent  un  traité  en  ces  termes.   «  Nous  , 
Louis ,  roi  de  France  ,  et  nous ,  Henri ,  roi  d'Angle- 
terre, voulons  qu'il  vienne  à  la  connaissance  de  tous 
que,  par  l'inspiration  de  Dieu,  nous  avons  promis  et 
juré  par  serment  de  partir  ensemble  pour  le  service 
de  celui  qui  a  été  crucifié,  ei  de  prendre  le  signe  de 
la  sainte  croix  pour  nous  rendre  à  Jérusalem.  Nous 
voulons  désormais  être  mutuellement  amis  ;  en  sorte 
que  chacun  de  nous  conserve  à  l'autre  la  vie  ,  les 
membres  et  l'honneur  de  sa  terre  contre  tous  hom- 
mes. Et  si  quelqu'un,  qui  que  ce  soit,  essaie  de  faire 
tort  à  l'un  de  nous,  moi ,  Henri,  j'aiderai  Louis ,  roi 
de  France,   mon  seigneur,  contre  tous  hommes  ; 
et  moi  ,  Louis  ,  j'aiderai  Henri  ,  roi  d'Angleterre , 
«ontre  tous  hommes,  sauf  la  foi  que  nous  devons  à 


ANNÉE  4^78.  57 

nos  hommes ,  tant  qu'ils  nous  garderont  la  leur.  » 
<'e  traité  fut  fait  à  Minantcourt  \  le  7  des  calendes 
d'octobre. 

Église  bâtie  en  l'honnecr  de  Thomas.  —  Hiver 
remarquable.  éclipse  de  soleil.  vision  miracu- 
LEUSE. —  Miracles  de  saint  Amphibale.  —  Détails 
SUR  LA  translation  DE  SES  OS  A  Saint-Albans.  —  L'an 
du  Seigneur  ^^78,  le  troisième  jour  avant  les  ides 
de  juin  ,  Richard  de  Luci ,  justicier  d'Angleterre , 
dans  un  lieu  qu'on  appelle  Westvood ,  sur  le  terri- 
toire de  Rochester,  jeta  les  fondements  d'une  église 
conventuelle,  en  Thonneur  du  bienheureux  Thomas, 
martyr.  Cette  même  année  ,  le  roi  d'Angleterre , 
Henri ,  s'étant  rendu  maître  de  tous  les  châteaux 
forts ,  dans  toutes  les  provinces  qui  reconnaissaient 
son  autorité  et  qui  étaient  bornées  par  les  possessions 
françaises,  par  la  chaîne  des  Pyrénées  et  par  TOcéan 
britannique,  y  disposa  toutes  choses  selon  son  vou- 
loir, et,  aux  ides  de  juin,  revint  visiter  le  tombeau 
du  bienheureux  martyr  Thomas.  Après  avoir  passé 
quelques  jours  àCanlorbéry,  il  se  rendit  àWoodstock, 
où  il  ceignit  le  baudrier  militaire  à  son  fils  Geoffroi , 
le  huitième  jour  avant  les  ides  d'août.  —  Hiver  re- 
marquable par  une  neige  épaisse  et  prolongée ,  par 
une  congélation  des  eaux  qui  enferma  les  poissons  ; 
par  une  éclipse  de  soleil  qui  arriva  le  sixième  jour 
avant  les  ides  de  janvier. 

'  Cette  leçon  est  maintenue  par  le  père  Daniel.  Peut-être  faut-il  lire 
?{vnancourt  ? 


38  HENRI  H. 

H  y  avait  à  cette  époque  un  homme  qui  habitait  le 
bourg  du  bienheureux  martyr  Albans.  Il  était  nédans 
le  pays,  vivait  en  paix  avec  ses  voisins,  menait  de- 
puis son  enfance  une  existence  aussi  honorable  que 
le  lui  permettait  la  médiocrité  de  sa  fortune,  et  as- 
sistait assidûment  aux  offices  divins.  Une  nuit  qu'il 
était  étendu  dans  son  lit,  un  homme  au  visaf^e  beau 
et  gracieux,  à  la  taille  élevée,  entra  dans  la  chanîbre 
où  il  était  couché,  vers  Theure  où  le  coq  chante  ;  il 
était  vêtu  d'habits  blancs  ,  et  portait  dans  sa  main 
droite  une  baguette  magnifique.  A  son  entrée  la  maison 
s'illumina  tout* à  coup,  et  une  clarté  aussi  viveque  celle 
du  soleil  brilla  dans  Tintérieur  de  la  chambre.  L'ap- 
parition, s'approchant  du  lit,  adressa  la  parole  à  celui 
qui  y  était  couché  ,  et  lui  demanda  d'une  voix  douce 
s'il  dormait.  A  ces  mots  :  «  Dors-tu,  Robert?  »  Ro- 
bert fut  saisi  d'un  vif  effroi ,  et  ne  pouvant  revenir 
de  son  étonnement ,  il  lui  dit  :  «  Qui  êtes-vous,  sei- 
«  gneur  ? — Je  suis  le  martyr  Albans  ,  et  je  viens  ici 
«  pour  t'annoncer  la  volonté  du  Seigneur,  touchant 
«  le  saint  religieux  mon  maître .  celui  de  qui  j'ai 
«  reçu  la  foi  du  Christ;  les  hommes  parlent  souvent 
«  de  lui  ;    les  fidèles  placent  en  lui  leur  espérance, 
«  parce  qu'il  doit  être  connu  dans  les  temps  à  venir, 
«  quoique  le  lieu  de  sa  sépulture  soit  ignoré  de  tous. 
«  Lève-toi  donc  aussitôt ,  revêts-toi  de  tes  habits,  et 
.  «  suis-moi  :  je  te  montrerai  le  tombeau  où  sont  en- 
«  fermés  ses  précieux  restes.  »  Robert  se  leva  ,  se 
chaussa  et  s'habilla  en  toute  hâte ,  et  le  suivit.  Tous 
deux  prirent  par  le  grand  chemin,  du  côté  du  nord, 


ANNEE  4178.  59 

el  inr.rchèrent  jusqu  à  ce  qu  ils  fussent  arrivés  à  mie 
plaine,  depuis  longtemps  inculte,  située  près  <le  In 
route  royale.  Ils  causaient  ensemble ,  comme  peu- 
vent causer  deux  amis  en  voyage  :  ils  parlaient  tantôt 
des  murailles  de  la  ville  détruite,  tantôt  de  la  dimi- 
nution du  fleuve,  tantôt  de  la  voie  commune  qui 
aboutit  à  la  ville,  tantôt  de  l'arrivée  du  bienheureux 
Amphibale,  maître  de  Saint-Albans,  dans  la  ville,  tan- 
tôt de  leur  séparation  douloureuse ,  tantôt  de  leur 
martyre  à  tous  deux;  et  à  toutes  les  demandes  de  Ro- 
bert le  saint  se  plaisait  à  répondre  aussitôt.  En  cau- 
sant ils  virent  venir  des  marchands  de  Dunstable  qui 
se  rendaient,  le  matin,  pour  leurs  affaires,  au  niarché 
de  Saint-Albans.  Le  martyr,  prévoyant  leur  arrivée , 
dit  :  «  Ecartons-nous  un  peu  jusqu'à  ce  que  ces  gens- 
<i  ci  aient  passé  outre,  de  peur  que  par  leurs  questions 
«  ils  ne  nous  arrêtent  en  chemin  :  voici  que  le  jour 
«  commence  à  éclairer  la  route  \  »  Ainsi  fut-il  fait. 
Lorsqu'ils  furent  arrivés  à  peu  près  à  la  moitié  du 
chemin ,  dans  le  milieu  duquel  deux  arbres  avaient 
été  plantés  ,  le  martyr  dit  à  Robert  :  «  C  est  ici  que 
«  j'ai  conduit  mon  maître,  le  bienheureux  Amphibale, 
«  lorsque,  sur  le  point  de  nous  quitter,  nous  nous 
«  entretenions  en  pleurant,  et  pour  la  dernière  fois, 
«  dans  cette  vie  mondaine.  »  Si  la  splendeur  qui 
rayonnait  autour  du  saint  n'eût  ébloui  les  regards 
de  Robert,  et  si  la  timidité  naturelle  aux  âmes  sim- 


*  Nous  proposons  et  traduisons  iter  aheoo  coruscavit^  au  lieu  de  lier 
ah  €0. 


40  HENRI  II. 

pies  n'eût  enchaîné  sa  langue,  il  se  serait  informé 
de  beaucoup  de  choses /tant  futures  que  passées.  Ce 
lieu  présentait  Faspect  d'une  plaine  agréable  :  c'était 
une  prairie  coupée  par  des  cours  d'eau,  et  qui  invi- 
tait au  repos  le  voyageur  fatigué  de  la  route,  non  loin 
du  village  appelé  Redburn,  éloigné  lui-même  de 
Saint-Albans  d'environ  trois  milles.  Dans  cette  plaine 
s'élevaient  deux  petites  collines,  nommées  les  collines 
de  Bannières,  parce  que  les  habitants  du  pays  s'y  réu- 
nissaient en  foule,  tous  les  ans,  à  Tép oque  où  le  peu- 
ple des  fidèles,  d'après  une  antique  tradition  ,  suivait 
avec  une  ferveur  convenable  la  procession  solennelle 
du  clergé  de  Saint-Albans.  Alors  ,  saint  Albans  se  dé- 
tournant un  peu  do  la  route,  saisit  la  main  de  Robert 
et  le  conduisit  à  Tune  des  collines  qui  renfermait  le 
tombeau  du  bienheureux  martyr  ;  puis,  se  tournant 
vers  lui  :  «  C'est  ici,  dit-il,  que  sont  les  restes  de  mon 
«  maître  :  voici  la  terre  qui  couvre  et  protège  ses 
«  ossements.  »  A  ces  mots  il  promena  sur  le  sol  le 
pouce  de  Robert,  en  forme  de  croix  :  une  petite  por- 
tion de  gazon  se  souleva,  et  le  saint  tira  de  l'ouver- 
ture une  espèce  de  boîte  qui  jetait  des  rayons  telle- 
ment vifs,  que  Toccident  était  illuminé,  et  qu'aussitôt 
cette  clarté  répandit  une  éclatante  lumière  sur  tous  les 
heux  d'alentour.  Bientôt  la  cassette  fut  remise  à  sa 
place ,  Touverture  comblée  et  le  gazon  replacé  dans 
son  ancien  état.  Robert,  stupéfait,  demanda  au  saint 
de  lui  apprendre  ce  qu'il  fallait  faire  ;  le  bienheu- 
reux Albans  lui  répondit  :  «  Remarque  bien  ce  lieu , 
«  afin  que  la  mémoire  conserve  fidèlement  le  mys- 


ANNEE  U7S.  Ji\ 

«  tère  qui  t'a  été  révélé  en  ce  jour  :  car  bientôt  le 
«  temps  viendra  où  cette  connaissance ,  que  toi  seul 
«  possèdes,  servira  à  l'utilité  générale  et  contribuera 
«  au  salut  de  plusieurs.  »  Robert  mesura  du  regard 
la  plaine  et  les  lieux  environnants ,  rassembla  des 
pierres  qui  se  trouvaient  près  de  là,  et  les  disposa 
d'une  certaine  façon  sur  le  lieu  même ,  en  disant  : 
«  Demain,  à  l'aide  de  cette  marque,  je  reconnaîtrai 
«  plus  facilement  ce  saint  lieu.  »  Le  saint  lui  dit 
alors  :  «  Lève-toi  ;  partons  d'ici,  et  retournons  au  lieu 
«  d'où  nous  sommes  venus,  »  Ils  s'en  retournèrent 
en  effet  par  le  chemin  qu'ils  avaient  déjà  pris,  et  en 
arrivant  à  la  porte  de  l'église  (  la  maison  de  Robert 
était  plus  éloignée),  le  saint  entra  dans  son  église,  et 
notre  homme  ,  de  retour  à  sa  maison  ,  se  recoucha 
dans  son  lit.  Tout  ceci,  quoi  qu'en  disent  quelques 
incrédules,  n'est  pas  le  résultat  d'un  rêve,  mais  est 
arrivé  en  vérité.  Ce  qui  le  prouve,  c'est  la  suite  de 
l'événement  et  le  témoignage  authentique  d'un  moine 
deSaint-Albans,  frère  Gilbert  de  Sisseverne,  qui  se  fit 
souvent  raconter  l'aventure  par  Robert  lui  même , 
qui  a  recherché  intimement  la  vérité  du  fait  avec  le 
soin  qui  convenait  à  un  homme  sage  et  lettré ,  qui , 
enfin,  l'a  attesté  sous  peine  du  jugement  redoutable. 
Robert ,  en  se  réveillant  dans  la  matinée  ,  se  trouva 
dans  une  grande  perplexité,  ne  sachant  s'il  devait 
taire  ou  révéler  aux  autres  sans  hésiter  ce  qu'il  avait 
non-seulement  vu,  mais  fait  avec  ses  pro[)res  mem- 
bres. En  se  taisant,  il  craignait  de  déplaire  à  Dieu  ; 
en  publiant  la  chose,   il  redoutait  les  plaisanteries 


42  HENRI  II. 

des  hommes.  Après  un  loii^j  débat  avec  lui-même  , 
la  crainte  de  Dieu  l'emporta  sur  le  respect  humain, 
et  il  communiqua  son  secret  à  ses  serviteurs  et  à  ses 
amis  ,  quoique  ce  fut  une  chose  qui  dépassât  ces  in- 
telligences grossières.  Ceux-ci  allèrent  répéter  au 
grand  jour  ce  qui  leur  avait  été  dit  dans  l'ombre,  et 
ce  qui  leur  avait  été  confié  dans  le  creux  de  Toreille, 
ils  le  crièrent  sur  les  toits.  11  en  advint  que  cette  an- 
née même  le  secret  se  trouva  répandu  dans  toute  la 
province,  et  qu'à  force  d'être  répété  de  bouche  en 
bouche  ,  il  pénétra  dans  le  monastère  du  bienheureux 
martyr  Albans.  La  nouvelle  désirée  parvint  bientôt 
aux  oreilles  de  l'abbé  Simon  ,  à  qui ,  après  Dieu  ,  re- 
venait spécialement  le  soin  de  toute  cette  affaire. 
Aussitôt  celui-ci  rendit  des  actions  de  grâces  à  Dieu, 
et  sur  l'avis  de  son  conseil ,  choisit  quelques  frères 
du  couvent  qu'il  envoya  ,  guidés  par  Robert,  à  l'en- 
droit que  celui-ci  devait  leur  désigner.  Les  moines 
restés  au  couvent  se  mirent  à  prier  avec  ferveur,  et 
ceux  qui  suivaient  Robert  désiraient  ardemment  voir 
les  restes  des  saints  martyrs.  Lorsqu'ils  furent  arri- 
vés ,  ils  trouvèrent  sur  la  colline  une  multitude  de 
fidèles ,  venus  de  diverses  provinces,  à  qui  l'Esprit 
saint  avait  révéla  d'avance  l'heureux  événement,  et 
qui  étaient  accourus  avec  la  même  pensée ,  celle  d'as- 
sister à  la  découverte  des  restes  du  martyr.  Robert , 
dont  nous  avons  souvent  parlé,  marchait  devant,  mon- 
trant aux  frères ,  au  milieu  de  ceux  qui  attendaient 
l'événement  avec  impatience ,  la  plaine  où  étaient 
ensevelis  les  corps  des  saints.  Ces  laits  se  passèrent 


ANNÉE  UIS.  45 

la  sixième  férié  avant  la  solennité  de  Saiut-Albaus , 
jour  où  Ton  célèbre  aussi  sa  passion.  Depuis  ce  jour 
jusqu'à  celui  où  les  reliques  furent  tirées  de  terre , 
le  lieu  consacre  fut  soigneusement  gardé ,  les  moines 
et  les  laïques  se  succédant  sans  relâche.  Pendant  ce 
temps  le  couvent  se  soumit  à  un  régime  plus  austère, 
fit  des  processions,  et  recommanda  au  peuple  de  se 
mettre  en  prières  et  d'observer  un  jeune  solennel. 
Déjà  le  lieu  où  devait  se  faire  la  précieuse  découverte 
présentait  l'aspect  d'une  foire,  et  quand  ceux  qu'une 
dévotionferventey  avait  amenés  se  retiraient,  d'auti^es 
leur  succédaient  journellement. 

Déjà  cependant  plusieurs  miracles ,  opérés  par  les 
saints  martyrs  cachés  encore  dans  les  entrailles  de 
la  terre ,  faisaient  bien  augurer  du  succès  de  l'en- 
treprise; ce  sont  choses  que  le  lénroignage  de  plu- 
sieurs pourra  confirmer.  Une  femme  de  Catesden 
était  atteinte  depuis  dix  ans  d'une  infirmité  dans  le 
dos  et  dans  les  reins  V  Cette  maladie  avait  fini  par 
dégoûter  son  mari  qui  la  négligeait.  Elle  quitta  son 
pays,  passa  parRedburn  ,  s'approcha  de  la  sépulture 
des  saints  martyrs ,  se  coucha  sur  le  sol  et  ne  se  re- 
leva qu'en  se  sentant  parfaitement  guérie.  Une  autre 
femme  de  Dunstable,  nommée  Cécile,  affligée  de- 
puis seize  ans  d'une  hydropisie  au  ventre,  paraissait 
être  constamment  enceinte^.   Comme   elle  désirait 


*  A  cause  du  mot  turpi  V din em  et  de  la  phrase  suivante,  je  soupçon- 
nerais que  le  sens  est  ici  :  une  faiblesse  dans  les  voies  urinaires. 
^  Nous  lisons  infantis  au  lieu  é^habentis. 


41  HENRI  II. 

ardemment  être  guérie,  elle  se  rendit  au  même 
lieu  ,  et  y  recouvra  sur-le-champ  la  santé  qu'elle  sou- 
liailail  depuis  si  longtemps.  De  même  une  jeune  fille, 
âgée  de  quinze  ans,  qui  depuis  sa  naissance  n'avait 
pu  faire  usage  de  ses  pieds  pour  marcher,  et  qui 
avait  toujours  été  portée  sur  les  bras  de  ses  parents, 
fut  placée  près  du  lieu  consacré  où  elle  s'endormit 
quelque  temps  ,  et  en  se  réveillant,  elle  put  Marcher 
et  sauter ,  ce  qui  changea  en  joie  la  douleur  de  ses 
parents. 

Cependant  se  lève  le  jour  de  la  commémoration 
solennelle  du  bienheureux  martyr  Albans,  jour  il- 
lustre en  lui-même  ,  mais  que  la  publication  de  tous 
ces  miracles  rendait  plus  illustre  encore.  On  engage 
les  fidèles  à  répandre  des  aumônes  plus  abondantes. 
Chacun  doit  restreindre  encore  la  portion  de  ses  ali- 
ments ,  et  une  nouvelle  procession  est  ordonnée  aussi 
pour  le  lendemain.  Mais  les  jours  qui  s'écoulèrent 
depuis  la  solennité  jusqu'à  la  découverte  ne  se  pas- 
sèrent pas  dans  un  inutile  repos  ;  au  contraire  ,  jus- 
qu'à l'heure  où  on  les  découvrit,  les  saintes  reliques 
opérèrent  des  miracles  évidents.  Un  homme  de  Kyn- 
^  gesbery  tournant  en  dérision  les  recherches  de  ceux 
qui  fouillaient  la  terre ,  se  rendit  pendant  la  nuit  à 
la  colline  avec  les  autres  j  il  était  venu  par  la  même 
route,  mais  avec  une  intention  bien  différente.  Aussi- 
tôt il  fut  possédé  par  le  démon  ,  se  livra  à  toutes  les 
contorsions  d'un  homme  furieux  ,  déchira  ses  vête- 
ments, les  jeta  loin  de  lui;  et  cet  homme  qui  était 
venu  pour  se  moquer  du  spectacle  des  travailleurs, 


ANNÉE  UIS.  45 

fut  livré  lui-même  en  spectacle  à  tous.  Enfin,  après 
qu'il  eut  été  longtemps  tourmenté  aux  yeux  de  la 
foule,  Dieu  retira  de  lui  sa  main  qui  le  frappait,  et 
se  contentant  de  ce  châtiment,  lui  permit  de  retour- 
ner chez  lui  sain  et  sauf.  Un  autre  homme  qui  pour- 
suivait de  ses  railleries  les  travailleurs  occupés  à  la 
recherche  des  reliques  fut  aussitôt  puni  par  la  ven- 
geance divine.  Un  mal  terrible  lui  coupa  la  parole, 
et  il  rendit  bientôt  le  dernier  soupir  avec  cette  bouche 
qui  avait  blasphémé.  Un  certain  Algar ,  de  Dunstable, 
était  venu  aussi  au  milieu  de  la  foule  ,  apportant  sur 
un  chariot  un  tonneau  plein  de  cervoise  qu'il  vou- 
lait débiter.  Un  pauvre  homme  malade  Taborda  ,  et , 
dans  la  simplicité  de  son  cœur,  lui  demanda,  pour 
Taniour  du  martyr  dont  le  peuple  attendait  la  dé- 
couverte, de  lui  donner  un  peu  à  boire  afin  d'apai- 
ser la  soif  dont  il  était  dévoré.   A  ces  paroles  du 
malade,  Algar  se  mit  fort  en  colère  disant  qu'il  s'in- 
quiétait peu  du  martyr,  qu'il  n'était  pas  venu  pour 
lui,  mais  pour  tirer  parti  de  sa  marchandise.  Mais  au 
moment  uù  il  repoussait  outrageusement  le  pauvre, 
voici  que  le  tonneau  creva  brusquemeiit  à  chaque 
fond,  la  cervoise  se  répandit  à  terre  ,  et  il  arriva  que 
cet  homme,  qui  par  mépris  pour  le  nom  du  mar- 
tyr en  avait  refusé  une  petite  partie,  fut  puni  par  ce 
même  martyr ,  et  vit ,   sans  pouvoir  s'y  opposer  , 
non-seulement  le  pauvre ,  mais  beaucoup  d'autres 
encore,  se  mettre  à  genoux  et  se  désaltérer  à  longs 
traits.  Mais  si ,  par  l'intercession  du  martyr  ,  la  mé- 
chanceté des  pervers  fut  réprimée  ,  la  dévotion  des 


46  HENRI  II. 

fidèles  reçut  le  prix  qu'elle  méritait.  En  effet,  pen- 
dant trois  jours  qui  s'éboulèrent  encore ,  dix  indi- 
vidus des  deux  sexes  furent  guéris  de  diverses  infir- 
mités ,  et  recouvrèrent  leur  ancienne  santé  à  la  gloire 
de  Dieu  et  du  bienheureux  martyr. 

Le  matin  du  jour  où  la  précieuse  découverte  de- 
vait se  faire,  le  vénérable  père,  Tabbé  Simon,  se 
rendit  au  saint  lieu ,  et  après  avoir  célébré  dans  la 
chapelle  de  Saint-Jacques ,  tout  près  de  là ,  les  my- 
stères de  notre  rédemption  ,  en  T honneur  du  bien- 
heureux martyr  Albans ,  il  ordonna  aux  moines  qui 
étaient  présents  ,  de  faire  pousser  les  fouilles  ,  et  d'y 
employer  plusieurs  travailleurs.  Cette  chapelle  avait 
été  élevée  dans  les  temps  anciens  ,  en  l'honneur  du 
martyr,  à  cause  des  rayons  d'une  lumière  céleste  qui 
avaient  apparu  fréquemment ,  dans  ce  lieu  même , 
aux  pasteurs  occupés  pendant  la  nuit  à  veiller  sur 
leurs  troupeaux.  Après  sa  construction ,  on  l'avait 
mise  sous  l'invocation  de  saint  Jacques  spécialement, 
et  des  autres  saints,  en  l'honneur  de  qui  la  lueur 
céleste  avait  apparu.  Aussi,  ledit  abbé,  en  célé- 
brant les  divins  sacrements,  dans  ce  lieu  même, 
implora  l'aide  du  bienheureux  martyr  pour  la  réus- 
site de  Tenlreprise.  L'abbé  étant  ensuite  de  retour  au 
couvent ,  et  s'étant  assis  pour  diner  avec  les  frères  , 
on  fit  lecture  de  la  passion  du  saint  que  l'on  cherchait 
et  de  celle  de  ses  compagnons  ;  passion  qui  les  délivra 
de  la  prison  du  corps ,  pour  leur  faire  acquérir  la 
gloire  éternelle.  Au  moment  où  la  sentence  cruelle 
du  juge,  la  barbarie  des  bourreaux  et  la  mort  des 


ANNÉE  ^^78.  47 

martyrs  racontées  avec  détail ,  affligeaient  ces  âmes 
pieuses ,  tiraient  des  larmes  de  tous  les  yeux  el  des 
soupirs  de  toutes  les  poitrines ,  quelqu'un  vint  an- 
noncer, en  courant,  que  le  bienheureux  Amphibale 
avait  été  découvert  avec  ses  trois  compagnons.  Que 
dirai-je?  Les  soupirs  sont  changés  en  actions  de 
grâces  :  à  la  tristesse  succède  la  joie  la  plus  vive. 
Toute  la  congrégation  se  lève  de  table,  se  rend  en 
hâte  à  Téglise ,  et  annonce ,  en  chantant  des  hymnes 
de  reconnaissance,  la  joie  qui  la  transporte.  Le  corps 
du  bienheureux  martyr  Amphibale  fut  trouvé  au 
milieu  de  ses  deux  compagnons ,  et  côte  à  côte  avec 
eux.  Un  troisième  compagnon  était  enterré  tout  seul, 
à  Topposite ,  et  dans  une  situation  transversale.  Non 
loin  de  là  ,  on  découvrit  les  corps  de  six  martyrs  qui 
avaient  partage  le  sort  des  martyrs  précédents,  en 
sorte  que  le  biei»heureux  martyr  Amphibale  parais- 
sait être  le  dixième.  A  la  vue  des  restes  de  Tathlèle 
du  Christ,  Amphibale ,  on  aperçut  deux  grands  cou- 
teaux ;  Tun  était  enfoncé  dans  la  tète  et  Tautre  daiis 
le  cœur ,  comme  en  fait  foi  un  traité  sur  la  passion 
du  martyr,  écrit  depuis  fort  longtemps ,  et  conservé  à 
Saint-Albans.  Le  texte  de  ce  livre  dit  aussi  que  les 
compagnons  d'Amphibale  furent  massacrés  à  coups 
d'épée  ;  mais  que,  pour  lui,  on  lui  ouvrit  d  abord  le 
ventre ,  on  lui  arracha  les  intestins ,  on  le  perç.i 
ensuite  de  lances  et  de  couteaux;  enfin  on  l'écrasa 
sous  une  masse  de  pierres.  En  effet,  dans  le  squelette, 
aucun  des  os  n'était  entier,  tandis  que  ceux  de  st»s 
compagnons  étaient  parfaitement  conservés. 


48  HENRI  II. 

En  apprenant  l'heureuse  nouvelle,  Tabbé  dont 
nous  avons  parlé  s'adjoignit  le  prieur  avec  quel- 
ques frères  du  couvent ,  se  rendit  en  bâte  à  la  sé- 
pulture des  saints ,  et  soulevant  avec  respect  les 
reliques  ,  les  posa  sur  des  linges  apportés  exprès. 
Comme  il  craignait  quelque  larcin  ou  quelque  vio- 
lence de  la  partdela  foule,  qui  se  ruait  de  tous  côtés, 
et  qu'on  ne  pouvait  empêcher  de  porter  la  main  au 
précieux  trésor,  il  se  détermina  à  transférer  les  saints 
martyrs  dans  la  basilique  du  bienheureux  Albans,  où 
la  garde  pourrait  être  faite  avec  plus  d'exactitude  et 
de  sécurité. Comment  raconter  dignement  ce  qui  suit  ? 
L'abbé  et  les  frères  reviennent  d'un  côté,  en  portant 
procession nellement  lesreliquesdessaints.  De  l'autre, 
les  frères  restés  au  couvent  s'avancent  aussi  en  proces- 
sion à 'la  rencontre  des  martyrs,  amenant  avec  eux 
le  corps  du  bienheureux  Albans  ;  e*  la  châsse  qui  le 
contenait,  ordinairement  assez  lourde,  au  dire  des 
porteurs,  sembla  en  ce  moment  si  légère,  qu'elle  pa- 
raissait voler  plutôt  que  reposer  sur  les  épaules  de 
ceux  qui  la  soutenaient;  ainsi  donc  le  martyr  alla 
au-devant  des  martyrs  :  le  disciple  retrouva  son  maî- 
tre, et  l'accueillit  à  son  retour  public,  lui  dont  jadis  en 
secret  il  avait  reçu  les  pieux  enseignements  dans  une 
humble  chaumière.  Nous  ne  devons  pas  non  plus 
passer  sous  silence  le  miracle  que  Dieu  fit  éclater 
dans  la  nature,  au  moment  où  les  reliques  se  ren- 
contrèrent et  se  réunirent.  La  sécheresse  se  prolon- 
geait depuis  longtemps  ;  les  plantes  et  les  fruits  étaient 
brûlés  :  les  gens  de  la  campagne  se  désespéraient.  Au 


ANNÉE  4^8.  49 

même  instant ,  sans  que  le  plus  petit  nuage  parût  au 
ciel ,  des  torrents  de  pluie  tombèrent  en  si  grande 
abon-dance,  que  la  terre,  profondément  arrosée,  re- 
verdit aussitôt ,  et  que  les  laboureurs  désolés  purent 
concevoir  l'espérance  d'une  riche  récolte.  Les  restes 
précieux  du  martyr  Amphibale  et  de  ses  compagnons 
furent  découverts  et  portés  solennellement  au  milieu 
des  cantiques  et  des  hymnes  d'actions  de  grâces  dans 
Téglisede  Saint-Albans,  886  ans  \  après  leur  passion  , 
Tan  de  Tincarnation  du  Seigneur  ^^177,  le  septième 
jour*  avant  les  calendes  de  juillet,  un  samedi.  En 
s'approchant  de  ces  saintes  reliques,  et  même  du  lieu 
où  ellesavaient  été  d'abord  ensevelies,  les  malades  sont 
guéris  de  leurs  diverses  infirmités  à  ta  gloire  de  Dieu, 
et  en  Thonneurdu  martyr:  les  paralytiques  reprennent 
l'usage  de  leurs  membres  ;  les  muets  recouvrent  la  pa- 
role, les  aveugles  la  vue ,  les  sourds  Touïe  ;  la  marche 
des  boiteux  est  redressée;  et  ce  qui  est  plus  admirable 
encore ,  ceux  qui  sont  possédés  du  démon  sont  déli- 
vrés ,  les  épileptiques  sont  guéris ,  les  lépreux  rendus 
à  la  santé ,  et  les  morts  rappelés  à  la  vie.  Si  quelqu'un 
désire  prendre  connaissance  des  miracles  que  la  clé- 
mence divine  opère  par  le  moyen  des  saints,  qu'il  lise 
le  livre  célèbre  où  sont  consignés  les  prodiges  et  les 
vertus  de  celui-ci.  Pour  nous,  nous  demandons  au 
lecteur  la  permission  de  passer  à  autre  chose. 

Henri  le  jecne  se  distingde  en  France  dans  les 


Adopté  la  variante  pour  cette  date. 
H. 


m  HENRI  11. 

TOURNOIS,  —  Le  roi  de  France  vient  en  Angleterre. 
—  L'an  du  Seigneur  1479,  Henri  le  jeune,  roi  d'An- 
gleterre, traversa  la  mer,  et  passa  trois  ans  daos  les 
joutes  guerrières  de  France,  y  dépensant  des  sommes 
énormes.  Là  ,  il  laissa  de  côté  la  majesté  royale  ,  de 
roi  se  transforma  totalement  en  chevalier,  fit  caraco- 
ler son  cheval  dans  Tarène,  remporta  le  prix  dans 
diverses  passes  d'armes,  et  s'acquit  un  grand  renom 
parl»©ut  où  il  séjourna.  Alors,  comme  rien  ne  man- 
quait à  sa  gloire ,  il  revint  vers  son  père  ,  et  fut  reçu 
par  lui  avec  honneur.  Celte  même  année  ,  Louis ,  roi 
de  France ,  résolut  d'aller  prier  sur  le  tombeau  du 
bienheureux  martyr  Thomas ,  et  de  [)asser  en  Angle- 
terre, où,  ni  lui  ni  aucun  de  ses  prédécesseurs  n'était 
entré  en  aucun  temps.  Le  roi  d'Angleterre  alla  à  la 
rencontre  du  roi  de  France,  et  le  reçut  quand  il  dé- 
barqua à  Douvres,  le  onzième  jour  avant  les  calendes 
de  septembre.  La  réception  qui  lui  fut  faite ,  à  lui  et 
aux  seigneurs  qui  l'accompagnaient  ,  fut  la  plus 
brillante  qu'on  puisse  imaginer  et  faire.  Pour  célébrer 
solennellement  Tarrivée  d'un  si  grand  prince,  l'é- 
glise cathédrale  de  Gantorbéry  vit  réunis  dans  son 
enceinte  Tarcheveque  avec  les  évoques  ses  suffra- 
gants,  lescorates,  les  barons,  le  clergé  et  le  peuple. 
Tout  le  monde  sait ,  mais  personne  ne  peut  dire  , 
combien  d'or  et  d'argent  fut  donné  par  le  roi  Henri 
à  la  noblesse  française ,  [de  combien  de  présents  en 
pierreries  et  en  objets  précieux  il  combla  tous  ces  sei- 
gneurs. De  son  côté,  le  roi  de  France ,  changea  la 
dt'slinafion  d'un  présent  annuel  vi  perpétuel  de  cent 


ANNEE  M  79.  51 

muids  de  vin  qui  devait  être  fourni  par  la  ville  de  Paris, 
et  Tattribua  au  collège  de  Cantorbéry  en  l'honneurdu 
glorieux  martyr.  Le  roi  Henri  montra  au  roi  de  France 
et  aux  seigneurs  français  toutes  les  richesses  de  son 
royaume,  et  tous  les  trésors  amassés  par  lui-même  et 
par  ses  prédécesseurs.  Mais  les  Français,  pour  ne  pas 
paraître  être  venus  avec  une  autre  intention  que  celle 
de  visiter  le  tombeau  du  martyr,  se  défendirent  de  rien 
accepter  :  peut-être  aussi  préféraient-ils  à  tous  les  pré- 
sents la  vue  du  saint  tombeau.  Le  roi  de  France,  après 
avoir  passé  trois  jours  à  Cantorbéry,  veillant,  jeûnant 
et  priant,  accepta  quelques  petits  présents  du  roi  d'An- 
gleterre ,  en  signe  de  bonne  amitié,  et  repassa  en 
France  le  septième  jour  avant  les  calendes  de  sep- 
tembre. Cette  même  année  ,  Roger,  évêque  de  Wor- 
cester, mourut  le  5  avant  les  ides  d'août.  Mort  de 
Richard  de  Luci ,  évêque,  de  Winchester.  Martyr^i 
d'un  enfant  à  Woodstock. 

Concile  de  Latran.  —  Son  objet  exprimé  ew  vingt- 
huit  ARTICLES.  —  Cette  même  année  fut  tenu  un  con- 
cile général,  composé  de  trois  cent  dix  évêques,  le  qun- 
torzième  jour  avant  les  calendes  d'avril ,  dans  Téglise 
patriarcale  de  Latran,  et  sous  la  présidence  du  sei- 
gneur pape  Alexandre  111.  Les  statuts  de  ce  concile, 
dignes  d'éloges  à  tous  égards  ,  sont  compris  dans  les 
vingt-huit  articles  qui  suivent  :  i .  relativement  à  Télec- 
tion  du  souverain  pontife;  2.  relativement  aux  Albi- 
geois hérétiques,  et  autres  de  différentes  dénomina- 
tions; 3.  relativement  aux  routiers  et  brigands  Bra- 


52  HENRI  II. 

bançons  qui  persécutent  les  fidèles;  4.  que  personne 
ne  soit  élu  évéque,  ou  ne  soit  nommé  à  quelque  di- 
gnité ecclésiastique  que  ce  soit,  s'il  n'a  Tâge  voulu 
par  les  canons  et  s'il  n'est  né  en  légitime  mariage  ; 
5.  que  *  les  bénéfices  ne  soient  pas  conférés  pendant 
la  vie  du  titulaire  ;  qu'ils  ne  restent  pas  vacants  plus 
de  six  mois;  6.  relativement  aux  appels;  7.  défense 
à  tous  ceux  qui  font  partie  des  ordres  sacrés,  ou  qui 
sont  entretenus  par  des  revenus  ecclésiastiques,  de  se 
mêler  d'affaires  séculières  ;  8.  relativement  à  l'ins- 
titution des  trêves  et  au  temps  que  doivent  durer  les 
trêyes;  9.  les  clercs  ne  peuvent  avoir  qu'une  seule 
église ,  et  si  l'évéque  a  ordonné  quelqu'un  sans  lui 
assigner  un  bénéfice  assuré,  il  pourvoira  à  son  né- 
cessaire jusqu'à  ce  qu'il  lui  ait  fixé  un  revenu  sur  un 
bénéfice  quelconque  ;  ^  0.  défense  aux  patrons,  comme 
à  tous  laïques,  d'opprimer  les  églises  ou  les  person- 
nes ecclésiastiques  ;  A\.  défense  aux  Juifs  et  aux  Sar- 
rasins d'avoir  chez  eux  des  esclaves  cbrétiens  ;  mais 
si  les  Juifs  et  les  Sarrasins  veulent  se  convertir  à  la 
foi  du  Christ,  qu'ils  ne  soient  aucunement  privés  de 
ce  qu'ils  possèdent^;  42.  si  les  lépreux  sont  exclus 
de  la  cohabitation  des  autres  hommes,  qu'ils  aient  au 
moins  une  chapelle  et  un  prêtre  particuliers ;4  5.  qu'on 
ne  détourne  pas  pour  d'autres  usages  les  revenus  ec- 

'  De  viventihus  personis ,  lisez  ne  viventihus. 

*  Possessoribus  suis^  sans  doute  possessionihus.  Cet  article  était 
alors  applicable  surtout  au  midi  de  Tltalie.  Voyez,  sur  le  sort  des  esclaves 
au  moyen  âge  (  mancipia,  dit  le  texte) ,  les  excellentes  remarques  de 
M.  Libri ,  tome  II  de  VHist.  des  mathématiques. 


ANNEE  ^ng.  :>.> 

clésiîisiiques ,  et  que  les  évêques  n'établissent  pjs,  au 
prix  d'une  certaine  quantité  d'argent ,  des  doyens 
chargés  d'exercer  pour  eux  la  juridiction  ;  \4.  dans 
les  élections  ou  ordinations  ecclésiastiques,  on  suivra 
la  décision  de  la  plus  grande  et  plus  saine  partie 
du  chapitre  ;  ^5.  que  les  usuriers  reconnus  ne  soient 
pas  admis  à  la  communion  de  Tautel,  et  qu'ils  n'aient 
pas  une  sépulture  chrétienne;  ^6.  que  les  laboureurs 
et  voyageurs ,  et  tout  ce  qui  est  à  eux  ,  jouissent  par- 
tout de  pleine  paix  et  sécurité;  ^7.  les  ordinations 
faites  par  des  schismatiques  sont  déclarées  nulles  et 
de  nul  effet,  et  les  bénéfices  conférés  par  eux  sont  ré- 
voqués ;  ^8.  défense  de  rien  exiger  pour  Tinstallation 
des  personnes  ecclésiastiques ,  pour  la  sépulture  des 
morts ,  pour  la  bénédiction  donnée  aux  époux  ,  et 
pour  les  autres  sacrements  de  l'église  ;  49.  défense 
aux  religieux  ou  à  tous  autres  de  recevoir  des  églises 
ou  des  dîmes  de  la  main  des  laïques,  sans  la  permis- 
sion des  évêques;  défense  aux  templiers  et  hospita- 
liers d'ouvrir  une  fois  l'an  les  églises  mises  en  interdit, 
et  de  prendre  sur  eux  d'ensevelir  leurs  morts  ;  20.  que 
personne  ne  reçoive  l'habit  de  religieux  pour  de  l'ar- 
gent; défense  aux  convers  d'avoir  un  pécule  ;  que 
les  prélats  ne  soient  dégradés  que  pour  dilapidation 
ou  incontinence  ;  2\.  défense  aux  chrétiens  de  vendre 
des  armes  aux  Sarrasins  ;  défense  de  dépouiller  ceux 
qui  ont  éprouvé  un  naufrage;  22.  que  les  clercs  fai- 
sant partie  des  ordres  sacrés  vivent  dans  la  continence, 
et,  s'ils  sont  surpris  se  souillant  du  péché  contre  na- 
ture, qu'ils  soient  excommuniés  et  chassés  du  elerjjé; 


5i  HENRI  II. 

25.  que  les  archevêques,  en  visitant  les  églises  ou  pa- 
roisses, se  contentent  de.  quarante  ou  cinquante  che- 
vaux, les  évêques  de  vingt  ou  trente,  les  légats  de  vingt- 
cinq  ,  les  archidiacres  de  cinq  ou  st'pt,  les  doyens  de 
deux  au  plus  ;  24.  que  personne  n'ose  figurer  dans  les 
tournois,  et  que  les  chrétiens  morts  dans  les  tournois 
soient  privés  de  sépulture  ;  25.  afin  de  pourvoir  à 
rinstruction  des  pauvres  écoliers  et  autres,  il  y  aura 
dans  chaque  église  cathédrale  un  maître  qui  ne  pourra 
exiger  aucun  salaire  pour  prix  de  son  enseignement  ; 

26.  les  prélats  ne  pourront  gouverner  qu'un  seul  dio- 
cèse, et  les  patrons  ne  pourront  imposer  aucune 
exaction  aux  églises  étahlies  sur  leur  fonds;  27.  les 
évêques,  ou  autres  gens  d'église,  ne  seront  point  for- 
cés de  comparaître  en  jugement  devant  les  laïques  ; 
des  laïques  ne  devront  pas  prendre  sur  eux  de  con- 
férer des  dîmes  à  d'autres  laïques;  28.  si  un  créancier 
a  reçu  en  gage  des  possessions  d'un  autre  pour  de  l'ar- 
gent prêté,  qu'il  rende  le  gage  au  débiteur,  lorsque, 
tous  frais  déduits,  le  produit  de  l'usufruit  aura  cou- 
vert la  somme.  i  >    ^.*:      »: 

Hérésie  de  Pierre  Lombard.  —  Lettre  du  pape.  — 
réfutation  de  plerre  lombard.  —  condamnation  de 
Joachim.  —  Le  fils  du  roi  de  France  sacré  du  vivant 
DE  son  père.—  Meurtre  d'un  chef  gallois.  —  On  rap- 
porta, à  la  chancellerie  du  même  pape,  que  maître 
Pierre  Lombard  s'était  un  peu  écarté  des  articles  de 
la  foi  d^ius  quelques-uns  de  ses  écrits  ;  alors  il  adressa 
une  lettre  en  ces  termes  à  Guillaume,  archevêque  de 


ANNEE  ^n9.  55 

Sciîs  :  «  Alexandre;  évéqii-e,  serviteur  des  servitetirs 
de  Dieu  ,  à  GuiMaurae  ,  archevêque  de  Sens  ,  salut. 
Lorsque  vous  vous  êtes  trouvé  dernière  m  ejit  en  aodre 
présence  ,  nous  vous  ave-is  enjoint  de  vive  voix  de 
faire  tous  vos  eflorîs,  et  d'employer  un  zèle  ^Ifcicace 
auprès  des  Parisiens,  qui  vous  S()nt  so unn is  comme 
vos  suffragants,  pour  redresser  la  fausse  doctrine  de 
Pierre,  jadis  évêque  de  Paris,  «par  laquelle  il  est  dit  : 
«  Le  Christ,  en  tant  qu'homme,  n'est  rien.  »  Ces* 
pourquoi,  aujourd'hui,  nous  recommandons  à  vcvtre 
fraternité  ,  par  cet  écrit  apostolique  ,  ainsi  que  nous 
Pavons  déjà  fait  quand  vous  étiez  en  notre  préseii^ce, 
de  convoquer  les  Parisiens  vos  suffragants,  et,  dans 
cette  assemblée,  avec  Paide  d'autres  gens  religieux  et 
sages,  de  mettre  vos  soins  à  ce  que  ladite  <!ioctrine  soit 
com plétenient  aiiéan  tie,  afin  que  désormais  les  maîtres 
de  rUniversitéà  Paris  enseignent  à  leurs  écoliers,  étu- 
diant la  théologie,  que  le  Christ  a  été  aussi  com  pi  élé- 
ment homme  qu'il  est  complètement  Dieu,  etqu'il  a  été 
véritablement  homme,  composé  de  chair  et  d  âme  ; 
et  vous  devez  leur  enjoindre  sérieusement  et  formel- 
lement à  tous  de  ne  plus  se  permettre  d'enseigner,  à 
l'avenir,  la  doctrine  de  Pierre  sur  le  Christ,  mais, 
au  contraire ,  d'en  avoir  profondément  horreur.  » 

Vers  le  même  temps,  Joachim,  abbé  du  monastère 
de  Flore  ,  écrivit  un  livre  contre  ce  même  Pierre 
Lombard,  le  traitant  d'hérétique  et  de  fou.  Dans  le 
livre  des  sentences  qu'il  avait  composé,  Pierre  Lom- 
bard avait  ainsi  parlé  de  Tunité,  ou  de  lesseme  de 
la  Trinité  :  «  Il  y  a  une  chose  souveraine,  le  Père,  le 


m  HENRI  II. 

«  Fils  et  le  Saint-Esprit  :  et  cette  chose  ni  n'engendre, 
«  ni  n'est  engendrée  ,  ni  ne  procède.  >»  Joachim  * 
soutenait  que  c'était  là  admettre  une  quaternité  plu- 
tôt qu'une  trinité.  savoir,  les  trois  personnes  et  cette 
essence  commune  ;  ce  qui  formait  évidemment  qua- 
ternité. Il  disait  qu'il  n'y  a  rien,  ni  en  essence,  ni  en 
substance ,  ni  en  nature ,  qui  soit  Père ,  et  Fils  et 
Saint-Esprit ,  quoiqu'il  accordât  que  le  Père ,  et  le 
Fils  et  le  Saint-Esprit  sont  d'une  seule  essence,  d'une 
seule  substance  et  d'une  seule  nature.  Et  Joachim 
appuyait  son  assertion  par  les  autorités  suivantes  : 
«  Il  y  en  a  trois  qui  donnent  témoignage  dans  le  ciel  : 
«  le  Père ,  le  Verbe  et  l'Esprit  saint ,  et  ces  trois  ne 
«  sont  qu'un.  »  Et  puis  :  «  Il  y  en  a  trois  qui  donnent 
«  témoignage  sur  la  terre  :  l'esprit,  l'eau  et  le  sang, 


*  Joachim  ,  né  au  bourg  de  Célico  ,  près  de  Cosenza  ,  voyagea  dans  la 
Terre-Sainte.  De  retour  eu  Galabre,  il  prit  l'habit  de  Gîteaux  dans  le 
monastère  de  Gorazzo  ,  dont  il  fut  prieur  et  abbé.  Il  quitta  ensuite  son 
abbaye  avec  la  permiss'ion  du  pape  Lucius  III,  en  4185,  et  alla  fonder 
l'abbaye  de  Flore.  Il  mourut  en  4202,  laissant  une  réputation  de  piété 
et  de  bonnes  mœurs  ,  mais  surtout  admiré  par  les  gens  crédules ,  qui  lui 
attribuaient  le  don  de  prophétie.  G'est  là  probablement  ce  qui  attira  au- 
près de  lui  Richard  Gœur-de-Lion,  pendant  son  séjour  en  Sicile.  Il  donna 
naissance  à  une  secte  de  rêveurs  enthousiastes,  qui  disaient  que  la  loi  de 
Jésus-Ghrist  était  imparfaite ,  et  qu'elle  serait  suivie  d'une  loi  meilleure, 
d'un  évangile  éternel.  Sa  polémique  contre  Pierre  Lombard  n'empêcha 
pas  le  maître  des  sentences  de  jouir  au  moyen  âge  d'une  réputation  mé- 
ritée j  et,  malgré  quelques  propositions  ou  singulières  ou  erronées,  le 
livre  de  Tévêque  de  Paris  continua  à  être  regardé  comme  le  manuel  le 
plus  complet  de  la  théologie.  Pierre  Lombard  (  né  à  Novarre,  mort 
en  ^  iGï  )  s'était  attaché  à  recueillir  et  à  concilier  les  opinions  des  Pères, 
en  s'absteuant  des  interprétations  arbitraires  si  fréquentes  parmi  ses  con- 
temporains. 


ANNÉE  ^479.  57 

«  et  ces  trois  ne  sont  qu'un.  »  Et  cet  autre  passage  : 
«  Je  veux,  mon  père,  qu'ils  soient  un  en  nous,  comme 
«  nous  sommes  un.  »  D'où  i[  paraît  que  ledit  Joa- 
chim regardait  l'union  des  personnes,  non  pas  comme 
propre  et  réelle ,  mais  seulement  comme  collective 
et  similitudinaire  ;  comme  quand  on  dit  que  beaucoup 
d'hommes  font  un  seul  peuple,  et  beaucoup  de  fidèles 
une  seule  église. 

Cette  discussion  resta  plusieurs  années  sans  solu- 
tion ,  depuis  Tépoque  du  pape  Alexandre  jusqu'à  l'é- 
poque du  pape  Innocent  ;  intervalle  rempli  par  qua- 
tre pontifes ,  Lucius  ,  Grégoire ,  Clément  et  Célestin 
qui  se  succédèrent  dans  la  chaire  romaine  Enfin,  Tan 
du  Seigneur  1215,  Innocent  III  tint  un  concile  géné- 
ral à  Rome ,  et  y  condamna  en  ces  termes  le  livre 
que  l'abbé  Joachim  avait  écrit  contre  la  proposition 
de  Pierre  «  Pour  nous,  avec  l'approbation  du  con- 
cile sacré  et  universel ,  nous  croyons  et  confessons 
avec  Pierre  Lombard  qu'il  y  a  une  chose  souve- 
raine, incompréhensible  sans  doute,  et  ineffable, 
mais  qui  véritablement  est  le  Père  et  le  Fils  et  le 
Saint-Esprit,  trois  personnes  ensemble  et  distinctes 
chacune.  Aussi  il  n'y  a  en  Dieu  qu'une  trinité,  et 
nullement  une  quaternité,  parce  que  chacune  des 
trois  personnes  est  cette  chose,  c'est-à-dire  la  subs- 
tance ,  l'essence  ou  la  nature  divine,  qui  seule  est 
le  principe  Je  tout,  et  au  delà  de  laquelle  on  ne  peut 
remonter.  Et  cette  chose ,  ni  n'engendre ,  ni  n'est 
engendrée,  ni  ne  procèJe;  mais  c'est  le  Père  qui 
eiipendre,  le  Fils  qui  est  engendré ,  et  l'Espiit  saint 


S«  IICNRI  II. 

x\m  procède;  eii  sorte  qu'il  y  a  distinction  dans  les 
personnes,  et  unité  dans  la  nature.  Quoique  le 
Père  soit  ^uive  ,  qaie  le  Fils  soit  autre ,  que  l'Es- 
prit saint  soit  autre,  ils  ne  sont  pas  cependant  d'au- 
tre «attire;  car  le  Père  en  engendrant  le  Fils  de 
toute  éternité,  W  a  donné  sa  substance,  ainsi  <\ue 
le  Fils  i 'atteste  l«i-même  :  «  Ce  que  mon  Père  m'a 
a  donné,  est  plus  g^rand  que  toute  chose.  »  Et  l'on 
ne  peut  dire  qu'il  lui  ait  donné  une  partie  de  sa 
substance,  et  qu'il  ait  gardé  l'autre  partie  pour  lui  ; 
^  puisque  la  substance  du  Père  est  indivisible ,  par 
'  cela  qu'die  est  absolumeot  simple.  On  ne  peut  pas 
dire  non  plus  que  le  Père  ait  transfét^é  sa  substance 
daes  le  Fils,  en  l'engendrant,  comme  s'il  l'avait 
donnée  au  Fi»ls  sans  la  gar4er  en  lui  :  car  alors  il 
aumit  cessé  d'être.  Le  Fils  a  reçu  en  naissant  la 
sul>stance  entière  du  Père,  et  ainsi  le  Père  et  le  Fils 
ont  eu  la  même  substance  ,  et  le  l^ère  et  le  Fils  sont 
la  même  chose^  de  même  que  l'Esprit  saint  qui  pro- 
cède de  l'un  et  de  Tautre,  et  qui  demeure  danS  l'un 
et  dans  fautre.  Les  fidèles  du  Christ  ne  sont  pas  un 
(comme  dit  l'abbé  Joachim),  c'est-à-dire  une  seule 
chose  qui  soit  commune  à  tous ,  mais  ils  sont  un 
dans  l'union  de  la  charité  et  de  la  grâce  ;  tandis 
qu'on  doit  faire  attention  que  pour  les  personnes 
divines  Tunité  d'idenlité  est  dans  leur  nature.  Nous 
condamnons  donc  et  réprouvons  le  livre  ou  la  doc- 
trine de  Joachim  ;  en  sorte  que  si  quelqu'un  a  la 
présomption  de  défendre  ou  d'approuver  son  opi- 
nion sur  ce  sujet ,  il  soit  regardé  par  tous  comme 


ANNEE  ^^80.  59 

hérétique.  >>  Nous  nous  étendrons  avec  plus  de  dé- 
tails ,  quand  ce  sera  le  lieu  ,  sur  le  pape  Innocent  et 
sur  ce  dit  concile  de  Rome. 

Cette  même  année ,  Philippe ,  fils  du  roi  de 
France  Louis  ,  fut  sacré  roi  par  Guillaume,  archevê- 
que de  Reims  ,  à  Reims  ,  le  jour  de  la  Toussaint,  du 
vivant  de  son  père ,  qui  pourvut  à  tous  les  frais  né- 
cessités par  cette  cérémonie  solennelle.  Vers  le 
même  temps ,  Caldwallan  ,  chef  gallois,  fut  mis  en 
cause  devant  le  roi  d'Angleterre ,  pour  répondre  à 
une  foule  de  plaintes  formées  contre  lui.  Tandis 
qu'il  revenait  avec  un  sauf-conduit  du  roi ,  il  tomba 
en  route  dans  une  embuscade  dressée  par  ses  enne- 
mis, et  y  fut  tué ,  le  dixième  jour  avant  les  calendes 
d'octobre.  Le  scandale  de  cet  attentat  retomba  en 
grande  partie  sur  le  roi,  quoiqu'il  en  fut  toute  fait 
innocent  :  aussi  fit-il  punir  sévèrement  les  auteurs  de 
ce  meurtre. 

Alliance  entre  le  roi  de  frange  et  le  roi  d'Angle- 
TERJWE.  —  Mort  de  Louis  VIL  —  Siège  de  Taillebourg. 
—  L'an  du  Seigneur  ^180,  Philippe  ,  roi  de  France, 
nouvellement  couronné,  et  le  roi  d'Angleterre,  Henri, 
se  réunirent  dans  une  entrevue  entre  Gisors  et  Trie. 
Voici  ce  qui  fut  convenu  entre  eux  :  «  Nous,  Philippe, 
par  la  grâce  de  Dieu  ,  roi  de  France,  et  nous,  Henri, 
par  la  même  grâce,  roi  d'Angleterre,  voulons  qu'il 
vienne  à  la  connaissance  de  tous  que  nous  avons  con- 
clu de  bonne  foi ,  et  en  prêtant  serment,  alliance  et 
amitié.  Afin  de  faire  disparaître  aujourd'hui  entre 


60  HENRI  II 

nous  toute  cause  de  discorde ,  nous  convenons  mu- 
tuellement que  1  un  de  nous  ne  réclamera  contre 
l'autre  aucune  des  terres,  possessions,  ou  autres 
choses  que  chacun  de  nous  a  maintenant  en  sa  puis- 
sance ;  excepté  l'Auvergne  sur  laquelle  il  y  a  contes- 
tation entre  nous  ;  excepté  le  fief  de  Château-Roux  ; 
excepté  quelques  autres  menus  fiefs,  épars  dans  la 
province  de  Berry.  Si  nous  ne  pouvons  par  nous- 
mêmes  nous  mettre  d'accord  sur  les  terres,  au  sujet 
desquelles  nous  faisons  ces  exceptions,  moi,  Phi- 
lippe ,  je  choisirai  trois  évêques  et  barons,  et  moi , 
Henri ,  j'en  choisirai  autant,  qui  prononceront  en- 
tre nous,  et  nous  nous  rapporterons  à  leur  jugement 
invariablement  et  de  bonne  foi.  »  Cette  même  année, 
Louis ,  roi  de  France,  expira  à  Paris,  le  quatorzième 
jour  avant  les  calendes  d'octobre  :  il  fut  enterré  dans 
une  abbaye  de  Tordre  de  Citeaux ,  appelée  l'abbaye 
de  Barbeaux,  qu'il  avait  fondée  à  ses  frais,  et  qu'il 
avait  honorablement  achevée. 

Vers  le  même  temps ,  Richard  ,  duc  d'Aquitaine  et 
fils  du  roi  Henri ,  réunit  de  toutes  parts  des  cheva- 
liers, afin  de  se  venger  des  injures  de  l'orgueilleux 
Geoffroi  de  Rançon,  et  vint  mettre  le  siège  devant 
Taillebourg,  place  qui  appartenait  audit  Geoffroi. 
C'était  une  entreprise  fort  périlleuse,  et  qu'aucun  de 
ses  prédécesseurs  n'avait  osé  tenter  ;  car  avant  cette 
époque  ce  château  avait  échappé  à  toutes  les  attaques. 
11  était  entouré  d'un  triple  fossé  et  d'une  triple  en- 
ceinte de  murs.  Les  portes  étaient  garnies  de  serrures, 
de  barres  de  fer,  et  d'autres  moyens  de  résistance  ; 


ANNEE  ^^80.  61 

de  fortes  tours  s'élevaient  de  distance  en  distance.  On 
avait  amassé  sur  le  rempart  des  tas  de  pierres.  Les 
vivres  y  étaient  renfermés  en  abondance.  En6n  ,  dé- 
fendu par  des  chevaliers  et  par  mille  braves  gens  de 
guerre,  le  château  ne  redoutait  pas  l'arrivée  de  Ri- 
chard. Mais  lorsque  le  duc ,  plus  audacieux  que  les 
lions  y  fut  entré  à  main  armée  dans  le  pays,  il  enleva 
les  provisions  des  métairies,  coupa  les  vignes,  brûla 
les  villages,  démolit  et  abattit  toute  construction ,  et 
enfin  vint  camper  près  du  château ,  établit  ses  ma- 
chines pour  battre  les  murailles,  et  attaqua  vigou- 
reusement les  assiégés,  qui  ne  s'attendaient  à  rien 
de  pareil.  Cependant  (comme  c'était  une  chose  qui 
paraissait  fort  ignominieuse  pour  des  chevaliers  d'un 
grand  cœur  et  d'une  valeur  éprouvée  que  de  se  lais- 
ser enfermer  dans  une  enceinte  de  murs,  sans  cher- 
cher à  y  mettre  obstacle)  la  garnison  résolut  unani- 
mement de  faire  une  sortie  et  de  tomber  à  Timproviste 
sur  l'armée  du  duc.  En  effet  ils  l'assaillirent  avec 
ardeur;  mais  le  duc,  se  précipitant  sur  ses  armes, 
montre  l'exemple  aux  siens ,  et  force  les  assiégés  à 
tourner  bride;  comme  il  les  poursuit  dans  leur  re- 
traite ,  un  furieux  combat  s'engage  des  deux  côtés  à 
l'entrée  des  portes.  Là,  les  combattants  éprouvent  ce 
que  peuvent  le  cheval ,  la  lance,  l'épée,  l'arc,  l'arba- 
lète, le  bouclier,  la  cuirasse,  Tépieu,  la  masse  d'ar- 
mes. Enfin  les  assiégés  ne  pouvant  résister  plus  long- 
temps aux  charges  impétueuses  du  duc,  songent  à 
rentrer  dans  leurs  murs  ;  mais  l'intrépide  Richard 
se  précipite  dans  la  ville,  péle-méle  avec  les  ennemis, 


62  HENRI  II. 

qui  ne  peuvent  trouver  d'asile  nulle  part  :  les  soldats 
du  duc  courent  çà  et  là  sur  les  places,  livrant  tout 
au  pillage  et  à  Tincendie.  Ceux  des  assiégés  à  qui  un 
sort  plus  heureux  a  permis  d'échapper  à  la  mort  se 
réfugient  dans  la  principale  citadelle  ;  mais  bientôt 
le  chef  de  la  citadelle  est  lui-même  forcé  de  se  ren- 
dre, et  les  magnifiques  murailles  de  Taillebourg  sont 
rasées.  Les  autres  châteaux  du  pays  qui  favorisaient 
la  rébellion  éprouvèrent  dans  le  mois  la  même  des- 
tinée. Richard,  après  avoir  tout  soumis  au  gré  de  ses 
vœux,  passa  en  Angleterre,  où  son  père  le  reçut  avec 
de  grands  honneurs.  Une  monnaie  neuve  est  frap- 
pée en  Angleterre.  —  Mort  de  Jean,  évéque  de  Chi- 
cester. 

Le  roi  de  France  remet  son  royaume  a  la  disposi- 
tion DU  ROI  d'Angleterre.  —  Mort  de  Roger  ,  arche- 
vêque dTorr.  —  Particularités  sur  ce  personnage. — 
L'an  du  Seigneur  4184  ,  les  amis  du  roi  de  France 
Philippe ,  attirèrent  son  attention  sur  la  puissance  du 
roi  d'Angleterre  qui ,  à  la  tête  d'un  royaume  si  éten- 
du ,  attaqué  par  des  nations  barbares  telles  que  les 
Ecossais  et  les  Gallois,  savait  cependant  le  mainte- 
nir en  paix.  Alors ,  sur  l'avis  commun  de  ses  con- 
seillers intimes ,  Philippe  se  remit  lui-même  et  tout 
son  royaume  à  la  disposition  du  roi  \  Déterminé  par 

*  On  s^explique  aisément  ce  fait  curieux ,  en  réfléchissant  que  Phi- 
lippe II ,  roi  à  quinze  ans  ,  avait  à  lutter  contre  la  jalousie  de  sa  mère  et 
de  ses  oncles ,  qui  voulaient  Tempécher  d'épouser  la  fille  du  comte  de 
Hainaut,  nièce  du  comte  de  Flandre,  avec  la  Picardie  en  dot.  Le  jeune 


AN.NEE  ^^8-1.  63 

cet  exemple  ,  le  roi  d'Angleterre  remit  à  la*  disposi- 
tion de  son  fils ,  Je  roi  Henri ,  le  duché  de  Norman- 
die ,  et  repassa  en  Angleterre  le  huitième  jour  avant 
les  calendes  d'août ,  avec  Tintention  de  se  mettre  ea 
prières  sur  le  tombeau  du  bienheureux  martyr  Tho- 
mas. Cette  même  année  ,  Roger,  archevêque  d'York, 
expira  le  douzième  jour  avant  les  calendes  de  dé- 
cembre ;  il  avait  obtenu  de  son  vivant  ce  privilège  du 
pape  Alexandre  :  «  Si  quelqu'un  des  clercs  placé  sous 
la  juridiction  de  Tarchevêque  se  trouvée  Textrémitéet 
fait  un  testament,  mais  sans  distribuer  ses  biens  de  ses 
propres  mains,  au  moment  de  mourir,  1  archevêque 
aura  le  droit  de  mettre  la  main  sur  les  biens  du  dé- 
funt. »  Ce  droit  que  Roger  avait  invoqué  contre  les 
autres,  lui  fut  appliqué  après  sa  mort;  et  toutes  les 
richesses  qui  furent  trouvées  dans  les  trésors  de  Tar- 
êhevéque  ,  furent  confisquées  par  juste  jugement  de 
Dieu.  Ces  richesses  se  composaient  d  une  somme  de 
onze  mille  livres  d'argeotetdetrois  cents  livres  d'or,  , 
d'une  coupe  d'or,  dé  sept  coupes  d'argent,  de  neuf 
tasses  d'argent ,  de  trois  salières  d'argent,  de  trois 
coupes  de  myrre\  de  quarante  cullières,  de  huit 

roi  avait  besoin  de  la  neutralité  et  de  la  bienveillance  de  Henri  II  pour 
obtenir  cette  province  importante,  qui,  séparant  la  Flandre  de  Fa  Nor- 
mandie ,  rompait  le  cercle  des  grands  fiefs  dont  la  royauté  capétienne 
était  entourée.  Au  reste,  ïa  démarche  de  Philippe  était  simplement  un 
acte  de  déférence  qui  ne  détruisait  pas  le  lien  féodal  du  vasselage  auqud' 
le  roi  d'Angleterre  était  tenu  envers  le  roi  de  France ,  puisque  nou^ 
voyons  H«nri  II  envoyer,  eu  cette  occasion,  une  troupe  de  cfrevaticrs  à 
Philippe,  en  signe  dt  vasselage. 
'  Muriinœ.  Probablement  murrinœ. 


64  '  HENRI  II. 

soucoupes  d'argent,  d'une  peiie  d'argent ,  et  d'un 
grand  plat  d'argent. 

Letti^e  du  pape  ad  Prêtre- Jean  ,  roi  des  Indes.  — 
Environ  vers  la  même  époque,  le  pape  Alexandre 
écrivit  en  ces  termes  au  roi  des  Indes  Prêtre-Jean  \ 
«  Alexandre,  évêque ,  à  son  très-cher  fils  en  Jésus- 
Christ  ,  salut  et  bénédiction  apostolique.  Nous  sa- 
vions depuis  longtemps  ,  sur  le  rapport  de  plusieurs, 
que  vous  faisiez  profession  de  la  religion  chrétienne, 
et  que  vous  désiriez  ardemment  vous  livrer  aux 
oeuvres  pieuses.  Mais  nous  en  avons  été  informé  sur- 
tout par  le  récit  fidèle  que  nous  a  fait  en  homme 
sage  notre  cher  fils ,  le  médecin  Philippe ,  à  qui , 

*  Le  nom  de  Prêtre-Jean,  selon  Ducange  ,  viendrait  d'un  Johannea- 
Presbyter^  nestorien,  lequel,  en  ^^45,  aurait  tué  un  puissant  roi  indien 
et  lui  aurait  succédé.  D'autres  assurent  que  le  Prétre-Jean  ou  Preste- 
Jean  était  un  roi  de  Tartarie  (khan  des  Kéraïtes),  et  que  les  gens  du  pays 
l'appelaient  d'un  nom  commun  à  tous  les  princes  de  cet  empire,  Juhanna. 
D'autres  encore  font  venir  ce  nom  du  persan ,  Prester-Chan ,  prince  des 
adorateurs,  ou  Prescheth-Gian,  ange  du  monde.  Les  voyages  du  Juif  Ben- 
jamin de  Tudéla  (  -1160-^73  )  dans  la  haute  Asie  et  dans  l'Inde  contri- 
buèrent à  rendre  célèbre  dans  l'église  latine  le  nom  de  ce  roi  étranger, 
sur  la  demeure  et  l'existence  duquel  on  n'eut  jamais  que  des  notions  fort 
incertaines.  On  prétend  que  le  pape  Innocent  IV,  en  envoyant,  vers  -1246, 
une  ambassade  au  petit-fils  de  Gengis-Kan ,  le  pria  de  ne  pas  tremper  ses 
mains  dans  le  sang  des  chrétiens,  sujets  du  Prétre-Jean,  Beaucoup  plus 
tard,  à  l'époque  de  la  découverte  des  Indes  par  les  Portugais,  le  roi 
Juan  II,  apprenant  qu'il  existait,  à  deux  cent  cinquante  milles  à  l'est  du 
royaume  de  Benin ,  un  roi  puissant  qui  professait  la  religion  chrétienne 
et  qui  faisait  porter  une  croix  devant  lui,  envoya  Pierre  de  Covilhanna  et 
Alphonse  de  Paira  à  la  recherche  de  ce  personnage  mystérieux.  Mais  on 
finit  par  reconnaître  que  le  Prétre-Jean ,  indien  ou  tartare ,  si  fameux 
dans  les  relations  fabuleuses  du  moyen  âge,  n'était  nullement  le  ISégus 
d'Abyssinie. 


ANNEE  ^-181.  65 

dans  vos  étals,  des  hommes  illustres  et  honorables  de 
votre  royaume  ont  communiqué  vos  intentions  et 
votre  projet.  Il  nous  a  dit  tenir  de  leur  bouche  votre 
désir  et  votre  dessein  d'être  instruit  dans  la  science 
catholique  et  apostolique  ;  et  il  assure  que  vous  sou- 
hnitez  de  tous  vos  vœux  pour  vous  et  pour  le  peuple 
confiée  votre  sublimité,  une  foi  telle  que  rien  ne 
s'écarte  en  elle  de  la  doctrine  du  saint-siége  aposto- 
lique. Mais  ce  qui  vient  s'ajouter  encore  au  mérite  de 
votre  intention  déjà  fort  louable,  c'est  que,  comme 
ledit  Philippe  affirme  l'avoir  appris  de  vos  serviteurs, 
vous  désirez  ardemment  établir  dans  votre  capitale 
une  église  et  un  sanctuaire  qui  vous  serve  de  Jérusa- 
lem ,  où  puissent  demeurer  et  s'instruire  plus  plei- 
nement dans  la  discipline  apostolique,  des  hommes 
sages  et  religieux  ,  dont  les  enseignements  vous  ai- 
deraient bientôt ,  vous  et  vos  hommes  ,  à  comprendre 
et  à  conserver  dans  vos  âmes  la  saine  doctrine.  Aussi 
voulant  redresser  votre  opinion  sur  les  points  dans 
lesquels  vous  vous  écartez  de  la  foi  chrétienne  et  ca- 
tholique ,  nous  envoyons  vers  votre  grandeur  ledit 
Philippe  :  il  vous  instruira  au  plus  tôt ,  par  la  grâce 
de  la  foi ,  sur  les  articles  de  la  religion  chrétienne 
que  vous  n'envisagez  pas  de  la  même  manière  que 
nous;  et  alors  vous  ne  pourrez  plus  craindre  que  de 
fausses  opinions  nuisent  à  votre  salut  ou  à  celui  des 
vôtres,  et  que  le  nom  chrétien  ne  brille  pas  en  vous 
de  ton  le  sa  pureté.  » 

Mort  d'Alexandre  111.  —  Mariage  de  Philippe-Al- 
n.  5 


66  HENRI  II. 

GUSTE.  —  Faits  divers.  — Celte  même  année  mourut 
le  pape  Alexandre  après  avoir  siégé  douze  ans  ^  dans 
la  chaire  romaine.  Il  eut  pour  successeur  Humbault, 
évéque  d'Ostie  ,  qui  occupa  quatre  ans  la  dignité  pon- 
tificale ,  sous  le  nom  de  Lucius  III.  Vers  le  même 
temps ,  Philippe ,  roi  de  France ,  épousa  Marguerite, 
fille  de  Baudouin,  comte  de  Hainaut,  qui  Tavait 
eue  de  Marguerite ,  sœur  du  comte  de  Flandre  Phi- 
lippe. 

Cette  même  année,  la  vieille  monnaie  n'eut  plus 
cours  en  Angleterre ,  et  la  nouvelle  fut  mise  en  cir- 
culation à  la  fête  de  saint  Martin.  Cette  même  année, 
Baudouin ,  abbé  de  Forden ,  monastère  de  Tordre 
de  CîteauX;,  succéda  à  Tévêque  Roger  dans  l'église 
de  Worcester. 

Démission  de  l'évêque  de  Lincoln.  —Faits  divers. 
—  L'an  du  Seigneur  -4182,  le  fils  [naturel]  du  roi 
d'Angleterre,  Geoffroy,  élu  évêque  à  Lincoln,  et 
dont  l'élection  avait  été  confirmée  par  le  seigneur 
pape,  après  avoir  gouverné  tranquillenient  son  église 
pendant  sept  ans  ,  se  démit  de  sa  dignité  à  Marlebo- 
rough,  le  jour  de  l'Epiphanie  du  Seigneur  ,  en  pré- 
sence du  roi  et  des  évêques  du  royaume  ,  sans  que 
personne  l'eût  obligé  à  prendre  cette  détermination. 
Vers  le  même  temps  ,  le  roi  Henri  à  Walthanî ,  en 
présence  des  grands  du  royaume  ,  assigna  libérale- 

'  Vingt-deux  ans  ,  de  \  159  à  -l'ISI ,  si  Ton  compte  à  partir  de  la  mort 
d'Adrien  IV,  sans  s^arréter  au  schisme.  En  tout  cas,  le  nombre  douze  est 
inexact. 


ANNÉES  M82-M85.  67 

ment  une  somme  de  quarante-deux  mille  marcs  d'ar- 
gent et  de  cinq  cents  marcs  d'or  pour  subvenir  aux 
besoins  de  la  Terre-Sainte,  et  ensuite  il  repassa  en 
Normandie.  Vers  la  même  époque,  Henri,  duc  de 
Saxe ,  et  gendre  du  roi,  ayant  été  banni  et  exilé  par 
l'empereur  ,  se  réfugia  en  Normandie  auprès  du  roi, 
amenant  avec  lui  la  duchesse  sa  femme  et  ses  deux 
fils,  Henri  et  Othon.  Pendant  trois  années  la  muni- 
ficence royale  pourvut  abondamment  à  tous  ses  be- 
soins. Cette  même  année  ,  Gaultier  de  Coutances , 
archidiacre  d'Oxford,  fut  sacré  évêque  de  Lincoln 
par  Richard  ,  archevêque  de  Cantorbéry ,  à  Angers  , 
dans  Téglise  (Je  Sainl-Lô.  Cette  même  année  mourut 
Gaullier  ,  évêque  de  Rochester. 

GUARIN,   ABBÉ    DE   SaINT-AlBANS.  SoCLEVEMENT   DE 

Richard.  — Mort  de  Henri-le-Jeune.  —  Evêchés.  — 
L'an  du  Seigneur  il 85,  Simon  ,  abbé  de  Saint-AI- 
bans ,  étant  mort,  eut  pour  successeur  Guarin ,  prieur 
de  cette  même  église ,  qui  reçut  la  bénédiction  comme 
abbé  le  jour  de  la  nativité  de  la  mère  de  Dieu. 

Vers  la  même  époque ,  le  roi  Henri  exigea  vive- 
ment de  ses  fils  Geoffroy  et  Richard  qu'ils  fissent  hom- 
mage à  leur  frère  aîné,  le  roi  Henri ,  l'un  pour  la 
Bretagne ,  l'autre  pour  le  duché  d'Aquitaine.  Geof- 
froy consentit  volontiers  pour  le  comté  de  Bretagne 
à  ce  que  son  père  demandait.  Richard  ,  sommé  par 
son  père  d'en  faire  autant,  entra  dans  une  violente 
colère  :  «  Ne  lirons-nous  pas  origine ,  disait-il ,  du 
«  même  père  et  de  la   même  mère?  N'est-il  pas  in- 


m  -      -        HENRI  11 

«  convenant  que  du  vivant  de  notre  père  nous  soyons 
«  forcés  de  nous  soumettre  à  notre  frère  aîné  et  de 
«  le  reconnaître  pour  notre  supérieur?  Et  d'ailleurs 
«  si  les  biens  du  côté  paternel  reviennent  à  Taîné  , 
«  je  réclame  ma  légitime  sur  les  biens  de  ma  mère.» 
En  apprenant  ce  refus,  le  vieux  roi  fut  saisi  d'indi- 
gnation et  résolut  dene  pas  épargner  Richard.  Aussi 
excita-t-il  vivement  son  lils  Henri-le-Jeune  à  réunir 
toutes  ses  forces,  pour  faire  plier  l'orgueil  de  son 
frère.  Après  plusieurs  entrevues  qui  n'amenèrent 
aucun  résultat  pacifique ,  Henri-Ie-Jeune  avait  ras- 
semblé de  toutes  parts  une  nombreuse  armée  \  et  se 
préparait  à  en  venir  aux  mains  avec  son  frère ,  lors- 
que le  fil  de  sa  vie  fut  coupé  comme  par  le  ciseau  du 
tisserand  ;  ce  qui  trompa  les  espérances  de  plusieurs. 
En  effet ,  Henri-le-Jeune  dans  la  fleur  de  sa  jeunesse, 
à  l'âge  de  vingt-huit  ans ,  fut  retiré  du  milieu  du 


*  En  général,  Matt,  Paris  retrace  avec  négligence  la  lutte  des  lils  contre 
le  père,  ou  des  fils  entre  eux.  Mais  ici  il  laisse  une  lacune,  qu'il  est  né- 
cessaire de  combler.  Henri-le-Jeune  et  Geoffroy  entrent  en  Aquitaine, 
sur  les  terres  de  Richard  ,  pour  le  punir  du  refus  d'hommage.  Effrayé 
du  soulèvement  du  pays  et  des  intrigues  du  roi  de  France ,  Henri  II  se 
joint  à  Richard.  Henri-le-Jeune  abandonne  les  insurgés  poitevins.  Geof- 
froi  seul  continue  la  guerre  contre  Richard.  L'inutile  entrevue  de  Li- 
moges ,  où  le  vieux  roi  manque  d'être  blessé  par  les  insurgés  ,  est  suivie 
d'une  nouvelle  désertion  de  Henri-le-Jeune  ,  qui  se  rend  au  camp  des 
révoltés,  puis  revient  avec  son  inconstance  ordinaire  auprès  de  Henri  II  , 
en  s'engageantà  lui  faire  ouvrir  les  portes  de  Limoges.  Mais  les  députés 
sont  mis  à  mort  par  les  Aquitains  ,  et  bientôt  Henri-le-Jeune,  dangereu- 
sement malade,  est  privé  de  la  présence  de  son  père ,  qui  redoute  «  la 
scélératesse  des  conspirateurs.  »  Il  meurt  sur  un  lit  de  cendres,  en  don- 
nant de  grandes  marques  de  contrition  et  de  repentir. 


ANNEE  4484.  «9 

mon  Je.  11  mourut  en  Gascogne,  dans  cette  partie  de 
la  province  appelée  la  vicomte  de  ïureuue ,  à  Châ- 
teau-Martel ,  le  jour  de  la  fête  de  saint  Barnabe , 
apôtre.  Son  corps  fut  enveloppé  comme  il  convenait 
à  un  roi  ,  dans  les  vêtements  de  lin  qu'il  avait  portés 
le  jour  de  son  couronnement  quand  il  fut  oint  du 
saint  chrême  ,  puis  transporté  à  Kouen  où  il  fut  en- 
seveli dans  la  cathédrale  près  du  maître -autel  avec 
tous  les  honneurs  dus  à  un  si  grand  prince.  Cette 
même  année  ,  Girard,  surnommé  Puelle  * ,  fut  con- 
sacré évêque  de  Coventry;  mais  il  paya  tribut  à  la 
mort  au  bout  de  dix  semaijies.  Vers  le  même  temps, 
Gaultier  de  Coutances,  évêque  de  Lincoln,  étant 
venu  en  Angleterre  ,  fut  installé  solennellement  dans 
son  siège. 

BaUDODIN  ,    ARCHEVÊQUE   DE    CanTORBÉRY.  —  ArRIYÉE 
DE   l'archevêque  DE  CoLOGNE  ET   DU  COMTE  DE  FlANDRE 

EN  Angleterre.  —  L'an  du  Seigneur  ^  4  8>4  ,  Richard  , 
archevêque  de  Cantorbéry ,  expira  à  Haling ,  bourg 
dépendant  de  Tévêque  de  Rochester.  Cette  même  an- 
née ,  le  roi  Henri  conduisit  en  Angleterre  le  duc  de 
Saxe  et  sa  famille.  Peu  de  jours  après ,  la  duchesse 
accoucha  à  Winchester  d'un  fils  qu'elle  appela  Guil- 
laume. Cette  même  année ,  Baudouin ,  évêque  de 
Worcester ,  fut  élu  archevêque  de  Cantorbéry ,  et 
Gaultier  ,  évêque  de  Lincoln  ,  archevêque  de  Rouen. 


'  Piiella,  dans  le  sens  de  vierge  «u  masculin  ;   ternie  criionneiir  «lui 
exprimait  la  chasteté.  ]'uj/e- DuCANGE,  à  ce  mot. 


70  HENRI  II. 

Tous  <leux  ayant  reçu  le  Pallium  ,  furent  installés  so- 
lennellement dans  leurs  sièges.  Vers  le  même  temps, 
Philippe,  archevêque  de  Cologne,  el  Philippe,  coaite 
de  Flandre,  se  rendirent «n  Angleterre  pour  accom- 
plir leurs  vœux  d'oraisons  sur  le  tombeau  du  bien- 
heureux martyr  Thomas.  Le  roi  d'Angleterre  alla  à 
kur  rencontre  et  les  pria  de  se  rendre  à  Londres  pour 
visiter  la  cité  royale.  A  leur  arrivée  ,  la  ville  se  cou- 
ronna pompeusement  de  fleurs  (ce  qui  ne  s'était  pas 
encore  vu).  Toutes  les  rues  retentirent*  de  la  joie  et 
du  bruyant  enthousiasme  du  peuple.  L'archevêque 
de  Cologne  et  le  comte  de  Flandre  furent  reçus  dans 
Téglise  de  Saint- Paul  par  une  procession  solennelle. 
On  leur  rendit  ce  grand  honneur  le  même  jour  ,  et 
pendant  cinq  jours  consécutifs  ils  furent  hébergés 
dans  le  palais  du  roi  avec  la  plus  fastueuse  prodiga- 
lité. Il  est  fort  inutile  sans  doute  de  demander  s'ils 
se  retirèrent  comblés  de  magnifiques  présents.  Cette 
même  année  mourut  Jocelin ,  évêque  de  Salisbury. 

Siège  de  Santarem  et  de  Lisbonne.  — Défaite  des 
Sarrasins.  —  A  cette  époque  environ  ,  vers  la  fête  du 
bienheureux  Jean-Baptiste,  le  roi  des  Sarrasins  d'Es- 
pagne ,  nommé  Gamie ,  guida  dans  le  territoire  chré- 
tien le  roi  des  rois  Sarrasins,  nommé  Macemunt, 
accompÉ^né  de  trente-sept  émirs.  Ils  s'attachèrent  au 
siège  de  Santarem,  donnèrent  Tassaut  pendant  trois 
jours  et  trois  nuits  et  entrèrent  parla  brèche.  Les 

*  Adopté  inionuit^  au  lieu  AHntmicit, 


ANNEE  ^84,  71 

soldais  de  rintérieur  qui  déftiidaienl  les  remparts, 
se  retirèrent  daus  la  citadelle  pour  tenir  tête  aux  en- 
nemis. La  nuit  suivante  Févêque  de  Porto  arriva  avec 
le  fils  du  roi  et  ils  tuèrent  aux  Sarrasins  quinze 
mille  hommes  avec  leur  roi  Garnie.  Ils  se  servirent 
«les  corps  morts  pour  combler  le  trou  fait  à  la  mu- 
raille ,  et  ils  placèrent  ces  cadavres  comme  un  rem- 
part. Le  lendemain  ,  jour  de  saint  Jean  et  de  saint 
Paul ,  Tarchevêque  de  Saint-Jacques  amena  vingt 
mille  soldats ,  et  au  point  du  jour  tua  trente  mille 
Sarrasins.  Peu  après  ,  le  jour  de  Sainte-Marguerite, 
les  Sarrasins  massacrèrent  des  femmes  et  desejifants 
au  nombre  de  dix  mille  ,  près  d'Alcubaz  ;  mais  les 
défenseurs  du  château  d'Âlcubaz  ayant  fait  une  sor- 
tie ,  tuèrent  trois  émirs  avec  toute  leur  armée.  Bien- 
tôt ,  la  veille  de  la  fête  du  bienheureux  saint  Jacques, 
le  roi  Macemunt  apprit  que  le  roi  de  Galice  arrivait 
pour  combattre  seul  à  seul  avec  lui.  Au  moment  où 
tout  armé  pour  le  combat ,  il  montait  à  cheval,  l'a- 
nimal le  renversa  jusqu'à  trois  fois,  et  il  mourut  de 
cette  chute.  Le  chef  mort,  toute  Tarmée  prit  la  fuite 
abandonnant  ses  richesses.  Le  roi  de  Portugal  donna 
à  des  maçons  les  captifs  sarrasins  pour  qu'ils  les  em- 
ployassent à  réparer  les  églises,  et  avec  l'argent  il  fit 
faire  une  châsse  d'or  à  saint  Vincent.  Peu  après ,  une 
multitude  de  galères  sarrasines  vint  assiéger  Lis- 
bonne; parmi  elles  se  trouvaient  le  dromant  sur  le- 
quel était  disposé  une  machine  telle  que  bs  Sarrasins 
pouvaient  aller  et  revenir  tout  armés  par-dessus  les 
murailles;  mais  par  la  projection  de  Dieu  ,  un  pion- 


72  HENRI  IL 

geur  réussit  à  s'attacher  au  dromant  et  à  y  faire  un 
grand  trou  ;  l'eau  s  y  précipita  et  le  vaisseau  coula 
à  fond.  Les  Sarrasins  se  voyant  joués,  prirent  le 
parti  de  la  retraite  et  abandonnèrent  toutes  leurs 
richesses. 

Maladie  du  roi  de  Jérusalem. — Invasion  de  Saladin. 
—  Avènement  de  Baudouin  IV.  —  Détresse  des  chré- 
tiens d'orient.  —  A  cetle  époque ,  régnait  à  Jérusa- 
lem ,  Baudouin  le  fils  de  l'ancien  roi  Amaury.  Ce 
•  prince  était  rongé  de  la  lèpre  depuis  le  commence- 
ment de  son  règne  :  déjà  il  avait  perdu  la  vue ,  et 
comme  le  mal  dévorait  surtout  les  extrémités  des 
membres,  il  ne  pouvait  se  servir  ni  de  ses  pieds  ni  de 
ses  mains.  Tout  iïifirme  qu'il  était,  il  conservait  la 
vigueur  de  son  esprit,  et  s'appliquait  (chose  au-dessu» 
de  ses  forces)  à  accomplir  ses  devoirs  de  roi.  C'est 
pourquoi  il  convoqua  les  seigneurs  de  l'état ,  et  en 
présence  de  sa  mère,  ainsi  que  du  patriarche,  il 
constitua  gouverneur  du  royaume  Guy  de  Lusignan, 
comte  de  Joppé  et  d'Ascalon.  Ce  même  Guy  avait 
épousé  la  sœur  du  roi ,  appelée  Sybille ,  qui  avait  été 
d'abord  mariée  au  marquis  de  Montferrat,  et  qui  en 
avait  eu  un  fils ,  nommé  Baudouin,  Quelque  temps 
après,  comme  l'administration  de  Guy  de  Lusignan 
ne  faisait  point  fleurir  le  royaume  de  Jérusalem  ,  le 
roi  lui  relira  le  pouvoir,  et  le  confia  à  Raymond , 
comte  de  Tripoli. 

Il  arriva  à  cette  époque,  que  Saladin  ,  sullan  de 
Damas,  ayant  soumis  tous  les  rois  sarrasins  de  To- 


ANNEE   H 84.  75 

rient,  se  fit  obéir  par  toutes  les  nations  infi<ièles,  et 
mérita  le  titre  de  roi  des  rois  et  de  seigneur  des  sei- 
gneurs. Il  voulut  joindre  à  sa  puissance  tous  les  états 
chrétiens  d'Asie,  et  au  commencement  du  mois  de 
juillet ,  traversa  le  Jourdain  ,  dévasta  le  territoire  au- 
tour du  château  de  Crach  ,  nommé  aneieunement 
Petradu  désert,  et  se  pourvut  abondamment  de  vivres. 
De  là,  il  traversa  Naplouse,  qu'il  pilla  d'abord,  et 
qu'ensuite  il  brûla  ;  puis  il  marcha  sur  Sébaste  :  mais 
Tévéque  racheta  sa  ville  et  son  église ,  en  livrant  qua- 
tre-vingts prisonniers.  Saladin  entra  ensuite  dans  l'A- 
rabie qu  il  dévasta ,  emmenant  les  hommes  et  les 
femmes  en  captivité.  De  là  il  se  dirigea  vers  le  grand 
Gerin  ,  détruisit  le  château  ,  fit  quelques  prisonniers, 
massacra  les  femmes  et  les  petits  enfants.  Puis  il  dévasta 
le  petit  Gerin  (?) ,  village  dépendant  des  Templiers. 
Dans  sa  retraite,  il  s'empara  d'un  château,  nommé 
Belver^  qui  appartenait  aux  hospitaliers,  et  fît  pri- 
sonniers ou  tua  ceux  qui  s'y  trouvèrent. 

Pendant  ce  temps  ,  Baudouin  le  lépreux ,  roi  de 
Jérusalem  mourut,  et  eut  pour  successeur,  son  ne- 
veu, Baudouin,  enfant  de  cinq  ans,  fils  de  sa  sœur 
Sybille  et  de  Guillaume,  marquis  de  Montferrat.  il 
fut  aussitôt  couronné  roi  ,  et  la  tutelle  fut  déférée  à 
Kaymond  ,  comte  de  Tripoli.  Mais  le  clergé  et  le  peu- 
ple voyant  bien  que  le  royaume  en  était  venu  au  point 
qu'il  ne  pouvait  subsister  longtemps  en  cet  état,  avi- 
N    sèrent  au  moyen  de  sortir  de  danger.  La  paix  avec 

'  Probablement  Echoir.  (  Carte  de  MlCHAUD.  ) 


74  HENRI  H. 

Saladin  n'offrait  pas  grande  garantie  :  ils  ne  pouvaient 
attendre  aucune  défense  d'un  roi  enfant.  Aussi  se 
rangèrent- ils  unanimement  à  Tavis ,  d'envoyer  des 
ambassadeurs  à  Henri,  roi  d'Angleterre,  avec  mis- 
sion de  lui  offrir  solennellement ,  au  nom  de  tous  les 
lidèles  du  royaume  ,  la  couronne  de  Jérusalem  et  les 
clefs  de  la  ville  sainte,  avec  celles  du  tombeau  de  Jésus- 
Christ  et  de  l'église  de  la  résurrection.  Le  patriarche 
Héraclius  ,  qui  en  fut  prié  ,  se  chargea  de  conduire 
l'ambassade,  dont  faisaient  partie  le  grand  maître  des 
hospitaliers,  et  quelques  autres.  Ils  traversèrent  la 
mer  méditerranée  ,  et  se  rendirent  à  Rome ,  où  le 
pape  Lucius  leur  donna ,  pour  le  roi  d'Angleterre  , 
des  lettres  fort  pressantes. 

Arrivée  du  patriarche  et  du  grand  maître  des  hos- 
pitaliers EN  Angleterre.  —  Lettre  du  pape  Lucius  IIL 
—  L'an  du  Seigneur  ^^85,  Héraclius,  patriarche  de 
l'église  de  la  résurrection^  et  le  seigneur  Roger,  grand 
maître  des  hospitaliers  de  Jérusalem  ,  se  rendirent  à 
Reading,  auprès  du  roi  d'Angleterre  Henri.  Ils  lui 
exposèrent  les  causes  de  leur  voyage ,  lui  remirent 
les  lettres  apostoliques,  lui  peignirent  avec  détail  la 
désolation  delà  sainte  ville  de  Jérusalem  et  de  la  terre 
de  promission.  Ce  récit  arracha  des  larmes  et  des 
soupirs  au  roi  et  à  tous  ceux  qui  l'entouraient.  A 
l'appui  de  leur  demande ,  ils  apportaient  au  roi  les 
clefs  de  l'église  de  la  nativité  du  Christ,  celles  de  l'é- 
glise de  la  passion  ,  celles  de  l'église  de  la  résurrec- 
tion, celles  de  la  tour  de  David  ,  celles  du  saint-sépui- 


ANNEE   H  85.  75 

cre,  et  Téleudarcl  du  royaume.  Le  roi  reculées  {ja- 
ges  vénérables ,  avec  le  plus  grand  respect.  La  lettre 
du  seigneur  pape,  contenait  entre  autres  choses ,  ces 
paroles  : 

«  Lucius  ,  évêque ,  serviteur  des  serviteurs  de 
Dieu,  etc.  ...;  comme  tous  les  princes  les  prédéces- 
seurs ont,  plus  que  tous  les  autres  rois  de  la  terre, 
répandu  au  loin  la  réputation  de  leur  gloire  militaire 
et  de  la  magnanimité  de  leur  cœur,  c'est  avec  raison, 
et  avec  une  confiance  bien  placée,  qu'on  a  recours  à 
toi ,  qui  as  hérité  non-seulement  du  royaume,  mais 
encore  des  vertus  de  tes  pères;  aujourd'hui  que  le 
peuple  chrétien  est  menacé  d'un  grand  péril  ,  ou 
plutôt  d'une  extermination  totale,  c'est  le  bras  de  ta 
grandeur  royale  qui  doit  garantir  les  membres  de  ce- 
lui dont  la  sainteté  t'a  permis  de  parvenir  à  ce  com- 
ble de  gloire ,  et  qui  t'a  placé  lui-même  comme  un 
mur  inébranlable,  au-devant  des  ennemis  implacables 
de  son  saint  nom.  Or,  que  ta  sérénité  sache  que  ce 
Salad  in,  cruel  persécuteur  du  nom  chrétien,  a  déjà, 
dans  à'esprit  de  fureur  qui  Tanime ,  tellement  pré- 
valu contre  les  fidèles  chrétiens  de  la  terre  sainte,  que, 
si  ies  élans  de  sa  cruauté  ne  sont  réprimés  par  de  so- 
lides barrières,  il  se  flatte  de  s'abreuver  bientôt  aux 
eaux  du  Jourdain.  » 

ASSEMBI.ÉE  DE  ClERSENWEIL.  —  DÉPART  DE  HeNRI  11 

POUR  LA  France  —  Faits  divers.  —  A  ces  nouvelles, 
le  clergé  et  le  peuple  furent  coiivoqués  :  le  roi  et 
ton  le  la  noblesse  du  royaume  se  réunirent  à  Londres, 


76  ,        HENRI  H. 

à  Clerkenwell  * ,  le  dixième  jour  avant  les  calendes 
d'avril.  Là,  en  présence  du  patriarche  et  du  grand 
maître  des  hospitaliers,  il  lit  prêter  à  tous  ses  fidèles 
le  serment  solennel  de  lui  déclarer  publiquement 
leur  avis  sur  ce  qu'il  avait  à  faire,  dans  les  circon- 
stances présentes,  pour  le  salut  de  son  âme  :  et  ledit 
roi  affirma  en  outre  qu'il  était  disposé  à  suivre ,  en 
tout  point,  le  conseil  qu'il  recevrait  d'eux.  L'assem- 
blée, après  avoir  délibéré  à  ce  sujet,  s'accorda  à  dire 
qu'il  était  meilleur  et  plus  important,  pour  le  salut 
de  Tâme  du  roi,  de  gouverner  son  royaume  avec  la 
modération  convenable,  et  de  le  défendre  contre  les 
invasions  des  barbares,  que  d'aller  en  personne  pour- 
voir au  salut  des  Orientaux.  Le  patriarche  demanda 
alors  un  des  fils  du  roi,  puisque  le  roi  refusait,  pour 
lui-même ,  l'offre  qui  lui  était  faite  :  mais  il  parut 
peu  régulier  de  rien  statuer  sur  eux,  en  leur  absence. 
Cette  même  année,  Jean,  fils  du  roi,  reçut  l'armure 
de  chevalier  des  mains  de  son  père,  à  Windsor,  la 
veille  des  calendes  d'avril,  et  passa  ensuite  en  Irlande. 
—  Le  roi  Henri,  ayant  traversé  la  mer  avec  le  patriar- 
che ,  célébra  la  fête  de  Pâques  à  Rouen.  Le  roi  de 
France,  ayant  appris  l'arrivée  du  roi  d'Angleterre, 
se  rendit  en  toute  bâte  au  château  de  Vaudreuil.  Les 
deux  rois  s'y  entretinrent  familièrement  pendant  trois 
jours,  et,  en  leur  présence,  beaucoup  de  seigneurs 
prirent  la  croix.  Pour  eux,  ils  se  bornèrent  à  répon- 


<  Fons  Hericorum.   Je  ne  vois  point   d'autre  traduction 
d^autant  plus  que  Clerkenwell  était  la  maison  des  hospitaliers. 


ANNEE  ^^86.  77 

(ire  au  patriarche  qu'ils  lui  promettaient  chacun,  pour 
la  Terre-Sainte,  un  prompt  secours:  en  effet,  ce  n'était 
pas  une  petite  affaire  à  leurs  yeux,  que  de  partir  des 
extrémités  de  l'Occident  pc^qr  une  entreprise  si  difC- 
cile.  Alors  le  patriarche ,  dont  la  négociation  n'avait 
abouti  à  rien,  retourna  à  Jérusalem,  frustré  dans  son 
espoir.  Cette  même  année,  Hugues  de  Lacy,  seigneur 
de  la  province  que  l'on  appelle  Meath,  fut  tué  le  hui- 
tième jour  avant  les  calendes  d'août.  Vers  le  même 
temps ,  le  comte  d'Hundington  étant  mort  sans  en- 
fants, le  roi  d'Angleterre  donna  son  comté  avec  les 
dépendances  au  roi  d'Ecosse,  Guillaume.  Cette  même 
année,  Gilbert  de  Glanville,  archidiacre  de  Lisieux, 
fut  consacré  évêque  de  Rochester,  le  troisième  jour 
avant  les  calendes  d'oclobre.  Vers  le  même  temps , 
mourut  le  pape  Lucius ,  qui  eut  pour  successeur  Ur- 
bain, au  rapport  d'un  historien.  A  cette  époque,  Henri, 
duc  de  Saxe  ,  obtint  de  l'empereur  la  permission  de 
revenir  dans  ses  états;  mais  il  dut  se  contenter  de  son 
patrimoine. 

FiiTS  DIVERS.  —  Mort  de  Geoffroi  ,  fils  de  Henri  H. 
—  Avènement  dTrrain  111.  —  Sa  lettre  a  l'archevê- 
que DE  Cantorbéry.  —  Mort  de  Mathilde  ,  mère  de 
Henri  H.  —  L'an  du  Seigneur  >l^80,  Baudouin,  ar- 
chevêque de  Cantorbéry,  reçut  le  pallium  avec  le  titre 
de  légat,  dans  la  province  qui  lui  était  confiée.  — 
Celte  même  année,  Guillaume  de  Ver  fut  consacré 
évêque  de  Hereford,  le  jour  de  la  fête  du  bienheureux 
Laurent.  Cette  même  année,  Geoffroi ,  comte  de  Bre- 


78  HENRI  H. 

tagne  et  fils  du  roi  d'Aogleterre,  le  quatorzième  jour 
avant  les  calendes  de  septembre,  expira  *  et  fut  ense- 
veli à  Paris,  dans  le  chœur  des  chanoines,  en  l'église 
de  Notre-Dame  :  il  laissa  deux  filles  de  sa  femme 
Constance,  fille  de  Conan,  comte  de  Bretagne.  A  la 
mort  de  son  mari,  cette  princesse  était  enceinte,  et  elle 
accoucha  peu  après  d'un  fils  qu'elle  appela  Arthur. 
Cette  même  année,  Hugues,  Bourguignon  de  nation, 
et  prieur  de  Tordre  des  chartreux  en  Angleterre,  fut 
consacré  évêque  de  Lincoln,  le  jour  de  la  fête  de  saint 
Matthieu.  Ce  même  jour,  Guillaume  de  Norchale 
fut  consacré  évêque  de  Worcester.  Cette  même  an- 
née ,  à  Tépoque  où  Tannée  se  retire  pour  faire  place 
à  une  autre ,  c'est-à-dire  aux  jours  de  la  naissance 
du  Seigneur,  le  pape  Lucius  étant  mort,  Urbain 
lui  succéda  ^.  Vers  le  même  temps ,  Jean ,  pré- 
centeur  d'Exester,  fut  consacré  évêque  de  cette  même 
église. 

Vers  le  même  temps,  le  pape  Urbain  écrivit  en  ces 
termes  à  Baudouin,  archevêque  de  Cantorbéry  :  «  En 
vertu  de  Tautorité  que  nous  vous  accordons  par  les 

*  Il  avait  demandé  à  son  père  le  comté  d'Anjou,  pour  le  joindre  à  sou 
duché  de  Bretagne.  Sur  le  refus  de  Henri  11 ,  «  il  passa  en  France  ,  où  , 
«  en  attendant  peut-être  Toccasion  de  recommencer  la  guerre,  il  se  livra 
«  aux  amusements  de  la  cour.  Renversé  de  cheval  dans  un  tournoi ,  il 
((  fut  foulé  sous  les  pieds  des  chevaux  des  autres  combattants,  et  mourut 
«  de  ses  blessures.  »  (  M.  AuG.  THIERRY,  liv.  x.  ) 

2  Ceci  peut  expliquer  la  phrase  singulière  que  l'on  trouve  à  la  fin  du 
paragraphe  précédent.  Selon  les  uns,  Tavénemcnt  d'Urbain  III  aurait  eu 
lieu  en  4483,  selon  d'aulres,  en  4480 ,  au  temps  de  Noël.  Mais  le  Dic- 
tionnaire historique  et  MoRÉRY  s'accordent  à  dire  qu'Urbain  fut  élu 
pape  au  mois  de  novembre  1485. 


ANNÉE  4  ^  86.  79 

présentes ,  il  vous  est  permis  de  bâtir  une  église  en 
riionneur  des  bienheureux  martyrs  Etienne  et  Tho- 
mas, et  d'y  installer  les  dignitaires  convenables,  aux- 
quels vous  devrez  assigner  canoniquement  les  bénéfl- 
ces  que  vous  aurez  fixés  pour  leur  entretien.  De  même, 
nous  vous  enjoignons  de  diviser  en  quatre  parts  les 
offrandes  qui  sont  déposées  sur  le  tombeau  du  bien- 
heureux martyr  Thomas.  La  première  part  sera  cou- 
sacrée  aux  besoins  des  moines;  la  seconde,  à  la 
construction  de  Téglise  ;  la  troisième,  au  soulagement 
des  pauvres;  quant  à  la  quatrième,  vous  en  dispose- 
rez à  votre  gré,  en  l'employant  aux  bonnes  œuvres.  » 
Vers  le  même  temps,  mourut  la  plus  illustre  des  fem- 
mes ,  la  vénérable  dame  Mathilde,  fille  de  Henri  1**^, 
roi  d'Angleterre,  impératrice  et  femme  de  Henri,  em- 
pereur des  Homains ,  mère  de  Henri  11 ,  très-illustre 
roi  d'Angleterre  :  c''est  ce  qui  a  donné  lieu  à  cette 
épitaphe  : 

«  Ci  gît  la  fille  d'un  Henri,  la  feraine  d'un  Henri,  la  mère  d'un  Henri  ; 
«  illustre  par  son  père,  plus  illustre  par  son  époux,  bien  plus  illustre  en- 
•  core  par  son  fils  ' .  » 

Sybille  donne  la  couronne  de  Jérusalem  a  son  mari, 

(JUY  de  LUSIGNAN.  —  RUPTURE    DE  LA   TRÊVE  AVEC   SaLA- 

DiN.  —  Faits  divers.  —  Vers  la  même  époque,  Bau- 


*  Ortu  magna,  viro  major,  se  i  maxima  partu, 

Hicjacet  Henriri  filia,  sponsa,  parens. 

Ce  distique  ,  remarquable  par  sa  précision  et  par  sa  netteté,  est  bin> 
au-dessus  des  vers  prétentieux  et  barbares  ordinaires  à  cette  époque. 


80  HENRI  II. 

douin,  roi  de  Jérusalem,  étant  mort  encore  dans  Ten- 
fance,  il  n'y  avait,  pour  lui  succéder,  personne  autre 
que  Sybille ,  épouse  de  Guy,  comte  de  Joppé ,  qui 
était  sœur  du  roi  Baudouin  le  lépreux,  et  mère  du  feu 
roi  Baudouin  l'enfant.  Le  temps  appochail  où  la  trêve 
conclue  entre  Saladin  et  le  peuple  chrétien  allait  ex- 
pirer, et  la  position  critique  de  l'état  exigeait  qu'on 
pourvut  au  plus  tôt  à  son  gouvernement.  Aussi,  les 
barons  et  seigneurs  du  royaume  s'étant  assemblés , 
convinrent  unanimement  que  Sybille,  épouse  de  Guy, 
comme  héritière  légitime  des  rois  défunts,  serait  cou- 
ronnée reine ,  et  qu'elle  répudierait  Guy,  dont  l'in- 
capacité était  notoire \  Sybille  refusa  le  royaume  qu'on 
lui  offrait  à  cette  condition ,  jusqu'à  ce  que  tous  les 
seigneurs  du  royaume  eussent  consenti,  et  se  fussent 
engagés  par  serment,  à  reconnaître  comme  roi  celui 
qu'elle  choisirait  pour  époux.  Cependant,  Guy,  son 
époux,  la  suppliait  instamment  de  ne  pas  tarder  plus 
longtemps,  par  égard  pour  lui.  Sybille  se  décida  enfin , 
en  pleurant,  à  accepter  le  trône  ;  elle  fut  couronnée 
solennellement  comme  reine,  et  tous  lui  prêtèrent 
serment  de  fidélité.  Guy,  son  époux,  retourna  dans 
son  comté,  sans  femme  et  sans  royaume.  Cependant 
on  annonce  l'arrivée  de  Saladin  et  de  son  armée  :  ce 


*  Quand  Geoffroy  de  Lusignan ,  dont  la  force  et  le  courage  étaient 
éprouvés ,  eut  appris  plus  tard  la  nomination  de  son  frère ,  il  sVcria  : 
«  Ceux  qui  ont  fait  roi  mon  frère,  m'auraient  fait  Dieu ,  s'ils  m'eussent 
connu.  »  On  accusait  Syhille  d'avoir  empoisonné  son  fils  pour  faire  régner 
son  second  mari.  Toujours  est-il  qu'on  ne  sut  jamais  ni  la  maladie  du 
jeune  prince ,  ni  le  moment  de  sa  raort. 


ANNÉK  ^^86.  'ii\ 

qui  n'était  pas  dénué  de  fondement.  Aussitôt  la  reine 
convoque  ,  par  un  édïi  royal ,  les  dignitaires  ecclé- 
siastiques et  séculiers,  à  Teffet  d'élire  un  roi.  Alors, 
mettant  à  profit  la  concession  qui  lui  avait  été  faite, 
de  choisir  qui  elle  voudrait  pour  mari ,  Sybille,  au 
milieu  de  Tattente  universelle ,  s'adresse  d'une  voix 
ferme  à  Guy,  qui  était  présent  avec  les  autres  barons, 
et  lui  dit  :  «  Mon  seigneur  Guy,  je  vous  choisis  pour 
«  mari  :  je  vous  appelle  à  gouverner  avec  moi,  et  je 
«  vous  proclame  aujourd'hui  publiquement  roi.  » 
A  ces  mots  toute  l'assemblée  resta  stupéfaite,  s'éton- 
nant  que  tant  d'hommes  sages  fussent  joués  par  une 
femme  au  cœur  simple.  Du  reste,  c'est  un  acte  louable, 
et  qui  doit  être  approuvé  par  tous  ceux  qui  aimenl  la 
pudeur  et  la  prudence  :  car  elle  agit  avec  tant  d'adresse, 
qu'elle  garda  son  mari  pour  elle-même,  et  son  royaume 
pour  son  mari.  A  cette  époque  eut  lieu  un  grand  et 
terrible  tremblement  de  terre,  qui  se  fit  sentir  dans 
presque  tout  l'univers,  puisqu'en  Angleterre,  où  ce 
phénomène  arrive  rarement,  plusieurs  édifices  furent 
renversés.  Il  arriva  ,  à  cette  époque ,  que  la  mère  de 
Saladin  se  miten  route  pour  passer  d'Egypte  à  Damas, 
avec  un  cortège  brillantet  de  grandes  richesses.  Se  fiant 
sur  la  foi  de  la  trêve,  elle  s'engagea  avec  sécurité  dans 
le  pays  qui  est  au  delà  du  Jourdain  ;  mais  îîegnault  de 
Châtillon  s'étant  jeté  à  l'improviste  sur  la  caravane, 
en  pilla  toutes  les  richesses  :  la  mère  de  Saladin 
échappa  cependant  par  la  fuite.  Saladin,  outré  de 
colère,  demanda,  aux  termes  des  conventions,  qu'on 
lui  restituât  les  objets  enlevés  ,  et  qu'on  lui  donnât 
n  6 


»2  HENRI  II. 

satisfaction  sur  cet  outrage.  Sommé  de  se  prêter  à 
cette  réparation  ,  Regnault  fit  à  Saladin  une  réponse 
brutale  el  insolente.  Celui-ci,  joyeux  au  delà  de  toute 
expression,  que  la  trêve  eût  été  rompue  du  côté  des 
chrétiens,  eutun  motif  dese  venger,  et  se  prépara  au 
combat. — Une  image  de  pierre,  représentant  Tenfant 
Jésus,  ayant  été  brisée,  le  sang  en  coula.—  Les  rois  de 
France  et  d'Angleterre  prirent  la  croix  le  treizième  jour 
avant  les  calendes  de  février.  —  L'église  cathédrale 
de  Chicester,  et  la  ville  elle-même,  sont  dévorées  par 
un  incendie,  le  quatorzième  jour  avant  les  calendes 
de  novembre.  —  Hugues  de  Nunant  est  nommé  évê- 
que  de  Chester. 

Siège  de  Tibériade.  —  Victoire  de  Saladin  devant 

CETTE  ville.    —  CoNQUÊTE  DE  JÉRUSALEM  ET  DE  PRESQUE 

TOUTE  LA  Terre-Sainte.  —  L'an  du  Seigneur  ^487, 
Saladin,  enllafiiméde  colère  contre  les  chrétiens,  réu- 
nit les  Parthes,  les  Bédouins,  les  Turcs,  les  Sarrasins, 
les  Arabes,  les  Cordiniens  \  et  joignant  à  ces  peuples 

*  Matth.  Paris  désijjne  sous  ce  nom  les  Kurdes,  peuplade  guerrière  et 
indépendante,  qui  habitaient' le  pays  montagneux  situé  au-delà  du  Tigre, 
Gibbon  croit  retrouver  dans  ces  Kurdes  les  anciens  Karduchiens  qui  dé- 
fendirent leur  liberté  contre  les  efforts  des  successeurs  de  Cyrus ,  et  qui 
inquiétèrent  les  dix  mille  dans  leur  retraite.  Saladin  (  Salah-Eddin  ), 
comme  son  père  Ayoub  ou  Job ,  comme  son  oncle  Shiracouh  ,  était  un 
aventurier  kurde  ,  au  service  deNoureddin,  Soudan  Atabek  ,  de  Damas, 
Son  oncle  renversa,  en  Egypte  ,  la  domination  des  Fatimites.  A  la  mort 
de  Shiracouh,  Saladin  fut  nommé  grand  visir,  malgré  la  jalousie  de  Noii- 
reddin,  qui  redoutait  un  vassal  aussi  entreprenant.  Noureddin  expira  au 
moment  même  où  la  lutte  allait  s'engager,  et  l'heureux  aventurier,  pos- 
sesseur tranquille  de  l'Egypte,  recueillit  rapidement  le  vaste  héritage  de 
son  ancien  maître. 


ANNÉE  ^^87.  85 

les  Iroupes  égyptiennes,  il  entra  sur  le  territoire  des 
chrétiens,  où  il  commit  d'affreux  ravages.  Déjà,  ne  se 
contentant  plus  de  quelques  forteresses  de  Galilée  ,  il 
résolut  d'assiéger  CalvarieV  En  se  dirigeant  vers  cette 
place  avec  toutes  sortes  de  machines  de  guerre,  il 
rencontra  le  grand-maître  des  Templiers ,  accompa- 
gné de  soixante  frères  de  Tordre  et  d'une  foule  de 
chrétiens.  H  les  massacra  et  les  envoya  au  ciel  avec  la 
palme  du  martyre.  Joyeux  de  cette  première  victoire, 
il  se  dirigea  en  tout  hâte  vers  Calvarie.  Le  roi  de  Jé- 
rusalem, apprenant  que  la  ville  était  cernée  et  les 
habitants  en  grand  danger  de  succomber,  convoqua 
par  un  édit  royal  toutes  les  forces  de  son  royaume  , 
ne  laissant  à  la  garde  des  châteaux  que  les  vieillards 
et  les  femmes,  à  qui  l'âge  ou  le  sexe  ne  permettait  pas 
de  porter  les  armes.  Vingt  mifle  chevaliers  se  réu- 
nirent à  la  fontaine  de  Séphouri,  et  de  là,  levant  leur 
camp,  se  dirigèrent  vers  Tibériade,  sous  la  conduite 
de  Raymond,  comte  de  Tripoli.  Quelques  jours  avant 
la  funeste  journée ,  le  chambrier  du  roi  avait  eu  une 
vision  terrible.  C'était  un  aigle  qui ,  volant  au-dessus 
de  l'armée  chrétienne ,  et  portant  sept  dards  dans  ses 
serres,  avait  crié  d'une  voix  effrayante  :  «  Malheur  ù 
toi,  Jérusalem!    Malheur  à  vous,   qui  habitez   Jé- 
rusalem! ))  Il  est  suffisant  de  rappeler,  pour  expli- 
quer cette  vision  ,  ce  que  l'Esprit  Saint  dit  des  réprou- 
vés, par  la  bouche  du  prophète  :  «  Le  Seigneur  a  tendu 

*  C'est  très-probablement  la  même  ville  que  Tibériade.  On  sait  que  les 
bistoriens  des  croisades  désignent  fréquemment  le  même  lieu  sons  plu- 
sieurs noms. 


84  HENRI  11. 

son  arc,  et  il  y  a  ajusté  les  flèches  qui  donnent  la 
mort.  ») 

Saladin,  apprenant  que  le  roi  venait  en  personne 
au  secours  des  assiégés,  marcha  intrépidement  à 
sa  rencontre,  et  sachant  que  les  chrétiens  étaient 
enfermés  entre  des  rochers  étroits  et  escarpés,  près 
de  Tibériade  ,  dans  un  lieu  appelé  Mariscallie*  , 
il  vint  les  attaquer  avec  confiance.  Les  chrétiens 
reçurent  le  choc  avec  autant  de  vigueur  que  le 
leur  permettait  le  désavantage  de  leur  position.  On 
combattit  avec  acharnement  de  part  et  d'autre,  et  le 
champ  de  bataille  était  jonché  de  morts.  Enfin  Dieu, 
pour  punir  les  péchés  des  chrétiens ,  donna  la  victoire 
aux  infidèles.  On  prétend  que  le  comte  de  Tripoli , 
général  de  l'armée ,  ayant  abaissé  traîtreusement  en 
terre  l'étendard  royal ,  décida  la  déroule  des  chré- 
tiens ;  mais  oii  fuir,  cernés  qu'ils  étaient  par  les  en- 
nemis? Le  roi  Guy  et  la  sainte  croix  tombèrent  entre 
les  mains  des  infidèles  ;  et  une  multitude  de  chrétiens 
furent  faits  prisonniers  ,  ou  passés  au  fil  de  Fépée. 
Ceux  qui  échappèrent  à  ce  désastre  furent  le  comte 
de  Tripoli,  grandement  soupçonné  de  trahison;  le 
seigneur  Regnault ,  patron  de  Sidon ,  et  le  seigneur 
Balien,  avec  quelques  frères  de  la  milice  du  Temple. 
Cette  malheureuse  bataille  fut  livrée  le  5  et  le  4  avant 
les  nones  de  juillet,  après  Toctave  de  saint  Pierre  et 
saint  Paul  ,  apôtres.  Thierry,  grand  maître  de  la  mi- 


*  Ce  lieu  n'est  point  dans  M .  Michaud  ,  qui  parle  des  hauteurs  da 
Loubi. 


ANNEE  i^87.  83 

lice  du  Temple,  échappa  aussi  au  massacre,  mais  en 
ce  jour  il  eut  à  regretter  deux  cent  trente  frères  de 
Tordre.  Le  comte  de  Tripoli  avait  échappé,  sans  avoir 
perdu  une  goutte  de  sang  :  on  tira  parti  de  cette  cir- 
constance ,  pour  Taccuser  d'avoir  agi  traîtreusement 
envers  son  roi  et  envers  le  peuple  de  Dieu.  Des  deux 
porteurs  de  la  sainte  croix,  Tévéque  d'Acre  et  le  pré- 
centeur  du  Saint-Sépulcre,  Tun  fut  tué,  l'autre  fut 
fait  prisonnier,  et  ils  succombèrent  avec  leur  précieux 
fardeau.  Ainsi,  pour  les  péchés  des  hommes,  la  sainte 
croix  fut  prise.Le  gage  qui  nous  avait  délivrésdu  vieux 
joug  de  la  servitude  fut  emmené  en  captivité  pour 
nous,  et  souillé  par  les  mains  profanes  des  gentils. 
Saladin,  après  cette  victoire  éclalante  ,  revint  dans 
Tibériade,  et,  maître  du  seul  fort  qui  résistât  encore, 
il  fit  transférer  à  Damas  le  roi  et  les  autres  prison- 
fliers.  De  là  ,  il  envahit  la  Galilée,  où  il  occupa  faci- 
lement toutes  les  places  ;  il  parut  devant  Ptolémaïs 
et  s'en  empara  sans  coup  férir  ;  de  là,  il  marcha  sur 
Jérusalem  ,  assiégea  la  ville  ,  et  disposa  ses  machines. 
Les  habitants  essayèrent  quelques  préparatifs  de  dé- 
fense ;  mais  les  arcs ,  les  arbalètes  ,  les  pierriers  n'é- 
laient  pas  en  état,  et  restèrent  sans  effet.  Alors  une 
populace  tremblante  vint  se  presser,  en  pleurant,  au- 
tour du  patriarche  et  de  la  reine  ,  qui  commandaient 
dans  la  ville  ,  les  suppliant  de  régler  avec  Saladin ,  les 
articles  de  la  capitulation.  Le  traité  fut  conclu  ,  traité 
plus  douloureux  que  'mémorable.  Chacun  racheta 
sa  vie,  les  hommes  en  payant  dix  besants  d'or,  les 


86  HENRI  II. 

femmes  cinq,  les  enfanls  un;  ceux  qui  n'étaient  point 
en  état  de  donner  la  rançon  restèrent  pour  toujours 
en  esclavage.  11  y  avait  alors  dans  la  ville  quatorze 
mille  personnes  des  denx  sexes  qui ,  ne  pouvant  payer, 
furent  réduites  en  servitude.  Ainsi  la  sainte  cité  fut 
rendue  aux  ennemis  du  Christ.  Le  tombeau  de  Dieu 
tomba  au  pouvoir  de  ses  persécuteurs,  et  la  sainte 
croix  fut  possédée  par  ceux  qui  blasphèment  le  nom 
du  crucifié.  Saladin  fit  son  entrée  dans  Jérusalem 
au  son  des  tambourins  et  des  trompettes  ,  se  rendit 
au  temple  ,  fit  renverser  la  croix  qui  étincelait  sur  le 
dôme  ,  et  les  autres  croix  ,  objets  de  la  vénération  des 
chrétiens  ;  le  temple  ,  en  dedans  et  en  dehors,  fut  pu- 
rifié avec  de  Teau  de  rose ,  et  les  préceptes  de  Tido- 
lâtrie  furent  proclamés  à  grands  cris  aux  quatre 
coins  du  temple.  11  imposa  un  tribut  fixe  à  l'église 
de  la  Résurrection  et  au  Saint -Sépulcre  ainsi  qu'à 
plusieurs  autres  lieux  vénérés  par  les  chrétiens  de 
Syrie.  Puis  Saladin  ,  s'avançant  rapidement,  soumit 
toutes  les  villes  et  toutes  les  forteresses  d'alentour, 
excepté  Ascalon  ,  Tyr  et  la  ville  de  Crach  ,  autrement 
dite  Montréal,  au  delà  du  Jourdain. 

Lettre  d  Urbain  111  a  l' archevêque  de  Cantorbéry. 
—  Richard  de  Poitiers  prend  la  croix.  —  Faits  divers. 
—  Cette  même  année  ,  le  pape  Urbain  écrivit  en  ces 
termes  à  Baudouin ,  archevêque  de  Cantorbéry , 
relativement  au  couvent  de  son  église  :  a  Nos  chers 
fils  le  prieur  et  les  frèies  du  couvent  de  l'église  qui 


ANNÉE  ^^87.  R7 

vous  est  confiée  nous  ont  envoyé  des  lettres  et  des 
députés  pour  nous  remontrer  que  l'église  dont  vous 
nvez  commencé  la  construction  peut  causer  préju- 
dice à  eux  et  à  leur  église,  et  que  si  Ton  nç  renonce 
aux  travaux  entrepris  ,  ladite  église  souffrira  miséra- 
blement préjudice  dans  sa  dignité  et  dans  son  rang. 
Mais  nous,  qui  voulons  pourvoir  avec  soin,  à  ce  qu'il 
ne  s'élève  entre  vous  et  vos  frères  aucun  sujet  de  dis- 
pute  (car  ceux  qui  sont   en   discussion   i  e  peuvent 
vaquer  convenablement  aux  offices  divins),  nous  aver- 
tissons votre  fraternité,  d'après  Tavis  de  nos  frères 
les  cardinaux,  et  vous  enjoignons  formellement  de 
suspendre  la  construction  de  ladite  église,  sans  re- 
courir à  aucun   prétexte  ou  appel .  jusqu'à  ce  que, 
pleinement  informé,  nous  statuions  sur  ce  qui  doit 
être  fait  à  cet  égard  ,  nonobstant  toute  autre  lettre  ob- 
tenue du  saint-siége  apostolique.» Cette  même  année, 
le   pape  Urbain  étant  mort,  Grégoire  lui  succéda  ; 
fnais  il  n'occupa  la  chaire  que  deux  mois,  et  après 
sa  mort.  Clément  III  fut  élevé  au  saint-siége  ,  le  trei- 
zième jour  avant  les  calendes  de  janvier.  Cette  même 
année  , Gilbert ,  évéque  de  Londres,  paya  tribut  à  la 
nature.  Cette  même  année ,  Richard  ,  comte  de  Poi- 
tiers, ayant  appris  les  malheurs  de  la  Terre-Sainte,  et 
la  captivité  de  la  croix  ,  reçut  la  croix  ,  le  premier  des 
seigneurs  d'outre-mer,  des  mains  de  l'archevêque  de 
Tours,  sans  attendre  les  prédications  de  personne, 
et  sans  le  conseil  ou  la  volonté  de  son  père.  Celte 
même  année,  Hugues  de  Nunant,  fut  nommé  évêque 
de  Chester. 


88  HENRI  II. 

Prédication  de  la  troisième  croisade.  —  L'an  du 
Seigneur  4>I88,  Frédéric,  empereur  des  Romains, 
décidé  par  les  prédications  de  Henri ,  évéque  d'AI- 
bano  et  légat  du  saint-siége  apostolique ,  qui  avait 
été  envoyé  par  le  pape  Clément,  prit  la  croix  du 
Christ.  Vers  le  même  temps ,  le  roi  Philippe  et  le  roi 
d'Angleterre  Heiiri  eurent  une  entrevue  en  Nor- 
mandie ,  entre  1  rie  et  Gisors  ,  relativement  à  la  dé- 
livrance de  la  Terre-Sainte  :  après  de  longues  négo- 
ciations ils  convinrent,  en  présence  du  comte  de 
Flandre  Philippe ,  de  prendre  la  croix  et  de  s'asso- 
cier pour  faire  le  voyage  de  Jérusalem.  Le  roi  d'An- 
gleterre reçut  le  premier  la  croix  des  mains  de  Tar- 
chevécjue  de  Reims  ,  et  de  Guillaume,  archevêque  de 
Tyr  :  ce  dernier  avait  été  envoyé  en  Occident  par  le 
seigneur  pape,  avec  le  titre  de  légat,  pour  y  prêcher 
la  croisade.  Le  roi  de  France  prit  ensuite  la  croix, 
puis  Philippe,  comte  de  Flandre,  et  leur  exemple  en- 
traîna les  autres.  Aussi ,  tant  dans  l'empire  que  dans 
les  deux  royaumes  de  France  et  d'Angleterre,  arche- 
vêques, évêques,  ducs,  marquis,  comtes,  barons, 
chevaliers,  gens  de  moyenne  classe,  et  même  gens  du 
peuple  j  reçurent  la  croix  avec  enthousiasme  \  Il  fut 

<  Des  chansons  composées  en  langue  vulgaire  ou  en  langue  latine  con- 
tribuaient à  exciter  cet  enthousiasme.  Une  d'elles,  attribuée  à  un  clerc 
(l'Orléans,  fut  répandue  jusqu'en  Angleterre.  M.  Aug.  Thierry  la  traduit 
ainsi,  sur  le  texte  fourni  par  Roger  de  Hoveden  : 

«  Le  bois  de  la  croix  est  la  bannière  de  notre  chef,  celle  que  suit  notre 
armée. 

«  Nous  allons  à  Tyr  5  c'est  le  rendez-vous  des  braves  :   c'est  là  <|ac 


ANNEE  ^^88.  89 

convenu  entre  eux  que  les  croix  des  Français  seraient 
rouges,  les  croix  des  Anglais  blanches,  et  celles  des 
Flamands  vertes.  Il  fut  stipulé  aussi  que  chaque  croisé 
conserverait  ses  terres,  ses  biens,  tant  meubles  qu'im- 
meubles et  toute  autre  chose  sienne,  dans  Tétat  où 
ces  biens  se  trouveraient  au  moment  où  il  aurait  pris 
la  croix;  et  cela,  tant  pendant  la  durée  du  pèlerinage 
que  pendant  les  quarante  premiers  jours  qu'il  sé- 
journerait dans  sa  terre  [après  son  retour]. 

Nouvelle  guerre  entre  les  deux  rois  de  France  et 
d'Angleterre.  —  Vers  la  même  époque,  Geolfroy  de 

doivent  aller  ceux  qui  font  tant  d'efforts  pour  acquérir,  sans  nul  fruit,  le 
renom  de  chevalerie. 

«  Le  bois  de  la  croix  ,  etc. 

«  Mais,  pour  cette  guerre,  il  faut  des  combattants  robustes  et  non  des 
hommes  amollis;  ceux  qui  soignent  leurs  corps  à  grands  frais  n'achè- 
tent point  Dieu  par  des  prières. 

«  Le  bois  de  la  croix ,  etc. 

«  Qui  n'a  point  d'argent,  s'il  est  fidèle,  la  foi  sincère  lui  suffira  ;  c'est 
assez  du  corps  du  Seigneur  pour  toute  provision  de  voyage  au  soldat  qui 
défend  la  croix. 

«  Le  bois  de  la  croix ,  etc. 

«  Le  Christ,  en  se  livrant  au  sup[ilice ,  a  fait  un  prêt  au  pécheur  ;  pé- 
cheur, si  tu  ne  veux  pas  mourir  pour  celui  qai  est  mort  pour  toi ,  tu  ne 
rends  pas  ce  que  Dieu  t'a  prêté. 

«  Le  bois  de  la  croix,  etc. 

«  Écoute  donc  mon  conseil  ;  prends  la  croix ,  pt  dis ,  en  faisant  ton 
vœu  :  «  Je  me  recommande  à  celui  qui  est  mort  pour  moi ,  qui  a  donné 
pour  moi  son  corps  et  sa  vie.  » 

«  Le  bois  de  la  croix  est  la  bannière  de  notre  chef ,  celle  que  suit  notre 
armée.  » 


to  HENRI  II. 

I.usignan  lua  en  trahison  un  ami  de  Richard,  comte 
de  Poitiers.  Pour  tirer  vengeance  de  cet  attentat,  le 
comte  courut  aux  armes  :  mais  se  souvenant  de  son 
engagement  à  la  croisade,  il  épargna  tous  les  hom- 
mes de  Geoffroi  qui  voulurent  recevoir  le  signe  de 
la  croix.  Quant  aux  autres,  il  les  passa  au  fil  de  Té- 
pée,  et  réduisit  en  sa  puissance  plusieurs  châteaux  ; 
mais  Geoffroi ,  soutenu ,  dit-on ,  par  l'argent  et  les 
secours  du  roi  d'Angleterre,  résista  au  comte  Ri- 
chard, qpi  se  voyant  arrêté  dans  ses  succès,  en  con- 
çut contre  son  père  une  vive  animosité.  Cependant 
Geoffroi  finit  par  être  écrasé,  et  Richard  entra  alors 
à  main  armée  sur  le  territoire  du  comte  de  Toulouse 
dont  il  avait  à  se  plaindre.  En  quelques  jours  il  ré- 
duisit dix-sept  châteaux.  Le  roi  de  France,  Philippe, 
offensé  de  ce  que  le  comte  Richard  était  entré  sans 
Tèn  avertir  sur  le  territoire  du  comte  de  Toulouse 
[son  vassal  ]  ,  surprit  la  ville  de  Châteauroux,  et  força 
tous  ceux  qu'il  y  trouva  à  lui  jurer  fidélité!  Ce  fait 
était  d'autant  plus  déshonorant  pour  un  si  grand 
prince  ,  que  le  roi  d'Angleterre  ,  au  moment  de  re- 
passer dans  son  royaume  après  avoir  reçu  la  croix, 
avait  confié  au  roi  de  France  la  garde  de  toutes  ses 
terres  du  continent.  Fnsuite  le  roi  de  France  en- 
traîna dans  son  parti ,  tant  par  menaces  que  par 
promesses,  plusieurs  châtelains  vassaux  du  roi  d'An- 
gleterre. Ainsi,  par  la  malice  du  diable ,  ces  deux  rois 
qui  s'étaient  croisés  contre  les  infidèles  redevinrent 
ennemis,  et  portèrent  l'un  chez  l'autre  de  mutuels 
ravages.   En  effet ,   le  roi  d'Angleterre  étant  entre 


ANNÉE  ^^88.  9^ 

dans  le  royaume  de  France ,  désola  tout  le  pays  de- 
puis Verneuil  jusqu'à  Mayenne.  Cette  même  année 
Richard,  évêque  de  Winchester,  mourut  le  onzième 
jour  avant  les  calendes  de  janvier,  et  fut  enterré  à 
Winchester. 

Lettre  de  Frédéric  Barrerodsse  a  Saladin.  — Ré- 
ponse DE  Saladin.  —  Cette  même  année,  Frédéric, 
empereur  des  Romains ,  écrivit  à  Saladin  ,  relative- 
ment à  la  Terre-Sainte,  une  lettre  conçue  en  ces  ter- 
mes :  «  Frédéric,  par  la  grâce  de  Dieu  empereur  des 
Romains,  toujours  augui^te,  et  triomphateur  illus- 
tre des  ennemis  de  Tempire,  à  Saladin,  chef  des  Sar- 
rasins :  que  Jérusalem  échappe  à  tes  mains  comme 
elle  a  échappé  à  celles  de  Pharaon.  —  Comme  tu  as 
profané  dernièremenlla  Terre-Sainte,  à  laquelle  nous 
commandons  par  le  commandement  du  roi  éternel, 
la  dignité  impériale  et  le  soin  de  notre  devoir  nous 
ordonnent  de  punir  avec  une  indignation  bien  mé- 
ritée un  attentat  si  audacieux  et  si  criminel.  C'est 
pourquoi,  à  moins  que  tu  ne  rendes  la  Terre-Sainte 
et  tout  ce  que  tu  as  pris ,  et  que  tu  ne  donnes  pour 
des  excès  si  odieux  la  satisfaction  fixée  par  les  con- 
stitutions sacrées  (  car  nous  voulons  observer  les 
formes  qui  doivent  rendre  notre  attaque  légitime), 
nous  laisserons  écouler  l'espace  d'une  année,  à  par- 
tir des  calendes  de  novembre,  au  bout  de  laquelle 
année  nous  te  donnons  rendez-vous  dans  la  plaine 
de  Thanis  \  pour  y  tenter  la  fortune  des  combats ,  en 

'  CVst  saqs  doute  la  Thanis  d^Égyple,  non  loin  de  Daraiette. 


92  HENRI  H. 

vertu  de  la  croix  miraculeuse,  et  au  nom  du  vrai  Jo- 
seph *.  Je  ne  puis  croire  que  tu  ignores  ce  qui  est 
notoire,  d'après  les  écrits  des  anciens  et  les  histoires 
de  notre  temps.  Serait-ce  que  tu  ne  veux  pas  paraître 
savoir  que  les  deux  Ethiopies,  la  Mauritanie,  la 
Perse,  la  Syrie ,  la  Parthie,  la  Judée,  le  pays  de  Sa- 
marie,  TArabie  maritime,  la  Chaldée,  l'Egypte,  l'Ar- 
ménie et  une  foule  d'autres  provinces  dépendent  de 
notre  empire^.  Ceux-là  le  savent,  qui  se  sont  eni- 
vrés de  leur  propre  sang  versé  par  le  glaive  romain. 
Toi-même ,  si  Dieu  t'éclaire,  tu  comprendras  ce  que 
peuvent  nos  aigles  victorieuses  ;  ce  que  peuvent  les 
armées  de  tant  de  nations  ;  ce  que  peut  la  furie  du 
Teuton,  qui  agite  ses  armes  même  dans  la  paix  ;  Tin- 
domptable  valeur  des  peuples  de  la  source  du  Rhin, 
dont  la  jeunesse  ne  sait  pas  fuir  ;  et  le  Batave  à  la 
taille  élevée  ;  et  le  Suève  rusé  ;  et  la  sage  Franconie  ; 
et  la  Saxo  qui  se  fait  un  jeu  des  combats  ;  et  la  Thu- 
ringe  ;  et  la  Westphalie  ;  et  Tagile  Brabançon  ;  et  le 
Lorrain  qui  souffre  impatiemment  la  paix  ;  et  Tin- 
quiet  Bourguignon;  et  Thabitant  des  forêts  Alpines; 
et  la  Frise  au  choc  impétueux  ;  et  la  Bohême  qui  sait 
mourir  en  riant  ;  et  la  Pologne  plus  féroce  que  ses 

^  On  sait  la  vénération  des  musulmans  d^Egypte  pour  la  mémoire  du 
fils  de  Jacob.  Frédéric  leur  reproche  sans  doute  de  ne  point  l'apprécier 
au  point  de  vue  chrétien  ;  car  je  ne  pense  pas  qu'on  doive  voir,  dans  ces 
paroles  de  l'empereur,  une  allusion  au  nom  de  Joseph,  qui  était  le  nom 
propre  du  fils  d'Ayoub.  Salah-Eddin  (  salut  de  la  religion  )  n'était  qu'un 
surnom . 

2  Si  cette  lettre  est  authentique,  les  prétentions  de  Frédéric  Barbe- 
rousse  à  la  succession  de  Trajan  et  de  Marc-Aurèle  sont  bien  surannées. 


ANNÉE  4488'.  95 

betes  féroces;  et  l'Autriche  ;  et  la  Stirie;  et  le  Bris- 
gaw  (?)  ';  et  l'Illyrie  ;  et  la  Lombardie  ;  et  la  Toscane; 
et  nos  archegayes  ;  et  nos  vieux  timoniers  et  les  pi- 
lotes de  nos  pinasses  \  Enfin  ce  jour  plein  de  joie  et 
de  bonheur,  fixé  pour  le  triomphe  du  Christ,  te  mon- 
trera comment  ce  bras  que  tu  accuses  de  vieillesse  , 
sait  encore  manier  une  épée. 

[Saladin]  au  roi  son  fidèle  ami ,  le  grand  et  Fil- 
lustre  Frédéric,  roi  d'Allemagne,  au  nom  du  Dieu 
miséricordieux,  par  la  grâce  d'un  seul  Dieu,  tout- 
puissant,  souverain  ,  vainqueur ,  éternel,  et  qui 
n'aura  point  de  fin.  Nous  lui  rendons  des  actions 
de  grâces  perpétuelles,  à  lui  dont  la  grâce  est  sur  le 
monde  :  nous  le  prions  qu'il  fasse  descendre  sa  pa- 
role sur  ses  prophètes,  et  surtout  sur  notre  législa- 
teur, son  messager,  le  prophète  Mahomet,  qu'il  a 
envoyé  pour  le  redressement  de  la  vraie  loi  qui  doit 
un  jour  éclater  au-dessus  de  toutes  les  autres  lois. 
Nous  te  faisons  savoir,  sincère,  puissant  et  illustre 
ami  et  aimable  roi  d'Allemagne,  qu'il  est  venu  vers 
nous  un  certain  Henri ,  se  disant  ton  ambassadeur, 
et  qu'il  nous  a  remis  une  lettre  qu'il  nous  a  dit  être 
de  toi.  Nous  nous  sommes  fait  lire  la  lettre,  et  nous 

*  Burgesitty  nous  lisons  Brisgoia,  et  Lombardia,  au  lieu  de  Leo- 
uardia. 

2  Quid  Archariiana ,  quid  vêtus  Proreiha,  quid  Spinaciux  nav- 
clerus.  Ce  membre  de  phrase  nous  semble  inintelligible,  si  Ton  y  cherche 
des  noms  de  lieux.  Guidé  approximativement  par  le  glossaire  de  Char- 
pentier, nous  proposons  de  lire  :  quid  arcaragia,  qvid  vtus  proreta, 
quid  spinachii  nauclenis.  L'empereur  termine  son  enumeration  par 
quelques  mots  sur  ses  armées  et  sur  ses  flottes. 


94  HEINRI  II. 

avons  écouté  cet  homme  parier  de  vive  voix  :  nous 
avons  répondu  aux  paroles  qu'il  nous  a  dites  de  bou- 
che, et  c'est  là  le  sujet  de  notre  écrit.  Tu  comptes 
tous  ceux  qui  doivent  s  allier  à  toi  et  venir  contre 
nous  :  lu  les  nommes  et  tu  dis  :  le  roi  de  telle  pro- 
vince, le  roi  de  telle  autre,  tels  comtes,  tels  archevê- 
ques, tels  marquis,  tels  chevaliers  :  et  nous,  si  nous 
voulions  comme  toi  faire  le  dénombrement  de  tous 
ceux  qui  reconnaissent  notre  pouvoir,  qui  sont  prêts 
à  obéir  à  nos  ordres,  à  venir  à  notre  appel,  et  qui 
sauront  combattre  sous  nos  yeux,  la  multitude  en  se- 
rait si  grande,  qu'elle  ne  pourrait  être  contenue  dans 
cet  écrit.  Tu  parles  de  tes  chrétiens  ;  mais  les  Sar- 
rasins sont  beaucoup  plus  nombreux  que  les  chré- 
tiens. Entre  vous  et  ceux  que  vous  nommez  chré- 
tiens \  il  y  a  la  mer;  entre  nous  et  lesSarrasins,  dont 
le  nombre  est  incalculable  ,  il  n'y  a  ni  mer  ni  obsta- 
cle aucun  qui  les  empêche  de  venir  à  nous.  Nous 
avons  pour  nous  les  Bédouins  qui,  si  nous  les  oppo- 
sions seuls  à  nos  ennemis,  suffiraient  pour  les  Re- 
pousser. Nous  avons  les  Turkomans  ;  si  nous  les  ré- 
pandions comme  un  torrent  sur  nos  ennemis,  nos 
ennemis  seraient  engloutis  :  nous  avons  des  tribus  de 
pasteurs  qui  combattraient  avec  valeur  si  nous  l'or- 
donnions, contre  les  nations  qui  doivent  envahir 
nos  terres,  et  qui  s'enrichiraient  de  leurs  dépouilles 
et  qui  les  extermineraient.  Nous  avons  des  soldats 
belliqueux ,  qui  font  que  la  terre  nous  est  ouverte  et 

*  Evidemment  les  chrétiens  d'Asie. 


ANNEE  ^^88.  95 

aequise,  et  que  nos  adversaires  sont  abattus.  C^ux-là 
et  tous  les  rois  musulmans  ne  tarderont  pas  dès  que 
nous  les  aurons  sommés  et  appelés.  Quand  lu  auras 
rassemblé  tes  forces  comme  Tannonce  ta  lettre  ; 
quand  tu  auras  amené  ta  multitude,  comme  nous  en 
menace  ton  député,  Dieu  nous  donnera  la  puissance, 
et  nous  marcherons  contre  toi  :  Dieu  nous  donnera 
la  force,  et  nous  obtiendrons  la  victoire  et  les  terres. 
Car  en  venant  contre  nous ,  tu  amèneras  tout  ce  que 
tu  pourras  rassembler  de  forces,  et  toute  ta  nation 
sera  épuisée.  Nous  savons  qu'il  ne  restera  personne 
dans  tes  élats  pour  se  défendre  lui  et  sa  terre  ;  et 
quand  Dieu  nous  aura  donné  la  victoire  dans  sa 
force,  rien  ne  nous  empêchera  plus  de  conquérir  li- 
brement tes  états ,  avec  l'aide  et  la  volonté  de  EHeu. 
Deux  fois  les  chrétiens  ont  voulu  nous  imposer  leur' 
loi  dans  Baby  lone  :  une  fois  à  Da  miette ,  et  l'autre 
fois  à  Alexandrie* .  Et  tu  sais  quel  a  été  pour  eux  le  ré- 
sultat de  chacune  de  ces  expéditions.  Dieu  a  réuni 
soBS  nos  lois  des  pays  plus  nombreux  que  les  tiens  , 
et  plus  vastes  en  lonfjueur  comme  en  largeur.  C'est 
la  Babylonie  avec  ses  dépendances ,  la  terre  de  Da- 


*  Saladin  fait  allusion  au  siège  de  Daraiette,  que  le  roi  Amaury  avait 
entrepris ,  en  4 1 69  ,  après  s'être  emparé  de  Peluse  et  avoir  menacé  le 
Caire.  La  disette,  la  pluie,  le  feu  grégeois  forcèrent  les  assiégeants  à  se 
retirer  et  à  évacuer  l'Egypte.  Mais ,  comme  on  persistait  à  considérer 
l'Egypte  comme  le  point  d'appui  d'un  établissement  durable  en  Orient , 
les  Latins  revinrent  de  nouveau  attaquer  l'Egypte ,  en  4173,  à  l'avénc- 
ment  du  jeune  Baudouin  IV.  Saladin,  en  personne,  leur  fit  lever  le  sié(;e 
d'Alexandrie. 


06  HENRI  II. 

mas,  les  côtes  de  Judée,  la  terre  de  Gessure  '  et  ses 
châteaux,  le  pays  du  Korasan  (?)  et  ses  dépendances, 
la  région  de  llnde  et  tout  ce  qui  s'y  rattache.  Par  la 
grâce  de  Dieu  ,  tout  cela  est  dans  nos  mains  :  le  reste 
des  rois  sarrasins  est  soumis  à  notre  empire.  En  ef- 
fet, si  nous  appelions  à  nous  les  très-illustres  rois 
des  Sarrasins,  ils  ne  refuseraient  pas  de  venir.  Si  nous 
nous  adressions  au  calife  de  Bagdad  (que  Dieu 
sauve) ,  il  descendrait  du  haut  de  son  trône  élevé,  et 
marcherait  au  secours  de  notre  excellence.  Quant  à 
nous,  parla  protection  de  Dieu,  nous  avons  conquis 
Jérusalem  et  son  territoire  ;  il  ne  reste  aux  mains 
des  chrétiens  que  trois  villes,  Tyr,  Tripoli,  Antioche, 
et  encore  il  n'y  a  plus  qu'à  les  prendre.  Si  tu  veux 
la  guerre ,  si  Dieu  la  veut  aussi ,  et  qu'il  soit  dans  sa 
■volonté  que  nous  obtenions  toute  la  terre  des  chré- 
tiens, nous  irons  à  ta  rencontre,  comme  tu  nous  y 
provoques  par  ta  lettre.  Mais  si  lu  veux  traiter  avec 
nous  pour  le  bien  de  la  paix,  tu  n'as  qu'à  mander 
aux  gouverneurs  des  trois  lieux  nommés  plus  haut , 
de  nous  les  remettre  sans  résistance,  nous  te  rendrons 
la  sainte  croix;  nous  délivrerons  tous  les  prisonniers 
chrétiens  qui  sont  en  notre  pouvoir  ;  nous  permet- 
trons qu'un  prêtre  veille  à  l'entretien  du  sépulcre  ; 
nous  rétablirons  les  abbayes  qui  existaient  au  temps 


*  Ce  pays  est  placé  dans  lUturée  sur  les  cartes.  Nous  y  voyons  l'ancien 
royaume  syrien  de  Gessur  dont  parlent  les  livres  saints  et  riiistorien 
Josèphe.  —  Quant  à  IXoasia ,  que  nous  traduisons  par  Korasan ,  nous 
pensons  que  le  pays  de  Hérat  était  alors,  comme  aujourd'hui,  un  avant- 
poste  important  vers  les  riches  contrées  de  Lahore  et  de  l'Inde. 


ANNÉE  ^^88.  97 

de  la  première  domination  des  Musulmans  ;  nous 
agirons  bien  avec  vos  religieux  ;  nous  permettrons  à 
vos  pèlerins,  tant  que  nous  vivrons,  de  venir  à  Jéru- 
salem ,  et  nous  maintiendrons  la  paix  avec  les  chré- 
tiens. Cette  lettre  a  été  écrite  Tan  o84  de  Tarrivée  de 
notre  prophète  Mahomet,  par  la  grâce  d'un  seul 
Dieu.  » 

Guy  de  Lcsignan  sort  de  captivité.  —Siège  de  Ptolé- 
MAïs.—  Retraite  de  Saladin.  —  Nouveaux  démêlés  qui 
RETARDENT  LE  DÉPART  DES  CROISÉS.  —  Cette  même  année, 
Guy,  roi  de  Jérusalem ,  après  être  resté  une  année 
dans  les  fers,  à  Damas,  lut  délivré  par  Saladin,  à 
condition  qu'il  renoncerait  à  son  royaume,  se  ban- 
nirait lui-même ,  et  repasserait  la  mer.  Le  clergé  du 
royaume  décida  que  cette  condition  devait  être  an- 
nulée, et  qu'on  ne  pouvait  observer  un  pareil  serment , 
lorsque  la  religion  était  en  péril ,  que  la  terre  de  pro- 
mission était  abandonnée  sans  secours  ,  sans  chef  et 
sans  guide,  et  que  les  pèlerins  à  venir  étaient  expo- 
sés à  ne  trouver  personne  qui  se  mît  à  leur  tête. 
Aussitôt  que  Ton  apprit  la  délivrance  du  roi,  une  foule 
de  pèlerins,  nouvellement  arrivés  en  Palestine,  avec 
le  peuple  du  pays,  vinrent  Pentourer,  et  lui  formè- 
rent une  armée  nombreuse.  Cette  multitude  s'élant 
présentée  devant  Tyr,  ne  fut  pas  reçue  *  par  le  mar- 
quis, qui  y  commandait,  quoique  le  gouvernement 
de  la  ville  ne  lui  eut  été  confié  qu'à  condition  de  la 
remettre  snr  la  réclamation  du  roi  ,  ou  des  héritiers 

'  Nous  adoploDs  la  variante. 

u.  T 


98  'HENRI  H. 

du  royaume.  Mais  quelques  jours  après,  ce  même 
marquis  étant  mort ,  Tenirée  de  Tyr  ne  fut  plus  fer- 
mée aux  pèlerins.  Vers  le  même  temps  mourut  Ray- 
mond ,  comte  de  Tripoli ,  à  qui  Ton  attribuait  tous 
les  malheurs  de  la  Terre-Sainte  :  on  dit  que  se  trou- 
vant à  rextrémité,  il  fut  saisi  d'un  tel  délire,  qu'il  ne 
put  recevoir  le  viatique  comme  un  chrétien.  Alors  le 
roi  ayant  réuni  Tarmée  des  barons  qui  s'étaient  joints 
à  lui ,  les  templiers  et  les  hospitaliers ,  ainsi  que  les 
pèleriiis  véiiitieus  et  génois  nouvellement  débarqués, 
se  dirigea  vers  Ptolémaïs,  autrement  nommée  Acre, 
et  ses  troupes,  d'après  un  recensement  exact,  s'éle- 
vaient déjà  à  neuf  mille  combattants.  Le  roi  de  Jéru- 
salem étant  arrivé  devant  Ptolémaïs ,  fit  gravir  à 
son  armée  une  colline  voisine  de  la  ville,  et  qui,  pré- 
sejitanl  par  sa  hauteur  et  par  sa  forme  ronde  l'appa- 
rence d'une  tour,  est  appelée  vulgairement  Turon. 
Cette  montagne  s'élève  à  l'orient  de  la  ville ,  et  de 
son  sommet  on  découvre  autour  de  soi  une  vaste 
perspective  dans  la  plaine.  Le  troisième  jour  après 
leur  arrivée,  les  chrétiens  mirent  le  siège  devant  la 
ville  ,  et  ce  siège  ne  fut  pas  interrompu  depuis  lors , 
jusqu'à  l'époque  où  elle  fut  prise  par  les  rois  de 
France  et  d'Angleterre,  Philippe  et  Richard.  En  effet, 
c'était  le  rendez-vous  de  tous  ces  pèlerins  au  cœur 
simple  ,  de  tous  ces  soldats  au  rang  obscur ,  qui  dans 
l'élan  de  leur  enthousiasme,  et  sans  attendre  leurs 
rois  ou  leurs  seigneurs  ,  partaient  des  extrémités  du 
monde  pour  venir  défendre  la  cause  de  Dieu. 
Le  roi  de  Jérusalem  se  voyant  donc  entouré  d'une 
V  -  •  ■ 


ANNEE  M  88.  99 

foule  de  pèlerins ,  les  ût  descendre  de  la  colline  de 
Turon  ,  et  vint  poser  son  camp  sous  les  murs  de  la 
ville ,  avec  les  pèlerins  nouvellement  arrives.  Peu  de 
jouis  après,  Saladin  survint  avec  une  armée  nom- 
breuse et  se  jeta  impétueusement  sur  les  chrétiens, 
pensant  les  écraser  du  premier  choc  ;  mais  les  fidèles 
se  formèrent  en  corps  compacte,  et  résistèrent  avec 
valeur,  comme  des  gens  qui  vendent  chèrement  leur 
vie  :  alors  Saladin  les  fit  envelopper,  jugeant  impos- 
sible que  de  cette  armée  un  seul  homme  échappât  à 
la  mort.  Mais  celui  qui  réprime  les  projets  des  ré- 
prouvés ne  voulut  pas  qu'il  en  fût  ainsi.  En  effet, 
au  moment  où  les  croisés,  après  avoir  soutenu  pen- 
dant trois  jours  les  attaques  des  iiifidèles  qui  les 
pressaient  de  toutes  paris,  commençaient  à  se  lasser 
et  allaient  peut-être  céder,  ils  aperçurent  une  fiotte 
monlée  par  douze  mille  Danois  et  Frisons,  qui  en- 
trait à  pleines  voiles  dans  le  pori,  et  qui.  Dieu  ai- 
dant, aborda  avec  le  plus  grand  bonheur.  Saladin  , 
troublé  par  la  vue  de  ce  secours  et  d'autres  renforts 
qui  arrivaient  sans  cesse ,  redescendit  couvert  de  con- 
fusion dans  rintérieur  de  son  royaume. 

11  arriva  à  cette  époque  une  nouvelle  querelle  ,  qui 
arrêta  Texpédition  de  la  Terre-Sainte.  Peu  de  temps 
après  avoir  pris  la  croix  ,  le  roi  de  France  et  Ricliard 
de  Poitiers,  d'une  part;  Henri,  roi  d'Angleterre ,  de 
Tautre,  recommencèrent  la  guerre  ,  s'enlevant  réci- 
proquement les  châteaux  ,  commettant  une  foule  d*^ 
ravages  et  de  meurtres.  Ils  se  réunirent  enfin,  pour 
le  bien  de  la  paix,  à  une  entrevue  en  Normandie: 


4  00  ,  HENRI  II.  .\ 

mais  le  diable  sema  Tivraie  au  milieu  du  bon  grain, 
et  les  deux  rois  se  retirèrent  en  mauvais  accord. 

Médiation  du  pape  entre  les  rois  de  France  et 
d'Angleterre.  —  Lettre  du  marquis  de  Montferrat  a 
l'archevêque  de  Cantorbéry  *.  —  Le  roi  Henri,  qui 
demeurait  dans  ses  provinces  d'outre-mer,  supportait 
avec  douleur  et  indignation  les  ravages  commis  sur 
ses  terres,  par  le  roi  de  France  Philippe  et  le  comte . 
de  Poitiers  Richard.  Vers  les  fêtes  de  Noèl,  il  se  ren- 
dit à  Saumur,  dans  TAnjou,   et  là,   tint  une  cour 
brillante ,  quoique  plusieurs  de  ses  comtes  et  barons 
se  fussent  retirés  de  lui ,  pour  s'attacher  à  son  fils 
flichard.  Les  trêves  conclues  entre  les  deux  rois  étant 
expirées  à  la  fête  de  saint  Hilaire,  Philippe,  roi  de 
France,   et  le  comte  Richard,  rassemblèrent   leur 
chevalerie,  et  entrèrent  sur  le  territoire  du  roi  d'An- 
gleterre ,  qu'ils  se  mirent  à  dévaster  avec  emporte- 
ment. Les  Bretons  eux-mêmes,  abandonnant  Henri, 
se  déclarèrent  pour  le  comte  Richard.  Alors  le  pape 
Clément,  s'étonnant  que  la  paix  n'eût  pas  encore  été 
rétabhe  entre  les  deux  rois,  envoya  le  cardinal  Jean 
d'Anagni,   avec   plein   pouvoir  pour  apaiser  leurs 
querelles.  Celui-ci  étant  venu  vers  eux,  et  les  ayant 
exhortés  à  la  paix,  tantôt  par  de  dures,  tantôt  par  de 
douces  paroles,   les  deux  rois  finirent  par  donner 
caution,  et  parjurer  qu  ils  s'en  remettraient  au  juge- 
ment des  archevêques  de  Bourges,  de  Rouen  et  de 

*  H  faudrait  ajouter,  d'après  la  variante,  l'an  (le  la  nativité du  Sei- 
gneur fl89.  —  Date  exacte. 


ANNEE  ^^89.  +04 

Canloi'béry  ;  consentant  à  ce  qu'ils  pionriulgassent  la 
sentence  d'excommunication  du  seigneur  pape  contre 
celui  d'entre  eux  qui ,  en  s'y  refusant ,  empêcherait 
rétablissement  d'une  paix  solide ,  et  retarderait  le 
voyage  de  Jérusalem  ,  parce  que  dès  lors  ilne  serait 
plus  qu'un  destructeur  de  la  sainte  croix  et  un  en- 
nemi de  tous  les  bons  chrétiens.  Aussitôt  le  cardinal 
lança  la  sentence  ,  tant  sur  les  clercs  que  sur  les  laï- 
ques dont  l'influence  maintenait  l'animosité  entre  les 
deux  rois ,  n'en  exceptant  que  les  personnes  desdits 
rois.  (Dans  quelques  histoires  on  trouve  pour  cette 
année  une  prophétie  de  Daniel  de  Conslantinople,  en 
ces  termes  :  «  L'année  où  Tannonciation  du  Seigneur 
arrivera  le  jour  de  Pâques,  les  Francs  relèveront  la 
terre  de  promission;  ils  feront  paître  leurs  chevaux 
sous  les  palmiers  de  Bagdad  ;  ils  placeront  leurs  tentes 
au  delà  de  l'arbre  sec,  et  ils  sépareront  l'ivraie  du  bon 
grain.  *  ») 

Vers  le  même  temps ,  Tarchevèque  de  Cantorbéry 
reçut  ujie  lettre  conçue  en  ces  termes  :  «  Conrad ,  fils 
du  marquis  de  Montferrat,  à  Baudouin,  archevêque 
de  Cantorbéry,  salut.  Les  éléments  sont  troublés  et 
la  toi  catholique  subit  diminution  ,  puisque  le  siège 
de  Jérusalem  est  soustrait  au  saint-siége  apostolique. 
Jérusalem  a  péri ,  et  l'inertie  des  chrétiens  est  pour 
les  Sarrasins  un  sujet  de  raillerie.  Les  infidèles  souil- 
lent le  tombeau  du  Sauveur,  désolent  le  Calvaire,  bias- 
|)l»èment  la  nativité  du  Christ ,  et  renversent  de  fond 

*  Intercalation  fournie  par  lo  manuscrit  de  Cotton. 


4^  HENRI  II.  * 

eu  comble  le  tombeau  de  la  bienheureuse  Vierge.  L'é- 
glise de  Constantinople  ne  reconnaît  en  aucune  façon 
Tautorité  de  Téglise  romaine  ;  et  il  est  trop  vrai  que 
l'église  d'Antioche  est  à  Textrémité  :  c'est  la  mollesse 
des  chrétiens  qui  certainement  a  amené  tous  ces  maux. 
11  faut  pleurer  sur  la  ville  de  Jérusalem  ,  il  faut  se  la- 
menter et  se  frapper  la  poitrine,  car  elle  est  veuve  de 
ses  prêtres  ;  et  dans  les  lieux  où  le  Christ  était  adoré, 
où  les  heures  du  jour  et  les  heures  de  la  nuit  étaient 
consacrées  à  prier  Dieu  et  à  chanter  ses  louanges , 
Mahomet  aujourd'hui  est  invoqué  à  haute  voix ,  et  les 
Sarrasins  profanent  le  temple  par  leurs  superstitions. 
Je  présente  donc  à  votre  grandeur  des  prières  mêlées  de 
larmes ,  afin  que  vous  daigniez  avoir  compassion  des 
malheurs  de  la  Terre-Sainte  afin  que  vous  reconfortiez 
les  rois,  et  que  vous  avertissiez  les  fidèles  pour  qu'ils 
viennent  miséricordieusement  à  notre  secours  ,  en 
chassant  ces  chiens  du  patrimoine  de  Jésus  -  Christ , 
pour  qu'ils  brisent  nos  liens,  qu'ils  purifient  les  lieux 
profanés,  et  que  la  terre  foulée  par  les  pieds  sainisdu 
Christ  soit  puissamment  délivrée  du  jougdes  infidèles. 
<(  Ce  qui  comble  encore  la  mesure  <le  l'iniquité,  ce 
qui  vient  ajouter  à  Topprobre  et  à  In  désolation  de  la 
chrétienté,  c'est  la  familiarité  qui  s'est  établie  entre 
Saladin  et  l'empereur  de  Constantinople.  Saladin  lui 
a  livré  toutes  les  églises  de  la  terre  de  promission 
pour  qu'elles  soient  desservies  selon  le  rite  grec,  et 
a  envoyé  son  idole  à  Constantinople,  avec  le  consen- 
tement de  Tempereur.  pour  qu'elle  y  soit  adorée  pu- 
bliquement  Mais  par  la  grace  de  Dieu,  elle  a  été  prise 


ANNEE  4489.  ^05 

daDs  la  traversée  par  les  Génois,  et  conduite  à  Tyr, 
avec  le  vaisseau  qui  la  portait.  Tout  récemment,  les 
infidèles  ont  réuni  une  armée  nombreuse  pour  assié-/ 
\rev  Antioche,  et  ledit  empereur  a  promis  cent  ga- 
lères à  Saladiu.  Saladin  lui  a  donné  toute  la  terre  de 
promission,  à  condition  qu'il  en  barrerait  la  roule 
aux  chrétiens,  et  surtout  aux  chrétiens  français  qui 
sont  prêts  à  venir  au  secours  de  la  Terre-Sainte.  A 
Constantinople,  personne  ne  prend  la  croix,  qu'aus- 
sitôt il  ne  soit  saisi  et  jeté  en  prison.  Ce  qui  nous 
console,  c'est  que  dernièrement,  le  frère  et  le  fils  de 
Saladin  ont  été  pris  devant  Antioche,  et  mis  sous 
bonne  garde.  » 

EîSTREVUE  INUTILE  A  La  FeRTÉ-BeRNARD.  —  MeNACES  DU 
LÉGAT. HÉPONSE  DE  PhILIPPE-AuGDSTE.  RiCHARD  DE 

Poitiers  renonce  a  l'hommage  de  son  père.  —  Cette 
même  année,  après  la  solennité  de  Pâques,  une 
entrevue  eut  lieu  entre  les  rois  de  France  et  d'An- 
gleterre, à  LaFerté-Bernard.  L'entrevue  se  prolon- 
gea jusqu'à  la  fin  de  la  semaine  de  la  Pentecôte, 
et  les  négociations  furent  poussées  activement.  Le 
roi  de  France  demandait  que  sa  sœur  Aliz,  que  le 
roi  d'Angleterre  avait  eue  en  sa  garde,  fût  donnée  pour 
femme  à  Richard,  comte  de  Poitiers,  et  que  ce  der- 
nier reçût  quelque  assurance  pour  le  royaume  d'An- 
gleterre, après  la  mort  de  son  père.  Il  demandait 
aussi  que  Jean  ,  fils  de  Henri,  prît  la  croix  et  partît 
pour  Jérusalem,  assurant  que  Hifchard  ne  se  mettrait 
pas  en  route,  s'il  n  était  accompagné  de  son  frère. 


i04  flÉNRl  n. 

Mais  comme  le  roi  d'Angleterre  ne  voulut  octroyer 
aucune  de  ces  demandes  ,  ils  se  séparèrent  en  mau- 
vais accord. 

Dans  cette  entrevue  le  cardinal  Jean  déclara  ferme- 
ment que  si  le  roi  de  France  et  le  comte  Richard  ne  fai- 
saient pleine  paix  avec  le  roi  d'Angleterre,  il  mettrait 
toutes  leurs  terres  en  interdit.  «  Je  ne  crains  nullement 
«  votre  arrêt,  répondit  le  roi  de  France,  car  il  n'est  pas 
«  appuyé  sur  le  bon  droit.  Il  n'appartient  pas  à  Tégiise 
«  romaine  de  sévir  contre  aucun  roi,  ni  surtout  con- 
«  Ire  le  roi  de  France  par  sentence  d'interdit,  quand 
«  le  roi  juge  à  propos  de  s'armer  pour  venger  ses  in- 
«  jures  contre  des  vassaux  félons,  indomptables  et  re- 
ft belles  à  son  pouvoir.  D'ailleurs,  je  vois  à  votre  dis- 
«  cours,  seigneur  cardinal ,  que  vous  avez  flairé  les 
«  précieux  estrelins  du  roi  d'Angleterre  .  leur  bonne 
«  odeur  qui  a^^it  toujours  sur  les  Romains,  vous  a 
«  rendu  partial  plus  qu'il  n'est  jnste  :  aussi  je  vous 
«  regarde  comme  un  juge  suspect.  »  Le  comte  Richard 
se  contint  à  peine,  et  si  les  seigneurs  qui  Tentou- 
raient  ne  l'eussent  arrêté,  il  se  serait  jeté  furieux,  et 
l'épée  nue,  sur  le  cardinal  lui-même.  Celui-ci  se  re- 
tira tout  tremblant,  et  se  cacha  en  retenant  sa  lan- 
gue orgueilleuse.  De  leur  côté  les  archevêques  et  les^ 
autres  seigneurs  qui  avaient  arrêté  la  violence  du 
comte,  lui  assurèrent  que  le  cardinal  n'avait  dans 
l'esprit  que  la  croisade  et  l'honneur  de  la  chrétienté. 
Alors  le  comte  remit  son  épée  dans  le  fourreau,  et 
sa  colère  s'apaisa.  Cependant  on  conseillait  au  roi 
d'Angleterre  d'acquiescer  aux  demandes  de  son  fils: 


ANNEE  ^189.  >I05 

«  11  est  convenable ,  lui  disaient  se^ conseillers  ,  que 
«  votre  fils,  votre  héritier  légitime,  qui  est  aussi  un  si 
«  brave  chevalier,  obtienne  quelque  sûreté  et  joie  sur 
«  son  héritage,  s'il  est  dans  les  ordres  de  Dieu  qu'il 
«  vous  survive.  »  Le  roi  répondit  incontinent  qu'il  ne 
consentirait  nullement  à  cela,  parce  qu'il  semble- 
rait avoir  agi  plutôt  de  force  que  de  bon  gré.  En  ap- 
prenant cette  résolution,  le  comte  Richard  fut  vive- 
ment courroucé  ;  et  en  présence  de  tous  il  fit  hom- 
mage au  roi  de  France,  pour  toutes  les  possessions  de 
son  père  qui  ressortaient  de  la  suzeraineté  dudit  roi , 
sauf  la  tenure  envers  son  père ,  tant  que  ce  dernier 
vivrait ,  et  sauf  la  foi  qu'il  devait  à  son  père.  Alors 
la  conférence  fut  rompue ,  et  les  deux  rois  se  sépa- 
rèrent, ainsi  que  ceux  qui  les  accompagnaient. 

Succès  du  roi  de  frange.  —  Déroute  des  Anglais 
AU  Mans.  -—  Après  avoir  quitté  la  conférence  avec  le 
comte  Richard,  le  roi  de  France,  aidé  par  lui,  s'em- 
para de  La  Ferté-Bernard,  deMontfort,  de  Balon\ 
places  appartenant  au  roi  d'Angleterre.  Il  se  reposa 
trois  jours  après  ces  conquêtes  :  puis  feignant  de 
marcher  droit  à  Tours  ,  il  parut  aux  portes  du 
Mans,  le  premier  lundi  qui  suivit,  au  moment  où 
le  roi  d'Angleterre ,  qui  y  était  enfermé  avec  les 
siens,  s'y  croyait  bien  en  sûreté.  Aussitôt  le  roi  de 
France  rangea  ses  troupes  en  bataille,  se  prépa- 
rant à  donner  l'assaut  à  la  ville  du  Mans.  A  cette 
vue,  Etienne  de  Turnham,  sénéchal  du  roi  d'Angle- 

*  Le  texte  dit  Baalver.  Nous  adoptons  la  variante  Baaium. 


^06  HENRI  II. 

terre,  fit  mettre  Te  feu  à  un  des  faubourgs  de  la  ville; 
mais  la  flamme,  passant  par-dessus  les  murs,  fit  de 
jjrands  ravages  dans  la  ville,  qu'elle  réduisit  presque 
en  cendres.  Les  Français  s'étant  aperçus  du  désordre, 
s'engagèrent  sur  un  pont  de  pierre  ,  où  Geoffroi  de 
Buriilon  et  plusieurs  chevaliers  avec  lui  qui  tenaient 
pour  le  roi  d'Angleterre,  se  présentèrent  de  leur  côté 
avec  l'intention  de  faire  rompre  ce  pont.  Alors  s'en- 
gagea un  combat  acharné,  où  il  y  eut  beaucoup  de 
morts  des  deux  côtés.  Dans  cette  lutte  sanglante,  ledit 
Geoffroi ,  blessé  grièvement  à  la  tète,  fut  pris,  ainsi 
que  beaucoup  d'autres.  Le  reste  des  Anglais  se  hâta 
de  rentrer  dans  la  ville  ;  mais  les  Français  s'y  pré- 
cipitèrent aussi  pêle-mêle  avec  les  fuyards.  A  cette 
vue,  le  roi  d'Angleterre,  désespérant  de  sa  fortune, 
s'échappa  en  toute  hâte,  avec  sept  cents  chevaliers. 
Le  roi  de  France ,  et  Richard,  comte  de  Poitiers,  se 
mirent  aussitôt  à  sa  poursuite,  pendant  trois  milles; 
et  s'ils  n'eussent  été  arrêtés  par  un  fleuve  large  et 
profond  V  que  les  Anglais  traversèrent  facilement, 
parce  que  leur  guide  en  connaissait  le  gué ,  tous  les 
chevaliers  de  la  suite  du  roi  d'Angleterre  eussent  été 
faits  prisonniers.  Dans  cette  déroute,  une  foule  de  Gal- 
lois furent  tués.  Le  roi  d'Angleterre,  accompagné  de 
peu  de  monde,  arriva  à  Tours,  où  il  s'enferma  dans  la 
forteresse.  Ceux  qui  étaient  restés  au  Mans  se  retirè- 
rent dans  le  château,  qui  fut  aussitôt  assiégé  parle  roi 
de  France.  A  l'aide  de  ses  mineurs  et  de  ses  machines 

*  Probablement  le  Loir.  -^         ^'''" 


ANNEE  4189.  407 

de  siège,  il  obligea,  au  bout  de  trois  jours,  la  cita- 
delle à  se  rendre  avec  trente  chevaliers  et  quarante 
sergents.  Philippe,  continuant  sa  marche,  reçut  la  sou- 
nxission  de  Montdoubleau.  Il  prit  aussi  les  châteaux 
de  Troë  \  de  Roche-Corbon,  de  Montoire,  ainsi  que 
Chatel-Acher  (?),  Château-du-Loir,  Chaumont,  Am- 
boise  et  Beaumont.  '  * 

Des  pèlerins  anglais  s  emparent  de  Silves  en  Por- 
TCGAL.  —  Massacre  des  Sarrasins.  —  Celte  même  an- 
née, plusieurs  navires  venus  du  Nord,  et  qui  parcou- 
raient rOcéan  britannique  ,  s'allièrent  avec  des  pèle- 
rins anglais  ;  ayant  donc  fait  société,  ils  partirent  de 
Portsmouth  (?) ,  le  quinzième  jour  avant  les  calendes 
de  juin  ,  et  les  associés  se  confièrent  aux  flots,  montés 
sur  trente-sept  vaisseaux  de  charge,  qui  après  plu- 
sieurs chances  diverses,  abordèrent  à  Lisbonne.  Le 
roi  de  Portugal ,  comprenant  que  les  vaisseaux  de  ces 
étrangers  étaient  bien  garnis  en  homn^es  et  en  armes, 
fit  prier  les  nouveaux  venus  de  le  secourir  et  de  Fai- 
der  à  réduire  une  ville  nommée  Silves.  11  promit  de 
les  seconder  avec  trente-sept  galères  et  plusieurs  au- 
tres vaisseaux  :  un  traité  fut  conclu  entre  le  roi  et 
eux,  sous  la  foi  du  serment,  et  il  fut  convenu  qu'ils 
garderaient  pour  eux  tout  ce  qu'ils  pourraient  pren- 
dre en  or,  en  argent  et  en  richesses  de  toute  nature 
dans  le  pillage  de  la  ville,  le  roi  ne  se  réservant  que 
la  ville  même.  Ceux-ci  quittèrent  alors  Lisbonne,  et 

*  Troë  ou  Trou.  Nous  adoptons  pour  cette  phrase  la  Tariante  et  l'ad- 
dition. 


^08  HENRI  II. 

après  une  courte!  et  heureuse  navigation ,  entrèrent 
dans  le  port  de  Silves.  Ils  jetèrent  l'ancre  sur  le  ri- 
vage, posèrent  leurs  tentes,  et  commencèrent  les  opé- 
rations du  siège.  Ces  chrétiens  étaient  au  nombre  de 
trois  mille  cinq  cents  armés  en  guerre.  Le  troisième 
jour  ils  s'approchèrent  des  nmrs,  donnèrent  un  assaut 
impétueux,  s'emparèrent  des  faubourgs,  et  bouchè- 
rent avec  de  la  terre,  du  fumier  et  des  pierres,  une  fon- 
taine entourée  d'un  double  mur,  et  protégée  par  une 
barbacane  \  flanquée  de  neuf  tours.  C'est  à  cette  fon- 
taine que  les  habitants  avaient  coutume  de  puiser  de 
l'eau  en  abondance.  Accablés  par  le  manque  d'eau  , 
les  Sarrasins  perdirent  courage;  et  le  chef  de  la  ville, 
nommé  Alehad  ^,  traita  avec  le  roi  de  Portugal,  et  lui 
rendit  la  ville  à  l'insu  des  chrétiens. 

En  eflet,  ces  pèlerins  de  la  croix,  ayant  forcé  avec 
une  valeur  admirable  l'entrée  de  la  ville  y  trouvèrent 
plus  de  soixante  mille  païens  ,  qui  furent  tous  passés 
au  fil  de  l'épée  ,  excepté  treize  mille  seulement  des 
deux  sexes.  Ainsi ,  par  la  vertu  du  Tout-Puissant  les 
chrétiens  triomphèrent  glorieusement  des  païens  sans 

*  Ducange  dit  que  c'est  une  défense  extérieure  d'une  ville  ou  d'un 
château,  qui  sert  à  en  fortifier  les  portes  et  les  murs,  et  qu'il  appelle,  en 
latin,  harbacana  ou  harbicana .,  autemurah  et  promuralc .  C'était  au- 
trefois un  fort  qui  était  à  l'entrée  d'un  pont  ou  hors  de  la  ville  ,  et  qui 
avait  un  double  mur  et  des  tours.  Ce  mot  resta  en  usage  plus  tard ,  pour 
désigner  soit  un  parapet  de  bois  crénelé,  soit  une  fente  dans  la  muraille, 
qui  permet  de  tirera  couvert  sur  les  ennemis.  On  le  trouve  employé,  dans 
le  sens  du  texte ,  en  italien  et  en  espagnol.  Spelmann  le  fait  venir  de 
l'arabe. 

'  Malt.  Péris  prend  le  titre  pour  le  nom.  Les  Espagnols  ont  emprunte 
aux  Maures  le  mut  d'alcade. 


ANNEE  -H89.  HO 

perdre  un  seul  homme.  La  ville  fut  purgée  des  or- 
dures de  Fidolâtrie.  L'évêque  de  Porto  dédia  à  \i\ 
mère  de  Dieu  la  grande  mosquée  des  Sarrasins,  con- 
sacrée à  Mahomet,  et  y  établit,  pour  évêque,  un  prê- 
tre, venu  de  Flandre,  qui  avait  accompagné  les  pèle- 
rins. 

Assemblée  de  Saumur.  — -  Prise  de  Tours.  —  Henri  11 
SOBIT  UNE  PAIX  HUMILIANTE.  —  Cette  même  ai)née ,  la 
veille  de  la  fête  des  apôtres  Pierre  et  Paul,  le  comte 
de  Flandre  Philippe  ,  Guillaume  ,  archevêque  de 
Reims,  et  Hugues,  duc  de  Bourgogne,  se  rendirent 
à  Saumur,  auprès  du  roi  d'Angleterre,  pour  négocier 
la  paix  entre  lui,  le  roi  de  Frunce,  et  le  comte  de  Poi- 
tiers Richard.  Mais  le  comte  Richard,  à  la  tête  des 
Bretons  ligués  avec  les  Poitevins ,  avait  reçu  des  let- 
tres patentes  du  roi  de  France,  qui  lui  enjoignaient  de 
ne  pas  traiter  avec  le  roi  d'Angleterre  ,  à  moins  que 
lui ,  Philippe ,  et  ledit  roi ,    n'eussent  conclu  la  paix. 

Cependant  le  roi  de  France  et  Richard,  comte  de 
Poitiers,  vinrent  assiéger  la  ville  de  Tours,  le  premier 
lundi  après  la  fête  dont  j'ai  parlé.  Et  comme  dans  la 
partie  de  la  ville  baignée  par  la  Loire  le  fleuve  était 
très-bas,  ils  appliquèrent  des  échelles  aux  murs,  et 
s'emparèrent  à  la  pointe  de  l'épée  de  la  ville ,  avec 
les  soixante-neuf  chevaliers  et  les  cent  sergents  qui  y 
étaient  renfermés.  Alors  le  roi  d'Angleterre  ,  dans 
une  position  désespérée  ,  se  vit  obligé  de  consentira 
une  paix  honteuse.  Le  roi  d'Angleterre  devait  se 
mettre  à  la  merci  du  roi  de  France  ;  le  roi  d'Angle- 
terre  devait  exécuter,  sanscoiitestation,cequeleroi  de 


MO  HENRI  II. 

France  jugerait  bon  et  convenable  de  faire;  le  roi 
<r Angleterre  devait  faire  hommage  au  roi  de  France, 
hommage  auquel  il  avait  renoncé  au  commencement 
de  cette  guerre.  H  fut  stipulé  en  outre  qu'Aliz,  sœur 
du  roi  de  France,  serait  remise  en  la  garde  du  comte 
Richard,  qui  la  prendrait  pour  épouse  à  son  retour 
de  la  Terre-Sainle.  Il  fut  stipulé  que  le  comte  Ri- 
chard recevrait  Thommage  pour  toutes  les  terres  de 
son  père ,  en  deçà  et  au  delà  de  la  mer  :  qu'aucun 
des  barons  ou  chevaliers  qui  s'étaient  attachés  au 
parti  du  comte  Richard  pendant  la  guerre,  ne  retour- 
nerait au  roi  d'Angleterre  que  dans  le  dernier  mois 
avant  le  départ  des  rois  pour  la  Terre-Sainte,  départ 
fixé  à  la  mi-carême.  Henri  devait  en  outre  payer  au 
roi  de  France  vingt  mille  marcs  d'argent,  pour  les 
dépenses  et  travaux  faits  dans  l'intérêt  du  comte 
Richard.  Le  roi  de  France  et  le  comte  Richard  de- 
vaient détenir  les  villes  de  Tours  et  du  Mans ,  ainsi 
que  Troë  et  Château-du-Loir,  jusqu'à  l'exécution  des 
conditions  sus-énoncées . 

-  Par  cet  événement  parut  accomplie  la  prophétie  ou 
pour  mieux  dire  le  pronostic  de  Merlin  ainsi  conçu  : 
«  On  lui  njettra  aux  dents  un  mors  forgé  sur  les 
«  rives  du  golfe  armoricain.  »  En  effet,  le  mors  fut 
mis  à  la  bouche  de  Henri,  roi  d'Angleterre,  puis- 
qu'il soumit  à  la  suzerainetéd'un  autre  ce  que  ses  pré- 
décesseurs avaient  possédé  de  droit  héréditaire ,  puis- 
qu'il souffrit  bon  gré  mal  gré,  que  des  transfuges  tels 
que  Geoffroi  de  Mayenne  ,  Guy  du  Val ,  Kaoul  de 
Fougères,  restassent  sous  l'hommage  lige  et  sous  le 


ANNÉE  ^^89.  ^^^ 

pouvoir  de  son  fils  Richard  :  c'étaient  des  traîtres  qui, 
habitant  sur  les  côtes  du  golfe  armoricain  c'est-à-dire 
du  golfe  de  Bretagne,  se  montraient  faciles  et  com- 
modes ^  pour  ceux  qui  voulaient  passer  de  Bretagne 
en  France ,  en  évitant  de  traverser  la  Normandie. 
Mais  à  parler  plus  vrai ,  on  doit  regarder  rabaisse- 
ment de  Henri  comme  un  effet  de  la  vengeance  de 
Dieu  ,  auprès  de  qui  le  sang  du  bienheureux  martyr 
Thomas  criait  encore  ;  car  le  roi  n'avait  pas  accompli 
toutes  les  promesses  qu'il  avait  faites  publiquement 
à  Dieu  et  à  la  sainte  église ,  surtout  en  confisquant 
les  revenus  des  bénéfices  vacants  :  ce  qui  est  contre 
la  liberté  de  l'église.  Vers  la  même  époque,  le  jour 
de  la  fête  de  saint  Georges ,  Frédéric  ,  empereur  des 
Romains,  partit  pour  aller  visiter  les  lieux  de  la  pas- 
sion du  Sauveur;  il  se  mit  en  route  à  Ratisbonne  , 
dans  l'intention  de  traverser  la  Hongrie  et  la  Bul- 
garie. 

Mort  de  Henri  II.  —  Son  épitaphe.  —  Mort  de  sa 
FILLE  Mathilde.  —  Le  roi  Henri ,  fort  chagrin  du 
traité  qu'il  venait  de  conclure ,  se  rendit  à  Chinon  , 
où  ,  étant  tombé  gravement  malade  ,  il  maudit  le  jour 
où  il  était  né.  Trois  jours  après  la  conclusion  du 
traité  ,  il  expira  dans  le  plus  affreux  désespoir  ,  pen- 
dant l'octave  des  apôtres  Pierre  et  Paul  ,  après  avoir 
régné  trente-quatre  ans ,  sept  mois  et  cinq  jours.  Le 
lendemain  on  le  porta  au  lieu  de  sa  sépulture  cou- 
vert de  ses  habits  royaux ,  une  couronne  d'or  sur  la 

*  Nous  proposons  et  traduisons  le  pluriel  au  lieu  du  singulier. 


^^2  HENRI  II. 

tête  et  des  ganls  aux  mains ,  ayant  aux  pieds  des  chaus- 
sures tissues  d'or  et  des  éperons  ;  au  doigt  un  grand 
anneau  ,  à  la  main  un  sceptre  ,  un  glaive  au  côté,  et 
le  visage  découvert  '.  Richard  ,  son  fils  ,  ayant  appris 
la  mort  de  son  père  ,  accourut  en  toute  hâte  ,  le  cœur 
plein  de  remords.  Dès  qu'il  arriva  ,  le  sang  se  mit  à 
couler  des  narines  du  cadavre  ,  comme  si  Tâme  du 
défunt  s'indignait  à  la  venue  de  celui  qui  passait  pour 
être  cause  de  sa  mort,  et  comme  si  ce  sang  criait 
à  Dieu.  A  cette  vue,  le  comte  eut  horreur  de  lui- 
même  et  se  prit  à  pleurer  amèrement.  Saisi  d'une 
inexprimable  angoisse ,  il  suivit  jusqu'à  Foiite- 
vrault^  la  bière  qui  transportait  son  père,  et  il  fit  en- 
sevelir honorablement  le  corps  du  roi  défunt  par 
les  archevêques  de  Tours  et  de  Trêves  qui  célébrè- 

*  Le  récit  de  la  mort  de  Henri  II ,  tracé  par  M.  Aug.  Thierry  d'après 
d'autres  autorités  ,  diffère  en  quelques  circonstances  du  récit  de  Matt. 
Paris.  «  Quand  il  eut  expiré,  son  corps  fut  traité  par  ses  serviteurs 
«  comme  l'avait  été  autrefois  celui  de  Guillaume-le-Conquérant;  tous 
«  Tabaudonnèrent,  après  l'avoir  dépouillé  de  ses  derniers  vêtements  et 
«  avoir  enlevé  ce  qu'il  y  avait  de  plus  précieux  dans  la  chambre  et  dans 
«  la  maison...  On  eut  peine  à  trouver  des  gens  pour  l'envelopper  d'un 
«  linceul  et  des  chevaux  pour  le  transporter...  Le  comte  de  Poitiers  se 
«  leva  après  l'intervalle  d'un  Pater  vaster^  et  sortit  pour  ne  plus  re- 
ft venir...  Le  lendemain  de  ce  jour  eut  lieu  la  cérémonie  de  la  sépulture; 
«  on  voulut  décorer  le  cadavre  de  quelques-uns  des  insignes  de  la 
«  royauté  ;  mais  les  gardiens  du  trésor  de  Cbinon  les  refusèrent ,  et , 
«  après  beaucoup  de  supplications,  envoyèrent  seulement  un  vieux  sceptre 
«  et  un  anneau  de  peu  de  valeur.  Faute  de  couronne,  on  coiffa  le  roi 
«  d'une  espèce  de  diadème  fait  avec  la  frange  d'or  d'un  vêtement  de 
«  femme,  et  ce  fut  dans  cet  attirail  bizarre  ,  etc.  »  (  ilisi.  de  h  Conq., 
tome  HT,  à  la  fin.) 

2  Adopté  l'addition  Ebraudi. 


ANNEE  4^89.  ^13 

rent,  avec  la  soleunité  convenable ,  les  offices  divins. 
En  son  vivant,  le  roi  Henri  avait  coutume  de  dire 
(  ce  qui  convenait  à  son  esprit  ambitieux  )  que  l'uni- 
vers entier  ne  pouvait  suffire  à  combler  les  vœux 
d'un  grand  prince.  C'est  ce  qui  donna  lieu  à  Tins- 
cription  suivante  mise  sur  son  touibeau  : 

J*étais  le  roi  Henry  :  j'ai  conquis  plusieurs  états  ;  j'ai  gouverné  à  diffé- 
rents titres  comme  roi,  comme  duc  et  comme  comte.  L'étendue  du  monde 
était  trop  petite  au  gré  de  mes  vœux ,  et  maintenant  huii  pieds  de  terre 
me  suffisent.  Toi  qui  lis  ces  mots,  réfléchis  aux  terribles  changements  de 
la  mort ,  vois  en  ma  personne  un  exemple  de  ce  qu'est  l'homme.  Un  tom- 
beau suffit  à  celui  à  qui  l'univers  ne  suffisait  pas. 

Je  mentionnerais  ici  les  lois  que  ce  même  roi  Henri 
a  établies  pour  1  utilité  du  royaume,  si  je  ne  crai- 
gnais par  trop  de  prolixité  d'abuser  de  la  patience 
du  lecteur.  —  Vers  le  même  temps,  Mathilde,  épouse 
du  duc  de  Saxe,  et  fille  dudit  roi  Henri,  mourut, 
dit-on,  de  la  douleur  que  lui  causa  ce  funeste  évé- 
nement. 


II. 


RICHARD   r 


» 


Premiers  actes  de  Richard.  —  Il  est  reconnu  en 
Normandie.  —  La  reine  Éléonore  sort  de  prison.  — 
Explication  d'dne  prophétie  de  Merlin.  —  Après  la 
mort  du  roi  Henri  second,  Richard,  son  fils,  fit  sai- 
sir Etienne  de  Turnham,  sénéchal  d'Anjou,  et  le  fit 
enfermer  dans  un  cachot,  jusqu'à  ce  qu'il  eût  livré 
les  châteaux  et  les  trésors  du  roi  défunt,  dont  il  était 
le  gardien.  Quant  à  tous  les  serviteurs  de  son  père, 
dont  il  connaissait  la  fidélité,  il  les  garda  honorable- 
ment près  de  lui,  et  récompensa  chacun  selon  son 
mérite,  pour  le  dévouement  qu'il  avait  montré  au  roi 
Henri ,  depuis  longues  années.  Son  frère  Jean  s'étant 
présenté  à  lui ,  il  le  reçut  aussi  avec  honneur;  puis  se 
rendant  en  Normandie,  il  arriva  à  Rouen.  Là ,  le  trei- 
zième jour  avant  les  calendes  d'août,  en  présence  des 
évêques ,  comtes ,  barons  et  chevaliers ,  il  reçut  le 
glaive,  insigne  qui  rétablissait  duc  de  Normandie, 
des  mains  de  Tarchevêque ,  devant  Fautel  de  la 
bienheureuse  vierge  Marie.  Après  que  le  clergé  et  le 


^^6  RICHARD  I". 

peuple  lui  eurent  juré  fidélité ,  il  confirma  libérale- 
ment à  son  frère  Jean  les  terres  que  son  père  lui  avait 
données  en  Angleterre,  et  qui  se  composaient  d'une 
terre  rapportant  quatre  mille  marcs,  et  de  tout  le 
comté  de  Moreton  *.  11  accorda  en  outre  Tarcheveche 
d'York  à  son  frère  [naturel]  Geoffroi,  qui  jadis  avait 
été  nommé  évêque  de  Lincoln  ;  celui-ci  y  ayant  en- 
voyé aussitôt  ses  clercs  avec  des  lettres  du  duc,  mit 
rarchevéché  sous  sa  main,  et  en  éloigna  ceux  qui  le 
gardaient  au  nom  du  feu  roi  et  d'Hubert  Gaultier . 
doyen  de  cette  même  église.  Trois  jours  après  son 
avènement  au  duché  de  Normandie,  Richard  eut  une 
entrevue  avec  le  roi  de  France,  entre  Chaumont  et 
Trie.  Dans  cette  entrevue,  le  roi  de  France  réclama  le 
château  de  Gisors  et  toute  la  province  adjacente. 
Mais  comme  sa  sœur  Aliz  devait  être  Tépouse  du 
duc,  ledit  roi  se  désista  pour  un  temps  de  ses  pré- 
tentions, moyennant  quatre  mille  marcs ,  qui  lui  fu- 
rent promis  par  le  duc,  outre  la  somme  stipulée 
dans  le  précédent  traité  et  promise  par  le  feu  roi. 

Cependant  la  mère  de  Richard  ,  la  reine  Alienor, 
qui  pendant  seize  années  avait  été  éloignée  du  lit  de 
son  époux  et  détenue  dans  une  étroite  prison,  reçut  de 
son  fils  la  permission  d'agircomnie  bon  lui  semblerait. 
Et  Tordre  fut  en  même  temps  donné  aux  principaux 

'  C'était  réellement  le  comté  de  Mortain,  en  Normandie  ;  mais  ou  di- 
sait Moreton  ou  Morton  en  Angleterre.  Il  en  était  de  même  des  grands 
propriétaires  d'origine  française,  qui  gardaient  le  titre  même,  apr?8  avoir 
perdu  leurs  fiefs  en  France  :  le  comte  d'Aumale  (  d'Albeniarle  );  le  baron 


ANNEE   ^^89.  H 7 

du  royaume  d^obéir  à  toutes  les  volontés  de  la  reine. 
Sitôt  que  ce  pouvoir  lui  eut  été  accordé ,  elle  délivra 
de  captivité  tous  les  prisonniers  détenus  en  Angle- 
terre :  car  elle  avait  appris  par  expérience  combien 
il  est  dur  pour  les  hommes  de  souffrir  les  tourments 
de  la  captivité.  Alors  se  trouva  expliquée  la  prophétie 
de  Merlin  ,  qui  commence  ainsi  :  «  L'aigle....  »  Cette 
désignation  s'applique  à  la  reine  :  d'abord, parce  que, 
comme  une  aigle ,  elle  étendit  en  quelque  sorte  ses 
deux  ailes  sur  deux  royaumes ,  à  savoir,  la  France  et 
TAngleterre  ;  ensuite  il  y  a  allusion  entre  Taigle,  con- 
nue pour  sa  rapacité,  et  cette  beauté  fameuse  qui  en- 
traîna après  elle  les  âmes  et  les  corps.  Le  roi  de 
France  s'en  sépara  pour  cause  de  parenté  :  le  roi  d'An- 
gleterre fit  divorce  avec  elle,  et  l'enferma  dans  une 
étroite  prison ,  à  cause  de  la  défiance  qu'elle  lui  in- 
spirait. Ainsi  des  deux  parts,  elle  se  trouva  «  l'aigle 
de  lalliance  rompue  \  »  Merlin  ajoute  :  «  Et  elle  se 
réjouira  de  sa  troisième  couvée.»  Ces  paroles  trouvent 
ainsi  leur  explication  :  le  premier  né  de  la  reine , 
nommé  Guillaume,  mourut  encore  dans  l'enfance. 
Son  second  fils ,  Henri ,  celui  qui  devint  roi,  et  qui  fit 
la  guerre  à  son  père ,  paya  aussi  tribut  à  la  nature. 
Son  troisième  fils,  Richard,  celui  qu'indiquent  ces 
mois  t(  troisième  couvée» ,  fut  la  joie  de  sa  mère,  puis- 
qu'il la  délivra  ,  ainsi  que  nous  l'avons  dit,  des  hor- 
reurs d'une  longue  prison  ,  et  la  traita  honorable- 
Hicnt  comme  il  convenait. 

*  Ce  sont  probablement  les  termes  mêmes  de  la  prophétie. 


^^8  RICHARD  !«'.  -    ^ 

Arrivée  de  Piichard  en  Angleterre.  —  Ses  libéra- 
lités ENVERS  SON  FRERE  JeAN,  —  MORT  DE  l'ÉVÊQUE  d'ÉlY. 

—  Après  avoir  tout  disposé  sur  le  continent,  et  rendu 
à  chacun  des  hommes  son  dû ,  le  duc  Richard  se 
rendit  à  Barfleur.  Là  il  s'embarqua,  et  aborda  à 
Portsmouth  ,  aux  ides  d'août.  Le  bruit  de  son  arri- 
vée s'éiant  répandu  en  Angleterre,  le  clergé  et  le  peu- 
ple s'en  réjouirent.  Quoique  quelques-uns  eussent 
vu  avec  douleur  la  mort  du  roi  Henri ,  ils  se  conso- 
lèrent ,  en  répétant  les  paroles  suivantes  : 

«  Je  vais  dire  une  chose  miraculeuse  :  le  soleil  s'est  couché,  et  cepen- 
dant la  nuit  n'est,  pas  veoue.  » 

Aussitôt  après  son  débarquement ,  le  duc  se  rendit 
à  Winchester,  où  il  fit  peser  et  inventorier  tous  les 
trésors  de  son  père.  On  y  trouva  plus  de  neuf  cent* 
mille  livres  en  or  et  en  argent,  sans  compter  les  meu- 
bles ,  les  joyaux  et  les  pierres  précieuses.  Ensuite ,  il 
se  dirigea  vers  Salisbury,  et  de  la  passa  de  ville  en 
ville  ,  rendant  à  chacun  son  dû .  octroyant  et  donnant 
libéralement  des  terres  à  ceux  qui  n'en  avaient  pas.  11 
fit  épouser  à  son  frère  Jean  la  fille  de  Robert ,  comte  de 
Glocesler  ;  lui  donna  ce  comté,  ainsi  que  les  châteaux 
de  Marleborough  ,  de  Luttgershall ,  de  Pecq,  de  Bo- 
lesonere,  de  Nottingham  et  de  Lancastre  ,  avec  les 
honneurs  qui  y  étaient  attachés,  et  avec  la  tutelle^  de 
Guillaume  Peverel ,  en  lui  confirmant  ces  dons  par 
une  charte.. Alors  le  comte  Jean  épousa  la  fille  du 

*  Nongenta,  peut-être  faut-il  lire  nonaginia. 

2  0««S  veut  ordinairemeutdire  tribut^  prestation.  Mais  je  crois  plus 
naturel  le  sens  que  j'ai  adopte  ici. 


ANNÉE   1189.  119 

com  le  lie  Glocester,  malgré  la  défense  de  Baudouin, 
archevêque  de  Canlorbéry,  qui  prohibait  ce  mariage, 
parce  qu'ils  étaient  parents  au  troisième  degré  de 
consanguinité \  Vers  le  même  temps,  Geoffroi,  évé- 
que  d'Ély,  mourut  sans  testament ,  le  douzième  jour 
avant  les  calendes  de  septembre.  Aussi  on  confisqua, 
au  profit  du  trésor  royal ,  les  trois  mille  marcs  d'ar- 
gent et  les  deux  cents  marcs  d'or  qu'il  laissa  ,  sans 
compter  sou  trésor  particulier,  qui  se  composait  de 
meubles  précieux,  de  joyaux  et  d'or. 

Cérémonie  du  couronnement  de  Richard.  —  Le  duc 
Richard  se  rendit  à  Londres,  lorsque  tout  lut  préparé 
pour  son  couronnement.  Là,  il  trouva  réunis  les  ar- 
chevêques de  Cantorbéry,  de  Rouen  et  de  Trêves,  par 
(jui ,  après  son  adhésion  à  la  croisade ,  il  avait  été  ab- 
sous sur  le  continent  pour  avoir  porté  les  armes  contre 
son  père.  L'archevêque  de  Dublin  était  aussi  présent, 
avec  tous  les  évêques  ,  comtes,  barons  et  seigneurs 
du  royaume.  L'assemblée  étant  au  complet,  il  reçut 
le  diadème  avec  les  cérémonies  suivantes.   Les  ar- 

*  A  la  même  époque  quelques  chanoines  de  l'église  d'York  élurent 
Geoffroy,  frère  (naturel)  du  duc  (Richard).  Après  avoir  chanté  une 
hymne  d'actions  de  grâces,  ils  confirmèrent  la  charte  d'élection  en  y 
apposant  leurs«6ceaux.  Cependant  maître  Barthélémy,  officiai  d'Hubert 
Gaultier,  doyen  de  cette  même  église,  et  qui  avait  été  choisi  l'un  des 
premiers  pour  veiller  à  ce  que  l'élection  n'eût  point  lieu  en  l'absence  de 
l'évéque  de  Durham  etdudit  doyen  Hubert  Gaultier  à  qui  il  appartenait 
d'y  assister,  interjeta  appel  en  cour  de  Rome.  «  Cette  intercalation, 
fournie  par  le  texte  de  Wendover,  ne  mentionnant  qu'une  circonstance 
d'un  fait  déjà  connu ,  nous  a  semblé  pouvoir  être  rejetée  en  note.  — 
Il  paraîtrait  aussi,  d'après  drux  variantes,  qu'Hubert  Gaultier  avait  éli» 
élu  lui-même  par  une  portion  du  chapitre  d'York. 


^20  RICHARD  !«'. 

chevêques,  îes  abbés  et  les  clercs  se  présentèrent 
d'abord  revêtus  de  leurs  chapes,  qui  servent  au  chœur, 
la  croix,  Teau  bénite  et  les  encensoirs  en  tête;  ils 
s'avancèrent  jusqu'à  la  porte  de  l'appartement  inté- 
rieur, et  conduisirent  le  duc  en  procession  solennelle 
jusqu'au  maître -autel ,  dans  l'église  de  Westminster. 
Au  milieu  des  évêques  et  des  clercs  marchaient  quatre 
barons,  portant  des  candélabres  avec  des  cierges  al- 
lumés. Après  eux  venaient  deux  comtes  dont  l'un  por- 
tait le  sceptre  royal  surmonté  du  sceau  en  or,  et  l'au- 
tre, la  verge  royale  ayant  à  son  extrémité  une  co- 
lombe. Après  eux  venaient  deux  autres  comtes ,  avec 
un  troisième  au  milieu,  lesquels  portaient  des  épées 
renfernsées  dans  des  fourreaux  d'or  et  qu'on  avait 
tirées  du  trésor  royal.  Ils  étaient  suivis  par  six  comtes 
et  barons  portant  une  table  de  marqueterie  sur  la- 
quelle étaient  placés  (es  insignes  et  les  vêtements 
royaux.  Venait  ensuite  le  comte  de  Chester,  qui  tenait 
élevée  une  couronne  d'or  enrichie  de  pierreries. 
Enfin  paraissait  le  duc  Richard,  ayant  à  sa  droite  un 
évêque  et  un  autre  évêque  à  sa  gauche  ;  au-dessus 
d'eux  quatre  barons  soutenaient  un  dais  en  soie  sup- 
porté lui-même  par  quatre  bâtons  dorés.  Le  cortège 
étant  parvenu  devant  l'autel,  Richard,  &n  présence 
du  clergé  et  du  peuple,  jura,  la  main  étendue  sur 
les  saints  Évangiles  et  sur  les  reliques  d'un  grand 
nombre  de  saints  ,  que  pendant  tous  les  jours  de  sa 
vie  il  conserverait  à  Dieu  ,  à  la  sainte  église  et  à  ses 
prêtres  la  paix ,  Thonneur  et  le  respect  ;  il  promit  en 
outre  de  rendre  bonne  justice  au  peuple  qui  lui  était 


ANNEE  ^^89.  4  21 

confié ,  de  réformer  les  coutumes  mauvaises  et  ini- 
ques s'il  s'en  trouvait  dans  son  royaume  et  d'observer 
les  bonnes.  Ensuite  on  le  dépouilla  de  ses  habits  ex- 
cepté des  braies*  et  de  la  chemise  qui  fut  décousue 
aux  épaules  à  cause  de  1  onction  qu'il  allait  recevoir. 
En  effet ,  Farchevêque  de  Cantorbéry  Baudouin , 
quand  Richard  eut  chaussé  des  sandales  tissues  d'or, 
l'oignit  comme  roi  avec  Thuile  sainte  en  trois  en- 
droits ,  à  la  têle,  à  Tépaule  et  au  bras  droit  avec  les 
formules  de  prières  usitées  en  pareille  circonstance  ; 
puis  il  lui  posa  sur  la  tête  un  voile  de  lin  consacré, 
et  plaça  dessus  le  bonnet.  Alors  on  le  revêtit  de  ses 
habits  royaux  ,  de  la  tunique  et  de  la  dalmatique,  et 
Tarchevêque  lui  ceignit  le  glaive  qui  sert  à  réprimer 
les  ennemis  de  Téglise  ;  ensuite  deux  comtes  lui 
chaussèrent  les  éperons  et  lui  mirent  sur  les  épaules 
le  manleau  royal.  En  même  temps  Tarchevêque  lui 
adressa  une  allocution  au  nom  de  Dieu  et  lui  défendit 
même  d'accepter  la  couronne  s'il  n'avait  la  ferme  vo- 
lonté de  tenir  les  serments  qu'il  avait  faits.  Richard  ré- 
pondit qu'avec  l'aide  de  Dieu  il  les  observerait  tous  de 
bonne  foi  ;  puis,  comme  on  lui  remettait  la  couronne 
qui  était  sur  l'autel,  le  roi  la  donna  à  l'archevêque  qui 
la  plaça  lui-même  sur  la  tête  du  roi ,  lui  mit  le  sceptre 
dans  la  main  droite  ,  la  verge  royale  dans  la  main 
gauche ,  et  ainsi  couronné  ,  il  fut  conduit  à  sa  place 
par  les  évêques  et  les  barons  ,  les  candélabres,  la 
croix  et  les  trois  épées  en  têle.  On  commença  aussitôt 

*  Au  lieu  de  barras^    uous    lisons   hravvtiS  :   braie»  ,    haut -dé- 
chausses. 


122  RICHARD  I«^ 

à  célébrer  une  messe  solennelle.  Quand  on  fut  arrivé 
à  rolfertoire  de  la  naesse  ,  les  deux  évoques  vinrent  le 
prendre  pour  le  conduire  à  l'offrande  et  le  rame- 
nèrent :  même  cérémonie  au  baiser  de  paix<.  Enfin 
lorsque  la  messe  eut  été  chantée  avec  pompe  et  que 
tout  se  fut  passé  dans  Tordre,  les  évèques  dont  j'ai 
parlé  reconduisirent  le  roi  portant  la  couronne  en 
tête  ,  le  sceptre  à  la  main  droite ,  la  verge  royale  à  la 
main  gauche,  puis  ils  rentrèrent  dans  le  chœur  en  pro- 
cession. De  retour  à  son  palais  ,  le  roi  déposa  ses 
vêtements  royaux ,  prit  des  habits  plus  légers  et  une 
couronne  moins  lourde  ,  et  se  dirigea  ensuite  vers  la 
salle  du  festin.  L'archevêque  de  Canlorbéry  était  placé 
sur  un  siège  plus  élevé  que  les  autres  à  la  droite  du 
roi,  et  ensuite  venaient  les  autres  archevêques  ,  les 
évêques  ,  les  comtes,  les  barons  ,  chacun  selon  son 
rang  et  sa  dignité.  Des  représentants  du  clergé  et  du 
peuple  avaient  pris  part  aussi  à  ce  festin  qui  fut  très- 
splendide.  Le  vin  répandu  en  profusion  inonda  les 
murailles  et  le  pavé.  Ce  couronnement  eut  lieu  un 
jour  de  dimanche,  le  5  avant  les  nones  de  septembre. 
Les  offices  des  prélats  et  des  seigneurs  qui  leur  sont 
attribués  par  les  antiques  droits  et  coutumes  et  qu'ils 

*  Ad  paeem  ,  dit  le  texte.  «  Paix  est  aussi  ce  qu'on  va  baiser  par  vé- 
nération à  l'église ,  soit  en  allant  à  l'offrande,  soit  lorsqu'on  se  souhaite 
la  paix  l'un  l'autre  après  la  consécration.  Quand  un  prélat  officie ,  il 
donne  à  baiser  son  anneau.  Le  curé  donne  à  baiser  la  patène  après  le 
Pax  Domini.  On  donne  au  clergé  a  baiser  des  images  ou  reliquaires  , 
et  on  dit  de  toutes  ces  choses  qu'on  baise  la  paix.  En  cet  endroit  de  la 
messe,  on  se  donne  le  baiser  de  paix,  selon  le  cérémonial  romain  ,  etc.  » 

{  /)*(•/.  de  TuÉVOrx,  art.  Pui.r.  ) 


ANNÉK   M  89.  ^25 

revendiquent  comme  df  s  privilèges,  lors  de  la  céré- 
monie du  couronnement  des  rois  ,  se  trouvent  énu 
mérés  dans  les  rôles  de  l'éciiiquier. 

DÉSOBÉISSANCE  DES  JjDIFS .  —  IlS  SONT  ÉGORGÉS  A  LoNDRES 
ET  DANS  PLUSIEURS  AUTRES  VILLES.   —  BcaUCOUp  de  Juifs 

assistèrent  à  ce  couronnement,  malgré  la  défense  du 
roi.  Le  jour  précèdent,  un  edit  avait  interdit  géné- 
ralement aux  Juifs  et  aux  femmes  de  paraître  a  la 
cérémonie,  parce  qu'on  redoutait  les  artifices  magi- 
ques auxquels  se  livraient,  à  Tèpoque  du  couronne- 
ment des  rois,  les  Juifs  et  quelques  sorcières  mal 
famées.  Des  gens  du  cortège  s'étant  aperçus  que  quel- 
ques Juifs  (dont  rhabitude  est  de  faire  ce  qu'on  leur 
a  défendu)  s'étaient  glissés  pour  leur  malheur  dans 
la  foule,  mirent  la  main  sur  eux  et  les  dépouillèrent. 
Les  officiers  royaux,  de  leur  côté,  les  bâ tonnèrent  de 
la  bonne  façon,  et  les  jetèrent  hors  de  l'église  à  demi 
morts.  Alors  la  populace  de  la  ville,  apprenant  le 
traitement  fait  aux  Juifs  par  les  gens  du  roi,  se  pré- 
cipita indistinctement  sur  tous  ceux  qui  étaient  res- 
tés chez  eux,  en  tua  une  multitude  ,  tant  hommes 
que  femmes,  détruisit  et  brûla  leurs  maisons,  pilla 
leur  or,  leur  argent,  leurs  papiers  et  leurs  vête- 
ments précieux.  Ceux  qui  échappèrent  se  réfugiè- 
rent dans  la  tour  de  Londres ,  ou  chez  des  amis 
dont  les  maisons  étaient  placées  dans  des  lieux  plus 
sûrs.  Celte  persécution,  qui  fut  apaisée  avec  peine, 
même  au  bout  d'un  a!i,  commença  à  l'époque  de  leur 
jubilé,  que  les  anciens  Juifs  appelaient  l'année  de 


^2A  RICHARD  !«'. 

rémission ,  et  qui  devint  pour  eux  l'année  de  la  dé- 
solation. Le  lendemain ,  le  roi  apprenant  Fattentat 
commis  contre  les  Juifs,  le  prit  à  cœur  comme  si  lui- 
même  en  avait  été  victime  :  il  fit  saisir  et  pendre  trois 
d'entre,  les  coupables,  et  quelques  autres  qui  s'étaient 
distingués  par  leur  emportement  dans  l'émeute.  Un 
fut  pendu  parce  qu'il  avait  volé  dans  la  maison  d'un 
chrétien,  les  deux  autres,  parce  qu'ils  avaient  mis  le 
feu  à  un  bâtiment  de  la  Cité,  et  que  cet  incendie  avait 
consumé  quelques  maisons  appartenant  à  des  chré- 
tiens. Cependant  sur  différents  points  du  royaume, 
les  chrétiens  connaissant  le  traitement  fait  aux  juifs 
à  Londres,  se  jetèrent  partout  sur  eux,  en  firent  un 
affreux  carnage  ,  et  joignirent  le  pillage  à  ces  massa- 
cres sans  pitié.  Le  roi,  le  lendemain  de  son  couron- 
nement, après  avoir  reçu  l'hommage  et  le  serment  de 
fidélité  des  grands  de  son  royaume ,  avait  cependant 
défendu  qu'on  leur  fît  aucune  violence,  et  leur  avait 
garanti  sécurité  pour  leurs  personnes  dans  toutes  les 
villes  d'Angleterre.  Toutes  les  marchandises  dont  on 
faisait  commerce  dans  le  royaume  furent  soumises  à 
une  loi  irrévocable,  l'unité  de  poids  et  de  mesure. 
Le  magnifique  et  libéral  roi  Richard  donna  cent 
marcs  d'argent ,  qui  devaient  être  touchés  annuelle- 
ment, aux  moines  de  Cîteaux,  qui  venaient  de  con- 
trées éloignées  pour  assister  au  chapitre  général,  et 
il  leur  confirma  ce  don  par  une  charte.  Ce  revenu 
dut  être  perçu  sur  l'église  que  le  roi  avait  à  Scarbo- 
rough *. 

*  Nouj:  adoptons  là  varinntp. 


I 


ANNÉE  >H89.  ^25 

Nomination  de  plusieurs  évêques.  —  La  veille  de 
l'exaltation  de  la  sainte  croix,  à  Pipewell  ,  le  roi  Ri- 
chard se  rendant  aux  avis  des  archevêques ,  des  évê- 
ques et  des  autres  grands  de  Tétat ,  accorda  libérale- 
ment à  son  frère  Geoffroi  Tarchevêché  d'York ,  h 
Godefroi  de  Lucy  ,  Tévêché  de  Winchester  ,  à  Ri- 
chard ,  archidiacre  d'Ély  ,  févêché  de  Londres  ;  à 
Hubert  Gaultier ,  celui  de  Salisbury,  à  Guillaume  de 
Longchamp,  celui  d'Ély.  Les  nouveaux  prélats  ayant 
été  élus  dans  le  rite  exigé  ,  ne  tardèrent  pas  à  êlre 
consacrés  comme  évêques*  :  ilfautremarquer  cepen- 
dant qu'au  moment  où  les  élections  venaient  d'être 
terminées  ,  Baudouin  ,  archevêque  de  Cantorbéry  , 
défendit  à  Geoffroi ,  élu  à  York ,  de  recevoir  de  tout 
autre  que  de  lui-même  l'ordination  sacerdotale  et  la 
consécration  épiscopale  ;  et  il  en  appela  sur  ce  point 
au  saint-siége  apostolique. 

Déposition  d'officiers  royaux  —  Orgueil  de  l'é- 
vÊQUE  de  Durham.  —  Prédiction  de  Godrik.  —  Faits 
divers.  — Vers  le  même  temps,  le  roi  Richard  dé- 
pouilla de  leurs  bailliages  le  justicier  Ranulf  de  Glan- 
ville  et  presque  tous  les  vicomtes  d'Angleterre  ainsi 
que  leurs  ofBciers  ,  qu'il  obligea  tous  à  lui  payer  une 
grosse  rançon.  Sous  prétexte  de  délivrer  la  terre  pro- 
mise de  la  domination  des  infidèles ,  Richard  met- 
tait en  quelque  sorte  tout  en  vente  :  donations,  châ- 

*  Nous  modifions  ici  légèrement  le  texte,  puisque  leur  consécration 
ne  fut  pas  immédiate  et  n'eut  lieu  qu'à  la  fin  decette  année  1 189  {Voytz 
plus  bas). 


^26  RICHAKD  ['\ 

teaux  ,  villages ,  forêts ,  métairies  ,  vicomtes  et  autres 
choses  semblables;  c'est  ce  qui  fit  que  Hugues  de 
Pusat ,  évêque  de  Durham ,  homme  fastueux  et 
mondain  ,  acheta  pour  lui  et  pour  son  église  un  do- 
maine du  roi  appelé  Sedgefield  avec  le  Wapentak  ', 
et  toutes  ses  dépendances ,  ainsi  que  le  comté  de 
Northumberland ,  sa  vie  durant.  Il  prit  en  effet  le 
titre  de  comle  lorsque  le  roi  lui  eut  ceint  le  glaive , 
insigne  de  sa  nouvelle  dignité.  En  lui  conférant  Té- 
pée  ,  le  roi  se  mit  à  rire  et  dit  à  ceux  qui  Tentou- 
raient  :  «  D'un  vieil  évêque  j'ai  faitun  jeune  comte.» 
EnBn,  pour  comble  de  scandale  ,  Tévêque  Hugues 
donna  au  roi  Richard  nulle  marcs  d'argent,  afin 
d'obtenir  le  titre  de  justicier  d'Angleterre  et  d'être  dis- 
pensé du  voyage  de  la  Terre-Sainte.  Pour  ne  trouver 
d'opposition  nulle  part,  il  envoya  à  Rome  une  grande 
somme  d'argent,  et  comme  la  cour  apostolique  ne 
manque  jamais  à  qui  la  paie  bien,  il  obtint  d'elle  la 
permission  de  rester,  quoiqu'il  eût  d'abord  fait  spon- 
tanément le  vœu  de  pèlerinage.  Ainsi  un  évêque , 
séduit  par  l'amour  des  choses  mondaines,  renonça 
à  la  croix  du  Seigneur.  Par  cette  conduite  de  l'évêquf^ 
de  Durham  ,  se  trouva  accomplie  la  prophétie  du 
saint  ermite  Godrik  que  ledit  évêque  était  allé  visiter 
au  commencement  de  sa  promotion  et  à  qui  il  avait 
demandé  ce  que  l'avenir  lui  réservait  et  quelle  se- 
rait la  durée  de  sa  vie.  «  11  appartient  à  Dieu  ,  aux 
«  saints  apôtres,  et  à  ceux  qui   leur  ressemblent, 

*  Même  signiiicatioaque  Hundred  (centurie)  :  de  vwpen-tark^  arma 
iiutgerc. —  Nous  aurons  occasion  de  revenir  sur  ce  mot. 


ANNÉE  ^^89.  H  27 

«  mais  non  pas  à  moi  ,  avait  répondu  l'ermite ,  de 
«  déterminer  votre  état  futur  et  la  durée  de  votre 
«  vie  ;  car  moi  je  fais  ici  pénitence  pour  mes  péchés, 
«  et  je  pleure  parce  que  je  ne  suis  qu'un  misérable 
«  pécheur.  Je  puis  cependant  vous  dire  qu'avant  votre 
«  mort  vous  serez  frappé  d^une  cécité  qui  durera  sept 
«  ans.  »  Après  avoir  quitté  l'homme  de  Dieu  ,  Té- 
vêque  réfléchit  souvent  à  la  réponse  qu'il  en  avait  re- 
çue. Fort  rassuré  par  ces  paroles  ,  il  ne  songea  qu'à 
consulter  des  médecins  et  à  user  pour  ses  yeux  des 
remèdes  qui  pouvaient  le  mieux  les  conserver ,  atta- 
chant la  durée  de  sa  vie  à  la  durée  de  sa  vue.  Néan- 
moins lorsque  au  bout  de  plusieurs  années  il  fut  at- 
teint de  la  maladie  dont  il  mourut  et  qu'il  demanda 
avec  inquiétude  aux  médecins  ce  qu'il  avait  à  faire  , 
ceux-ci  lui  donnèrent  unanimement  le  conseil  de 
pourvoir  au  salut  de  son  âme,  et  cela  avec  d'autant 
plus  de  diligence  qu'il  devait  se  préparer  à  une  mort 
prochaine.  A  ces  mots ,  l'évéque  s'écria  :  «  Godrik 
«  m'a  trompé  puisqu'il  m'avait  promis  une  cécité  de 
«  sept  ans  avant  de  mourir.  »  Mais  ses  amis,  dont 
Tesprit  était  éclairé,  lui  répondirent  :  «  Le  saint  vous 
«  a  dit  avec  raison  que  vous  seriez  aveugle  et  vou«^ 
«  l'avez  été  :  vous  qui  étiez  pontife  de  Dieu  et  pasteur 
«  des  âmes  vous  avez  par  orgueil  et  à  prix  d'argent 
«  recherché  les  vains  titres  de  comte  et  de  justicier; 
«  vous  avez  désiré  les  honneurs  mondains,  et  vous 
«  leur  avez  sacrifié  la  gloire  d'un  pieux  pèlerinage. 
«  Oui ,  le  saint  a  dit  vrai,  en  vous  menaçant  de  la 
«  cécité  ;  bien  plus  ,  vous  êtes  tombé  tout  entier  da»  s 


^28  RÏCHÂKD  !«'. 

«  les  ténèbres  par  un  aveuglement  qui  est  plutôt 
«  l'aveuglement  de  Tesprit  que  Taveugiemeut  du 
«  corps,  et  celui-là  est  avec  raison  beaucoup  plus 
«  dangereux  quel  autre.  »  Cette  même  année,  mou- 
rut Guillaume  de  Mandeville,  et  cette  mort  fut  un 
sujet  de  douleur  pour  beaucoup  de  gens.  Aux  nones 
de  mars  d'horribles  coups  de  tonnerre  se  firent  en- 
tendre ,  et  la  foudre  causa  de  grands  ravages. 

Combats  livrés  devant  Ptolémais.  —  Cette  même 
année ,  le  4  octobre  ,  une  bataille  fut  livrée  entre  les 
chrétiens  et  les  Sarrasins.  Le  roi  de  Jérusalem  ,  les 
templiers ,  les  hospitaliers ,  le  marquis  de  Montferrai, 
les  Francs  avec  Thibaut  leur  général ,  Pierre  de  Léon, 
le  landgrave  avec  les  Teutons  et  les  Pisans ,  formaienl , 
toutes  troupes  réunies  ,  quatre  mille  hommes  com- 
battant à  cheval  et  cent  mille  ^  fantassins  du  côté  des 
chrétiens.  Saladin  avait  avec  lui  cent  mille  chevaux 
et  une  nombreuse  multitude  de  fantassins.  Armés  du 
signe  de  la  sainte  croix  les  chrétiens  engagèrent  la 
bataille  vers  la  troisième  heure  du  jour.  Dieu  favo- 
risant leur  parti  ,  ils  repoussèrent  les  païens  jusque 
dans  leur  camp  ,  les  poursuivirent  l'épée  dans  les 
reins ,  brisèrent  et  mirent  en  pleine  déroute  sept  ba- 
taillons d'infidèles,  tuèrent  Baudouin,  fils  de  Sala- 
din, blessèrent  mortellement  son  frère  Thacaldin  , 
et  massacrèrent  en  outre  cinq  cents  hommes  de 
bonnes  troupes.  Tandis  qu'ils  combattaient  victo- 
rieusement de  cette  manière,  cinq  mille  cavaliers 

*  11  faut  ajouter  évidemment  millia. 


ANNEE  ^^89.  ^29 

sortent  du  carap  à  Fimproviste  et  tombent  sur  les 
chrétiens.  A  cette  vue  ,  Saladin  anime  et  encourage 
les  siens.  Pressés  de  chaque  côté  par  les  païens  ,  les 
chrétiens,  bon  gré  mal  gré,  se  voient  obligés  de  ren- 
trer dans  leurs  tentes  :  ils  perdirent  dans  cette  jour- 
née le  grand-maître  du  Temple  et  plusieurs  gens  de 
marque. 

Accord  de  Richard  avec  le  roi  d 'Ecosse.  —  Vers  le 
même  temps ,  Guillaume ,  roi  d'Ecosse,  fît  hommage 
au  roi  d'Angleterre  Richard ,  pour  les  possessions 
qu'il  avait  en  Angleterre.  Le  roi  lui  rendit  les  cita- 
delles de  Berwick  et  de  Roksbourg.  De  son  côté  ,  le- 
dit roi  d'Ecosse  donna  au  roi  d'Angleterre  dix  mille 
marcs  d'argent  pour  le  rachat  de  ces  places  ,  pour  la 
renonciation  dudit  roi  à  l'hommage  et  allégeance  im- 
posés au  royaume  d'Ecosse ,  et  pour  la  confirmation 
de  cette  nouvelle  charte.  Vers  le  même  temps  ,  le  roi 
Richard  donna  à  son  frère  Jean  les  comtés  de  Cor- 
nouailles  ,  de  Devon ,  de  Sommerset  et  de  Dorset  ^ . 
H  assigna  à  sa  mère  Alienor,  outre  son  douaire  ac- 
coutumé, des  honneurs  et  des  terres  nombreuses. 

Richard  promet  de  partir  pour  la  croisade.  — -  Il 
règle  le  gouvernement  du  royaume  pendant  le  temps 
DE  SON  ABSENCE.  —  Au  mois  d'octobpc ,  Rotrou  ,  comte 
du  Perche ,  vint  en  Angleterre  de  la  part  du  roi  de 
France  ,  annoncer  au  roi  Richard  et  à  ses  barons 
anglais ,  que  le  roi  et  les  seigneurs  français  ,  convo- 
qués en  assemblée  générale  à  Paris,  y  avaient  juré  de 

*  Adopté  la  variante  pour  cette  phrjse. 

II.  9 


450  RICHARD  P^ 

se  trouver  tous ,  par  la  volonté  de  Dieu  ,  à  Vezelay  , 
et  que  le  départ  pour  Jérusalem  était  irrévocable- 
ment fixé  aux  fêtes  de  Pâques.  En  témoignage  de  ce 
serment ,  le  roi  Philippe  envoyait  sa  charte  au  roi 
d'Angleterre,  et  lui  demandait  d'en  faire  autant  lui 
et  ses  barons ,  pour  être  assuré  de  sa  présence  au 
rendez-vous  donné.  Le  roi  d'Angleterre  convoqua 
les  évêques  et  les  grands  du  royaume  à  Westminster. 
Les  ambassadeurs  prêtèrent  serment  sur  l'âme  du  roi 
de  France  qu'il  partirait  définitivement  ;  et  au  nom 
de  Richard  ,  le  comte  Guillaume  ,  son  maréchal ,  jura 
sur  l'âme  de  son  roi  que  ledit  roi ,  au  terme  fixé  et 
avec  l'aide  de  Dieu  ,  se  trouverait  à  Vezelai  avec  le  roi 
de  France  pour  se  rendre  ensemble  à  la  Terre-Sainte. 
Munis  de  cette  promesse ,  les  ambassadeurs  retour- 
nèrent chez  eux. 

Vers  le  mêinetempsjlecinquièmejour  de  décembre, 
le  roi  Richard  passa  par  Canlorbéry,  où  il  jeûna, 
veilla  ,  pria,  fit  des  offrandes,  et  promit  d'observer, 
pour  l'honneur  de  l'église  et  selon  le  désir  constant 
du  martyr,  les  libertés  que  le  bienheureux  Thomas 
avait  déCendues  au  prix  de  son  sang.  De  là ,  étant 
parti  pour  Douvres  afin  de  s'y  embarquer,  il  aborda 
en  Flandre,  la  veille  de  Sainte-Lucie.  Dans  la  traver- 
sée il  fit  vœu  de  bâtir  en  Terre-Sainte  une  chapelle  en 
l'honneur  du  martyr,  afin  que  le  bienheureux  Tho- 
mas fût  son  guide  et  son  patron  sur  terre  et  sur 
mer,  vœu  qu'il  accomplit  dans  la  suite  à  Ptolémaïs 
comme  nous  le  dirons  plus  bas.  Il  fut  reçu  en  Flan- 
dre avec  grande  joie   et  liesse  par  le  comte  Phi- 


ANNEE  ^^89.  Aô\ 

lippe,  que  le  roi  emmena  en  Normandie  avec  lui. 
En  partant,  Richard  avait  partagé  le  gouvernement 
de  l'Angleterre  entre  Hugues  évêque  de  Durham, 
Guillaume,  évêque  d'ÉIy,  son  chancelier,  Hugues 
Bardolf  et  Guillaume  Bruer,  en  les  chargeant  d'ob- 
server les  bonnes  et  louables  coutumes  d'Angle- 
terre, et  de  rendre  à  tout  plaignant  exacte  justice. 
Mais  ceux  qu'il  avait  investis  de  la  plus  grande  au- 
torité, étaient  Hugues,  évêque  de  Durham,  et  Guil- 
laume, évêque  d'Ély.  L'évêque  de  Durham  avait  la 
haute  justice  depuis  le  grand  fleuve  Huniber  *  jus- 
qu'à la  mer  d'Ecosse  ;  Tévêque  d'Ély  avait  la  haute 
justice  depuis  le  fleuve  Humber  jusqu'aux  côtes  méri- 
dionales et  jusqu'à  la  mer  de  Gaule.  Il  avait  aussi  sous 
sa  garde  le  sceau  du  roi  et  la  tour  de  Londres.  L'évê- 
que de  Durham  supportait  avec  peine  le  pouvoir  de 
l'évêque  d'Ély,  et  commençait  à  comprendre  que  le 
roi  ne  Tavait  pas  établi  justicier  par  zèle  pour  la  jus- 
tice, mais  pour  lui  extorquer  de  Targent,  comme 
nous  l'avons  dit.  Aussi  le  chancelier  et  lui  étaient- 
ils  rarement  d'accord  ,  selon  le  mot  du  poëte  : 

Tout  homme  au  pouvoir  ne  peut  souffrir  de  rival... 

Consécration  des  évêqces  élcs.  —  Jean-sans-Terre 

RELEVÉ    DE   l'iNTERDIT.  EXACTIONS    DE    KiCHARD      — 

Cette  même  année,  aux  calendes  de  novembre,  Go- 
defroi  de  Lucy,  élu  à  Winchester,  et  Hubert  Gaul- 
tier, élu  à  Salisbury,  reçurent  la  consécration  épis- 
copale  des  mains  de  Baudouin  ,  archevêque  de  Can- 

*  Adopté  Taddition  Uumhrœ. 


152  RICHARD  F'. 

lorbéry,  dans  la   chapelle  de  sainte  Catherine,  à 
Westminster.  - 

Vers  le  même  temps,  Jean,  frère  du  roi ,  se  plai- 
gnit amèrement  devant  le  légat  du  pape  et  devant  les 
évêques  de  ce  que,  malgré  Fappel  qu'il  avait  inter- 
jeté en  cour  de  Rome,  Farchevêque  de  Cautorbéry 
avait  mis  toute  sa  terre   sous  interdit,  pour  avoir 
épousé  la  fille  du  comte  de  Glocester,  qui  était  sa  pa- 
rente au  troisième  degré.  Le  légat  écouta  sa  plainte, 
confirma  son  appel ,  et  leva  la  sentence  d'interdit  lan- 
cée sur  ses  possessions.  —  Vers  le  même  temps  on 
leva  dans  toute  FAngleterre  un  impôt  général   du 
dixième  sur  les  biens  meubles,  sous  prétexte  d'em- 
ployer ce  subside  aux  besoins  de   la  Terre-Sainte. 
Cette  exaction  violente  qui  mécontenta  le  clergé  et 
le  peuple,  n'était  sous  le  nom  d'aumône,  qu'un  acte 
de  véritable  rapacité.  Ce  ne  fut  pas  assez  de  cette  vexa- 
tion que  TAngleterre  eut  alors  à  subir  :  le  roi ,  dont 
l'avidité  cherchait  tous  les  moyens  de  se  procurer 
de  l'argent,  feignit  d'avoir  perdu  le  sceau  royal,  et 
eh  fit  fabriquer  un  neuf.  Alors  il  fit  publier  et  pro- 
clamer dans  chaque  comté,  par  la  voix  des  crieurs, 
que  quiconque  désirait  posséder  en  sécurité  les  biens 
qu'il  tenait  par  charte,  eût  à  venir  au  plus  tôt  faire 
signer  ces  chartes  du  nouveau  sceau.  Il  fallut  par 
conséquent  qu'une  foule  de  personnes,  ne  trouvant 
plus  le  roi  en  Angleterre,  passassent  la  mer,  et  entras- 
sent en  composition  avec  lui ,  au  prix  qu'il  lui  plut, 
pour  obtenir  que  le  nouveau  sceau  fût  appliqué  sur 
les  chartes  déjà  signées.  Vers  le  même  temps,  Ri- 


ANNEE  ^490.  ^35 

chard,  élu  à  Londres,  et  Guillaume,  élu  à  Ély,  fu- 
rent consacrés  à  Laaibetb,  la  veille  des  calendes  de 
janvier. 

Accord  du  roi  de  France  et  du  roi  d'Angleterre, 

POUR  LE  voyage  DE  JÉRUSALEM.  —  TeNEUR  DE  LA  CONVEN- 
TION. —  Richard  l^'^  obtient  du  pape  le  titre  de  lé- 
gat POUR  Guillaume  Longchamp.— L'an  de  la  nativité 
du  Christie 90,  le  roi  d'Angleterre,  Richard,  arriva 
à  Bure*,  en  Normandie,  vers  les  fêtes  de  Noël,  et  il 
y  tint  cour  plénière,  avec  les  barons  de  cette  province. 
Après  les  fêles  de  Noël  il  y  eut  une  entrevue  entre  les 
rois  de  France  et  d'Angleterre,  au  gué  de  saint  Remy, 
et  il  fut  convenu  entre  eux  que,  sous  la  conduite  du 
Seigneur ,  ils  partiraient  de  compagnie  pour  le 
voyage  de  Jérusalem.  Le  pacte  d'alliance  fut  con- 
firmé par  caution  juratoire,  le  jour  de  la  fête  de  saint 
Hilaire,  en  présence  des  évêques  et  des  grands  de 
chaque  royaume.  Ce  pacte  fut  ensuitcTédigé  par  écrit 
.sous  cette  forme  :  «  Moi ,  Philippe,  roi  de  France,  je 
garderai  bonne  foi  à  Richard,  roi  d'Angleterre,  comme 
à  mon  ami  et  féal  pour  sa  vie,  ses  membres  et  Thon- 
neur  de  sa  terre.  Et  moi,  Richard,  roi  d'Angleterre, 
j'agirai  de  même  à  l'égard  du  roi  de  France,  pour  sa 
vie  et  ses  membres ,  comme  à  l'égard  de  mon  sei- 
gneur et  ami.  Nous  élablissons  que  chacun  de  nous 
portera  aide  à  l'autre,  si  besoin  en  est  pour  la  dé- 
fense de  sa  terre,  ainsi  que  chacun  de  nous  défendrait 
la  sienne  propre ,  et  la  maintiendrait  intacte.  »  Les 

*  Château  près  de  Gacn.  * 


•154  '  ^    RICHARD^!*'. 

comtes  et  barons  des  deux  royaumes  jurèrent  qu'ils 
ne  s'écarteraient  pas  de  la  fidélité  promise  aux  deux 
rois,  ni  n'exciteraient  guerre  jusqu'à  ce  que  les  deux 
rois  fussent  revenus  de  leur  pèlerinage,  et  eussent 
séjourné  en  paix  dans  leurs  terres  pendant  quarante 
jours.  Chacun  des  deux  rois  jura  la  même  chose  pour 
son  compte.  Les  archevêques  et  les  évêques  des  deux 
royaumes  jurèrent  qu'ils  lanceraient  sentence  d'ex- 
communication contre  les  transgresseurs  de  ce  pacte. 
Il  fut  établi  en  outre  que  si  l'un  des  deux  rois  mou- 
rait en  route,  celui  qui  survivrait  disposerait  de  Tar- 
gent  et  des  hommes  du  défunt,  pour  continuer  le 
service  de  Dieu.  Comme  le  traité  conclu  entre  les 
deux  rois  ne  pouvait  avoir  toute  sa  force  au  terme 
précédemment  fixé,  ils  convinrent  él'un  délai ,  jus- 
qu'à la  nativité  de  saint  Jean-Baptiste,  époque  où  dé- 
finiiivement  les  deux  rois,  ainsi  que  tous  ceux  qui 
avaient  pris  la  croix,  devaient  se  trouver  au  rendez- 
vous  de  Vezelay,  afin  de  se  mettre  en  route  pour  le 
pèlerinage  de  Terre-Sainte.  Enfin  il  fut  statué  que 
quiconque  oserait  venir  à  l'encontre  dudit  pacte,  se- 
rait puni  daqs  sa  terre  par  l'interdit  ecclésiastique, 
et  dans  sa  personne  par  la  peine  de  Texcommuni- 
cation.  Ces  conventions  faites,  l'assemblée  fut  rom- 
pue. Vers  le  même  temps,  Baudouin,  archevêque  de 
Cantorbéry ,  tint  un  concile  à  Westminster,  et  là  , 
disant  adieu  à  ses  frères,  il  se  mit  en  route  pour  Jé- 
rusalem en  superbe  équipage. 

Le  roi  d'Angleterre  Richard  envoya  au  pape  Clé- 
ment des  ambassadeurs  chargés  de  parler  au  nom  de 


ANNEE  H  90.  455 

Guillaume ,  évéque  d'Ély  '  ;  ils  obtinrent  un  rescrit 
conçu  en  ces  termes  :  «  Clément,  évêque,  etc.,  d'après 
le  recommandable  désir  de  notre  très -cher  fils  en 
Jésus-Christ,  Richard,  illustre  roi  d'Angleterre,  nous 
avons  jugé  bon,  en  vertu  de  l'autorité  apostolique, 
de  confier  à  votre  fraternité  les  fonctions  de  légat , 
dans  toute  l'Angleterre  et  le  pays  de  Galles,  vous  don- 
nant pouvoir,  tant  dans  l'archevêché  de  Cantorbéry 
que  dans  celui  d'York,  et  même  dans  ces  contrées  de 
l'Irlande ,  où  le  noble  sire  Jean ,  comte  de  Mortain  , 
frère  du  roi ,  tient  puissance  et  seigneurie.  Donné 
aux  nones  de  juin,  Tan  troisième  de  notre  ponti- 
ficat. » 

Absolution  de  l'évêque  de  Coventry.  —  Massacre  de 
Juifs  en  Angleterre.  —  Résolution  héroïque  des  Juifs 
d'York.—  (Cette  même  année,  Baudouin,  archevêque 
de  Cantorbéry,  écrivit  à  Tévêque  de  Londres,  eu  ces 
termes  :  «  Pendant  notre  séjour  à  Rouen,  nous  avons 
suspendu  du  service  divin  noire  frère  Hugues,  évêque 
de  Coventry,  qui  avait  recherché  et  obtenu  la  charge 
de  vicomte  :  ce  qui  est  contre  la  dignité  de  l'état  epi- 
scopal. Comme  depuis,  il  nous  a  fermement  promis 
de  résigner  cet  office  de  vicomte  entre  les  mains  du 
roi,  et  de  ne  plus  s'immiscer,  à  l'avenir,  dans  des  af- 
faires de  cette  nature  ,  il  a  mérité  que  nous  lui  accor- 
dions le  bénéfice  d'absolution.  Nous  vous  envoyons 
donc  ledit  évêque ,  avec  des  lettres  de  nous,  vous  re- 
commandant de  vous  adjoindre  l'évêque  de  Rochester 

*  Nous  adoptons  la  variante  pour  cette  phrase. 


436  RICHARD  P'. 

et  le  chapitre  de  Cantorbéry,  de  fixer  audit  évêque 
Hugues  un  lieu  et  un  jour  déterminés,  et  de  ne  pas 
oublier  de  statuer,  ainsi  qu'il  vous  semblera  juste, 
sur  les  articles  qui  ont  motivé  sa  suspension  *.») 

Cette  même  année ,  beaucoup  de  gens  qui  se  dis- 
posaient en  Angleterre  à  faire  le  voyage  de  Jérusalem , 
résolurent  de  faire  d'abord  la  guerre  aux  Juifs.  Tous 
les  Juifs  qu'on  trouva  dans  leurs  maisons,  à  Nor- 
wich, furent  massacrés  :  quelques-uns  trouvèrent 
un  refuge  dans  la  citadelle.  Plus  tard,'  aux  nones 
de  mars ,  à  Stanford,  il  y  en  eut  beaucoup  de  tués  à 
Tépoque  de  la  foire.  Le  quinzième  jour  avant  les  ca- 
lendes d'avril,  dans  le  bourg  de  Saint-Edmund,  il  y 
en  eut,  dit-on,  cinquante-sept  d'égorgés.  Enfin,  par- 
tout où  se  trouvaient  des  Juifs,  ils  tombèrent  frappés 
par  la  main  des  croisés.  Ceux-là  seuls  échappèrent , 
qui  trouvèrent  un  asile  derrière  les  murailles  des  for- 
teresses. Ces  cruautés  contre  les  Juifs  n'étaient  pas 
approuvées  des  hommes  éclairés,  puisqu'il  est  écrit  : 
«  Ne  les  tuez  pas,  de  peur  qu'un  jour  ils  n'oublient 
mon  peuple,  m 

Cette  même  année ,  au  temps  du  carême ,  le  dix- 
septième  jour  avant  les  calendes  d'avril ,  les  Juifs 
de  la  ville  d'York,  au  nombre  de  cinq  cents ,  sans 
compter  les  petits  enfants  et  les  femmes ,  redoutant 
contre  eux  un  soulèvement  des  habitants ,  s'enfer- 
mèrent dans  la  tour,  avec  le  consentement  du  vicomte 

JfZ  '  Intercalation  fournie  parle  manuscrit  de  Cotton  et  le  texte  de  Wen- 
dover.  Nous  ne  traduisons  que  ce  qui  est  en  dehors  du  texte  de  Matthieu 
Taris. 


ANNÉE  ^^90.  ^57 

et  du  châtelain  lui-même.  Ceux  qui  étaient  chargés 
de  la  garder  la  leur  ayant  redemandée  ,  les  Juifs  ne 
voulurent  pas  la  rendre  :  mais  voyant  qu'on  assié- 
geait la  tour  sans  relâche  le  jour  et  la  nuit,  ils 
rentrèrent  en  eux-mêmes,  et  offrirent  une  grande 
somme  d'argent  pour  obtenir  la  vie  sauve.  Le  peuple 
refusa  de  l'accepter.  Alors  un  des  leurs ,  savant  dans 
leur  loi ,  se  leva  et  dit  :  «  Enfants  d'Israël ,  écoutez- 
«  mon  conseil.  Mieux  vaut  mourir  pour  notre  loi, 
«  que  de  tomber  dans  les  mains  de  nos  ennemis. 
«  C'est  notre  loi  qui  l'ordonne.  »  Tous  adoptèrent  cet 
avis.  Chaque  chef  de  famille  se  saisit  d'un  rasoir  bien 
aiguisé  et  commença  par  couper  la  gorge  à  sa  femme, 
à  ses  fils,  à  ses  filles  et  à  tous  les  siens.  Puis  ils  jetèrent 
du  haut  des  murailles,  sur  la  tête  des  chrétiens ,  ces 
morts  qu'ils  avaient  sacrifiés  aux  démons.  Quant  à 
eux,  ils  s'enfermèrent  avec  le  reste  des  cadavres  dans 
la  citadelle,  et  y  mettant  le  feu,  ils  se  brûlèrent  eux- 
mêmes  avec  le  palais  du  roi.  De  leur  côté,  les  habi- 
tants et  les  soldats  détruisirent  par  l'incendie  les 
habitations  des  Juifs ,  anéantirent  les  cédules  de 
créance  et  se  partagèrent  les  trésors. 

Impôt  ordonné  par  l'évéque  d'Ély.  —  L'archevéqce 
d'York,  Geoffroi,  est  ordonné  prêtre.  —  A  la  même 
époque,  Guillaume,  évêque  d'Ély,  chancelier  du  roi 
et  justicier  d'Angleterre ,  exigea  pour  le  service  du 
roi,  de  chaque  ville  du  royaume,  deux  palefrois  et 
autant  de  chevaux  de  charge;  de  chaque  abbaye, 
un  palefroi  et  un  cheval  de  charge.  Vers  le  même 


458  RICHARD  I«^ 

temps,  Jean,  évêque  de  Wilhern  \  suffragant  de  l'é- 
glise d'York,  ordonna  prêtre  Geoffroi  qui  avait  été 
élu  archevêque  dTork.  Vers  le  même  temps  ,  ledit 
élu  Geoffroy,  fut  confirmé  par  le  pape  Clément,  qui 
écrivit  à  ce  sujet  au  chapitre  d'York,  et  terminait  en 
disant.  «  Nous  vous  avertissons  tous  tant  que  vous 
êtes ,  et  nous  vous  recommandons  par  cet  écrit  apo- 
stolique de  vous  empresser  de  rendre  à  celui-ci , 
comme  à  votre  prélat,  honneur  et  respect ,  afin  qu'à 
cause  de  cela  vous  puissiez  paraître  louables  aux  yeux 
de  Dieu  et  des  hommes.  Donné  au  palais  de  La- 
tran  ^,  aux  nones  de  mars,  Tan  troisième  de  notre 
pontificat.  »  . 

Disposition  de  l'armée  des  chrétiens  au  siège 
d'Acre.  —  Les  chefs  de  l'armée  de  Saladin.  —  Vers 
le  même  temps,  l'armée  des  chrétiens  devant  Acre 
était  disposée  de  la  manière  suivante.  Devant  la  mon- 
tagne de  Musard,  le  long  de  la  mer,  s'étendaient  les 
lignes  des  Génois  ,  des  hospitaliers  et  du  marquis  de 
Montferrat;  venaientensuiteetsuccessivementHenri, 
comte  de  Champagne ,  Guy  de  Dampierre  ,  le  comte 
de  Brienne  ,  le  comte  de  Bar ,  puis  le  comte  de  Cha- 
lons^, puis  Robert  de  Dreux  et  Tévêque  de  Beau- 
vais  ,  puis  l'évêque  de  Besançon.  A  partir  de  ce  point, 
du  côté  de  la  plaine ,  s'élevaient  les  tentes  du  comte 
Thibaut,  du  comte  de  Clermont ,  d'Hugues  de  Gour- 

*  En  latin  Candida  casa  y  ville  d'Ecosse  ,  au  pays  de  Galloway. 
2  Adopté  Taddition. 

^  Calunsis  comes.  Guillaume,  comte  de  Chûlons-sur-Saône,  figurait 
en  effet  parmi  les  croisés. 


ANNEE   H  90.  459 

nay  et  crOthon  de  Trésoni,  de  Florent  de  Haugi  et 
de  Gaulcelin  de  Ferrières,  puis  les  quartiers  des 
Florentins ,  puis  ceux  de  Tévêque  de  Cambray  et 
non  loin  Tévêque  de  Salisbury  avec  tous  les  Anglais  ; 
après  eux  le  grand  maître  d'hôtel  de  Flandre  avec 
Jean  de  Nesles,  Eudes  de  Ham  et  les  Flamands.  Se 
présentaient  ensuite  le  seigneur  dlssoudun  ,  le  vi- 
comte de  Turenne;  près  d'eux  le  roi  de  Jérusalem, 
Hugues  de  Tàbari  avec  ses  frères,  puis  les  templiers, 
puis  Jacques  d' Avesnes,  puis  le  Landgrave  et  le  comte 
de  Gueldre  accompagnés  des  Allemands,  des  Daces, 
des  Teutons  et  des  Frisons.  Au  milieu  d'eux  le  duc 
de  Souabe  avait  placé  ses  tentes  sur  la  colline  de  Ma- 
hameria.  Le  Turon  était  occupé  par  le  patriarche, 
l'évêque  de  Césarée  * ,  Tévêque  de  Bethléem  ,  le  vi- 
comte de  Châtellerault ,  Regnauld  de  la  Flèche  et 
Humfroi  de  Thoron  ,  et  les  changeurs  de  l'armée. 
A  l'extrémité  ,  du  côté  du  port ,  se  tenaient  l'arche- 
vêque de  Pise  avec  les  Pisans  ,  et  enfin  les  Lombards. 
Vers  celte  époque ,  au  commencement  du  siège 
d'Acre,  un  chapelain  nommé  Guillaume,  Anglais 
de  nation  et  ami  de  Raoul  de  Diceto^,  doyen  de 
Londres  ,  fit  vœu  ,  en  se  rendant  à  Jérusalem ,  de 
construire  à  ses  frais,  s'il  entrait  heureusement  dans 
le  port  d'Acre  ,  une  chapelle  en  l'honneur  du  bien- 
heureux martyr  Thomas,  et  d'y  joindre  le  terrain 
consacré  d'un  cimetière  :  ce  qu'il  fit.  Beaucoup  de 
concurrents  se  présentant  pour  desservir  cette  cha- 

*  Oq  d'Accaron,  qui  est  le  vieux  nom  de  Césarée. 

-  Adopté  Diceto,  au  lieu  de  CÎUcio.  Il  s'agit  de  riiistorien  de  ce  nom. 


^40  RICHARD  I»^ 

pelle,  le  jugement  des  chrétiens  y  établit  ce  même 
Guillaume  sous  le  titre  de  prieur.  Ce  dernier  se 
montra  le  fidèle  soldat  du  Christ  :  il  s'occupait  sur- 
tout de  soulager  les  pauvres ,  et  il  pourvoyait  avec 
un  «oin  infatigable  à  la  sépulture  de  ceux  qui  mou- 
raient tant  de  leur  fin  naturelle  que  moissonnés  par 
le  glaive.  *        ,  :     • 

Celui  qui  commandait  à  Acre  au  nom  de  Saladin 
s'appelait  Karacoush.  Il  avait  été  revêtu  de  l'armure 
militaire  de  la  main  de  Corboran  ,  au  siège  d'An- 
tioche  ;  c'était  lui  qui  avait  élevé  Saladin.  Il  avait 
sous  ses  ordres  Gemaladin  ,  Gurgi ,  Suchar  ,  Sim- 
cordoedar ,  Belphagessemin  ,  Fecardincer  et  Cerau- 
tegadin  \  Les  principaux  chefs  de  l'armée  de  Saladin 
étaient  ses  quatre  frères,  Saphadin,  Felkedin  ,  Sefel- 
selem  ,  Melcallade  ^;  ses  trois  fils,  Methalech,  Mera- 
lis  ,  Melcalethis;  ses  deux  neveux  ,  Neheaedin  et  Be- 
nesemedin  ;  après  eux  Conlin  ,  Élaisar ,  Bederim  , 
Mustop  ,  Hazadinnersel.  Tous  ces  chefs  ont  sous  leur 
pouvoir  les  provinces  de  Roum  (?) ,  de  Korasan  et  de 
Bir  ^  ;  les  Persans ,  les  Turcs ,  ceux  d'Émèse ,  Alexan- 
drie ,  Damiette ,  le  pays  d'Alep ,  le  pays  de  Damas  , 

*  Même  observation  pour  tous  ces  noms  que  pour  ceux  des  chefs  de 
Tarmée  de  Corboran,  à  la  première  croisade.  (  Page  •<  70  du  premier  vo- 
lume. ) 

2  On  lirait  volontiers  Melek-Adhel ,  s'il  ne  fallait  pas  réserver  à  ce 
prince  le  nom  de  Saphadin  ,  que  lui  donnent  tous  les  historiens  des  croi- 
sades. Nous  avons  cherché  à  mettre  quelque  ordre  dans  ce  passage  mal 
orthographié  et  mal  ponctué ,  pour  lequel  les  autres  éditions  ne  fournis- 
sent pas  de  secours. 

>  Birenses  nous  semble  bien  indiquer  les  habilauts  du  Diarbeck,  dont 


ANNEE  ^^90.  ^4^ 

toute  la  terre  jusqu'à  la  mer  Rouge  et  au  delà  dii 
côté  de  la  Barbarie.  Métalech  gouverne  la  Babylonie, 
et  les  quatre  frères  de  Saladin  gouvernent  TAbyssi- 
nie,  TYéinen,  le  pays  des  Maures  et  la  Nubie;  Témir 
Élaisar,  le  pays  d'Ascalon;  Témir  Bederim,  Naza- 
reth ,  Naplouse  et  Ramla  ;  Mustoplice ,  Manith  et  Ha- 
zadinnersel ,  Montréal ,  Krach  ^  ,  le  Kurdistan  (?),  et 
une  partie  de  l'Arménie  ;  au-dessus  de  tous  règne  et 
commande  Saladin. 

Les  machines  de  guerre  des  chrétiens  détruites  par 
LES  Sarrasins.  —  Trahison  de  qdelques  chrétiens.  — 
Pouvoirs  donnés  a  l'évéque  d'Ely.  —  Cette  même  an- 
née ,  les  Sarrasins,  assiégés  dans  la  ville  d'Acre ,  lan- 
cèrent du  haut  des  murs  le  feu  grégeois  sur  trois  ma- 
chines que  les  chrétiens  avaient  construites  à  grands 
frais  pour  soumettre  la  ville.  En  un  instant  elles 
furent  brûlées  complètement  et  réduites  en  cendres, 
le  troisième  jour  avant  les  nones  de  mai.  Vers  le 
même  temps ,  Ansier  de  Montréal  avait  trahi  la 
cause  des  chrétiens  ainsi  que  Tévêque  de  Beauvais  , 
le  comte  Robert  son  frère ,  Guy  de  Dampierre ,  le 
Landgrave  et  le  comte  de  Gueldre.  Ils  avaient  reçu  de 
Saladin  trente  mille  besants  et  cent  marcs  d'or.  Le 
Landgrave  eut  en  outre  quatre  chameaux,  deux  léo- 

Bir  est  la  capitale.  Nous  ne  pouvons  que  proposer  avec  cloute  Roum  pour 
Joramenses. 

*  Ou  mieux  Karrac  ;  car  Krach  est  aussi  le  nom  de  Montréal,  Il  y 
avait  deux  villes  du  nom  de  Karrac  ou  Krach  ,  comme  l'atteste  la  lettre 
du  templier  Thierry  à  Henri  TI ,  dans  Roger  de  Hovedeo. 


142  RICHARD  I«^ 

pards ,  et  quatre  éperviers  ^ .  Corrompus  par  ces  pré- 
sents et  par  d'autres  encore,  il  différèrent  Tassant  et 
laissèrent  brûleries  ouvrages  qu  ils  avaient  construits. 
Vers  le  même  temps ,  Richard ,  roi  d'Angleterre , 
écrivit  à  tous  ses  féaux,  en  Angleterre,  une  lettre  dont 
voici  la  teneur  :  «  Richard  ,  par  la  grâce  de  Dieu^  etc. 
Nous  vous  recommandons  et  vous  enjoignons  d'o- 
béir en  tout,  si  vous  nous  aimez,  nous  et  notre 
royaume  ,  et  si  vous  tenez  à  vous-mêmes  et  à  tout  ce 
que  vous  possédez  ,  à  notre  aine  et  féal  chancelier, 
Tévêque  d'Ély  ,  sur  tous  les  points  qui  sont  de  notre 
ressort,  et  d'agir  à  son  égard  comme  vous  agiriez 
envers  nous,  si  nous  étions  dans  le  royaume,  sur 
tout  ce  qu'il  vous  commandera  en  notre  nom.  Fait 
sous  nos  yeux  à  Bay  eux.  » 

Justiciers  choisis  par  Richard  pour  la  flotte  qui  se 

RENDAIT  A  LA  TeRRE-SaINTE.  —  La  CHARTE  QUI  LEUR  FUT 

DOïNNÉE.  —  Vers  la  même  époque ,  Richard ,  roi  d'An- 
glerre ,  sur  l'avis  de  ses  barons ,  choisit  Girard  ,  ar- 
chevêque d'Auch,  Bernard  ,  évêque  de  Bayeux^,  Ro- 
bert de  Sable ,  Richard  de  Canville  et  Guillaume  de 
Forêt,  qu'il  établit  justiciers  sur  toute  la  flotte  d  An- 
gleterre ,  de  Normandie  ,  de  Bretagne  et  de  Poitou , 
qui  devait  se  rendre  à  la  Terre-Sainte.  Il  leur  donna 
une  charte  ainsi  conçue  :  «  Richard  ,  par  la  grâce  de 
Dieu,  roi  d'Angleterre,  à  tousses  hommes  qui  doi- 

*  Ne  serait-ce  pas  quatre  de  ces  faucons  de  chasse  si  précieux?  Douze 
faucons  blancs  furent  au  moyen  âge  la  rançon  d'un  roi. 

*  harvia  n'a  point  de  sens.  Nous  lisons  Bajocia. 


ANNEE  ^^90.  ^Vy 

vent  aller  par  mer  en  Terre-Sainte ,  salut.  Sachez  que, 
sur  Tavis  de  nos  prud'hommes ,  nous  avons  établi 
les  règlements  suivants  :  Que  celui  qui  aura  tué  un 
homme  sur  le  vaisseau  ,  soit  lié  au  mort  et  jeté  à  la 
mer;  que  celui  qui  aura  lue  un  homme  sur  terre, 
soit  lié  au  mort  et  enterré  avec  lui.  Si  quelqu'un  a 
été  convaincu  d'avoir  tiré  un  couteau  pour  frapper 
un  autre,  ou  de  l'avoir  frappé  jusqu'au  sangr^  qu'il 
ait  le  poing  coupé.  Que  celui  qui  aura  frappé  avec  la 
paume  de  la  main,  soit  plongé  trois  fois  dans  la  mer. 
Si  quelqu'un  prononce  contre  son  compagnon  op- 
probre,  insulte  ou  malédiction  de  Dieu,  qu'il  lui 
paie  autant  d'onces  d'argent  qu'il  l'aura  insulté  de 
fois.  Si  quelqu'un  est  dénoncé  et  conv.aincu  pourvoi, 
qu'on  lui  verse  sur  la  tête  de  la  poix  bouillante ,  et 
qu'(m  y  secoue  de  la  plume  d'oreiller'  afin  de  le  re- 
connaître ;  qu'il  soit  ensuite  abandonné  sur  la  pre- 
mière terre  où  le  vaisseau  touchera.  »  Il  fit  prêter  ser- 
ment à  tous  d'observer  ces  constitutions  et  d'obéir 
aux  justiciers  que  nous  avons  nommés.  Ensuite  ii 
ordonna  aux  chefs  de  sa  flotte  de  mettre  à  la  voile 
aussitôt  et  de  venir  le  retrouver  à  Marseille. 

Les  rois  de  France  et  d'Angleterre  a  Vezelay. 
—  Leur  départ  pour  la  1'erre-Sainte.  —  Accident 
ARRIVÉ  A  Lyon  ou  les  deux  rois  se  séparent.  — 
lUcHARD  REFUSE  d'aller  A  RoME.  —  Vers  le  même 
temps,  les  deux  rois  de  France  et  d'Angleterre  se 
réunirent  pendant  l'octave  de  saint  Jean-Baptiste  a 

'  Nous  traduisons  cette  phrase  avec  laddition  de  la  variante. 


444  RICHARD  I". 

Vezelay,  où  repose  le  corps  de  sainte  Marie-Magde- 
leine,  et  ils  s'y  arrêtèrent  deux  jours.  Le  roi  d'An- 
gleterre y  reçut  la  besace  et  le  bourdon  dans  Téglise 
de  Saint-Denis  ^  Ensuite  les  rois  s'étant  mis  en  mar- 
che avec  leur  armée ,  se  rendirent  à  Lyon  sur  le 
Rhône.  Au  moment  où  ils  venaient  de  traverser  le 
pont  du  Rhône  avec  la  plus  grande  partie  de  leurs 
troupes,  ce  pont  s'écroula  et  fit  tomber  dans  les  flots 
plusieurs  individus  hommes  et  femmes.  A  Lyon,  les 
deux  rois  se  séparèrent  à  cause  de  la  trop  grande 
multitude  qui  les  accompagnait;  car  cette  masse 
d'hommes  ne  pouvait  être  contenue  dans  le  même 
lieu.  Aussi  le  roi  de  France  se  dirigea-t-il  vers  la 
cité  de  Gênes,  et  le  roi  d'Angleterre  vers  Marseille. 
Lorsqu'il  y  fut  arrivé,  il  trouva  un  grand  nombre  de 
pèlerins. qui ,  ayant  demeuré  longtemps  dans  cette 
ville ,  avaient  dépensé  tout  leur  argent.  Le  roi  Ri- 
chard en  retint  la  plupart  auprès  de  lui,  et  les  in- 
corpora dans  son  armée.  Cependant  il  resta  huit 
jours  à  Marseille,  attendant  à  chaque  instant  l'arrivée 
de  sa  flotte.  Trompé  dans  son  espoir,  il  loua  dix 
vaisseaux  de  haut  bord  et  neuf  galères  bien  armées 
sur  lesquelles  il  s'embarqua,  fort  inquiet  du  retard 
de  sa  flotte.  Mais,  pour  qu'on  ne  pût  l'accuser 
d'inaction,  il  passa  ,  accompagné  d'une  troupe  nom- 

*  Cette  assertion  n'est  pas  admissible,  et  Ton  doit  soupçonner  quelque 
faute  de  texte.  Le  roi  de  France  alla  prendre  le  bourdon  bénit  à  Tabbaye 
de  Saint-Denis,  et  le  roi  d'Angleterre  à  celle  de  Saint-Martin  de  Tours. 
On  remarqua,  comme  un  mauvais  augure,  que  Richard,  en  voulant  s'ap- 
puyer sur  le  bourdon,  le  rompit. 


ANNEE  ^^90.  U5 

breuse  et  bien  armée,  par  l'île  de  Saint-Etienne,  par 
Aquilée  (?),  par  Noirmont  (?)  \  par  l'île  de  Sainl- 
Honorat,  par  la  ville  de  Nice  et  par  celle  qu'on 
nomme  Vintiniille.  Delà,  il  se  rendit  au  château 
qu'on  appelle  Savone  (?),  et  s'y  entretint  le  même  jour 
avec  le  roi  de  France,  qui  y  était  tombé  malade.  Le 
quatorzième  jour  du  mois  d'août ,  le  roi  d'Angle- 
terre se  rendit  à  Porto-Fino,  et  y  resta  cinq  jours. 
Là,  le  roi  de  France  lui  envoya  demander  qu'il  lui 
prêtât  cinq  galères.  Le  roi  d'Angleterre  lui  en  offrit 
trois  que  le  roi  de  France  refusa.  Le  24  août,  le  roi 
d'Angleterre  arriva  à  Porto-Venere,  qui  se  trouve  à 
moitié  chemin  entre  Marseille  et  Messine ,  et  ainsi 
parcourant  divers  lieux,  il  arriva  à  l'embouchure  du 
Tibre  dont  l'entrée  est  défendue  par  une  fort  belle 
tour.  Là,  Octavien,  évêque  d'Ostie,  vint  se  présenter 
au  roi,  et  lui  dit  que  le  seigneur  pape  serait  charmé 
de  le  voir  à  Rome  ;  mais  le  roi  refusa  ,  reprocha  à 
Octavien  sa  simonie ,  s'emporta  contre  la  concupis- 
cence romaine  ,  et,  entre  autres  réprimandes,  il  lui 
dit  que  la  cour  papale  avait  reçu  sept  cents  marcs 
pour  la  consécration  de  l'évêque  du  Mans ,  quinze 
cents  marcs  d'argent  pour  nommer  légat  Guillaume, 
évêque  d'Ely,  et  une  somme  énorme  de  l'archevêque 
de  Bordeaux,  qui  était  accusé  par  ses  clercs  du  crime 
de  simonie.  Le  roi  Richard  ayant  donc  refusé  d'al- 
ler à  Rome,  entra  dans  l'Apulie  près  de  Capoue. 

^  Plusieurs  points  de  cet  itinéraire  sont  contestables.  Pour  ne  pas  mul- 
tiplier ici  les  remarques  ,  nous  renvoyons  à  la  note  I ,  à  la  fin  du  vo- 
lume. 

II.  40 


446  RICHARD  1". 

Paix  entre  Tancrède  ,  roi  de  Sicile,  et  Richard  P*". 
—  Arthur  ,  nevec  de  Richard  ,  est  choisi  pour  son 
héritier.  —  Faits  divers.  —  Mort  de  Frédéric  Bar- 
BEROUSSE.  —  Vers  le  même  temps,  Tancrède,  roi  de 
Sicile,  qui  avait  succédé  au  roi  Guillaume,  fît  la 
paix  avec  le  roi  Richard.  Il  lui  donna  vingt  mille  on- 
ces d'argent  et  vingt  mille  onces  d'or  pour  qu'il  se 
relâchât  de  toutes  ses  prétentions  ;  pour  qu'il  n'éle- 
vât plus  aucune  réclamation  à  cause  du  testament 
que  le  roi  Guillaume  avait  fait  en  faveur  du  roi  Henri, 
père  de  Richard;  et,  enfin,  pour  qu'eût  lieu  le  mariage 
stipulé  entre  Arthur,  duc  de  Bretagne,  et  la  tille  du- 
dit  roi  Tancrède.  C'est  alors  que  le  roi  Richard  in- 
stitua pour  son  héritier  légitime  ce  même  Arthur, 
dans  le  cas  où  il  viendrait  à  mourir  sans  enfants. 
Après  la  conclusion  de  ce  traité,  Richard  se  hâta  de 
continuersa  route.  Vers  le  même  temps,  la  reineAlié- 
nor,  qui  voulait  d'abord  accompagner  le  roi  son  fils  à 
la  croisade,  passa  à  Montejan,  et,  après  avoir  traversé 
les  plaines  d'Italie,  elle  rejoignit  enfin  son  fils.  Mais, 
quand  elle  eut  resté  quatre  jours  auprès  de  lui,  elle 
obtint  la  faculté  de  retourner  en  Angleterre,  et  elle 
partit,  laissant  Bérengère  ,  fille  du  roi  de  Navarre  , 
que  le  roi  Richard  devait  prendre  pour  épouse  ;  car 
ledit  roi  avait  donné  dix  mille  livres  au  roi  de  France, 
pour  qu'il  n'élevât  plus  aucune  réclamation  au  sujet 
du  mariage  de  sa  sœur.  Par  le  même  traité,  Phi- 
lippe se  désista  à  perpétuité  de  toutes  les  prétentions 
qu'il  avait  sur  le  château  de  Gisors  et  sur  tout  le 
Vexin.  Cette  même  année,  Frédéric,  empereur  des 


ANNEE  ^^90.  ^47 

Romains,  dans  la  quarantième  année  de  son  règne, 
s'était  mis  en  route  pour  Jérusalem  :  il  ira  versa  la 
Bulgarie,  arriva  à  Iconium;  mais,  au  moment  où  il 
se  dirigeait  dlconium  vers  Antioche,  et  pendant  que 
son  armée  traversait  heureusement  le  fleuve  Sélef, 
son  cheval  le  renversa  dans  les  eaux  :  il  s'y  noya\ 

Apparition  de  Thomas  acx  chefs  de  la  flotte  de 
Richard  P*".  —  Arrivée  de  la  flotte  a  Marseille.— 
Cette  même  année ,  la  flotte  du  roi  d'Angleterre  ^ 
après  avoir  éprouvé  de  violentes  tempêtes,  se  dirigea 
vers  Lisbonne,  dépassa  une  pointe  de  lerre  qui  s'a- 
vance dans  la  mer,  et  qu'on  nomme  Godesler^,  se 
trouva  avoir  Saint-Matthieu  de  Finistère  à  sa  gauche, 
et  la  grande  mer  par  laquelle  on  va  à  Jérusalem,  à  sa 
droite.  Après  avoir  côtoyé  à  gauche  le  Poitou  et  la 
Gascogne,  la  flotte  entra  dans  la  mer  d'Espagne,  où 
le  jour  de  l'ascension  du  Seigneur  elle  fut  assaillie 
par  une  épouvantable  tempête  qui  en  un  moment 
sépara  les  vaisseaux  les  uns  des  autres.  Au  plus  fort 
de  l'orage,  pendant  que  tous  les  passagers,  plongés 
dans  Tangoisse,  criaient  vers  le  Seigneur,  le  bien- 
heureux martyr  Thomas  ,  archevêque  deCantorbéry  , 
apparut  visiblement  par  trois  fois  à  trois  personnes 

t  Une  version ,  généralement  accréditée,  parce  qu^elle  établit  un  rap- 
prochement entre  le  héros  macédonien  et  Frédéric  Barberousse ,  prétend 
que  ce  dernier  prince  mourut  pour  s^étre  baigné  tout  en  sueur  dans  le 
Cydnus.  Mais  Frédéric  ne  pénétra  pas  si  loin  en  Asie;  et  l'autre  version, 
celle  qui  est  conforme  au  récit  de  Matt.  Paris ,  a  été  reconnue  pour  la 
seule  qu'on  pût  admettre. 

^  INous  adoptons  cette  variante. 


^48  RICHARD  F'. 

qui  se  trouvaient  sur  le  vaisseau  des  habitants  de  Lon- 
dres, et  leur  dit  :  «  N'ayez  point  peur,  car  le  bien- 
«  heureux  martyr  Edmond,  le  saint  confesseur  Nicolas 
«  et  moi ,  avons  été  envoyés  par  le  Seigneur,  pour 
«  protéger  cette  flotte  du  roi  d'Angleterre.  Si  les  hom- 
«  mes  et  les  chefs  de  cette  flotte  se  gardent  des  œuvres 
«  mauvaises  et  font  pénitence  de  leurs  fautes  passées, 
«  le  Seigneur  leur  accordera  une  route  heureuse,  et 
«  dirigera  leurs  pas  dans  ses  sentiers.  »  Après  avoir  fait 
entendre  ces  paroles  par  trois  fois,  l'apparition  s'é- 
vanouit, et  la  tempête  cessa  aussitôt.  Sur  ce  vaisseau 
étaient  montés  Guillaume,  fils  d'Osbert,  et  Geoffroi 
l'orfèvre ,  et  avec  eux  plusieurs  citoyens  de  Londres. 
Après  avoir  dépassé  Lisbonne  et  le  cap  Saint- Vincent, 
ils  arrivèrent  près  de  la  ville  de  Sylves.  C'était  à  cette 
époque  la  ville  qui  bornait  les  possessions  chrétien- 
nes en  Espagne.  La  foi  du  Christ  y  était  établie  tout 
récemment,  puisque  Sylves  n'avait  été  arrachée  par 
les  chrétiens  aux  mains  des  infidèles  que  l'année  pré- 
cédente. Lorsqu'ils  eurent  navigué  quelque  temps  en 
vue  de  la  ville,  et  qu'ils  eurent  connu,  à  des  signes 
certains,  qu'elle  était  habitée  par  des  chrétiens,  le 
vaisseau  monté  par  les  habitants  de  Londres  y 
aborda,  et  les  nouveaux  venus  furent  reçus  avec  de 
grands  honneurs  par  l'évéque  et  par  tous  les  fidèles. 
11  y  avait  sur  ce  vaisseau  plus  de  quatre-vingts  soldats 
bien  armés  que  le  peuple  de  la  ville  et  le  roi  de 
Portugal  retinrent  à  leur  service,  en  crainte  de  l'em- 
pereur de  Maroc.  Ils  leur  donnèrent  toute  sûreté 
pour  le  paiement  de  la  solde  fixée,  et  ils  fournirent 


ANNEE  ^^90.  119 

de  plus  avec  luxe  et  abondance  à  tous  leurs  besoins. 
Dix  autres  vaisseaux  du  roi  d'Angleterre  qui  avaient 
été  dispersés  de  côté  et  d'autre  avec  les  chefs  qui  les 
montaient ,  arrivèrent  enfin  à  la  ville  de  Lisbonne  , 
guidés  par  leSeigneur,  et  y  entrèrent  en  remontant  le 
fleuve  qu'on  appelle  le  Tage.  Bientôt  l'archevêque 
d'Auch ,  Robert  de  Sable,  Richard  de  Canville,  et 
Guillaume  de  Forêt  en  partirent  avec  la  flotte  ;  ils 
naviguèrent  entre  l'Afrique  et  l'Espagne  ;  et  après 
, plusieurs  tempêtes  abordèrent  à  Marseille  pendant 
l'octave  de  sainte  Marie,  avec  toute  la  flotte  qui  leur 
avait  été  confiée.  Ils  y  trouvèrent  le  roi  d'Angleterre, 
et  s'y  arrêtèrent  quelque  temps  pour  les  réparations 
dont  la  flotte  avait  besoin. 

L'archevêque  de  Caistorbéry  et  quelques  autres 

ABORDENT  A  TyR.  —  L'ÉVÊqUE  DE  NORWICH  AGHETE  SON 
ABSOLUTION  AU  PAPE  ET  REVIENT  EN  ANGLETERRE.  —  CON- 
FLIT   ENTRE    LES    DEUX    ARMEES    A    MeSSINE.  —  VerS     le 

même  temps,  Baudouin,  archevêque  de  Cantorbéry, 
Hubert,  évêque  de  Salisbury,  etRanuIf  de  Glanville, 
jadis  justicier  d'Angleterre  ,  qui  s'étaient  joints  au 
roi  Richard  pour  se  rendre  à  Jérusalem,  prirent  le 
chemin  direct,  laissèrent  à  gauche  la  Sicile;  et  enfin 
après  beaucoup  de  périls,  ils  abordèrent  à  Tyr  vers 
la  fête  de  saint  Michel.  Quant  à  Jean,  évêque  de  Nor- 
wich, il  alla  trouver  le  pape,  et  lui  offrit  une  somme 
d'argent  que  le  seigneur  pape  reçut  de  grand  cœur. 
Alors  ayant  vidé  ses  coffres  de  peur  qu'ils  ne  fussent 
trop  lourds,  et  ayant  obtenu  facilement  la  permission 


150  RICHARD  I". 

de  rebrousser  chemin,  il  revint  absous  en  Angleterre. 
Mais  cette  conduite  était  honteuse,  et  cet  exemple 
dangereux  pour  Tarmée  des  croisés. 

Vers  le  même  temps ,  le  roi  de  France  Philippe 
aborda  à  Messine,  le  seizième  jour  avant  les  calendes 
d'octobre,  et  fut  logé  dans  le  palais  du  roi  Tancrède. 
Lorsque  Richard  arriva  à  son  tour,  le  neuvième  jour 
avant  les  calendes  du  même  mois,  il  ne  put  obtenir 
l'entrée  de  la  ville,  car  les  Français  craignaient  que 
les  vivres  ne  pussent  suffire  aux  armées  si  nombreu- 
ses qui  accompagnaient  les  deux  rois.  Le  roi  Richard, 
à  cette  nouvelle,  envoya  ses  maréchaux  aux  chefs  de 
la  ville  pour  leur  demander  qu'ils  fissent  établir  un 
marché  où  les  vivres  seraient  vendus  au  prix  coûtant 
à  son  armée,  sans  quoi  il  était  exposé  à  mourir  de 
faim.  Les  chefs  de  la  ville  voulurent  ouvrir  leurs 
portes  à  un  si  grand  prince,  ei  le  recevoir  honora- 
blement. Mais  les  Français  orgueilleux  (et  tout  or- 
gueilleux ne  peut  souffrir  de  rival)  s'y  opposèrent 
formellement,  et  ils  coururent  en  armes  sur  le  rem- 
part, pour  fermer  toutes  les  entrées.  Le  roi  Richard, 
enflammé  de  colère,  et  non  sans  raison,  ordonna  à 
ses  chevaliers  de  s'armer,  d'attaquer  les  ennemis,  et 
d'ouvrir  le  passage  pour  lui  et  pour  eux.  Ceux-ci , 
obéissant  à  l'ordre  de  leur  roi,  attaquèrent  vive- 
ment les  portes,  et  entrèrent  de  force,  après  avoir 
tué  quelques  Français.  Ceux  qui  avaient  eu  à  souf- 
frir de  cette  violence,  en  ayant  porté  la  nouvelle  au 
roi  de  France,  celui-ci  en  conçut  contre  Richard  un 
profond  ressentiment ,  qu'il  garda  toujours  vif  et  im- 


ANNÉE   H  90.  I5^ 

placable  dans  son  cœur.  Quoiqu'il  le  dissimulât,  ce 
ressentiment  ne  fit  qu'augmenter  de  jour  en  jour. 
Le  vieil  eimemi  des  hommes  sut  Tallumer  et  Ten- 
Iretenir.  ''^^'' 

Premières  opérations  de  Richard  en  Sicile.  —  Rè- 
glements POUR  l'église  en  Normandie. — Vers  le  même 
temps,  c'est-à-dire  le  huitième  jour  avant  les  calendes 
d'octobre,  le  roi  de  France  s'embarqua  ;  mais  comme 
le  vent  lui  était  contraire ,  il  rentra  le  jour  même  à  Mes- 
sine. La  veille  des  calendes  d'octobre ,  le  roi  Richard 
passa  le  fleuve  nommé  Phare^  et  prit  en  Calabre  un 
lieu  très-fortifié  qu'on  nomme  Bagnara.  11  y  établit 
sa  sœur  Jeanne,  jadis  reine  de  Sicile.  Le  lendemain  il 
s  empara  d'un  château  entre  la  Calabre  et  Messine  , 
château  qu'on  appelle  le  monastère  des  Griffons.  Les 
Griffons  y  ayant  attaqué  Hugues-le-Brun,  comte  de  la 
Marche,  furent  repoussés  par  le  roi  Richard.  Alors 
ils  s'enfermèrent  dans  la  ville,  se  portèrent  sur  les 
remparts  et  sur  les  murailles,  tuèrent  au  roi  beau- 
coup d'hommes  et  de  chevaux,  et  en  blessèrent  plus 
encore.  Richard,  irrité,  brisa  les  portes  de  la  ville, 
s'en  empara  deforce,  et  y  établit  ses  hommes,  le  qua- 
trième jour  avant  les  nones  d'octobre.  Le  troisième 
jour  avant  les  nones  du  même  mois,  les  chefs  de  la 
ville  lui  donnèrent  des  otages  pour  le  maintien  de  la 
paix.  Ensuite  il  fortifia  dans  ce  lieu  un  château  qu'il 

*  Les  opérations  de  Richard  en  Sicile  présentent  des  faits  historiques 
assez  difficiles  à  éclaircir.  (  Voir  la  note  1  à  la  fin  du  volume.  )  Ici  nous 
ne  faisons  que  traduire. 


m  RICHARD  P'. 

appela  Mategrive  \  A  cette  époque,  un  concile  pro- 
vincial fut  tenu  à  Westminster,  sous  la  présidence 
de  Guillaume,  évéque  d'ÉIy,  légat  du  saint-siége 
apostolique,  aux  ides  d'octobre;  mais  on  y  fit  fort 
peu  de  chose,  ou  pour  mieux  dire  rien,  relativement 
à  l'édification  de  l'église  d'Angleterre. 

A  cette  époque  aussi,  Téglise  de  Dieu,  en  Norman- 
die ,  fut  délivrée  du  long  joug  de  la  servitude  ,  de 
l'aveu  et  par  le  bon  vouloir  du  glorieux  roi  Richard. 
Il  fut  décidé,  en  premier  lieu,  et  octroyé  par  le  roi, 
que  les  clercs  ne  seraient  saisis  en  aucun  cas  par  le 
pouvoir  séculier,  comme  cela  avait  lieu  ordinaire- 
ment, siée  n'était  pour  homicide,  vol,  incendie,  ou 
énormité  de  pareille  sorte.  Ceux-ci,  sur  la  première 
réquisition  des  juges  ecclésiastiques,  devront  être  re- 
mis, sans  réclamation  et  sans  délai,  à  la  cour  ecclé- 
siastique pour  y  être  jugés.  Item ,  toutes  les  affaires 
généralement  relatives  au  manque  de  foi ,  ou  à  la 
transgression  de  serment,  devront  être  traitées  dans 
la  cour  ecclésiastique.  Item,  les  affaires  relatives  aux 
dots  ou  donations,  à  cause  de  noces  ^,  quand  il  s'agira 


^  Allusion  sans  doute  à  la  défaite  des  Griffons. 

^  Quœstiones  de  dote  vél  donatione  propter  nuptias.  (  Texte  hic. } 
On  voit  que  le  droit  canon  accepte  les  termes  du  droit  romain.  Nous 
renvoyons  aux  Institutes  de  Justinien,  lib.ii ,  titul.  vil,  3,  et  au  Corn- 
mentaire  de  M.  Ducaurroy,  pour  l'explication  de  ce  genre  de  contrat. 
Rappelons  seulement  qu'on  entendait  par  là  la  donation  faite  par  le  fiancé 
à  la  fiancée  ou  par  le  mari  à  l'épouse  ,  et  que  c'était  en  quelque  sorte  un 
échange  de  la  dot.  La  donation  propter  nvptias  différait  «essentiellement 
des  présents  réciproques  faits  entre  fiancés  (  sponsalitia  largitas),  les- 
quels n'avaient  d'effet  que  si  le  mariage  était  contracté.  Au  moyen  âge, 


ANNÉE  U90.  ^55 

de  meubles ,  ou  de  choses  qui  se  meuvent ,  devront 
être  déférées  à  l'église.  Item,  dans  les  églises  conven- 
tuelles ,  les  abbés ,  ou  prieurs ,  ou  abbesses ,  devront 
être  élus  avec  Tassentiment  de  leur  évêque.  Item,  au- 
cune enquête  juridique  n'aura  lieu  dans  la  cour  sé- 
culière, si  l'on  peut  prouver,  par  charte  ou  par  toute 
autre  manière,  que  la  possession  contestée  aux  ecclé- 
siastiques provient  d'aumône;  mais  il  faudra  en  ré- 
férer aux  juges  ecclésiastiques.  Item,  le  partage  des 
biens  laissés  par  testament  se  fera  par  l'autorité  de 
l'église,  et  la  dixième  partie  n'en  sera  point  soustraite 
comme  auparavant.  Item,  quant  aux  biens  des  clercs, 
s'ils  ont  la  réputation  d'avoir  été  usuriers ,  de  quel- 
que manière  qu'ils  soient  morts ,  rien  n'en  pourra 
revenir  au  pouvoir  séculier;  mais  ces  biens  seront 
distribués  en  œuvres  pieuses  par  l'autorité  épiscopale. 
Item,  tout  ce  que  les  laïques  auront  cédé  en  donations 


la  donation  propter  nuptias  se  confond  souvent  avec  le  douaire  (  dotali- 
<iwm),  et  en  Allemagne,  nous  la  trouvons  appelée  morgengave  (mor- 
ganaticum ,  morganegiba  ) ,  don  du  matin ,  défini  ainsi  dans  une  charte 
de  ^1463  :  «  Pretium  in  ma»e  quandà  surreait  {  uxor  )  de  Jecto.  » 
Nous  voyons  ,  dans  le  passage  du  texte  ,  que  le  tribunal  ecclésiastique  se 
réserve  les  procès  soulevés  par  suite  de  conventions  matrimoniales.  Ce- 
pendant cet  usage ,  en  France  du  moins  et  au  treizième  siècle  ,  n'était 
point  absolu  ;  car  on  lit  dans  un  arrêt  du  parlement  de  Paris  ,  à  l'an- 
née 1209  :  «  Comme,  selon  la  coutume  de  France,  les  dames  ont  la  fa- 
«  culte  de  s'adresser  pour  leurs  douaires  à  la  cour  qu'elles  voudront,  soit 
«  à  la  cour  ecclésiastique,  soit  à  la  cour  du  seigneur  féodal ,  soit  à  la  cour 
«  du  seigneur  supérieur,  etc.  »  La  donation  propter  nuptias  est  souvent 
désignée  sous  les  noms  à^agentiamenium  ^  antefactum,  augmentum 
doiis ,  quelquefois  même  simplement  sous  celui  de  dos ,  comme  on  le 
voit  ici. 


154  RICHARD  V'. 

pendant  leur  vie,  ou  auront  aliéné  à  un  titre  quelcon- 
que ,  ne  pourra  être  révoqué  après  leur  mort,  même 
quand  ils  auraient  la  réputation  d'avoir  été  usuriers. 
Quant  aux  biens  qui  ne  se  trouveront  pas  aliénés  après 
la  mort  du  propriétaire,  ils  seront  confisqués,  s'il 
est  prouvé  que  celui-ci  ait  été  usurier  à  l'époque  de 
sa  mort.  Item,  si  un  mort  a  eu  un  certain  gage,  dont 
il  ait  retiré  sou  principal,  la  portion  libre  de  ce  gage 
reviendra  à  celui  qui  s'était  engagé  ou  à  ses  héri- 
tiers. Même  chose  aura  lieu  à  l'égard  des  portions  de 
sa  femme  et  de  ses  enfants,  après  la  mort  de  ceux-ci. 
Si  quelqu'un  a  été  surpris  par  une  mort  subite,  ou 
par  tout  autre  accident,  en  sorte  qu'il  n'ait  pu  dis- 
poser de  ses  biens ,  la  distribution  de  ses  biens  sera 
faite  par  l'autorité  ecclésiastique. 

Mort  de  Baudouin,  archevêque  de  €antorbér¥.  — 
Résistance  de  la  ville  d'Acre.— Accusations  contre 
Richard.  —  Vers  le  même  temps,  Baudouin,  arche- 
vêque de  Cantorbéry,  étant  tombé  malade  sous  les 
murs  d'Acre  ,  et  se  voyant  à  l'extrémité  ,  légua  tous 
ses  biens  à  l'entretien  de  la  Terre-Sainte.  Après  sa 
mort,  Hubert,  évêque  de  Salisbury,  nommé  par  lui 
son  exécuteur  testamentaire,  distribua  fidèlement  les 
biens  du  défunt,  d'après  ses  pieuses  intentions.  11 
s'occupa  surtout  de  ceux  qui  veillaient  à  la  sûreté  du 
camp.  Pendant  longtemps ,  et  comme  l'avait  décidé 
l'archevêque  en  son  vivant,  il  paya  la  solde  à  vingt 
t'hevaliers  et  à  cinquante  sergents.  Il  prit  aussi  soin 
lies  pauvres,  abaissa  ses  regards  sur  ceux  qqi  avaient 


ANNÉE  ^490.  455 

besoin  de  secours ,  et  remplit  enlîn  tous  les  devoirs 
d'un  bon  prélat  ^  Cependant  la  ville  d'Acre  résistait 
vigoureusement  à  des  assauts  qui  se  multipliaient  de 
toutes  les  manières  ;  car  elle  était  munie  de  bons 
remparts,  pleine  de  soldats,  et  bien  garnie  de  vivres. 
En  outre^  Saladin  harcelait  sans  cesse  les  assiégeants, 
avec  son  immense  armée,  et  faisait  le  plus  de  mal 
possible  aux  chrétiens ,  qui  voyaient  la  désertion  se 
mettre  dans  leurs  rangs,  et  qui  ne  pouvaient  enlever 
leurs  morts.  Cependant  les  chrétiens ,  plaçant  dans 
le  Christ  leur  confiance  et  leur  consolation,  espéraient 
être  en  état  de  soutenir  les  fatigues  et  les  incommo- 
dités du  siège  jusqu'à  l'arrivée  des  deux  rois,  pourvu, 
toutefois ,  que  cette  arrivée  eût  lieu  à  la  prochaine 
fête  de  Pâques;  autrement  toutes  les  ressources  leur 
auraient  manqué,  et  l'espérance  d'être  secourus  par 
les  hommes  se  serait  évanouie  pour  eux  ^.  On  assure 
(faut-il  le  croire?)  que  le  roi  Richard  reçut  secrète- 
ment, devant  Acre,  des  dons  et  des  présents  de  Sa- 
ladin. C'étaient  des  pierreries  fort  précieuses ,  des 
trésors,  de  l'or  épuré  par  le  feu,  de  première  qualité 
et  d'une  grande  valeur,  et  un  hoqueton  ^  assez  léger, 
impénétrable  à  tout  javelot.  Cependant  le  roi  Ri- 
chard, pour  s'excuser  de  son  avarice,  disait  à  ses  ser- 
viteurs :  «  Laissez -le  perdre  en  prodigalités  ce  qui 
«  est  à  lui.  » 

<  Adopté  l^addition  pour  cette  phrase. 

^  Nous  donnons,  pour  ce  passage,  plus  de  développement  au  texte,  en 
?uivant  les  variantes  de  Cotton  et  de  Wendover, 
^  AlcattOy  dit  le  texte. 


456  RICHARD  l«^ 

Orgueil  de  Guillaume,  évêque  d'Ely.  —  Son  ava- 
rice. —  Vers  le  même  temps,  Guillaume,  évêque 
d'Ely,  justicier  d'Angleterre  et  légat  du  siège  aposto- 
lique, fit  environner  la  tour  de  Londres  d'un  fossé  très- 
profond  ,  espérant  pouvoir  conduire  dans  la  ville  les 
eaux  de  la  Tamise.  Mais  ,  après  d'énormes  dépenses 
prises  sur  le  fisc,  il  fut  obligé  de  renoncer  à  ce  tra- 
vail inutile.  Ce  chancelier  était  en  ce  moment  Thomme 
le  plus  puissant  de  l'occident  :  il  était  à  la  fois  le  roi 
et  le  pontife  d'Angleterre.  Néanmoins  il  comptait 
pour  rien  cette  élévation  :  non  content  de  la  dignité 
épiscopale,  il  montra  bientôt  qu'il  portait  son  ambi- 
tion plus  haut.  Dans  la  première  des  lettres  qu'il 
écrivit,  il  prouva  cette  vanité  et  cet  orgueil  qu'il  éta- 
lait impudemment;  il  disait  :  «  Guillaume,  par  la 
grâce  de  Dieu,  évêque  d'Ely,  chancelier  du  seigneur 
roi,  justicier  de  toute  l'Angleterre,  et  légat  du  saint- 
siége  apostolique,  salut,  etc.  »  Il  se  servait  de  toutes 
ces  dignités  acquises  à  prix  d'argent  pour  exercer 
d'intolérables  exactions.  Il  voulait  remplir  ses  cof- 
fres ,  qu'il  avait  vidés  afin  d'obtenir  de  si  hautes 
charges.  Il  prêtait  son  argent  au  mois,  pour  que  cet 
argent  lui  revînt  accru  par  les  usures  qu'il  extorquait. 
En  remplissant  les  fonctions  de  légat,  fonctions  qu'il 
avait  achetées  pour  mille  livres  d'argent ,  il  se  con- 
duisit avec  tant  de  violence  qu'il  était  deveuu  insup- 
portable à  toutes  les  églises  d'Angleterre,  tant  cou- 
vents que  cathédrales.  Il  ne  voyageait  jamais  qu'ac- 
compagné de  quinze  cents  chevaux ,  d'une  foule  de 
clercs,  et  entouré  d'une  haie  d'hommes  d'armes  :  il 


ANNÉE  ^^90.  ^57 

se  plaisait  à  outrepasser  l'appareil  permis  à  un  évê- 
que.  Il  avait  à  sa  table  tous  les  jeunes  gens  de  race 
noble,  qu'il  avait  alliés  par  mariage  à  ses  nièces  et  aux 
jeunes  filles  de  sa  famille.  On  s'estimait  heureux  d'être 
admis  dans  sa  familiarité  :  il  n'y  avait  pas  de  terre 
à  vendre  qu'il  ne  Tachetât;  d'église  ou  d'abbaye  va- 
cante qu'il  n'en  disposâtou  ne  la  retînt  entre  sesmains; 
de  châteaux  ou  de  manoirs  à  garder  qu'il  n'en  devînt 
le  maître,  soit  à  prix  d'argent,  soit  par  l'effroi  qu'il 
inspirait.  Par  ces  moyens  et  d'autres  semblables,  il 
était  pour  tout  le  monde  un  objet  de  terreur.  L'An- 
gleterre se  taisait  devant  sa  face ,  et  il  n'y  avait  per- 
sonne qui  murmurât  :  car  tout  le  monde  était  à  lui. 
11  se  faisait  suivre  par  : 

Un  cortège  de  musiciennes  courtisanes,  de  charlatans. 
De  mendiants ,  d'histrions,  de  farceurs  et  autres  gens 
de  même  espèce  *  ; 

Tous  l'accompagnaient  au  son  des  instruments  et 
des  chansons  :  et  cet  homme,  sur  la  terre,  voulait  être 
loué,  comme  Dieu  dans  le  ciel  est  célébré  par  les  can- 
tiques des  anges.  Il  semblait,  dans  toute  sa  conduite, 
vouloir  rivaliser  avec  le  Seigneur.  Nous  n'oublierons 
pas,  dans  la  suite  du  récit,  et  quand  il  sera  temps, 
de  montrer  comment  cet  orgueil  fut  abaissé.  En  vertu 
du  titre  de  légat  qu'il  avait  obtenu  du  pape ,  il  tint 
un  concile  à  Londres  dans  l'église  de  Westminster. 
Le  cinquième  jour  avant  les  calendes  d'avril,  mouru 

'  Horace  ,  livre  i,  satire  2. 


RICHAKD  I". 

rent  Guillaume^  évêque  de  Worcester,  et  Guillaume, 
abbé  de  Westminster. 

Morts  illustres  au  siège  d'Acre.  —  Départ  du  roi 
DE  France.  —  Richard  aborde  en  Chypre  et  détrône 
Isaac.  —  Son  mariage  avec  Bérengère.  —  Faits  divers. 
—  L'an  de  la  nativité  du  Seigneur  4  4  9^1,  après  la 
mort  du  vénérable  Baudouin,  archevêque  de  Cantor- 
béry,  de  nobles  et  braves  seigneurs  moururent  au 
siège  d'Acre  :  Ranulf  de  Fougères,  Robert,  comte  du 
Perche  ,  Thibaut  de  Blois ,  le  com  le  Etienne  son  frère , 
le  comte  Frédéric ,  fils  de  l'empereur  Frédéric  ,  le 
comte  deFerrières,  Robert,  comte  de  Leicester,  (Ra- 
nulf de  Glanville,  Raoul  de  Hauterive,  l'archidiacre 
de  Colchester,  et  une  foule  d'autres  avec  eux,  qui  fu- 
rent emportés,  dit-on,  par  un  air  pestilentiel.  Cepen- 
dant les  deux  rois  de  France  et  d'Angleterre  étaient 
toujours  en  Sicile,  jusqu'à  ce  qu'arrivât  l'époque  du 
printemps,  alors  que  la  mer  offre  moins  de  dangers)*. 
Cette  même  année,  le  pape  Clément,  après  avoir  oc- 
cupé la  chaire  romaine  pendant  un  ^  an  et  deux  mois, 
expira,  et  eut  pour  successeur  Célestin,  appelé  précé- 
demment Hyacinthe. 

Cette  même  année,  le  quatrième  jour  avant  les 
<!alendes  d'avril,  le  roi  de  France  s'embarqua  à  Mes- 
sine, et  se  dirigea  en  ligne  droite  vers  Jérusalem.  Le 

*  Tout  le  passage  compris  entre  parenthèses  est  intercalé  d'après  les 
variantes. 

2  Nous  ne  pouvons  nous  expliquer  cette  erreur.  Clément  fut  pape  trois 
ans  et  trois  mois,  de  H87  à  H.91.  D'ailleurs  on  lit  dans  les  lettres  pré- 
cédentes :  «  L'an  troisième  de  notre  pontiCcat.  »  i 


ANNEE  ^^9^.  ^59 

roi  Ridiard  partit  glorieusement  à  son  tour,  le  qua- 
trième jour  avant  les  ides  d'avril.  Sa  flotte  était  com- 
posée de  treize  vaisseaux  de  haut  bord,  qui  présen- 
taient au  vent  une  triple  rangée  de  voiles  ;  il  avait 
en  outre  cent  vaisseaux  de  charge  et  cinquante  galè- 
res à  trois  rangs  de  rames.  Après  vingt  jours  de  na- 
vigation, il  toucha  à  Rhodes,  et,  dix  jours  après, 
il  aborda  dans  Tîle  de  Chypre.  Cursac*,qui  en 
était  maître  et  qui  prenait  le  titre  d'empereur,  se 
présenta  sur  le  rivage  avec  une  troupe  nombreuse 
de  soldats,  pour  interdire  le  débarquement  au  roi. 
Il  se  saisit  de  plusieurs  croisés  dont  les  vaisseaux 
avaient  échoué  sur  le  rivage;  il  les  dépouilla  et  les  jeta 
en  prison  pour  qu'ils  y  mourussent  de  faim.  A  cetle 
nouvelle,  l'illustre  roi  d'Angleterre  entra  dans  un 
violent  courroux;  il  présenta  la  bataille  à  Tennemi, 
remporta  la  victoire  en  un  instant,  s'empara  de  Cur- 
sac,  qu'il  enchaîna,  et  devint  maître  de  la  fille  unique 
de  l'empereur,  ainsi  que  de  l'île  entière  et  de  toutes 
les  places  fortes.  Cursac  était  convenu  avec  le  roi  qu'il 
ne  serait  pas  chargé  de  chaînes  de  fer  :  le  roi,  fidèle 
observateur  de  sa  parole,  le  fit  charger  de  chaînes 
d'argent  et  enfermer  dans  un  château  près  de  Tri- 
poli, qu'on  appelle  Margeth*.  Quant  à  la  fille  de 

*  Ce  prince,  nommé  Isaac,  appartenait  par  sa  mère  à  la  famille  impé- 
riale des  Comnènes.  L'empereur  Manuel  l'avait  fait  gouverneur  de  l'île 
de  Chypre;  mais  ce  gouverneur  se  révolta,  prit  même  la  qualité  d'empe- 
reur, et,  sous  le  faible  règne  d'Isaac  l'Ange,  il  demeura  maître  absolu  de 
cette  île.  Richard ,  après  l'avoir  vaincu,  se  fit  couronner  roi  de  Chypre 
en  présence  de  Guy  et  de  Geoffroi  de  Lusignan. 

-  Probablement  Margat. 


4  60  RICHARD  r. 

Cursac,  il  la  donna  en  garde  aux  deux  reines,  et  veilla 
à  ce  qu'elle  fût  traitée  avec  égards.  Le  roi  Richard, 
dans  sa  sagesse,  avait  voulu  aborder  en  Chypre  sans 
nuire  à  personne,  avec  l'intention  de  se  refaire  lui  et 
les  siens,  et  de  se  procurer  des  vivres  frais,  après  les 
fatigues  et  les  ennuis  d'un  voyage  sur  mer.  Mais 
comme  ledit  Cursac  s'était  opposé  à  ce  qu'on  entrât 
sur  son  territoire  ;  comme  il  avait  défendu  à  ses  su- 
jets de  vendre  aucunes  provisions  à  l'armée  du  roi 
d'Angleterre  et  de  faire  aucun  commerce  avec  elle, 
Richard  avait  été  indigné,  et  l'avait  chassé  du  trône 
en  punition  des  outrages  qu'il  en  avait  reçus.  Ri- 
chard ayant  obtenu  toutes  les  richesses  de  l'île  et  y 
ayant  établi  des  gouverneurs  à  son  gré,  y  célébra  son 
mariage^  avec  la  fille  du  roi  de  Navarre  nommée  Bé- 
rengère,  que  la  reine  Alienor  avait  amenée  au  roi 
pendant  son  séjour  en  Sicile.  Vers  le  même  temps, 
pendant  les  solennités  de  Pâques,  quatrième  férié,  le 
pape  Célestin  consacra  empereur  Henri,  fils  de  l'em- 
pereur Frédéric.  Vers  le  même  temps ,  le  comte  de 
Flandre  Philippe,  qui  avait  accompagné  le  roi  de 
France  à  la  Terre-Sainte,  mourut  sans  enfants. 

Geoffroi,  archevêque  d'York,  consacré  a  Tours. 
Se  rend    en   Angleterre.  —    Il   est  emprisonné  a 

*  Richard  devait  d'abord  épouser  Aliz,  sœur  de  Philippe.  Mais  quand 
il  eut  prouvé  par  témoins  que  Henri  11 ,  selon  son  usage,  avait  séduit  ou 
violé  cette  jeune  fille  commise  à  sa  garde,  le  rei  de  France,  comme  on 
Ta  vu,  dispensa  Richard  de  sa  promesse ,  moyennant  une  pension  de  dix 
mille  livres  «  et  lui  octroya  à  ce  prix,  dit  Roger  de  Hoveden,  licence 
d'épouser  la  femme  qu'il  voudrait. 


ANNÉE  ^^9I.  ^61 

Douvres.  —  Puis  mis  en  liberté.  —  Éclipse  de  soleil. 
—  A  la  même  époque,  sur  un  ordre  exprès  du  sou- 
verain pontife,  Barthélémy,  archevêque  de  Tours, 
consacra  Geoffroi  élu  archevêque  d'York.  Celui-ci, 
après  sa  consécration,  fit  voile  vera  T Angleterre,  et 
aborda  à  Douvres  avec  les  siens.  Matthieu  de  Clare, 
gouverneur  du  comté,  avait  reçu  peu  auparavant  de 
Guillaume,  évêque  d'Ély  et  chancelier,  une  lettre 
ainsi  conçue  :  «  Si  celui  qui  a  été  élu  à  York  ou  quel- 
qu'un de  ses  messagers  aborde  à  Tun  des  ports  de 
votre  bailliage,  failes-le  saisir,  jusqu'à  ce  que  nous 
vous  ayons  fait  savoir  notre  volonté  à  ce  sujet;  et 
nous  vous  enjoignons  semblablement  de  faire  saisir 
toutes  les  lettres  du  seigneur  pape  ou  de  quelque  au- 
tre grand  personnage  qui  auraient  été  apportées  par 
cette  voie.  »  Matthieu  de  Clare,  apprenant  le  débar- 
quement de  Tarchevêque,  s'occupa d  exécuter  les  or- 
dres qui  lui  avaient  été  transmis,  et  y  fut  décidé  par 
la  sœur  de  l'évêque  d'Ely,  laquelle  avait  alors  le  châ- 
teau sous  sa  garde.  Pendant  six  jours*,  il  le  fit  mé- 
chamment assiéger  dans  le  prieuré  de  Saint-Martin, 
et  il  le  tint  si  étroitement  serré,  qu'à  peine,  dans  cet 
espace  de  temps,  Geoffroi  et  ses  amis  purent-ils  se 
procurer  des  vivres  obtenus  de  la  charité  publique. 
Cependant  la  malict  de  ces  perfides  ayant  été  poussée 
au  comble,  les  soldats  de  l'évêque  d'Ely  se  précipitè- 
rent dans  ladite  église,  accompagnés  d'une  multitude 
de  gens  armés  d'épées  ou  de  bâtons,  et  ils  déclarè- 

*  Il  nous  a  paru  nécessaire,  poiff  la  clarté  du  récit,  de  traduire  la  lin 
de  cet  alinéa,  en  intercalant  les  additions  à  mesure. 

II.  ^1 


^62  RICHARD  P^ 

rent  formellement  à  Farchevêque  qu'il  eût  à  sortir  du 
royaume  au  plus  tôt  et  à  faire  voile  vers  la  Flandre, 
sMI  ne  voulait  qu'il  lui  arrivât  pire  mal.  L'archevê 
que  s'y  étant  refusé,  fut  arraché  de  Tautel,  quoiqu'il 
eût  Tétole  au  cou  et  la  croix  à  la  main,  fut  tiré  par 
les  pieds,  par  les  jambes,  par  les  bras  ;  sa  tête  heurta 
violemment  sur  le  pavé,  et  enfin  il  fut  traîné  jusqu'à 
la  citadelle  par  un  chemin  boueux,  par  des  lieux  rem- 
plis d'immondices,  lui,  ses  clercs  et  tousles  religieux 
qui  étaient  venus  le  voir  à  son  arrivée  :  alors  il  fut  jeté 
en  prison  et  gardé  étroitement  pendant  huit  jours.  A 
celte  nouvelle,  Févêque  de  Londres  se  rendit  en  toute 
hate  auprès  du  chancelier,  et,  après  beaucoup  de  sup- 
plications, il  obtint  enfin  la  liberté  de  Tarchevêque, 
en  mettant  son  évêché  en  gage.  L'archevêque  étant 
sorti  de  prison,  se  rendit  à  Londres  où  il  fut  reçu 
en  procession  solennelle  par  l'évêque  de  Londres, 
par  le  clergé  et  le  peuple  de  la  ville  qui  le  comblè- 
rent de  témoignages  de  respect.  Cette  arrestation  vio- 
lente fut  (comme  nous  le  verrons  dans  la  suite)  une 
des  principales  causes  de  la  chute  du  chancelier. 
L'archevêque  excommunia  alors  tous  ceux  qui  l'a- 
vaient outragé  et  qui  avaient  osé  porter  sur  lui  des 
mains  impies  et  violentes. 

Cette  même  année,  au  mois  de  juin,  la  veille  de 
saint  Jean-Baptiste,  un  jour  de  dimanche,  le  jour  de 
la  lune  étant  XX Vil',  le  soleil  étant  entré  dans  le  si- 

*  H  est  évident  quUl  faut  entendre  ici  ce  qu'on  appelle  vulgairement 
l'âge  de  la  lune,  et  non  ses  quartier»  Pour  trouver  l'âge  de  la  lune,  di- 
sent les  computistes,  à  un  ou  deux  jours  près  ,  il  faut  ajouter  l'épacte 


ANNEE  H94.  ^^^ô 

gne  de  TÉcrevisse,  il  y  eut  une  éclipse  de  soleil  qui 
commença  à  la  septième  heure  du  jour  et  qui  dura 
jusqu'à  la  huitième. 

Le  roi  de  France  a  Saint- Je an-d' Acre.  —  Richard 
s'y  rend  a  son  tour.  —  Prise  du  vaisseau  le  Dromant. 
—  Prise  de  la  ville.  —  Vers  le  même  temps,  le  roi 
de  France  Philippe  débarqua  à  Saint-Jean-d'Acre, 
le  douzième  jour  avant  les  calendes  d'avril.  Le  roi 
Richard  mit  à  son  tour  à  la  voile  dans  l'ile  de  Chypre, 
après  s'être  abondamment  pourvu  de  vivres.  En  ef- 
fet, apprenant  que  l'armée  des  croisés  souffrait  sous 
les  murs  d'Acre  d'une  famine  et  d'une  disette  terri- 
bles, en  sorte  qu'un  setier  de  froment  se  vendait 
soixante  marcs ,  il  chargea  plusieurs  vaisseaux  de 
nombreuses  provisions,  et  se  hâta  d'aller  porter  re- 
mède à  tant  de  misère  et  de  souffrances.  Pendant 
qu'il  naviguait  vers  Acre  avec  un  vent  favorable,  il 
rencontra,  le  huitième  jour  avant  les  ides  de  juin,  un 
gros  vaisseau  nommé  Dromant^  que  Saphadin,  sou- 
dan  de  Babylone  et  frère  de  Saladin,  envoyait  chargé 
de  richesses  de  Beryte  à  Acre,  pour  porter  secours 
aux  assiégés.  Ce  vaisseau  était  défendu  par  le  feu  gré- 
geois, par  un  grand  nombre  de  vases  remplis  de 
serpentins  enflammés*,  et  il  était  monté  par  quinze 


courante  au  nombre  des  jours  du  mois  dont  il  s'agit  et  au  nombre  des 
mois  écoulés  depuis  le  mois  de  mars  inclusivement.  Si  ces  trois  nombres 
ajoutés  ensemble  ne  dépassent  point  trente ,  c'est  le  jour  de  la  lune;  s'ils 
vont  au  delà ,  on  retranche  trente  jours. 
'  Adopté  iguiiorum^  au  lieu  àHgnotorum. 


4U  RICHARD  F'. 

cents  guerriers.  Aussitôt  le  roi  Richard  fît  armer  ses 
soldats  :  le  vaisseau  est  entouré  par  les  galères  chré- 
tiennes, et  un  combt  acharné  s'engage.  Cependant 
le  navire  sarrasin,  n'étant  pas  secondé  par  lé  vent, 
restait  immobile;  alors  un  des  rameurs  du  roi  Ri- 
chard, habile  plongeur,  nage  sous  les  flots  et  s'appro- 
che du  Dromant  qu'il  perce  en  plusieurs  endroits. 
Bientôt  Feau  s'élance  en  bouillonnant,  et  remplit 
non-seulement  la  carène  et  la  sentine  du  Dromant, 
mais  encore  les  sabords  et  le  pont.  Le  vaisseau  fut 
pris  sans  espoir  d'échapper  ;  et  le  roi  fit  noyer  treize 
cents  de  ceux  qui  le  montaient,  s'en  réservant  deux 
cents  en  vie  pour  en  tirer  rançon. 

Le  roi  Richard,  après  avoir  fait  transporter  sur  ses 
galères  lesdépouilles  du  Dromant,  s'approcha,  poussé 
par  un  bon  vent,  delà  ville  d'Acre,  but  de  son  voyage. 
Enfin,  le  sixième  jour  avant  les  ides  de  juin,  il  entra 
dans  le  port  au  son  des  clairons  et  au  bruit  des  trom- 
pettes. Le  fracas  de  tous  les  joueurs  d'instruments 
remplissait  le  rivage,  et  retentissait  dans  tous  les 
lieux  d'alentour.  Cette  entrée  triomphale,  qui  annon- 
çait dignement  l'arrivée  d'un  grand  prince,  ranima 
le  courage  des  chrétiens,  et  jeta  au  contraire  la  terreur 
dans  l'âme  des  Sarrasins  assiégés  *.  Alors  le  roi  Ri- 
chard donna  à  tous  la  preuve  de  sa  générosité ,  en 
distribuant  des  vivres  à  cette  armée  affamée.  Les  deux 
rois,  accompagnés  de  leurs  chevaliers  et  soldats,  dis- 
posèrent autour  de  la  ville  leurs  pierriers  et  leurs 

*  La  variante  ajoute  r  siiperhia  Francqrvm  ob(jrunnivii  :  la  vanité 
des  Français  en  grogna. 


ANNÉE  ^^9^.  U5 

machines.  Jour  et  nuit  ils  battirent  les  murailles  à 
coups  de  pierres  énormes,  et  bientôt  la  consternation 
•se  mit  chez  les  infidèles,  qui  perdirent  l'espoir  de 
pouvoir  résister  plus  longtemps.  Enfin  ils  délibé- 
rèrent et  résolurent  de  traiter  de  la  paix;  elle  fut 
conclue,  à  condition  que  Saladin  rendrait  pour  leur 
rançon  la  vraie  croix,  dont  il  s'était  emparé  dans  la 
guerre,  qu'il  mettrait  en  liberté  quinze  cents  captifs 
chrétiens,  au  choix  des  vainqueurs,  et  que  les  infi- 
dèles paieraient  de  plus,  pour  assurer  la  paix,  sept 
mille  besants.  Alors  la  ville  fut  remise  aux  deux  rois, 
le  quatrième  jour  avant  les  ides  de  juillet,  avec  toutes 
les  armes  et  toutes  les  richesses  qu'elle  contenait  : 
les  Sarrasins  eurent  seulement  la  vie  sauve.  Quand 
arriva  le  jour  fixé  pour  les  restitutions,  Saladin  n'ac- 
complit aucune  de  ses  promesses.  En  punition  de 
cette  violation  du  traité,  deux  mille  six  cents  Sarrasins 
eurent  la  tête  coupée  \  On  n'en  épargna  que  les  prin- 
cipaux, qui  furent  chargés  de  fers  et  mis  à  la  dispo- 
sition des  rois. 

Jalousie  de  Philippe-Augdste.  —  Il  veut  revenir 
EN  France.  —  Motifs  de  dissension  entre  les  deux 
ROIS.  —  Après  la  prise  de  la  ville  d'Acre,  le  roi  de 
France  se  disposa  à  retourner  dans  ses  états,  comme 

«  Geoffroi  de  Vinisauf  donne  à  peu  près  le  même  nombre.  Koger  de 
Hoveden  dit  cinq  mille.  Le  duc  de  Bourgogne  etsurtout  Richard  signa- 
lèrent leur  cruauté  en  cette  circonstance.  On  assure  que  Richard  exerça 
son  adresse  en  décapitant  d^e  sa  main  plusieurs  prisonniers;  mais  Jacques 
de  Vitry  assure  que  Philippe-Auguste  consentit  à  rendre  la  liberté  à  ses 
prisonniers,  moyennant  rançon. 


-166  RICHARD  F^ 

si  le  but  de  la  crosiade  était  atteint.  Il  ressentait  au 
fond  du  cœur  un  violent  dépit  de  voir  que  tout  ce 
qui  se  faisait  de  grand  dans  Tarmée  chrétienne  était 
attribué  au  roi  Richard  ;  aussi,  prétextant  la  pauvreté 
et  la  pénurie  de  ses  finances,  il  annonça  qu'il  ne 
pouvait  rester  plus  longtemps.  L'illustre  roi  d'An- 
gleterre Richard,  qui  désirait  ardemment  mettre  à 
terme  la  grande  affaire  ^e  Texpédition,  promit  au  roi 
de  France  de  partager  avec  lui,  par  moitié,  tout  ce 
qu'il  possédait  en  or,  en  argent,  en  amas  de  vivres, 
en  chevaux,  en  armes  et  en  vaisseaux,  s'il  voulait 
rester  et  travailler  avec  lui  à  chasser  de  la  Terre- 
Sainte  les  ennemis  du  Christ.  Mais  le  roi  de  France, 
qui  avait  juré  de  revenir,  et  qui  avait  pris  irrévoca- 
blement cette  détermination,  malgré  les  réclamations 
des  siens  et  au  milieu  de  la  consternation  de  toute 
Tarmée,  s'embarqua  accompagné  de  peu  de  monde, 
pour  revenir  dans  son  royaume.  11  y  avait  en  outre 
entre  les  deux  rois  une  cause  secrète  de  dissension. 
Le  roi  de  France  voulait  et  s'était  mis  en  tête  de  don- 
ner au  marquis  de  Monlferrat  la  ville  d'Acre  et  toutes 
les  villes,  châteaux  ou  terres  qui  seraient  prises  par 
la  suite,  et  d'établir  ledit  marquis,  roi  de  la  Terre- 
Sainte.  Le  marquis  avait  épousélafille  du  roi  Amaury, 
sœur  de  la  reine  de  Jérusalem,  morte  récemment.  Le 
roi  Richard  s'était  constamment  opposé  à  ce  projet. 
Il  lui  remontrait,  avec  raison,  qu'il  était  plus  juste 
de  rendre  au  roi  Guy  un  royaume,  dont  il  était  depuis 
longtemps  dépouillé,  que  d'y  établir  un  autre  du  vi- 
vant même  de  Guy,  puisqu'il  était  constant  d'ailleurs, 


ANNÉE  M9^  167 

qu'il  avait  perdu  son  royaume,  non  point  par  lâ- 
cheté, mais  plutôt  par  trop  de  courage,  en  affrontant 
avec  une  armée  peu  nombreuse  une  multitude  d'en- 
nemis, et  en  succombant  dans  une  terrible  bataille , 
où  il  avait  été  pris,  lui  et  la  sainte-croix,  par  les  Sar- 
rasins. Nous  avons  déjà  dit  qu'il  existait  entre  les 
deux  rois  des  semences  de  discorde,  qui  dataient  de  la 
querelle  élevée  à  Messine,  et  ce  désaccord,  longtemps 
dissimulé,  s'était  encore  accru  à  l'occasion  d'un  jeu 
de  cannes  *.  En  partant,  le  roi  de  France  laissa  le 
duc  de  Bourgogne  avec  mille  hommes  d'armes^, 
sous  prétexte  d'aider  le  roi  Richard  ,  mais  en  effet 

*  «  Pendant  le  cours  du  siège,  dit  M.  Michaud,  on  célébra  dans  la 
«  plaine  de  Ptolémaïs  plusieurs  tournois  ,  où  les  musulmans  furent  in- 
«  vités.  Les  champions  des  deux  partis ,  avant  d'entrer  en  lice ,  se  ha- 
rt ranguaient  les  uns  les  autres.  Le  vainqueur  était  porté  en  triomphe, 
«  et  le  vaincu,  racheté  comme  prisonnier  de  guerre.  Dans  tes  fêtes 
«  guerrières,  qui  réunissaient  les  deux  nations,  les  Francs  dansaient  sou- 
«  vent  au  son  des  instruments  arabes  ,  et  leurs  ménestrels  chantaient  en- 
«  suite  pour  faire  danser  les  Sarrasins.  »  Nous  ne  pensons  pas  néanmoins 
que  ce  soit  une  de  ces  joutes  qui  ait  donné  lieu  au  ressentiment  dont  il 
s'agit  ici,  et  nous  trouvons  dans  la  chron.  de  Brompton  etdans  le  Père 
d'Orléans  {Hist.des  Hév.  d'Anijl.)  un  renseignement  très-circonstancié, 
([ui  explique  évidemment  la  brève  indication  du  texte.  Un  soir,  à  Messine, 
Richard  s'amusa  à  rompre  des  cannes  avec  Guillaume  des  Barres ,  che- 
valier français.  Irrité  de  ce  que  celui-ci  n'avait  pas  eu  la  complaisance 
de  se  laisser  abattre  de  cheval,  il  lui  adressa  de  dures  paroles,  et  lui 
défendit  de  reparaître  en  sa  présence.  Quelques  instances  que  pût  faire 
Philippe-Auguste,  Richard  refusa  de  pardonner  à  des  Barres,  et  donna 
un  nouvel  exemple  de  cette  opiniâtreté  hautaine  qui  devait  ruiner  l'ami- 
tié de  deux  rois. 

2  Tous  les  historiens  disent  dix  mille  soldats  et  cinq  cents  che- 
valiers. 


168  RICHARD  F^ 

pour  le  trahir  meclianiQient  :  car  il  lui  donna  en  par 
tant  des  instructions  de  trahison.  Chaque  jour  le  roi 
de  France  voyait  tous  les  pèlerins,  qui  se  rendaient  en 
foule  à  la  Terre-Sainte,  se  mettre  sous  la  protection  du 
roi  Richard.  Chaque  jour  la  réputation  de  son  rival 
augmentait.  Richard  était  plus  riche  en  trésors,  plus 
libéral  à  octroyer  des  présents ,  accompagné  d'une 
armée  plus  nombreuse,  plus  ardent  à  attaquer  les 
ennemis  :  aussi  Philippe,  redoutant  pour  sa  propre 
gloire  cette  concurrence  désavantageuse,  voulaits'em- 
barquer  au  plus  tôt  V  Ce  qui  décidait  encore  Philippe 
à  hâter  son  départ,  c'était  la  mort  du  comte  de  Flan- 
dre, dont  ledit  roi  de  France  convoitait  la  terre.  Enfin, 
après  avoir  prêté  caution  juratoire  qu'il  n'envahirait 
point  à  main  armée  la  terre  du  roi  d'Angleterre  ou 
celle  des  autres  seigneurs  qui  restaient  avec  lui ,  il 
partit.  Le  roi  Richard,  resté  seul,  fit  déblayer  les  fossés 
d'Acre,  réparer  les  brèches  des  murs,  et  y  établit  une 
bonne  garnison. 

Richard  continue  la  guerre.  —  Il  rend  compte  des 

OPÉRATIONS    de    l'aRMÉE   A    l'aRCHEVÉQUE  DE   RoUEN.  

Après  avoir  mis  Acre  en  état  de  défense,  le  glorieux 
Richard  sortit  fièrement  de  la  ville  à  la  tête  de  ses 
compagnons  d'armes,  la  veille  de  l'assomption  de  la 
bienheureuse  Vierge,  pour  assiéger  et  soumettre  les 
villes  maritimes.  11  fit  placer  ses  tentes  en  vue  de 
l'armée  de  Saladin,  qui  était  près  de  là,  dans  le  lieu 

•  Nous  u'a vous  traduit  de  l'iutercalalion  que  ce  qui  n'était  point  dans 
le  texte  de  Matthieu  Paris. 


ANNÉE  ^^9l.  ^6^ 

même  où  avaient  été  décapités,  ainsi  que  nous  Tavons 
dit,  les  deux  mille  six  cents  Sarrasins  qui  faisaient 
partie  de  la  garnison  de  Ptolémaïs.  Dès  que  les  Sar- 
rasins qui  occupaient  les  villes  maritimes  eurent 
appris  l'expédition  de  Richard,  ils  craignirent  d'être 
victimes  de  sa  colère  ,  comme  l'avaient  été  ceux  de 
Ptolémaïs  j  et,  ne  comptant  pas  être  secourus  par  Sa- 
ladin,  qui  avait  refusé  de  payer  la  rançon  stipulée 
pour  la  garnison  d'Acre,  ils  abandonnèrent  leurs 
villes  et  prirent  la  fuite,  à  la  nouvelle  de  l'arrivée  du 
roi.  C'est  ce  que  firent  ceux  qui  habitaient  Cayphas, 
Césarée ,  Arsuth  ,  Joppé ,  Ascalon  et  Gaza.  Ainsi  par 
la  volonté  de  Dieu,  tout  le  pays  qui  formait  la  côte  ma- 
ritime fut  pris  par  les  chrétiens  qui  s'y  établirent  ; 
mais  ce  ne  fut  pas  sans  de  grandes  peines,  car  les 
cavaliers  de  Saladin  voltigeaient  sur  les  flancs  de 
l'armée  chrétienne,  et  tombaient  vigoureusement  sur 
l'arrière-garde  dans  les  lieux  étroits  et  de  difficile 
abord.  Aussi  y  eut-il  souvent  des  morts  de  chaque 
côté.  Après  avoir  établi  des  garnisons  dans  les  villes 
que  j'ai  nommées,  l'illustre  roi  Richard  rentra  triom- 
phant dans  Acre. 

Mais  ce  que  nous  racontons  ici  sera  mieux  compris 
si  nous  reproduisons  la  lettre  que  le  roi  écrivit  à  ce 
sujet  à  Guillaume,  archevêque  de  Rouen  :  «  Richard, 

par  la  grâce  de  Dieu,  roi  d'Angleterre,  etc Vous 

saurez  qu'après  le  départ  du  roi  de  France  pour  ses 
états  ,  et  la  réparation  des  ruines  et  brèches  de  la 
ville  d'Acre,  nous  nous  sommes  dirigés  vers  Joppé, 
afin  de  travailler  pour  la  cause  du  Christ  et  pour  Tac- 


'  1 


^70  RICHARD  l«^ 

eomplissemeiit  de  notre  vœu.  Nous  étions  accompa- 
gnés du  duc  de  Bourgogne  avec  les  Français,  du 
comte  Henri  avec  les  siens,  et  de  beaucoup  d'autres 
comtes  et  barons.  Mais  comme  entre  Acre  et  Joppé 
il  y  a  un  grand  espace  et  une  longue  route  à  parcou- 
rir, nous  sommes  descendus  à  Césarée  avec  de  gran- 
des peines  et  de  grandes  fatigues.  Saladin  lui-même, 
en  nous  attaquant  en  chemin,  a  perdu  plusieurs  de 
ses  soldats.  L'armée  du  Christ,  après  s'être  reposée 
quelque  peu  à  Césarée  \  a  repris  sa  marche.  Notre 
avant-garde  précédait  et  devait  prendre  les  mesures 
du  camp  près  d'Arsulb.  En  ce  moment,  Saladin  et 
ses  païens  sont  tombés  avec  impétuosité  sur  notre 
arrière-garde;  mais,  par  la  grâce  favorable  de  la  mi- 
séricorde divine  ,  ils  ont  été  mis  en  fuite,  quoiqu'ils 
n'eussent  en  tête  que  quatre  corps  de  bataille,  et  pour- 
suivis dans  leur  fuite  l'espace  d'une  lieue.  La  veille  de 
la  fête  de  la  bienheureuse  Marie,  les  nôtres  ont  fait  près 
d'Arsuth  un  si  grand  carnage  d'illustres  Sarrasins, 
que  depuis  quarante  ans  Saladin  n'avait  pas  éprouvé 
un  pareil  désastre.  Enfin,  guidés  par  le  Seigneur,  nous 
sommes  arrivés  à  Joppé  ;  nous  avons  fortifié  la  ville 
par  des  fossés  et  par  des  murs,  ayant  bien  l'intention 
d'avancer  l'affaire  de  la  croisade,  selon  notre  pouvoir, 
dans  tous  les  lieux  où  nous  pourrions  parvenir.  De- 
puis le  jour  de  sa  défaite ,  Saladin  n'a  plus  osé  atta- 
quer les  chrétiens  de  près;  mais  il  se  tient  toujours 
caché,   en  embuscade,    comme    un  lion  dans  sa 

Ml  y  a  loppen  dans  le  texte;  mais  cVst  une  faute  évidente. 


ANNÉE  ^^9^.  m 

caverne,  afin  d'égorger  les  amis  de  la  croix  ainsi  que 
des  agneaux  qui  tombent  sous  le  couteau.  Ayant  ap- 
pris que  nous  nous  dirigions  en  toute  hâte  vers  Asca- 
ion,  il  a  détruit  cette  ville,  et  Ta  complètement  rasée. 
11  semble  privé  de  conseils  et  de  secours;  déjà  il 
renonce  à  défendre  la  Syrie  et  nous  Tabandonne  : 
c'est  pourquoi  nous  avons  bon  sujet  d'espérer  que 
dans  peu  ,  avec  la  protection  de  Dieu  ,  l'héritage  du 
Seigneur  sera  pleinement  recouvré.  Portez-vous  bien, 
porlez-vous  bien.  » 

Le  roi  Richard  donne  le  royaume  de  Jérusalem  a 
SON  neveu  Henri.  —  Il  achète  toutes  les  reliques  de 
LA  Terre -Sainte.  —  Le  roi  Richard  étant  rentré, 
comme  nous  l'avons  vu  ,  à  Ptolémaïs  ,  donna  à  son 
neveu  Henri  le  royaume  de  Jérusalem,  avec  la  femme 
du  marquis  de  Montferrat ,  héritière  de  ce  royaume  , 
comme  sœur  de  la  feue  reine  de  Jérusalem.  Guy  de 
Lusignan,  l'ancien  roi  de  ce  pays,  consentit  à  céder 
ses  droits  :  et  pour  l'établissement  de  la  paix ,  l'île 
de  Chypre,  dont  le  roi  [Isaac]  avait  été  dépouillé  par 
le  roi  Richard,  fut  abandonnée  à  Guy,  qui  dut  prêter 
•  hommage.  Or ,  le  marquis  de  Montferrat  venait 
d'être  tué  à  Tyr  par  les  Assissins  Sarrasins  :  aussi  le 
royaume  de  Jérusalem  revenait-il  à  sa  femme  par 
droit  héréditaire,  comme  nous  l'avons  dit  plus  haut. 

Lorsque  Guy,  roi  de  Jérusalem ,  eut  été  pris  avec 
la  sainte  croix  dans  la  bataille  de  Tiberiade  ,  et  que 
Saladin  fut  venu  mettre  le  siège  devant  Jérusalem , 
les  habitants  qui  occupaient  la  ville  étaient  tombés 


172  RICHARD  V\ 

dans  la  consternation  ;  et,  désespérant  de  pouvoir  ré- 
sister à  Saladin,  s'étaient  empressés  de  lui  rendre  la 
ville.  Celui-ci  n'avait  permis  à  personne  d'en  sortir 
qu'il  n'eut  p9yé  auparavant  dix  besants  pour  rançon  : 
les  riches  se  rachetèrent,  mais  il  y  eut  encore  qua- 
torze mille  hommes  à  Jérusalem  qui  n'avaient  pas 
le  moyen  de  se  racheter.  Les  premiers,  compatissant 
à  leur  malheur,  disposèrent,  sur  l'avis  commun,  des 
croix  d'or  et  d'argent,  des  calices  et  des  reliquaires  \ 
Ils  dépouillèrent  le  Saint-Sépulcre  de  sa  garniture 
précieuse,  prirent  dans  les  églises  tous  les  ornements 
qui  s'y  trouvaient,  et  rachetèrent  les  pauvres.  Les  ha- 
bitants réunirent  aussi  toutes  les  reliques  des  saints 
qu'ils  purent  trouver  dans  les  lieux  consacrés,  et  ils 
les  déposèrent  dans  quatre  grands  coffres  d'ivoire. 
Saladin  les  ayant  aperçus  au  milieu  du  butin  de  la 
ville  conquise,  voulut  savoir  ce  qu'ils  contenaient,  et 
ordonna  qu'on  les  fît  porter  à  Bagdad  et  qu'on  les 
remît  au  calife,  afin  que  les  chrétiens  ne  se  glorifias- 
sent plus  sur  des  os  de  morts,  et  qu'ils  ne  s'imaginas- 
sent plus  avoir  pour  intercesseurs  dans  le  ciel  ceux 
dont  ils  vénéraient  les  os  sur  la  terre.  Cependant  le 
prince  d'Antioche,  le  patriarche  et  d'autres  fidèles, 
ne  voulant  pas  être  privés  d'un  si  grand  trésors  pro- 
mirent, sous  la  foi  du  serment,  de  racheter  ces  reli- 
ques pour  cinquante  deux  mille  besants;  et  ils  s'en- 
gagèrent à  les  remettre  entre  lesmains  de  Saladin,  s'ils 
ne  pouvaient  acquitter  cette  somnîe  au  temps  fixé.  11 
arriva  donc  que  le  prince  d'Antioche  emporta  avec  lui 
'  Non»  lisons  philncteria ,  au  lieu  do  philaterna. 


ANNÉE  ^^9^.  ns 

lesdites  reliques ,  dans  un  coffre  scellé  ;  mais  quand  le 
lermefixé  par  Saladin  approcha,  ousles  fidèles  de  la 
chrétienté  tombèrent  dans  une  grande  douleur  et  dans 
une  grande  consternation.  Le  prince  d'Antioche  allait 
se  voir  forcé  de  rendre  les  reliques  à  Saladin ,  bien 
scellées ,  comme  il  les  avait  reçues.  Le  glorieux  roi 
d'Angleterre  Richard,  se  trouvant  à  Furbie  (?),  ap- 
prit l'embarras  des  chrétiens  ;  il  s'informa  des  con- 
ditions du  traité,  et  bientôt  paya  la  somme  à  Saladin, 
pour  le  rachat  desdites  reliques ,  gages  sacrés  qu'il 
garda  pieusement,  afin  que  les  saints  dont  il  avait  ra- 
cheté les  restes  sur  la  terre,  des  mains  des  impies,  ser- 
vissent, par  leurs  prières  dans  le  ciel>  au  salut  de  son 
ame.  Le  coffre  qui  les  contenait  était  d'une  telle  ca- 
pacité et  d'une  telle  lourdeur,  que,  pour  le  porter  un 
peu  de  temps,  quatre  hommes  suffisaient  à  peine. 

OiN  DÉCOUVRE  LES  RESTES  DU  ROI  ArTHUR.  —  DiSGRACE 
DU  CHANCELIER  d' ANGLETERRE.  —  SuiTES  DE  CET  EVENE- 
MENT. —  Fuite  du  chancelier.  — Son  déguisement.  — 

r 

Anecdote  relative  a  un  aigle  marin.  —  Celte  même 
année  ,  furent  découverts  près  de  Glaston  *  les  osse- 
ments du  fameux  roi  de  Bretagne  Arthur  ^.  Ils  étaient 

*  Glasconiam^  évidemment  Glastoniam. 

^  M.  Aug.  Thierry  révoque  en  cloute,  avec  raison  ,  l'authenticité  de 
cette  découverte.  Il  raconte  ainsi  ce  fait,  qu'il  place  à  l'année -H  89  :  «  Un 
«  neveu  du  roi ,  nommé  Henri  de  Sully ,  gouvernait  le  couvent  de  Glas- 
«  tonbury,  situé  au  lieu  même  où  la  tradition  populaire  racontait  que  le 
«  grand  chef  cambrien  s'était  retiré  pour  y  attendre  la  guérison  de  ses 
«  blessures.  Cet  abbé  publia  tout  à  coup  qu'un  barde  du  pays  de  Pem~ 
'i  broke  avait  eu  des  révélations  sur  la  sépulture  du  roi  Arthur  ;  et  l'on 


MA  RICHARD  l*^^ 

enfermés  dans  un  sarcophage  de  la  forme  la  plus 
antique,  à  côté  duquel  s'élevaient  deux  vieilles  pyra- 
mides qui  portaient  une  inscription  ;  mais  la  bar- 
barie du  langage  et  la  mutilation  des  lettres  rendaient 
cette  inscription  illisible.  Voici  à  quelle  occasion 
cette  découverte  eut  lieu.  En  creusant  la  terre  pour 
ensevelir  un  moine  qui  pendant  sa  vie  avait  mani- 
festé le  plus  vif  désir  d'avoir  ce  lieu  pour  sépulture, 
on  trouva  un  sarcophage  surmonté  d'une  croix  de 
plomb  sur  laquelle  étaient  tracés  ces  mots  :  «  Ci-gît 
«  Tiliustre  roi  des  Bretons  Arthur,  enterré  dans  Tîle 
«  d'Avalon.  »  Ce  lieu,  entouré  de  marais  de  toutes 
parts,  s'appelait  en  effet,  dans  les  temps  anciens,  Tîle 
d'Avalon,  c'est-à-dire  l'île  des  fruits.  Cette  même 
année,  Robert,  chanoine  de  l'église  de  Lincoln,  et 
ills  de  Guillaume,  sénéchal  de  Normandie,  fut  con- 
sacré évêque  de  Worcester  à  Cantorbéry,  par  Guil- 
laume, légat  du  saint-siége  apostolique. 

A  cette  époque,  des  plaintes  violentes  et  multi- 
pliées ,  causées  par  l'orgueil  du  chancelier  et  par  les 
injustices  dont  il  avait  accablé  beaucoup  de  gens , 
furent  portées  aux  oreilles  du  roi ,  qui  écrivit  en  ces 

«  commença  des  fouilles  profondes  dans  Tintérieur  du  monastère,  ei» 
«  ayant  soin  d'enclore  le  terrain  où  se  faisaient  les  recherches  ,  pourécar- 
«  ter  les  témoins  suspects.  La  découverte  ne  manqua  pas,  etc.  »  Toni.  IV, 
page  25.  —  Arthur  n'était  pas  mort,  disait-on.  On  l'avait  vu  au  pied  du 
mont  Etna,  ou  dans  les  forêts  de  la  Basse-Bretagne.  Il  reviendrait  pour 
délivrer  glorieusement  la  race  cambrienne.  Quoique  les  conquérants  ap- 
pelassent cet  espoir  patriotique  «  l'erreur  ridicule  des  brutes  Bretons  », 
ils  n'en  conservaient  pas  moins  un  vague  effroi,  que  cette  découverte  de- 
vait faire  cesser,  en  détruisant  une  superstition  populaire. 


ANNEE  ^^9\.  ^75 

termes  à  quelques  grands  d'Angleterre.  «  Richard,  roi 
d'Angleterre,  à  Guillaume^  maréchal  ;  à  Geoffroi,  fils 
de  Pierre  ;  à  Hugues  Bardolf  et  à  Guillaume  Bruer, 
pour  valoir  en  circulaire  * ,  salut.  S'il  arrive  que  notre 
chan  celier,  à  qui  nous  avons  confié  les  affaires  de  notre 
royaume,  ne  gère  pas  fidèlement,  nous  vous  autori- 
sons à  agir  comme  vous  Tentendrez  sur  ce  qu'il  y  aura 
à  faire  dans  le  royaume ,  vous  donnant  pouvoir  tant 
sur  nos  échutes^  que  sur  tous  autres  droits.  »  Vers 
le  même  temps,  Guillaume,  archevêque  de  Rouen, 
se  rendit  en  Angleterre  avec  des  lettres  du  roi  qui  por- 
taient :  «  Richard  par  la  grâce  de  Dieu,  roi  d'Angle- 
terre ,  à  Guillaume ,  maréchal ,  et  autres  pour  valoir 

*  Patrihus  salutem  (  texte  hic  ).  Nous  adoptons  la  variante  appari- 
bus^  confirmée  d^ailleurs  par  le  texte  de  Raoul  de  Diceto.  Ducange  voit 
dans  ce  mot  apparibus  une  formule  usitée  surtout  par  la  chancellerie 
romaine  pour  signifier  une  lettre  dont  les  copies  conformes  doivent  être 
répandues  (  une  circulaire) ,  et  y  lit  à  paribus  ,  ictotuttw;.  11  cite  même, 
pour  exemple,  la  lettre  de  Richard.  Cependant  la  nature  de  la  phrase 
nous  ferait  douter  decette  interprétation.  Ne  peut-on  pas  voir  dansappa- 
ribtis  le  même  mot  que  comparibus  { pares  ,  pairs  )?  N'est-ce  point  là 
un  titre  d'honneur  donné  à  des  tenanciers  immédiats  qui,  égaux  en  droits, 
sont  dans  des  circonstances  plus  favorables  pour  s'unir  sans  rivalité  ?  Ce 
qui  semble  le  prouver,  c'est  qu'il  y  a  plus  bas  :  aliis  Angliœ  patribus 
(  lisez  apparibus  )  On  sait  qu'en  Angleterre  le  titre  de  pairs  resta  com- 
mun à  tous  les  grands  barons  qui  tenaient  à  raison  d'hommage  ;  et  si 
quelques  chroniqueurs  anglais  et  écossais  parlent  de  pairs  restreints  au 
nombre  de  douze,  ils  ajoutent  ad  moiium  Franciœ ,  sans  qu'on  puisse 
y  voir  aucune  modification  légale  et  reconnue  de  la  pairie  primitive. 

2  Proprement  droits  casueb.  Nous  renvoyons  à  Ducange,  pour  les 
nombreux  sens  du  mot  Eschaeia.  Sa  signification  la  plus  ordinaire  est 
saisie  des  biens  meubles  ou  immeubles  pour  forfaiture ,  refus  de  ser- 
vice militaire  ou  autre  délit.  La  fiscalité  anglo-normande  avait  fait  de 
l'échute  la  principale  source  du  revenu  royal. 


176  RICHARD  I". 

en  circulaire,  salut.  Sachez  que  nous  chérissons  notre 
vénérable  père  Guillaume ,  archevêque  de  Rouen  : 
il  vient  d'être  rappelé  de  Terre-Sainte  par  le  consen- 
tement du  souverain  pontife,  et  nous  avons  jugé  bon 
de  vous  renvoyer  pour  qu'il  protège  et  dirige  notre 
royaume.  Aussi  nous  vous  recommandons  et  vous 
enjoignons  formellement  de  traiter  nos  affaires  en 
prenant  son  avis,  voulant  et  ordonnant  que,  tant  que 
nous  serons  en  ce  pèlerinage ,  tout  soit  fait  par  lui 
d'après  votre  conseil,  par  vous  d'après  le  sien.  »  Cette 
même  année  mourut  le  pape  Clément,  qui  eut  pour 
successeur  Célestin.  Ce  dernier  couronna  Henri  em- 
pereur, la  veille  de  saint  Jean-Baptiste  *. 

Hugues  de  Nunant  ayant  expulsé  les  moines  de 
Téglise  de  Coventry,  y  établit  des  clercs  séculiers. 
Vers  le  même  temps,  à  Tinstigation  du  comte  Jean, 
frère  du  roi  d'Angleterre,  les  seigneurs  du  royaume  se 
trouvèrent  réunis  au  pont  deLoedon^,  entre  Reading 
et  Windsor,  le  premier  samedi  après  la  fête  de  saint 
Michel,  pour  aviser  aux  grandes  et  difficiles  affaires 
du  roi  et  du  royaume.  Le  lendemain,  les  archevêques 
de  Rouen  et  d'York,  ainsi  que  tous  les  évêques  qui 
s'étaient  rassemblés  à  Reading  afin  d'assister  à  l'en- 
trevue, excommunièrent  dans  la  forme  la  plus  terri- 
ble, à  la  lueur  des  cierges,  tous  ceux  qui  avaient 
donné  conseil,  aide  ou  ordre  pour  que  l'archevêque 
d'York  fût  tiré  hors  de  l'église,  indignement  traîné 

»  *  Ce  fait  est  déjà  mentionné  plus  haut. 

^  Ou  plutôt  au  pont  du  Loddon ,  petite  rivière  en  Barkshire,  qui  se 
jette  dans  la  Tamise. 


ANNÉE    M9^.  477 

daus  les  rues,  enfin  jeté  en  prison  ;  et  nominalement 
Albert  de  Marines  et  Alexandre  Puintil.  Le  lundi  sui- 
irant,  ledit  comte  Jean,  dont  le  chancelier  redoutait  la 
violence,  lui  offrit,  pour  dissiper  sa  méfiance,  deve- 
nir à  une  entrevue  dans  un  lieu  sûr,  près  du  château 
de  Windsor,  comme  lui-même  l'avait  demandé  ;  et 
il  lui  fit  remettre  auparavant  un  sauf-conduit  par  l'é- 
vêque  de  Londres.  Mais  le  chancelier,  ne  se  conten- 
tant pas  de  cette  assurance,  prit  aussitôt  la  fuite  et 
alla  s'enfermer  dans  la  tour  de  Londres.  Le  comte, 
apprenant  la  fuite  du  chancelier,  se  rendit  à  son  tour 
à  Londres;  mais,  au  moment  où  il  voulut  entrer 
dans  la  ville,  il  en  fut  empêché  par  plusieurs  cheva- 
liers de  la  suice  du  chancelier,  qui,  armés  de  toutes 
pièces  et  Tépée  nue,  se  jetèrent  sur  lui  et  sur  les  siens  : 
ils  tuèrent  même  un  noble  seigneur  appelé  Roger  de 
Planes.  Le  mardi,  ledit  comte  Jean  tint  séance  dans 
Téglise  de  Saint- Paul,  avec  les  archevêques,  les  évê- 
ques,  les  comtes  et  les  barons,  en  présence  du  chan- 
celier. Après  de  longs  débats ,  tous  jurèrent  fidélité 
au  roi  Richard  :  le  comte  Jean  le  premier,  les  deux 
archevêques  et  les  évêques  après  lui  ,  enfin  tous  les 
comtes  et  barons  qui  composaient  rassemblée.  Le 
jeudi  suivant,  une  entrevue  eut  lieu  dans  la  partie 
orientale  de  la  tour  de  Londres,  en  présence  des  sei- 
gneurs dont  nous  avons  parlé,  et  qui  tous  avaient  dé- 
cidé unanimement  qu'il  n'était  plus  possible  de  laisser 
le  gouvernement  de  l'Angleterre  à  un  homme  qui 
couvrait  de  honte  l'église  de  Dieu,  et  qui  réduisait  le 
peuple  à  la  misère  ;  car  le  chancelier  et  ses  satellites 
II.  4  2 


im  RICHARD  1". 

avaient  commis  dans  le  royaume  de  si  épouvantables 
rapines,  que  pas  un  chevalier  ne  pouvait  garder  sou 
baudrier  plaqué  d'argent,  ni  une  femme  son  collier, 
ui  un  noble  son  anneau  d'or,  ni  un  juif  ses  marchant 
dises  ou   son  argent.   Ils  avaient  tellement  pillé  le 
trésor  du  seigneur  roi,  qu'au  bout  de  deux  ans,  il 
jè'y  avait  plus  que  les  clefs  aux  cassettes  et  des  sacs 
vides  dans  les  coffres.  Alors  il  fut  stipulé  que  tous  les 
châteaux  dont  le  chancelier  avait  arbitrairement  con- 
fié la  garde  à  ses  satellites  seraient  restitués,  à  com- 
mencer par  la  tour  de  Londres  :  le  chancelier  jura 
de  se  conformer  à  cette  décision.  Après  cette  capitu- 
lation, il  sortit  de  la  tour  de  Londres  avec  toutes  ses 
richesses,  le  jeudi  de  la  semaine  suivante,  et  se  rendit 
à  Bermundshei,  après  avoir  traversé  la  Tamise  :  ses 
deux  frères  Henri  et  Osbert  furent  donnés  en  otages, 
jusqu'à  la  reddition  des  châteaux;  lui-même  avait 
juré  de  ne  pas  sortir  du  royaume  avant  d'avoir  fait 
cette  remise.  De  là  il  se  rendit  à  Cantorbéry,  et  quitta 
pour  la  croix  de  pèlerin  la  croix  de  légat  qu'il  avait 
portée  pendant  un  an  et  demi ,  depuis  la  mort  du 
pape  Clément,  au  grand  préjudice  tant  de  Téglisede 
Rome  que  de  l'église  d'Angleterre  ;  ensuite  il  se  diri- 
gea vers  Douvres,  accompagné  de  Gilbert,  évêque  de 
Rochester,  et  de  Henri  de  Cornouailles,  vicomte  de 
Kent.  Là,  il  essaya  de  se  dérober  aux  yeux  des  mate- 
lots ,  en  recourant  à  un  nouveau  genre  de  ruse  : 
d'homme  il  se  fit  femme  et  changea  Thabit  de  prêtre 
en  un  habit  de  coureuse.   Par-dessus  ses  vêtements 
d'homme,  il  mit  une  jupe  de  femme  de  couleur  verte, 


ANNÉE  ^^9^.  479 

endossa  une  cape  de  même  couleur,  se  couvrit  la  tête 
d'un  voile  épais,  comme  en  portent  les  femmes,  et 
descendit  sur  le  rivage,  tenant,  comme  une  mar- 
chande,  un  ballot  de  toile  sous  le  bras.  Le  prélat, 
ainsi  transformé,  alla  s'asseoir  sur  une  pierre  au  bord 
de  la  mer,  attendant  que  le  vent  permît  de  mettre  à 
la  voile.  Un  matelot,  voyant  une  femme,  s  approcha 
pourbadineravec  elle;  mais,  sousla  jupe,  il  remarqua 
avec  étonnement  un  haut  de  chausses;  aussilôl  il  se 
mita  crier  :  «  Accourez,  accourez  tous  !  venez  voir  une 
«  chose  fort  drôle,  un  homme  en  femme!  »  A  sa  voix, 
une  troupe  de  femmes  accourut,  et  lui  demanda  ma- 
lignement le  prix  de  la  toile  qu'elle  avait  à  vendre. 
Comme  le  chancelier  ne  répondait  rien,  faute  de  sa- 
voir un  seul  mot  d'anglais,  elles  se  mirent  à  bavar- 
der entre  elles,  et,  se  doutant  de  quelque  tour,  elles 
soulevèrent  le  voile  qui  lui  couvrait  la  bouche  et  le 
menton  ;  puis,  se  baissant  pour  lui  voir  le  bas  de  la 
figure,  elles  aperçurent  un  visage  d'homme  dont  la 
barbe  noire  était  fraîchement  rasée;  elles  crièrent  à 
leur  tour  .  «  Holà  !  ici  !  que  nous  lapidions  cet  ani- 
«  mal  monstrueux,  qui  n'est  ni  d'un  sexe  ni  d'un  au- 
«  tre  !  »  A  leur  voix,   il  se  fît  un  grand  concours 
d'hommes  et  de  femmes  :  les  uns  lui  enlevèrent  le 
voile  qui  lui  couvrait  la  tête,  les  autres  le  jetèrent 
par  terre,  et  le  tirant  par  les  manches  et  par  le  ca- 
puce,  le  traînèrent  ignominieusement  à  travers  le  sa- 
ble et  les  cailloux,  au  grand  détriment  de  la  dignité 
pontificale.    Enfin    ses    serviteurs    accourent  pour 
délivrer   leur    maitre ,  ils  n'y    réussissent   pas;    la 


H  80  RICHARD  !«'. 

populace  le  poursuit  avec  une  joie  cruelle,  Taccable 
d'outrages  etde  soufflets,  le  couvre  de  crachats,  l  en- 
traîne par  les  rues,  et  finit  par  Tenfermer  dans  une 
cave  attenante  à  la  prison  de  la  ville.  Ainsi  il  devint 
pour  tout  le  peuple  un  objet  de  risée.  Plût  à  Dieu 
que  dans  cette  aventure  Thomme  seul  eût  été  mal- 
traité, et  que  la  dignité  sacerdotale  n'eut  point  été 
souillée!  Celui  qui  avait  traîné  Ta rchevéque  d'York 
fut  traîné  à  son  tour  ;  celui  qui  Tavait  saisi  fut  saisi  ; 
celui  qui  l'avait  enchaîné'  fut  enchaîné;  celui  qui 
l'avait  emprisonné  fut  emprisonné;  afin  que  cette  in- 
digne violence  fût  punie  par  une  juste  ignominie. 
Après  avoir  de  celte  façon  compromis  les  otages, 
violé  le  serment  qu'il  avait  fait  de  ne  pas  sortir  du 
royaume  avant  d'avoir  fait  la  remise  des  châteaux,  le 
chancelier  obtint  enfin  la  permission  de  passer  en 
Normandie,  le  quatrième  jour  avant  les  calendes  de 
novembre. 

Cette  même  année,  un  jeune  homme  qui  faisait 
partie  de  la  maison  de  l'évéque  de  Londres,  avait  un 
aigle  de  mer  qu  il  avait  dressé  à  poursuivre  de  près 
les  crécerelles.  Aussi ,  au  son  de  cet  instrument 
que  les  moissonneurs  appellent  Thabur^,  une  cré- 
cerelle partit  tout  à  coup,  et  prit  son  vol  à  tir  d'ailes. 

'  Nous  traduisons  ligatus  ^  ligaverat^  au  lieu  de  Ugnatus ,  ligna- 
verat. 

*  C'est  très-probablement  le  même  mot  que  tàburcinus ,  tambour  ou 
tambourin.  lUpaiores^  que  nous  traduisons  par  moissonneurs ,  répond  à 
reapers  plutôt  qu'à  ripiers  (  riparii  ) ,  nom  donné  aux  marchands  de 
marée  qui  parcouraient  les  rues  à  cheval.  Nous  ne  voyons  cependant  pas 
de  rapport  naturel  entre  ripator  et  thabur. 


ANNÉE  ^^92.  ^8^ 

L'aigle ,  se  trompant  de  direction ,  arrêta  un  loup 
marin  et  un  brochet  qui  nageaient  sous  les  eaux,  s'en 
saisit  et  traîna  sur  la  plage  cette  proie  d'une  nouvelle 
espèce,  Tespace  de  quarante  pas  environ.  L'évêque, 
étonné  de  la  nouveauté  d'un  fait  si  extraordinaire  , 
envoya  au  comte  Jean,  le  onzième  jour  avant  les  ca- 
lendes de  novembre,  le  loup  marin  et  Taigle  mémo- 
rable dans  les  siècles  futurs. 

Mort  de  Regnaclt  élu  archevêque  de  Cantorbéry. 

—  Retour  du  roi  de  France.  —  Richard  prend  le 
Chateau  de  Daroun. — D'accord  avec  le  duc  de  Bour- 
gogne, IL  SE  DIRIGE  ^TRS  JÉRUSALEM.  —  FaITS  DIVERS. 

—  L'an  de  l'incarnation  de  notre  Seigneur  >1^92, 
Regnault ,  évêque  de  Bath ,  qui  avait  été  élu  arche- 
vêque par  le  chapitre  de  Cantorbéry,  expira  le  jour 
de  Noël ,  quarante-neuf  jours  après  celui  de  sa  no- 
mination. 11  fut  enterré  à  Bath^  dans  son  église,  près 
du  maître  autel. 

Vers  le  même  temps,  le  roi  de  France,  de  retour 
de  son  pèlerinage ,  fut  reçu  à  Paris  en  procession  so- 
lennelle^ le  sixième  jour  avant  les  calendes  de  jan- 
vier. 

Cette  même  année ,  après  la  solennité  de  Pâ- 
ques ,  le  roi  Richard  se  rendit  au  château  de  Daroun, 
qui  est  sur  la  limite  des  possessions  chrétiennes,  du 
côté  de  Babylone  \  11  l'assiégea  cinq  jours,  le  prit 

i  Od  sait  que  les  hisiorieDS  des  croisades  nommaient  Babylone  le  vieux 
Caire  en  Egypte.  On  ne  devra  donc  pas  s'étonner,  si  Ton  voil,  dans  la 
suite,  Matt.  Paris  appeler  sultan  de  Babylone  le  sultan  d'Egypte. 


182  RICHARD  1". 

de  force,  et  permit  aux  assiégés  de  se  retirer,  moyen- 
nant une  grosse  rançon. 

Après  cette  victoire,  ie  duc  de  Bourgogne  et  les 
chevaliers  qu'il  commandait  comme  général  et  chef 
suprême,  en  vertu  de  l'autorité  du  roi  de  France,  vint 
se  joindre  au  roi  Richard.  Ce  dernier  lui  avait  précé- 
demment donné,  dans  la  fête  de  Pâques,  trente  mille 
besans  pour  qu'il  agît  vigoureusement  et  de  concert 
avec  lui  contre  les  ennemis  du  Christ.  Tous  deux , 
après  en  avoir  conféré,  résolurent  de  marcher  défi- 
nitivement sur  Jérusalem.  Le  roi  Richard  était  arrivé 
avec  toute  son  armée  à  Châtel-Ernauld  *  et  à  Belono- 
ble  ,  près  d'Emmaûs ,   lorsque   quelques  Bédouins 
qui  s'étaient  voués  à  son  service  vinrent  lui  annon- 
cer qu'une  nombreuse  troupe  de  marchands,  appe- 
lée vulgairement  caravane,  se  dirigeait  de  Babylone 
vers  Jérusalem,  avec  sept  mille  chameaux  chargés  de 
toutes  sortes  de  richesses,  et  surtout  de  vivres^  :  fro- 
ment ,  dattes,  figues,  raisins  cuits  au  soleil,  et  autres 
choses  semblables.  Cette  caravane  était  conduite  par 
cinq  guerriers  d'élite  détachés  de  l'armée  de  Saladin. 
Le  roi,  accompagné  de  quelques  hommes  d'armes, 
s'élança  à  la  rencontre  du  convoi ,  Tattaqua  près  de 
la  Citerne  Trouble^,  s'empara  des  chameaux,  ainsi 

*  On  l'appelait  aussi  la  Roche-Arnaud.  La  nature  du  passage  nous 
fait  penser  qu'il  s'agit  du  lieu  nommé  Chateau- Bernard  à  la  page  297 
du  premier  volume.  (  Bernardi  au  lieu  d^Ernaldi.  )  —  H  y  avait  aussi 
une  autre  îNebo  au  delà  du  Jourdain,  probablement  la  même  que  Beth- 
nopolis  (  tribu  orientale  de  Manassé.  )  Voir  l.amartinière. 

-  Nous  adoptons.,  pour  cette  phrase,  les  additions  et  variantes. 

^  Trois  variantes  donnent  rubeam  au  lieu  de  turbotam. 


ANNÉE  ^492.  ISr, 

que  des  richesses  qu'ils  portaient,  dont  il  fit  libéra- 
lement la  distribution  à  son  armée  ;  la  plus  grosse 
part  cependant  fut  donnée  aux  Normands ,  qu'il  af- 
fectionnait plus  que  tous  les  autres.  Ensuite  il  revint 
au  château  dont  nous  avons  parlé,  et  mit  avec  pru- 
dence des  garnisons  dans  les  villes  et  dans  les  châ- 
teaux d'alentour. 

< 

Le  duc  d'Autriche  se  rend  a  la  Terre-Saintk.  — 
Comment  il  est  accueilli.  —  Il  quitte  la  Terre- 
Sainte.  —  Vers  le  môme  temps,  le  duc  d'Autriche 
se  rendit  à  la  Terre-Sainte  pour  accomplir  son  vœti 
de  pèlerinage,  servir  fidèlement  le  Seigneur  dans 
Tarmée  chrétienne,  et  y  adorer  la  trace  des  pas  du 
Sauveur.  11  avait  fait  prendre  les  devants  à  ses  maré- 
chaux, pour  qu'ils  lui  préparassent  des  logements  et 
tout  ce  qui  était  nécessaire.  Un  chevalier,  Normand 
de  ualion,  et  familier  du  roi  Richard,  survint  pré- 
cipitamment, et  avec  la  sotte  et  bouillante  jactance 
de  son  pays,  prétendit  qu'il  avait  plus  de  droit  sur  ce 
logement  que  qui  ce  fût,  puisqu'il  y  était  arrivé  le 
premier,  et  qu'il  avait  retenu  la  place  pour  lui  et 
ses  compagnons.  Des  deux  parts  on  en  vint  aux  in- 
jures, et  le  bruit  arriva  aux  oreilles  du  roi.  Richard  , 
dont  l'esprit  partial  était  tout  disposé  à  donner  gain 
de  cause  au  Normand  ,  se  mit  en  colère  contre  les 
vassaux  du  duc:  il  ne  se  rappela  pas  les  paroles  dou- 
ces et  modérées  du  Sauveur  :  «  Je  descendrai  el  je 
verrai.  »  Il  ordonna  avec  précipitation,  el  au  mépris 
de  toute  convenance,  que  la  bannière  du  duc,  pla- 


f84  RICHARD  I«^ 

cée  comme  signal  sur  le  logement,  fût  jetée  dans  un 
égout.  Lorsque  le  duc,  cbassé  du  lieu  qu'il  avait 
choisi  ,  et  poursuivi  par  les  huées  du  Normand,  eut 
appris  ce  nouvel  outrage,  il  alla  se  plaindre  au  roi  ; 
mais  il  n'y  gagna  que  des  railleries.  Alors  le  duc, 
méprisé  par  le  roi ,  se  tourna  vers  le  roi  des  rois , 
et  invoqua  en  pleurant  le  seigneur  Dieu,  demandant 
à  celui  qui  a  dit:  «  C'est  à  moi  qu'est  réservée  la 
vengeance,  et  je  l'exercerai,»  qu'il  le  consolât  d'un  si 
grand  affront ,  en  punissant  et  en  abaissant  l'orgueil^ 
ieux.  Bientôt  après  le  même  duc,  couvert  de  confu- 
sion et  la  rougeur  au  front,  se  hâta  de  revenir  dans 
ses  états.  Richard  eut  honte  plus  tard  de  son  empor- 
tement ,  quand  il  lui  fut  amèrement  reproché. 

Avis  DONNÉS  A  Richard  par  une  religieuse.  —  Le 
DUC  DE  Bourgogne  séduit  par  les  présents  de  Saladin. 
—  Colère  de  Richard.  —  Départ  du  duc  —  Un  er- 
mite PRÉDIT  a  Hic  hard  qu'il  ne  délivrera  pas  la  Terre- 
Sainte.  —  Cependant  le  roi  Richard  était  revenu 
vainqueur  et  joyeux  avec  tout  son  butin  à  Chatel-Er- 
nauld,  qui  est  éloigné  de  Jérusalem  de  trois  milles 
seulement.  Alors  il  exhorte  vivement  chacun  des 
chefs  à  marcher  sur  Jérusalem,  et  à  l'assiéger  en  ce 
moment  où  l'armée  est  abondamment  fournie  de 
vivres  et  de  provisions,  ainsi  que  d'animaux  pour 
le  transport  des  fardeaux.  Il  leur  rappelle  tous  les 
bienfaits  dont  la  clémence  divine  les  a  comblés 
dans  le  cours  de  leur  pèlerinage.  Le  roi  était  surtout 
encouragé  à  l'entreprise  par  une  religieuse  Syrienne 


ANNEE  ^J92.  ^85 

de  nation  qui  habilait  à  Jérusalem  :  cette  femnie  lui 
faisait  passer  des  avis  sur  l'état  intérieur  de  la  ville  ; 
elle  lui  mandait  que  les  Sarrasins  étaient  devenus 
timides  ;  que  le  bruit  de  son  arrivée  les  avoit  plon- 
gés dans  la  consternation  ;  que  toutes  les  portes  étaient 
bouchées  avec  de  la  terre,  excepté  la  porte  de  Saint- 
Étieune,  du  côté  du  nord  ,  contre  laquelle  elle  lui 
conseillait  de  diriger  les  efforts  de  son  armée.  Elle 
lui  envoyait  enfln  une  clef  avec  laquelle  le  roi  pou- 
vait ouvrir  la  serrure.  Mais  au  inomeut  où  tous  les 
chefs  avaient  résolu  d'assiéger  Jérusalem,  le  duc  de 
Bourgogne  tint  conseil  avec  les  templiers  et  les  che- 
valiers français,  et  fut  détourné  de  ce  projet  :  on  lui 
renjontra  qu'il  tomberait ,  lui  et  tous  les  Français  , 
dans  la  disgrâce  du  roi  de  France,  si  le  roi  Richard 
triomphait  d'une  si  grande  et  si  fameuse  cité,  par  leur 
secours,  et  qu'il  ne  leur  reviendrait  à  lui  et  aux 
siens  aucune  portion  de  la  gloire  causée  par  la  prise 
de  Jérusalem ,  quand  bien  même  ils  l'auraient  con- 
quise eux-mêmes. 

Cependant  des  messagers  furent  envoyés  par  le  duc 
à  Saladin  :  ce  qu'ils  firent,  les  faits  et  œuvres  qui 
vont  suivre  nous  l'expliquent.  Le  roi  d'Angleterre 
était  alors  à  Châtel-Ernauld  ,  le  duc  avec  les  siens  à 
Betonoble.  Une  nuit ,  un  espion  du  roi  Richard  , 
appelé  Jumas ,  entendit  des  pas  de  chameaux  et 
d'hommes  qui  descendaient  la  montagne.  Il  se  glissa 
à  leur  suite,  et  il  s'aperçut  que  c'étaient  des  messa- 
gers envoyés  au  duc  par  Saladin  avec  cinq  chnmeaux 
chargés  d'or  ,  d'urgent ,  de  trésors  ,  de  ballots  de  soie 


186  RICHARD  !«'. 

et  autres  présents.  L'espion  revint  en  grande  hâte 
au  camp  du  roi ,  lui  raconta  tout ,  et  se  faisant  ac- 
compagner par  quelques  chevaliers  de  Richard  ,  il 
alla  se  poster  en  embuscade  sur  la  route  par  laquelle 
les  messagers  devaient  s'en  retourner;  ils  furent  en 
effet  saisis  et  amenés  au  roi.  Richard  en  fit  mettre 
un  à  la  torture  et  lui  arracha  l'aveu  de  tout  ce  que 
Saladin  avait  envoyé  ou  fait  dire  au  duc.  Au  lever 
de  Taurore ,  le  roi  ,  après  avoir  fait  mettre  à  l'écart 
les  messagers ,  manda  auprès  de  lui  le  duc ,  le  pa- 
triarche et  le  prieur  de  Bethléem.  Après  les  avoir 
amenés  dans  un  lieu  retiré ,  le  roi  jura  aussitôt  en 
leur  présence  et  sur  les  saintes  reliques ,  qu'il  était 
,  prêt,  lui  et  son  armée  ,  à  marcher  sur  Jérusalem ,  à 
s'en  emparer  ainsi  que  de  la  ville  de  Béryte  (?),  sans 
la  possession  de  laquelle  le  roi  de  Jérusalem  ne  peut 
être  couronné,  à  exécuter  enfin  ce  qu'ils  s'étaient 
tous  proposé,  ce  qu'ils  avaient  juré  même  d'accom- 
plir. Le  roi,  après  avoir  prêté  ce  serment,  demanda 
au  duc  d'en  faire  autant  que  lui.  Celui-ci  s'y  refusa  ; 
aussitôt  le  roi  entra  dans  une  furieuse  colère  ;  il  l'ap- 
pela traître ,  lui  reprocha  les  dons  qu'il  avait  reçus 
de  Saladin  ,  ainsi  que  leurs  ambassades  et  leurs  con- 
fidences réciproques.  Comme  le  duc  s'en  défendait 
et  niait  la  vérité  de  ces  accusations,  le  roi  fit  ame- 
ner les  messagers  que  l'espion  avait  arrêtés  en  roule; 
puis  lorsqu'ils  eurent  été  introduits  et  qu'ils  eurent 
eux-mêmes  porté  formellement  témoignage ,  il  or 
donna  à  ses  serviteurs  de  les  percer  de  flèches  à  la 
vue  de  toute  l'armée  ,  qui  s'étonna  fort  de  cet  acte  de 


ANNÉE  H  92.  187 

cruauté,  ignorant  ce  qu'avaient  fait  ces  hommes  et 
d'où  ils  venaient.  Le  duc ,  convaincu  de  trahison  , 
couvert  de  honte  et  la  rage  dans  le  cœur,  se  dirigea 
en  toute  hâte  vers  Acre  accompagné  des  Français. 
Mais, à  cette  vue,  le  roi  Richard  manda  aux  gouver- 
neurs de  la  ville  qu'ils  n'y  laissassent  entrer  aucun 
Français.  Ceux-ci  furent  obligés  de  camper  hors  de 
la  ville. 

La  nuit  qui  suivit  le  départ  du  duc,  un  religieux 
vint  trouver  le  roi  Richard,  et  lui  fît  part  du  désir 
d'un  saint  ermite  qui  voulait  recevoir  sa  visite.  Ri- 
chard se  leva  au  milieu  de  la  nuit,  et  se  faisant  ac- 
compagner de  cinq  cents  hommes  d'armes,   il  se 
rendit  à  la  demeure  de  Thorome  de  Dieu.  Ce  der- 
nier demeurait  depuis  longues  années  sur  une  mon- 
tagne près  de  Saint-Samuël ,  et  il  avait  le  don  de 
prophétie.  Depuis  le  jour  où  la  croix  du  Seigneur 
avait  été  prise  et  la  Terre-Sainte  perdue,  il  ne  vivait 
plus  que  d'iîerbes  et  de  racines  :  sa  tète  n'était  cou- 
verte que  par  ses  cheveux  épars  ,  et  il  avait  une  barbe 
en  désordre.  Le  roi,  après  l'avoir  longtemps  considéré 
avec  admiration,  lui  demanda  ce  qu  il  désirait  de  lui. 
Joyeux  de  l'arrivée  du  roi,  l'ermite  le  conduisit  dans 
son  oratoire,  et  enlevant  une  pierre  de  la  muraille, 
il  tira  de  la  cachette  une  croix  de  bois  longue  d'une 
coudée,  qu'il  présenta  pieusement  au  roi,  en  lui 
affirmant  qu'elle  était  faite  avec  le  bois  de  la  vraie 
croix  du  Sauveur.  11  dit  au  roi ,  entre  autres  choses, 
que  ,  malgré  sa  noble  et  courageuse  conduite  ,  il  ne 
lui  était  pas  réservé  de  délivrer  la  Terre-Sainte;  et 


^88  RICHARD  P'. 

pour  que  le  roi  ne  pût  pas  douter  de  la  vérité  de  ses 
paroles ,  «  Cela  est  aussi  vrai ,  ajouta-t-il ,  qu'il  est 
«  vrai  que  dans  sept  jours  je  ne  serai  plus  de  ce 
«  inonde.  »  Richard  l'emmena  avec  lui  dans  son 
camp  afin  de  voir  si  Tévénement  justifierait  la  pro- 
phétie. L'ermite  expira  en  effet  le  septième  jour , 

comme  il  Favait  prédit. 

•  .. 

Mort  misérable  du  doc  de  Bourgogne.  —  Richard 
va  au  secours  de  joppé.  —  ïl  bat,  avec  une  poignee 
DE  SOLDATS,  SOIXANTE-DEUX  MILLE  INFIDELES.  —  Le  len- 
demain, Richard  leva  son  camp,  et  suivant  la  même 
route  que  le  duc  de  Bourgogne,  il  vint  placer  ses 
lentes  près  de  celles  du  duc,  hors  de  l'enceinte  d'Acre. 
Après  s'être  reposé  là  trois  jours  avec  son  armée  fa- 
tiguée, il  vit  arriver  des  députés  ,  que  ceux  de  Joppé 
envoyaient  à  la  reine  [Bérengère  ?  ]  ;  ils  annoncèrent 
avec  douleur  que  Saladin,  avec  toute  son  armée,  était 
venu  assiéger  Joppé,  et  qu'à  moins  d'un  prompt  se- 
cours qui  délivrât  les  habitants  ,  la  ville  ne  pouvait 
manquer  d'être  bientôt  prise,  et  les  chevaliers  et  ser- 
gents chargés  de  la  défendre,  massacrés  par  les  in- 
fidèles. A  cette  nouvelle ,  toute  l'armée  fut  saisie  de 
terreur  et  de  tristesse  ;  Richard,  lui-même,  partageant 
la  consternation  générale ,  chercha  à  se  rapprocher 
du  duc  de  Bourgogne,  qu'il  avait  offensé,  et  voulut 
le  ramener  à  la  paix  par  des  démarches  qu'il  tenta 
lui-même ,  ou  qu'il  fit  tenter  par  d'autres.  Le  duc , 
<lédaignant  toutes  leurs  prières,  et  sans  s'occuper  de 
leur  demande,  partit  pour  Tyr,  la  nuit  même,  avec 


ANNEE  ^^92.  ^89 

les  siens.  Mais  à  son  arrivée,  frappé  par  la  main  ter- 
rible dn  Seigneur,  il  perdit  la  raison ,  et  termina  sa 
vie  par  une  mort  misérable. 

Après  la  mort  ignominieuse  du  duc,  le  roi  Richard, 
accompagné  de  peu  de  monde,  s'embarqua  en  toute 
hâte  sur  des  navires  à  éperons,  et  s'empressa  d'aller 
porter  secours  aux  assiégés  de  Joppé.  Mais  les  vais- 
seaux, contrariés  par  le  vent,  et  poussés  en  sens  in- 
verse par  la  fureur  des  flots,  semblaient  devoir  abor- 
der en  Chypre.  A  cette  vue,  ceux  qui  étaient  restés  à 
Acre  crurent  un  instant  que  Richard  avait  l'inten- 
tion de  retourner  dans  ses  étals.  Mais  le  roi  et 
ceux  qui  étaient  avec  lui  ramèrent  vigoureusement, 
et  fendant  les  flots  de  côté  ,  afin  de  triompher  de  la 
violence  des  vents,  abordèrent  enfin  au  port  de  Joppé 
avec  trois  vaisseaux  seulement,  le  troisième  jour,  aux 
premiers  feux  de  l'aurore.  Pendant  ce  temps,  Saladin, 
par  des  assauts  réitérés,  avait  forcé  la  ville  et  en  avait 
massacré  tous  les  défenseurs  infirmes  ou  blessés,  à  qui 
leur  épuisement  n'avait  pas  permis  de  prendre  la  fuite. 
Cinq  *  chevaliers  plus  hardis,  à  qui  le  roi  avait  confié  la 
garde  de  la  ville,  cherchèrent  un  asile  dans  le  château 
et  S'occupèrent  d'en  faire  remise  aux  infidèles,  avant 
qu'il  fût  pris  de  force  et  d'assaut.  Us  eussent  exé- 
cuté ce  projet ,  si  le  patriarche  ,  qui  restait  libre  de 
ses  mouvements  entre  les  deux  armées ,  ne  fût  venu 
leur  dire  que,  quand  bien  mênie  ils  auraient  reçu  de 
Saladin  la  permission  de  se  retirer  sans  être  inquiétés, 

*  Si  Ton  maintient  quiuque  ^  il  Faut  entendre  avec  une  troupe  d'hom- 
mes d'armes. 


190  RICHARD  I'''. 

les  soldats  de  Saladin  avaient  juré  de  les  mettre  tous 
à  mort,  pour  venger  leurs  auiis  et  leurs  parents  à  qui, 
en  plusieurs  occasions ,  le  roi  d'Angleterre  avait  fait 
couper  la  tête  sans  pitié.  Cette  nouvelle,  qui  leur  an- 
nonçait un  grand  danger  de  mort,  les  mit  dans  un 
terrible  embarras.  Ils  voyaient  leur  petit  nombre,  la 
multitude  et  la  férocité  de  leurs  ennemis,  et  n'espé- 
raient plus  être  secourus  par  le  roi.  Mais  lorsqu'ils 
apprirent  le  débarquement  de  Richard,  leur  courage 
se  ranima  et  ils  se  défendirent  avec  iiitrépidité.  Le  roi, 
sachant  qu'après  un  furieux  combat  entre  les  assié- 
geants et  les  assiégés,  le  château  de  la  ville  n'était  pas 
encore  pris,  s'élança  aussitôt  tout  armé,  ainsi  que  les 
siens,  hors  de  son  navire,  et  se  jeta  audacieusement 
au  milieu  des  troupes  ennemies,  comme  un  lion  qui 
égorge  à  droite  et  à  gauche.  Les  Turcs,  surpris,  cé- 
dèrent à  ce  choc  impétueux,  et,  pensant  qu'il  avait 
amené  avec   lui  une  armée  nombreuse ,  abandon- 
nèrent leurs  lignes  de  siège  en  toute  hate,  s'exhortant 
mutuellement  à  la  fuite,  et  s'annonçant  les  uns  aux 
autres  l'arrivée  de  leur  terrible  ennemi.  Ils  ne  s'arrê- 
tèrent ,  da^s  leur  déroute ,  qu'à  leur  entrée  dans  la 
ville  de  Ramla  :  Saladin,  monté  sur  son  char,  les  pré- 
céda tous  dans  sa  fuite  rapide.  Le  roi,  après  la  défaite 
des  infidèles ,  fit  audacieusement  planter  ses  tentes 
dans  une  plaine  hors  de  la  ville,  à  la  grande  et  sou- 
daine joie  des  assiégés. 

Le  lendemain,  lorsque  Saladin  apprit  que  le  roi 
était  arrivé  avec  une  petite  armée  et  qu'il  n'avait 
avec  lui  que  quatre -vingts  chevaliers  et  un  corps  de 


ANNEE  ^^92.  ^9f 

quatre  cents  arbalétriers ,  il  entra  dans  une  violente 
fureur  et  s'indigna  contre  ses  troupes,  en  voyant  que 
tant  de  milliers  d'hommes  s'étaient  laissé  battre  par 
une  poignée  de  soldats.  Alors  ,  pour  les  combler  de 
honte,  il  fît  le  dénombrement  de  ses  troupes,  qui 
s  élevaient  à  soixante-deux  mille;  il  leur  ordonna,  par 
un  édit  souverain,  de  retourner  au  plus  vite  à  Joppé, 
et  de  lui  amener,  le  lendemain  ,  le  roi  vivant  et  pri- 
sonnier. Richard  et  les  siens  avaient  passé  la  nuit 
dans  leurs  tentes ,  ne  soupçonnant  aucun  événement 
funeste.  Au  point  du  jour,  toute  cette  race  de  mé- 
créants arrive  et  entoure  le  camp  du  roi.  Afin  de  cou- 
per toute  retraite  du  côté  de  la  ville,  une  grande 
partie  des  Sarrasins  va  se  poster  entre  Joppé  et  les 
tentes  du  roi.  Réveillés  en  sursaut  par  le  bruit  et  par 
les  clameurs,  Tillustre  Richard  et  tous  les  chrétiens 
furent  plongés  dans  la  stupeur  en  se  voyant  cernés 
de  tous  côtés  par  les  ennemis  du  Christ.  A  ce  péril 
soudain  et  imprévu,  le  roi  revêt  aussitôt  son  armure, 
monte  à  cheval  avec  la  légèreté  d'un  oiseau,  et,  loin 
de  craindre  aucunement  la  mort,  il  anime,  par  des 
paroles  d'encouragement,  les  siens  à  bien  combattre. 
La  multitude  des  ennemis  semble  accroître  son  au- 
dace :  alors  il  s'élance  intrépidement  au  milieu  des 
Sarrasins,  accompagné  de  onze  cavaliers ,  qui  seuls 
avaient  des  chevaux.  Sa  lance  se  brise;  il  tire  aussitôt 
son  épée  du  fourreau,  et  semble  lancer  la  foudre  par 
les  coups  vigoureux  qu'il  assène  sur  les  casques  des 
ennemis.  11  fait  vider  les  arçons  à  plusieurs  Sarrasins, 
et  donne  leurs  chevaux  arabes  à  ses  chevaliers  qui 


<$2  RICHARD  P'. 

combattaient  à  pied.  Ceux-ci  montent  avec  agilité  sur 
leurs  nouveaux  coursiers ,  et  toujours  guidés  par  le 
roi ,  sèment  la  mort  à  droite  et  à  gauche  dans  les 
rangs  ennemis,  et  tuent  sans  pitié  tous  ceux  qui  se  pré- 
sentent à  eux.  Les  païens,  en  tombant,  poussent  d'af- 
freux mugissements ,  et  rendent  au  milieu  des  flots 
de  leur  sang  leurs  âmes,  que  les  démons  emportent. 
En  tête  marchaient  les  arbalétriers,  qui.^  dans  cette 
journée,  méritèrent  les  plus  grands  éloges.  Leur  in- 
comparable courage  repoussait  le  choc  des  ennemis, 
dont  Taudace  et  la  férocité  tombaient  peu  à  peu.  En 
effet,  tandis  que  les  Sarrasins  cherchaientà  segarantir 
de  leurs  traits,  ils  ne  voyaient  pas  venir  ^  les  assaillants 
et  ne  pouvaient  éviter  leur  choc.  L'intrépidité  queleroi 
déploya  dans  cette  journée,  le  courage  de  ses  cheva- 
liers, tant  de  milliers  d'ennemis  obligés  de  quitter  le 
-  champ  de  bataille,  tout  cela  donnerait  lieu  à  un  récit 
qui  paMtrait  incroyable  ,  si  l'on  ne  faisait  attention 
que  la  main  de  Dieu  était  là.  Qui  croirait  en  effet  que 
quatre-vingts  chevaliers,  luttant  un  jour  entier  contre 
soixante-deux  mille  hommes ,  exposés  aux  coups  de 
tant  de  flèches ,  aux  atteintes  de  tant  de  lances ,  aient 
pu  l'emporter  tellement  sur  leurs  ennemis,  que  non- 
seulement  ils  échappèrent  sains  et  saufs ,  mais  que 
même  ils  ne  reculèrent  point  d'un  pas  du  poste  qu'ils 
s'étaient  choisi?  Qui  pourrait  imaginer  qu'ils  renver- 
sèrent partout  leurs  adversaires,  et  qu'ils  remportè- 
rent, par  la  fuite  de  leurs  ennemis,  une  victoire  aussi 

*  Nous  adoptons  la  variante  incircumapeciiùs ,  pour  celte  phrase  un 
peu  confuse. 


^  ANNEE  U92.  H  95 

heureuse  qu'inespérée  ,  si  l'on  ne  voyait  dans  cet  évé- 
nement un  effet  de  la  puissance  de  Dieu  et  de  la  pro- 
tection qu'il  accorde  aux  siens?  EnOn,  ceux  qui  étaient 
restés  dans  la  ville  de  Joppé  pour  la  garder,  s'aper- 
cevant  que  le  roi  et  les  siens  ont  été  invincibles,  sor- 
tent de  la  ville  et  tombent  par  derrière  sur  les  enne- 
mis :  celte  attaque  soudaine,  l'infatigable  activité  de 
Richard  et  des  siens,  portent  dans  leurs  rangs  le  plus 
affreux  désordre.  Ils  tournent  dos,  après  avoir  perdu 
une  grande  partie  des  leurs ,  et  vont  se  cacher  dans 
les  antres  et  dans  les  cavernes. 

L'armée  des  chrétiens  va  au  secours  de  Richard. 
—  Saladin  tranche  la  tête  d'un  croisé.  —  Peste.  — 
Le  roi  se  dispose  a  revenir  dans  ses  états.  —  Trêve 

entre  les   CHRETIENS  ET  LES  INFIDELES.  —  (Saladin  ,  CU 

apprenant  cette  étonnante  victoire,  ne  put  s'empê- 
cher ,  quoique  malgré  lui ,  de  rendre  gloire  au  Christ, 
Seigneur  et  Dieu  des  chrétiens;  il  ajouta  que  de  tous 
les  princes  de  Tunivers,  le  plus  digne,  sans  contre- 
dit, d'admiration,  serait  le  roi  Richard,  s'il  était 
moins  prodigue  de  sa  propre  vie  ;  car  il  prétendait 
qu'un  roi  ne  devait  pas  s'exposer  à  tous  les  périls  qui 
se  présentaient  ;  mais  si  quelque  illustre  souverain  , 
s'écriait-il ,  avait  avec  lui  mille  compagnons  d'armes 
pareils  au  roi  Richard ,  en  peu  de  temps  il  soumet- 
trait le  monde  entier^).  Pendant  ce  temps ,  l'armée 
qui  était  restée  à  Ptolémaïs ,  apprit  que  le  roi ,   à 

*  Nous  n'avons  pas  voulu  négliger  cette  intercalation,  qui  confirme  ce 
que  nous  savons  du  caractère  de  Saladin. 

n.  45 


■j|§4  RICHARD  I«'. 

Joppé  ,  était  entouré  de  tous  côtés  par  les  ennemis , 
et  qu'il  était  en  grand  danger  de  succomber  si  on  ne 
lui  portait  secours  en  toute  hâte.  Alors  la  crainte  et 
le  chagrin  s'emparèrent  si  bien  de  tous  les  chrétiens, 
qu'ils  méditaient  déjà  de  fuir.  Cependant   les  plus 
braves  chevaliers  de  l'armée  se  réunirent  et  se  de- 
mandèrent s'ils  devaient  faire  quelques  démonstra- 
tions pour  secourir  le  roi.  Enfin  ils  partirent  d'un 
commun  accord  pour  Césarée  ,•  mais  ils  n'osèrent 
pas  aller  plus  loin  par  la  crainte  que  les  ennemis  leur 
inspiraient.   Quand  ils  eurent  appris  en  ce  lieu  la 
victoire  inespérée  du  roi ,  ils  furent  transportés  de 
la  joie  la  plus  vive  et  rendirent  des  actions  de  grâces 
au  Seigneur  qui  délivre  ceux  qui  sont  à  lui.   Cette 
bataille  fut  livrée  le  jour  de  la  fête  de  saint  Pierre , 
surnommé  aux  liens.  Le  même  jour ,  Saladin ,  comme 
pour  se  venger  de  sa  défaite ,  se  fît  amener  un  captif 
chrétien  ,  jadis  prince  d'Antioche  ,  et  qu'une  longue 
captivité  avait  affaibli.  Alors  le  regardant  d'un  œil 
courroucé ,  il  lui  dit  :  «  Si  par  la  protection  de  ton 
«  Dieu  il  arrivait  que  je  fusse  enchaîné  devant  toi 
«  comme  tu  l'es  aujourd'hui  devant  moi,  que  fe- 
«  rais-tu  ?  »  Le  captif  ayant  gardé  quelque  temps  le 
silence ,  Saladin  l'adjura  de  nouveau  de  ne  lui  dégui- 
ser en  rien  sa  pensée.  Alors  le  prisonnier  lui  répon- 
dit avec  fermeté  :  «  Vous  subiriez  de  ma  part  une 
«  sentence  capitale  ;  comme  vous  êtes  le  plus  cruel 
c  ennemi  de  mon  Dieu ,  aucun  trésor  ne  pourrait 
«  vous  racheter;  et  comme  vous  persistez  dans  votre 
«  loi  qui  est  bonne  pour  des  chiens ,  je  vous  cou-  . 


ANNÉE  ^^92.  ^05 

«  pefais  la  lète  de  ma  propre  main  ,  quoique  vous 
«  soyez  roi  et  que  vous  ne  soyez  pas  mon  inférieur.  » 
«  Je  ne  pense  pas  que  tu  aies  jamais  un  tel  pouvoir , 
«  reprit  Saladin ,  aussi  je  te  condamne  par  ta  propre 
«  sentence,  et  c'est  moi  qui  vais  te  couper  la  tête  au 
«  même  instant.  »  Il  se  fit  alors  apporter  son  sabre 
nu.  Le  captif  bondit  de  joie  ,  et  s'approchaill  de  lui 
avec  un  visage  serein ,  il  lui  tendit  le  cou  en  disant  : 
«  Voilà  ce  que  j'ai  souhaité  ;  prenez  ma  tête ,  vous 
«  n'aurez  rien  de  plus.  Je  me  glorifie  et  du  motif  qui 
«  cause  ma  mort  et  de  la  grandeur  de  celui  qui  va 
«  me  frapper.  »  Aussitôt  Saladin  fit  tomber  la  tête 
du  captif  dont  les  mains  étaient  liées  derrière  le  dos. 
Qui  peut  douter  que  ce  ne  soit  là  un  glorieux  martyr? 
(Ce  fait  a  été  raconté  par  un  témoin  oculaire,  maître 
Ranulf  Besace,  physicien  du  roi  Richard,  qui  fut 
attaché  dans  la  suite  à  l'église  de  Saint-Paul  à  Londres, 
mais  qui ,  à  cette  époque ,  était  chargé  de  veiller  sur 
la  santé  du  roi  ,  car  il  fournit  une  longue  carrière. 
Il  était  venu  avec  un  sauf-conduit  de  Saladin  visiter 
et  soigner  quelques  captifs  malades.  Il  vécut  encore 
plus  de  soixante  ans,  privé  fort  longtemps  de  la 
vue^). 

Après  avoir  remporté  cette  admirable  victoire  , 
le  roi  Richard  rentra  à  Joppé  où  il  demeura  sept  se- 
maines. Pendant  ce  temps  un  maladie  pestilentielle  , 
provenant  d'un  air  corrompu  ,  fit  courir  de  grands 
dangers  au  roi  et  à  presque  tous  les  siens.  Tous  ceux 

*  Malt.  Paris  revient  plus  tard  sur  ce  détail  et  assure  l'avoir  entendu 
de  la  bouche  de  Ranulf  lui-même. 


4m  RICHARD  \". 

,  qui  furent  frappés  de  ce  fléau  contagieux  moururent 
en  peu  de  temps  ;  mais  le  Seigneur  accorda  la  santé 
au  roi  et  le  garda  sain  et  sauf.  Cependant  Richard 
voyait  diminuer  peu  à  peu  son  trésor  qu'il  avait  dis- 
tribué inconsidérément  et  d'une  main  trop  libérale  à 
ses  chevaliers  :  les  troupes  de  Français  et  d'autres 
qu'il  avait  louées  pour  un  an,  et  qu'il  avait  gar- 
dées auprès  de  lui  à  grands  frais  ,  songeaient  à  le 
quitter  depuis  la  mort  du  duc  de  Bourgogne.  Sa 

•  propre  armée  diminuait  considérablement  et  par  les 
combats  qu'elle  avait  livrés  ,  et  par  les  ravages  de  la 
peste  ;  les  forces  des  ennemis  augmentaient  au  con- 
traire  de  jour  en  jour.  Aussi  les  frères  du  Temple, 
les  Hospitaliers  et  les  autres  chefs  qui  étaient  avec  lui, 
lui  conseillèrent-ils  de  retourner  pour  le  moment  dans 
ses  états,  afin  d'y  faire  une  nouvelle  levée  d'hommes 
et  d'argent  qui  lui  permît  de  revenir  plus  riche  et 
mieux  accompagné  faire  le  siège  de  la  sainte  cité  : 
engagement  qu'il  devait  prendre  en  prêtant  caution 
juratoire.  Ce  qui  déterminait  encore  Richard  à  se 
rendre  à  ces  raisons,  c'est  qu'on  lui  avait  appris  que 
le  comte  son  frère,  qu'il  avait  laissé  en  Angleterre  , 
cherchait  à  le  supplanter  dans  ce  royaume.  Les  faits 
qui  suivirent,  prouvèrent  en  effet  que  tel  était  son 
vouloir.  Mais  comme  le  départ  d'un  si  grand  prince 
et  d'une  si  belle  armée  ne  pouvait  se  faire  sans  grand 
danger  pour  ceux  qui  restaient ,  et  sans  grand  dom- 
mage pour  le  territoire  conquis  ,  à  la  demande  et 
sur  l'avis  des  deux  armées ,  une  trêve  fut  conclue 
entre  les  chrétiens  et  les  païens  :  elle  devait  courir 


ANNEE  ^192.  ^97 

à  partir  de  Pâques  prochain  et  durer  Tespace  de  trois 
ans.  Cette  convention  déplut  beaucoup  à  Dieu  parce 
que  le  désaccord  des  chrétiens  en  était  cause. 

DÉPART  DU  ROI.  —  Tempête.  —  Circonstances  de  ce 
VOYAGE.  —  Aventures  en  Allemagne.  —  Hichard  a 
Vienne.  —  Pendant  la  saison  d'automne,  les  navires 
étant  prêts  et  toutes  choses  convenablement  dispo- 
sees  ,  le  roi  Hichard  s  embarqua  donc  avec  la  reine 
sa  femme  ,  sa  sœur  Jeanne,  reine  de  Sicile,  et  les 
autres  seigneurs.  Ils  cinglaient  à  travers  la  mer  Mé- 
diterranée ,  lorsque  tout  à  coup  s'éleva  une  affreuse 
tempête  qui  assaillit  violemment  les  passagers  au  mo* 
ment  où   ils  allaient  aborder  :  plusieurs  furent  sub- 
mergés; plusieurs  eurent  leurs  vaisseaux  brisés  et 
furent  jetés  sur   le   rivage   presque  nus    et  privés 
de  tout.  Un  petit  nombre  aborda  heureusement  au 
port  du  salut.  Ceux  qui  avaient  échappé  aux  périls 
de  la  mer  ,  rencontrèrent  sur  le  rivage  des  troupes 
ennemies  qui  le   bordaient  :  ils    furent  saisis,  dé- 
pouillés sans  pitié ,  et  plusieurs  eurent  à  payer  uire 
grosse  rançon.  Nulle  part  aucun  moyen  de  fuir  :  on 
eût  dit  que  la  terre  et  que  la  mer  conspiraient  éontre 
les  fugitifs  de  la  croix  ;  ce  qui  prouve  fort  clairement 
que  le  Seigneur  n'avait  nullement  été  satisfait  deles 
voir  partir  sans  qu'ils  eussent  atteint  le  but  de  leur  pèle- 
rinage, lui  qui  avaitrésolude  les  glorifier  sur  cette  terre 
au  bout  de  quelque  temps ,  en  les  rendant  vainqueurs 
de  leurs  eimemis  et  en  leur  accordant  la  délivrance 
de  ces  saints  lieux  pour  lesquels  ils  avaient  entrepris 


4»*  RICHARD  1". 

un  si  pénible  voyage.  En  effet ,  dans  le  carême  qui 
suivit  le  départ  des  croisés,  Saladin ,  cet  ennemi 
de  la  chrétienté,  ce  conquérant  de  la  Terre-Sainte  , 
termina  sa  vie  criminelle  par  une  mort  misérable.  Si 
les  croisés  eussent  été  plus  persévérants ,  ils  se  se- 
raient emparés  très-facilement  de  la  Terre-Sainte  : 
car  les  flls  et  les  parents  de  Saladin  se  divisèrent  après 
sa  mort,  et  se  disputèrent  à  main  armée  Théritage 
paternel. 

Le  roi  Richard,  accompagné  de  quelques-uns  des 
siens,  après  avoir  souffert  aussi  de  la  violence  de  la 
tempête,  se  trouva,  au  bout  de  six  semaines,  à  la 
hauteur  des  côtes  de  Barbarie,  éloigné  de  Marseille 
d'environ  trois  journées  de  marche.  Alors,  ayant  ap- 
pris que  le  comte  de  Saint-Gilles  et  d'autres  seigneurs 
sur  les  terres  desquels  il  devait  passer,  s'étaient  una- 
nimejnent  ligués  contre  lui  et  avaient  préparé  partout 
des  embûches  sur  ses  pas,  il  se  décida  à  regagner  ses 
états  en  traversant  la  Germanie  incognito,  et  fit 
tourner  les  voiles  de  ce  côté.  Enfin,  il  prit  terre  sur 
les  côtes  d'Esclavonie,  près  d'une  ville  appelée  Zara, 
n'ayant  pour  compagnons  que  Baudouin  de  Béthune, 
maître  Philippe,  son  clerc,  Anselme,  son  chapelain, 
et  quelques  frères  du  Tenapl.e.  Aussitôt  ils  envoyè- 
reat  un  messager  au  cliaiteau  le  plus  voisin  pour  ob- 
teusir  un  sauf-conduit  du  seigneur  de  la  province,  qui 
se  trouvait  être  le  neveu  du»  marquis  de  Monferral. 
Le  roi  Richard,  à  son  retour,,  avait  acheté  à  un  négo- 
ciant de  Pise ,  pour  la  somme  de  neuf  cents  besanls , 
trois  pierres  précieuses  de  la  nature  des  escarboucles, 


ANNKE  M  92.  190 

elquoa  appelle  vulgairement  rubis.  Pendant  la  tra- 
versée, il  avait  fait  enchâsser  un  de  ces  rubis  dans  un 
anneau  d'or  qu'il  chargea  ledit  messager  de  remettre 
au  seigneur  du  château.  «  Qui  sont  ceux  qui  t'envoient 
me  demander  passage?  »  demanda  le  seigneur  deZara 
au  messager.  —  <«  Des  pèlerinsrevenant  de  Jérusalem, 
répondit-il.  Et  comme  le  seigneur  insistait  pour  sa- 
voir leurs  noms  :  «  L'un  s'appelle  Baudouin  de  Bé- 
«  thune,  reprit  le  messager,  et  l'autre  Hugues,  lemar- 
«  chand  qui  vous  offre  cet  anneau.  »  Le  seigneur  ayant 
considéré  longtemps  l'anneau  avec  attention  :  «  Ce 
«  n  est  pas  Hugues  qu'il  se  nomme,  s'écria-t  il,  c'est 
«  le  roi  Kichard  ;w  et  il  ajouta  :  «Quoique  j'aie  juré  de 
«  me  saisir  de  tous  les  pèlerins  qui^aborderaient  sur 
«  mes  côtes,  et  de  ne  recevoir  aucun  présent  de  leur 
«  part,  je  ne  veux  point  l'arrêter,  parce^que  c'est  un 
«  prince  magniGque  et  qu'il  m'a  honoré  de  ses  dons 
<(  sans  me  connaître;  je  lui  renvoie  son  présent  et  le 
«  laisse  libre  départir.  »  Le  messager,  de  retour,  raconta 
cette  aventure  au  roi.  Richard  et  ses  compagnons, 
fort  inquiets,  firent  seller  leurs  chevaux,  sortirent 
secrètement  de  la  ville  pendant  la  nuit,  et  cheminè- 
rent quelque  temps  sans  obstacle.  Cependant  le  sei- 
gneur de  Zara,  après  leur  départ,  avait  envoyé  pré- 
venir son  frère  que  le  roi  d'Angleterre  devait  passer 
sur  son  territoire,  et  qu'il  pouvait  le  prendre.  Le  roi 
était  à  peine  entré  dans  la  ville  où  commandait  le 
frère  du  seigneur  dont  nous  avons  parley  que  ce  der- 
nier fit  venir  auprès  de  lui  un  homme  en  qui  il  avait 
la  plus  grande  confiance.  C'était  un  Normand  nommé 


200  RICHARD  l«^ 

Roger,  natif  d'Argentan,  qui  lui  était  attaché  depuis 
vingt  ans,  et  qui  même  avait  épousé  sa  nièce.  Il  lui 
donna  aussitôt  commission  de  visiter  avec  le  plus 
grand  soin  toutes  les  hôtelleries  où  les  pèlerins  s'ar- 
rêtaient, et  de  voir  s'il  ne  reconnaîtrait  pas  le  roi 
d'Angleterre  au  langage  ou  à  quelque  autre  signe, 
lui  promettant,  s'il  réussissait  à  le  faire  saisir,  la  moi- 
tié de  sa  ville  à  gouverner.  Le  Normand,  ayant  par- 
couru toutes  les  hôtelleries,  finit  par  découvrir  le  roi. 
Richard  essaya  d  abord  de  cacher  qui  il  était;  mais 
enfin,  poussé  à  bout  par  l'importunilé  des  prières  et 
par  les  larmes  de  cet  homme  qui  ne  le  cherchait  que 
pour  le  sauver,  il  fut  contraint  de  tout  avouer.  Roger 
le  conjura  en  pleurant  de  prendre  sur-le-champ  la 
fuite,  et  lui  fournit  même  une  très-bonne  monture; 
puis  il  retourna  vers  son  seigneur,  lui  dit  que  la  nou- 
velle de  l'arrivée  du  roi  n'était  qu'un  faux  bruit,  et 
qu'il  n'avait  trouvé  qu'un  certain  Baudouin  de  Bé- 
thune  et  quelques  autres  qui  revenaient  de  pèleri- 
nage.xLe  seigneur,  furieux,  les  fit  tous  arrêter;  mais 
le  roi  était  sorti  secrètement  de  la  ville,  accompagné 
seulement  de  Guillaume  de  l'Etang  et  d'un  valet  qui 
savait  parler  la  langue  allemande.  Pendant  trois  jours 
et  autant  de  nuits,  ils  voyagèrent  sans  prendre  de 
nourriture.  Enfin,  pressé  par  le  besoin,  Richard  s'ar- 
rêta dans  une  ville  d'Autriche,  nommée  Vienne  \ 
près  du  Danube  ;  pour  comble  de  malheur,  celui  qui 
y  régnait  alors  était  le  duc  d'Autriche  [Leopold]. 

*   Oynatia,  dit  le  texte.    Nous  n'avons   pu  maintenir  cette  étniujrc 
leçon,  devant  Funanimité  des  témoignages  historiques. 


ANNEE  ^^92.  20 1 

Le  ddc  d'  a  ctriche  se  venge  de  l'injure  que  lui  a  faitk 
Richard  a  Saint-Jean-d'Acre.  — Le  roi  prisonnier.  — 
Consécration  DE  l'évêqce DE  Bath.  — Après  être  arrivé 
en  Autriche,  le  roi  Richard  envoya  son  valet  à  la  ville 
de  Vienne,  pour  qu'il  y  échangeât  sa  monnaie  étrangère 
et  qu'il  rapportât  des  vivres  aux  voyageurs  mourant 
de  faim.  Celui-ci  étant  venu  au  change,  étala  plu- 
sieurs besauts  d'or ,  et  prit  un  air  de  dignité  et  des 
manières  d'homme  de  cour;  aussitôt  les  habitants 
Tarrêtèrent  et  lui  demandèrent  qui  il  était  :  il  ré- 
pondit qu'il  était  le  domestique  d'un  riche  marchand 
qui  devait  arriver  dans  trois  jours.  Mis  en  liberté  sur 
cette  réponse,  il  se  rendit  le  plus  secrètement  possi- 
ble au  logis  du  roi,  et  lui  conseilla  de  partir  au  plus 
vite,  lui  racontant  ce  qui  lui  était  arrivé;  mais  le 
roi,  après  avoir  éprouvé  tant  de  fatigues  sur  mer, 
désira  prendre  du  repos  et  demeura  encore  quelques 
jours.  Cependant  le  serviteur  dont  nous  avons  parlé 
se  présentait  souvent  au  marché  public  pour  y  ache* 
ter  les  objets  nécessaires.  Le  jour  de  saint  Thomas, 
apôtre,  on  remarqua  à  sa  ceinture  des  gants  du  sei- 
gneur roi  qu'il  y  avait  mis  imprudemment;  à  cette 
vue,  les  magistrats  de  la  ville  le  firent  saisir  de  nou- 
veau :  ils  le  mirent  à  la  torture,  l'exposèrent  à  divers 
tourments,  le  couvrirent  de  blessures,  et  menacèrent 
de  lui  couper  la  langue,  s'il  ne  révélait  sur-le-champ 
la  vérité.  Contraint  par  d  intolérables  supplices,  il 
leur  raconta  la  chose  telle  qu'elle  était.  Aussitôt  les 
magistrats  font  prévenir;  le  duc  :  l'hôtellerie  du  roi 
est  cernée  ;    les  hommes  d'armes  le   pressent  de  se 


202  RICHARD  I«^ 

rendre  de  bon  gré.  A  toutes  les  clameurs  qu'ils  pous- 
saient dans  leur  langage  barbare,  Richard  restait  im- 
passible; mais,  sentant  que  tout  son  courage  person- 
nel ne  pouvait  rien  contre  celte  foule  d'ennemis,  il 
dit  qu'on  fît  venir  le  duc,  et  déclara  qu'il  ne  se  ren- 
drait qu'à  lui  seul.  Lorsque  le  duc  se  présenta,  le  roi 
marcha  à  sa  rencontre  et  lui  remit  son  épée  et  sa 
personne.  Le  duc,  joyeux  de  cette  bonne  prise, 
emmena  le  roi  en  le  traitant  avec  égards  j  mais  il 
ne  Ten  fît  pas  moins  enfermer  dans  une  prison  où 
des  soldats  d'élite  le  gardaient  de  très-près  jour  et 
nuit,  et  l'épée  nue.  On  doit  croire  que  ce  malheur 
arriva  au  roi  Richard  par  la  volonté  du  Dieu  tout 
puissant,  volonté  que  nous  ne  pouvons  comprendre  ; 
soit  que  Dieu  voulût  punir  les  péchés  que  la  faiblesse 
humaine  avait  fait  commettre  au  roi,  soit  qu'il  vou- 
lût châtier  ses  sujets  de  leurs  fautes,  soit  que  ce  fût* 
un  moyen  d'amener  Richard  à  se  repentir  et  à  don- 
ner satisfaction  dans  son  cœur,  pour  la  conduite  qu'il 
avait  tenue  envers  le  roi  Henri,  son  père  selon  la 
chair.  En  effet,  il  l'avait  assiégé  dans  la  ville  du  Mans, 
avec  l'aide  et  le  conseil  du  roi  de  France,  tandis  qu'il 
était  couché  et  malade  ;  et,  s'il  ne  l'avait  pas  réelle- 
ment frappé  avec  un  glaive  parricide,  au  moins  n'est- 
il  pas  douteux  que,  par  ses  attaques  réitérées,  il  l'a- 
vait forcé  de  quitter  la  ville,  et  qu'il  avait  causé  sa 
mort  par  les  chagrins  qu'il  lui  donnait.  Cette  même 
année,  Savaric,  archidiacre  de  Northampton,  fut  élu 
évêque  de  Bath;  il  partit  pour  Rome  où  il  fut  or- 
donné prêtre,  et,  le  treizième  jour  avant  les  calendes 


\ 


ANNÉE  ^i9ù.  205 

d'octobre,  il  reçut  la  consécration  des  mains  d'Alban, 
évêque  d'Albano. 

Le  duc  D'AoTaicHE  vend  son  prisonnier  a  l'empe- 
REDR.   —  Courage  du  roi.  —   Accusations  portées 

CONTRE  LUI.  —  Il  les  REPOUSSE  AVEC  HABILETÉ.  — L'au 

de  la  nativité  du  Christ  ^>I95,  le  roi  Richard,  après 
être  resté  quelque  temps  sous  la  garde  du  duc  d'Au- 
triche, fut  vendu  par  lui  à  Henri,  empereur  des  Ro- 
mains, pour  une  somme  de  60,000  livres  d'argent, 
poids  de  Cologne.  L'empereur  fit  emmener  son  pri- 
sonnier, la  troisième  férié  après  la  fête  des  Rameaux, 
et  le  fît  garder  avec  le  plus  grand  soin.  Afin  de  dé- 
terminer le  roi  à  payer  une  somme  énorme  pour  sa 
rançon ,  il  lui  donna  pour  prison  une  forteresse  du 
pays  des  Triballiens*.  Jusqu'alors,  quiconque  avait 
mis  le  pied  dans  cette  prison,  n'en  était  plus  sorti. 
(La  province  où  cette  forteresse  est  située  renferme 
trois  vallées  très-profondes  et  très-sombres  :  c'est  là 
que  les  vieillards  ou  les  malades  étaient  ordinaire- 


*  Richard  fut  transféré  de  Vienne  à  Worms.  Philippe-Auguste,  de- 
puis l'assassinat  du  marquis  de  Montferrat,  crime  dont  il  accusait  le  roi 
d'Angleterre,  ne  se  montrait  plus  eu  public  qu'entouré  de  sergents  d'ar- 
mes, pour  se  garantir  du  poignard  des  assassins.  Il  songeait  à  mettre  à 
profit  l'absence  de  Richard,  et  excitait  habilement  Tesprit  remuant  et  am- 
bitieux de  Jean-sans-Terre.  Aussi ,  quand  il  apprit  la  captivité  de  Ri- 
chard, «  il  écrivit  aussitôt  à  l'empereur,  ditM.  Aug. Thierry,  poorle  féKci- 
«  ter  de  sa  prise  et  l'engager  à  la  garder  avec  soin,  parce  que,  disait-il, 
u  le  monde  ne  serait  jamais  eu  paix. si.  uu  pareil  brouillon  réussissait 
«  à  s'évader.  En  conséquence,  il  proposait  de  payer  une  somme  égale 
••  ou  même  supérieure  à  la  rançon  du  roi  d^ Angleterre,  si  l'em|>ereur 
«  voulait  le  lui  donner  en  garde.  » 


201  RICHARD  I". 

nient  précipités  par  leurs  fils  qui  croyaient  accomplir 
un  devoir  religieux.  Les  vieillards  étaient  amenés 
sur  des  chars  ornés  pompeusement,  selon  la  dignité 
de  chacun;  puis  ils  assistaient  à  un  dernier  repas, 
faisaient  leurs  adieux,  et  étaient  lancés  au  fond  de  ces 
précipices*.) 

Aussi  Aristote,  au  livre  V,  a  dit  :  «  C'est  une  vertu 
«  d^égorger  son  père,  cliez  les  Triballins.  »  Et  un 
poêle  après  lui  : 

II  y  a  des  lieux ,  il  existe  des  hommes  chez  qui  c'est  la  coutume  d'égor- 
ger les  vieillards. 

Dans  tous  les  lieux  où  Richard  s'arrêta  sur  la 
route ,  il  se  vit  entouré  d'une  foule  nombreuse  de 
chevaliers  et  de  sergents,  qui  le  gardaient  jour  et  nuit 
Fépée  nue.  Des  gens  apostés  environnaient  le  lit  du 
roi  et  ne  permettaient  à  personne  de  passer  la  nuit 
avec  lui.  Ces  vexations  ne  purent  altérer  la  sérénité 
du  prince.  Celui  qui  se  montrait  terrible  et  intrépide 
dans  Taction,  savait  se  montrer  aussi  aimable  et 
joyeux  dans  ses  paroles ,  selon  que  Texigeaint  les 
temps,  les  lieux,  les  choses  et  les  personnes.  Que  de 
fois  il  couvrit  ses  gardiens  de  ridicule,  en  se  moquant 
d'eux?  Que  de  fois  il  s'amusa  à  les  enivrer?  Que  de 
fois  il  défia  en  jouant  ces  hommes  au  corps  gigantes- 
que? Ce  sont  là  des  détails  que  je  laisse  à  d'autres  le 
soin  de  raconter. 

Cet  usa{][e  barbare  subsistait  encore  parmi  plusieurs  hordes  slaves 
«•t  venèdes  au  commencement  du  quatorzième  siècle  ;  nous  ignorons  com- 
ment Matt.  Paris  peut  placer  Worms  ou  Haguenau  dans  le  pays  des  an- 
ciens Triballcs. 


ANNEE  ^^95.  205 

L'empereur,  qui  depuis  longtemps  avait  des  mo- 
tifs d'inimitié  et  de  colère  contre  le  roi,  ne  daigna 
ni  l'admettre  en  sa  présence  ni  lui  parler  :  mais  il 
rassembla  contre  lui  et  contre  les  siens  plusieurs 
motifs  d'accusation ,  qu'il  se  proposait  bien  de  faire 
valoir.  Enfin  ,  par  la  médiation  d'amis  communs,  et 
principalement  par  celle  de  Henri,  abbé  de  Cluny,  et 
de  Guillaume,  chancelier  du  roi,  l'empereur  se  décida 
à  convoquer  les  évéques,  les  ducs  et  les  comtes  de 
l'Allemagne  :  il  fit  traduire  le  roi  devant  eux,  et  l'ac- 
cusa en  leur  présence  sur  plusieurs  chefs  :  il  se  plai- 
gnit d'abord  d'avoir  perdu  le  royaume  de  Sicile  et 
d'Apulie  ,  qui  lui  revenait  de  droit  héréditaire  après 
la  mort  du  roi  Guillaume,  et  cela  par  le  conseil  et 
l'aide  du  roi  Richard.  Pour  acquérir  ce  royaume, 
disait-il,  il  avait  levé  une  grosse  armée  qui  lui  coû- 
tait beaucoup  d'argent,  et  Richard  lui  avait  d'abord 
promis  de  lui  prêter  fidèle  appui ,  pour  enlever  ce 
royaume  à  Tancrède.  En  second  lieu,  il  élevait  des 
plaintes  au  sujet  du  roi  de  Chypre,  qui  lui  était  uni 
par  quelques  liens  de  parenté.  Richard  Tavait  chassé 
injustement  de  son  royaume,  et  avait  donné  son  île  à 
un  étranger  pour  de  l'argent.  En  troisième  lieu,  il 
Taccusa  de  la  mort  du  marquis  de  Montferrat ,  hé- 
ritier [  du  royaume  de  Jérusalem  ],  et  prétendit  qu'il 
avait  été  tué  par  les  Assissins\  sur  les  trahisons  et 
machinations  de  Richard.  Il   Taccusa   aussi  d'avoir 


*  Nous  adoptons  la  variante.  Néanmoins  le  mot  Arsacidœ  du  texte  est 
remarquable,  puisque!  semblerait  indiquer  qu'on  connaissait  déjà  l'exis- 
tence des  Assissins  de  Perse. 


tu  RICHARD  P^ 

envoyé  des  gens  chargés  de  tuer  le  roi  de  France  , 
son  seigneur ,  à  lui  Richard  ,  et  envers  qui ,  dans 
leur  commun  pèlerinage,  il  n'avait  pas  gardé  la  fidé- 
lité qu'il  devait ,  comme  le  serment  juré  en  avait 
fait  une  loi  pour  tous  deux.  Enfin  il  lui  reprocha  de 
ravoir  outragé  dans  la  personne  du  duc  d'Autriche, 
son  cousin  ,  dont  il  avait  fait  jeter  la  baniûère  dans 
un  égout,  à  Joppé,  et  qu'il  avait  couvert,  lui  et  ses 
Teutons  qui  voulaient  visiter  la  Terre-Sainte,  d'in- 
jures et  d'humiliations.  Le  roi  d'Angleterre,  sommé 
par  l'empereur  de  répondre  sur  ces  accusations  et  sur 
d'autres  de  même  nature,  se  leva  aussitôt  et  prit  la 
parole  au  milieu  de  l'assemblée.  Alors  il  réfuta  nvec 
tant  de  noblesse  et  d'habileté  les  différents  reproches 
qu'on  lui  adressait,  que  tous  Técoutèrent  avec  admi- 
ration et  respect,  et  que  bientôt  il  ne  resta  plus  dans 
le  cœur  des  assistants  aucun  doute  sur  son  innocence. 
En  répondant  par  ordre  à  tous  les  points,  il  présenta 
à  l'appui ,  des  assertions  et  une  argumentation  si 
justes,  qu'il  fit  tomber  clairement  tous  les  reproches 
qu'on  lui  adressait,  sans  pour  cela  déguiser  en  rien 
la  vérité.  Il  repoussa  avec  fermeté  l'imputation  de 
trahison  quelle  qu'elle  fût,  et  le  reproche  qu'on  lui 
faisait  d'avoir  comploté  la  mort  du  marquis  ou  du 
roi  :  il  jura  que  sur  de  telles  insinuations  il  serait 
toujours  prêt  à  prouver  son  innocence ,  par  les 
moyens  que  la  cour  impériale  jugerait  convenables. 
Enfin,  lorsqu'il  eut  longuement  plaidé  sa  cause,  avec 
l'habileté  d'un  homme  vraiment  éloquent ,  en  pré- 
sence de  l'empereur  et  des  princes  de  l'empire,  Tem- 


ANNEE  ^495.  207 

pereur  fut  saisi  d'admiration  en  entendant  la  noblo 
défense  de  Richard  :  il  se  leva,  le  fit  venir  auprès  de 
lui  et  se  jeta  dans  ses  bras  \  Désormais  il  se  montra 
doux  et  affable  envers  lui  :  depuis  lors  il  ne  cessa  de 
traiter  le  roi  avec  les  égards  les  plus  bienveillants. 

Le  Vieux  de  la  Montagne  essaie  de  disculper  Ri- 
chard DU  meurtre  DU  MARQUIS  de  Monferrat.  —  (Le^  roi 
Richard  se  voyant  injustement  accusé  de  la  mort  du 
marquis ,  comme  nous  lavons  dit,  envoya  une  am- 
bassade solennelle  au  chef  des  Assissins,  le  priant 
d'écrire  au  doc  d'Autriche  ou  à  l'empereur  une  let- 
tre qui  témoignât  de  son  innocence  à  ce  sujet;  il  en 
obtint  la  lettre  suivante  :  «  A  Limpold,  duc  d'Autri- 
che, le  Vieux  de  la  Montagne,  salut.  Attendu  que 
plusieurs  rois  et  princes ,  dans  les  pays  d'outre-mer, 
imputent  à  Richard,  roi  et  seigneur  d'Angleterre,  la 
mort  du  marquis  ,  je  jure  par  le  Dieu  qui  règne 
éternellement,  et  par  la  loi  que  nous  observons,  que 

*  Cette  réconciliation ,  apparente  toutefois ,  fut  hâtée  par  la  complai- 
sance que  mit  Richard  à  se  reconnaître  vassal  de  l'empereur  et  à  flatter 
la  vanité  du  prétendu  successeur  des  Césars.  De  son  côté,  Henri  VI  lui 
donna,  par  charte  authentique,  le  Viennois  ,  le  Lyonnais,  Marseille, 
Arles ,  provinces  et  villes  sur  lesquelles  il  n'avait  que  des  droits  incer- 
tains et  contestés,  on  pour  mieux  dire  repoussés  par  les  habitants.  Mais 
celui  que  les  Normands  d'Italie  surnommaient  le  Cyclope  se  laissait  rare- 
ment guider  par  la  bonne  foi  et  la  générosité.  Il  fallut  que  la  seconde 
diète ,  tenue  à  Haguenau  ,  usât  de  son  pouvoir  pour  faire  mettre  Richard 
en  liberté  ;  et,  pendant  que  c*  prince  attendait  à  Anvers  un  vent  favora- 
ble ,  Henri  VI ,  gagné  par  les  intrigues  de  Philippe  et  de  Jeau-sans- 
Terre,  l'aurait  fait  arrêter  de  nouveau,  si  Richard  n'eût  été  averti  à  temps 
de  cette  trahison. 

'  Tout  cet  alinéa  compris  entre  parenthèses  forme  une  intercalation 
importante  fournie  par  le  texte  de  Wendovor. 


im  RICHARD  1" 

le  roi   Richard  n'a  eu   aucune  participation    à  ce 
meurtre.  La  cause  de  la  mort  du  marquis  est  celle- 
ci  :  un  de  nos  frères,  qui  était  parti  de  Satalie  *  sur 
un  VBisseau  pour  venir  vers  nous,  fut  poussé  par  la 
tempête  sur  ies  côtes  deTyr;  le  marquis  le  fit  saisir 
et  tuer,  et  s'empara  de  tout  son  argent.  Nous  en- 
voyâmes alors  des  députés  audit  marquis,  pour  qu'il 
s'accordât  avec  nous  relativement  à  l'argent  de  notre 
frère;  mais  il  s'y  refusa,  méprisa  nos  députés,   et 
voulut  rejeter  la  mort  de  notre  frère  sur  llegnault , 
seigneur  de  Sidon  ;  cependant  nous  fîmes  tant ,  par 
nos  amis,  que  nous  obtînmes  la  certitude  que  le  mar- 
quis lui-même  l'avait  fait  tuer  et  l'avait  dépouillé  ; 
nous  lui  envoyâmes  de  nouveau  un  messager  nommé 
Ëdriz,  qu'il  voulut  faire  jeter  à  la  mer;  mais  les  amis 
que  nous  avions  àTyr  Le  firent  sauver  promptement  ;  il 
revint  vers  nous  en  toute  hâte,  et  nous  raconta  tout. 
Dès  ce  moment  nous  résolûmes  la  mort  du  marquis, 
et  nous  envoyâmes  à  Tyr  deux  de  nos  frères  qui  le 
tuèrent  ouvertement  et  presque  sous  les  yeux  de  tout 
le  peuple  de  la  ville.  Telle  a  été  la  cause  de  la  mort  du 
marquis  ;  et  nous  vous  le  disons  en  vérité,  le  sei- 
gneur roi  Richard  est  totalement  étranger  à  cette 
mort  ;  c'est  à  grand  tort  et  fort  injustement  qu'on 
veut  mal  au  roi  Richard  à  ce  sujet;  sachez  pour  sur 
que  nous  ne  tuons  aucun  homme  par  le  désir  d'une 
récompense  ou  d'une  somme  d'argent  quelconque , 
mais  seulement  quand  il  nous  a  offensés  le  premier  ; 

•  Saltelvia.  Nous  lisons  Sw/taïda. 


ANNEE  ^195.  209 

sachez  que  nous  avons  fait  les  présentes  en  notre 
maison  et  château  de  Messiac,  à  la  mi-septembre,  en 
présence  de  nos  frères,  et  les  avons  scellées  de  notre 
sceau.  Fan  >I500  après  Alexandre  \) 

Impôts  levés  en  Angleterre  pour  payer  la  rançon 
DU  roi.  —  Faits  divers.  —  On  songea  alors  ,  par  la 
médiation  d'amis  communs,  à  traiter  de  la  rançon 
du  roi.  Après  de  longues  négociations  on  finit  par 
convenir  que  pour  ladite  rançon,  cent  quatre-vingt 
mille  marcs  d'argent,  poids  de  Cologne,  seraient 
payés  à  Fempereur.  Celte  somme  devait  être  soldée 
avant  la  délivrance  du  captif;  et  l'on  devait  encore  y 
ajouter  tous  les  frais  que  cette  négociation  avait  cau- 
sés, à  l'empereur  et  aux  autres,  avant  la  convention 
faite.  Le  jour  des  apôtres  Pierre  et  Paul,  les  évoques, 
ducs  et  barons  promirent  en  prêtant  serment,  que  du 
moment  où  le  roi  aurait  payé  ladite  somme,  il  pour- 
rait en  liberté  regagner  ses  états.  La  nouvelle  de  cet 
accord  fut  portée  en  Angleterre  par  Guillaume,  évê- 
que  d'Ély,  chancelier  du  roi,  qui  était  chargé  aussi 

*  Cette  bizarre  dépêche  qu'on  prétendait  autographe  et  qui  était  écrite 
en  caractères  hébraïques,  grecs  et  latins,  ne  fut  publiée  qu'en  -Il  95 ,  pen- 
dant la  guerre  de  Richard  et  de  Philippe  Auguste,  Guillaume  de  Long- 
champ,  redeveim  chancelier,  Tenvoya  ofliciellement  aux  princes  étrangers 
et  aux  moines  qui  étaient  connus  pour  s'occuper  de  rédiger  la  chronique 
du  temps;  sa  fausseté  manifeste  ne  fut  point  remarquée  dans  un  temps 
où  la  critique  historique  et  la  connaissance  des  mœurs  orientales  étaient 
peu  répandues  en  Europe.  Elle  affaiblit  même  à  ce  qu'il  semble  l'effet 
moral  des  imputations  du  roi  de  France.  Cette  lettre  se  trouve  aussi  dans 
les  Script,  rer.  Francic,  tome  xvil,  avec  de  légères  variantes.  Elle  y 
portepourdateMDV.ai>y4/eirandro.  {Voy.M.  Aug.  Thierry,  tomeiv, 
liv.  XI,  elles  notes  de  M.  MlCHAUD,  IlisL  rff^s  Crois.) 

n.  M 


2^0  -    RICHARD  I«^ 

d'une  lettre  du  seigneur  roi,  et  d'une  bulle  d'or  de 
l'empereur.  Aussitôt  après  son  arrivée,  les  justiciers 
royaux  rendirent  un  édit  par  lequel  tous  les  évêques 
et  clercs,  comtes  et  barons,  abbés  et  prieurs  devaient 
contribuer  pour  un  quart  de  leur  revenu  à  la  rançon 
du  roi.  On  enleva  pour  cette  œuvre  pieuse  les  calices 
d'or  et  d'argent.  Jean,  évéque  de  Norwich,  prit  dans 
lout  son  diocèse  la  moitié  du  prix  des  calices,  et 
donna  [aussi]  au  roi  la  moitié  des  biens  acquis.  Gua- 
rin,  abbé  de  Saint- Albans  \  tira  de  tous  ceux  de  son 
église  et  de  son  diocèse  une  somme  de  cent  marcs. 
L'ordre  de  Cîteaux,  qui  jusqu'alors  avait  été  libre  de 
tout  impôt,  donna  toute  sa  laine  pour  la  rançon  du 
roi.  Enfin  aucune  église,  aucun  ordre  religieux  ne 
fut  dispensé  de  contribuer  à  celte  délivrance.  Le  rang, 
le  sexe  n'étaient  pas  un  motif  d'exemption.  Ce  grand 
malheur  fut  présagé  par  des  orages  épouvantables, 
des  inondations,  des  coups  de  tonnerre  accompagnés 
d'éclairs  terribles,  qui  se  répétèrent  trois  ou  quatre 
fois  par  mois  pendant  l'hiver.  Cette  année  fatale  fut 
suivie  par  une  infertilité  qui  frappa  les  fruits  de  la 
terre  et  les  fruits  des  arbres. 

Vers  le  même  temps,  Hugues  évêque  de  Chester, 
s'était  mis  en  route  pour  aller  trouver  le  roi  avec  de 
grands  présents  qu'il  s'était  plu  à  lui  réserver.  Mais 
la  nnit ,  pendant  son  sommeil ,  il  fut  attaqué  près  de 
Cantorbéry,  et  dépouillé  de  tous  ses  biens.  Mathieu 
de  Clare,  gouverneur  de  Douvres,  qui  avait  prêté 
son  appui  aux  voleurs,  fut  excommunié  par  l'arche, 
vêque  :  on  ignore  s'il  donna  satisfaction. 

^  Nous  adoptons  l^addition  pour  cette  phrase. 


I 


ANNÉE  ^495.  2H 

Mort  de  Saladin.  — Son  frère  Saphadin  lui  suc- 
cède, APRÈS  AVOIR  TUÉ  SES  NEVEUX.  —  PARTAGE  DE  l'eM- 

piRE  ENTRE  SES  FILS.  — Vers  le  iriême  temps,  Ssladin, 
cet  ennemi  juré  de  la  vérité  et  de  la  croix,  fut  frappé 
par  la  main  vengeresse  de  Dieu;  il  mourut  subite- 
ment dans  un  festin  à  Nazareth  *  :  son  frère  Sapha- 
din s'empara  aussitôt  de  son  empire.  Avec  lui  se 
trouvaient  sept  fils  de  Saladin^,  contre  lesquels  les 
fils  de  Noradin  ,  que  Saladin  avait  privés  de  I  héri- 
tage paternel ,  se  soulevèrent  bieiitôt  avec  la  multi- 

Ml  est  certain  que  Saladio  mourut  à  Damas ,  au  commencemeot  de 
mars  M  95.  Vertot,  dans  son  Histoire  des  chevaliers  de  Malte,  raconte 
que  Saladin ,  en  expirant,  fit  distribuer  également  ses  aumônes  aux  sec- 
tateurs des  trois  religions  juive  ,  chrétienne  et  mahométane,  et  qu'il  fit 
déployer  un  drap  mortuaire  au  lieu  d'étendard,  pour  avertir  les  hommes 
de  l'instabilité  de  la  grandeur  humaine.  Mais  Gibbon,  d'après  le  silence 
des  historiens  orientaux,  doute  de  la  vraisemblance  de  cette  relation, 

"  Fuerunt  auiem  cum  eo  septem  filii  Sttlaadini  :  contra  quos^  etc. 
Peut-être  faut-il  lire  Saphadini  :  ce  qui  signifierait  simplement,  Sapha- 
din aidé  de  ses  sept  fils.  Autrement  cette  phrase  nous  semble  incompré- 
hensible. Matt.  Paris  veut-il  dire  que  sept  fils  de  Saladin  secondaient 
les  projets  ambitieux  de  Saphadin?  Pourquoi  en  compte-t-il  neuf  un 
peu  plus  bas?  Nous  savons  que  Saladin  laissa  seize  ou  dix-sept  enfants 
mâles  et  une  fille.  De  tous  ces  fils ,  trois  seulement  eurent  un  état 
considérable  :  Aziz  fut  sultan  du  Caire;  Afhdal,  sultan  de  Damas, 
avec  Jérusalem  et  la  Palestine;  Dhaher  eut  en  partage  Alep  et  Bosra  ; 
c'est  sans  doute  celui  qui  est  désigné  dans  le  texte  sous  le  nom  de  Nora- 
din. Cn  quatrième  fils  fut  établi  à  Hama.  La  famille  de  Shiracouh 
domina  à  Émesse  ;  un  petit-fils  d'Ayoub,  à  Balbek  ;  divers  émirs,  dans  les 
villes  de  la  Syrie  septentrionale  et  de  la  Mésopotamie ,  entre  autres  à 
Tell-Bascher,  Kafartab ,  Adjiloun,  etc.  Malek-Adcl  (  Saphadin  )  eut  les 
contrées  au  delà  de  PEuphrate  (  Mésopotamie  proprement  dite).  Après 
s'être  emparé  de  presque  tout  l'empire  de  Saladin,  par  la  violence  ,  il  est 
vrai ,  mais  non  pas  aussitôt  après  la  mort  de  son  frère ,  comme  le  dit 
'Matt.  Paris,  il  abdiqua  volontairement. 


212  RICHARD  !«'. 

tude  des  Persans.  Il  est  bon  pour  la  clarté  de  ce  ré- 
cit ,  de  dire  quelques  mots  de  ces  deux  frères  Saladin 
et  Saphadin,  de  leur  race,  de  la  succession  de  leurs 
enfants.  Cette  famille,  en  effet,  l'emportait  en  habi- 
leté sur  tous  les  princes  du  paganisme.  Saladin  mou- 
rut ,  nous  Tavons  dit ,  laissant  neuf  fils  héritiers  de 
son  empire.  Saphadin,  son  frère  puîné,  tua  tous  ses 
neveux,  à  l'exception  d'un  seul  qu'on  appelait  Nora- 
din  :  celui-ci  occupait  le  territoire  d'Alep  avec  toutes 
les  villes,  forteresses  et  châteaux  d'alentour,  au  nom- 
bre de  plus  de  deux  cents.  Saphadin,  après  s'être 
emparé  du  royaume  de  son  frère  et  s'être  débarrassé 
de  ses  neveux,  choisit  sept  d'entre  les  quinze  fils  qu'il 
avait ,  et  leur  partagea  cet  héritage  acquis  par  l'ho- 
micide. Au  premier  de  ses  fils,  nommé  Melealin  ,  il 
donna  Alexandrie,  Babylone  ,  le  Caire,  Damietle, 
Canise  '  (?),  avec  toute  TEgypte,  s'en  réservant  la  su- 
zeraineté. Son  second  fils,  nommé  Coradin,  eut  Da- 
mas, Jérusalem  et  tout  le  territoire  des  chrétiens,  qui 
renferme  plus  de  trois  cents  villes,  châteaux  et  forte- 
resses, sans  compter  les  bourgades.  Le  troisième  fils 
Melchiphaïs,  occupa  la  terre  de  la  Chamelle^,  avec 

•  Canisia.,  dit  le  texte.  JNous  n'avons  retrouvé  aucune  explication  sur 
ce  nom  qui  semble  se  [approcher  de  Kéné  ,  Tancienne  Coptos.  Peut-être 
faut- il  lire  simplement  Thanis. 

2  Le  texte  donne  Gemella;  mais  nous  lisons  Kamela  qui  revient 
plusieurs  fois  dans  le  texte  de  Matt.  Paris  et  dans  les  lettres  qu'il  cite. 
Touten  adoptant  la  traduction  suivie  par  Vertotetjpar  d'autres  écrivains, 
nous  ne  prétendons  pas  fixer  exactement  la  position  de  ce  pays.  Lamar- 
tinière  ,  dans  son  dictionnaire ,  parle  d'un  peuple  nomme  Camelitw  , 
cité  par  Strabon,  et  qui  habitait ,  dit  ce  géographe  ,  à  trois  journées  de 
l'Kuphrate.  Raynaldi,  d'après  Jordan  ,  dit  que  les  Tartares  furent  dé- 


ANNÉE  ^^95.  213 

toute  la  province,  qui  comprend  plus  de  quatre  cents 
villes  et  forteresses,  sans  compter  plus  de  six  cents 
Imurgades.  Le  quatrième  fils  Mehemodain,  gouverna 
FAsie  et  plus  de  cinq  cents  forteresses  \  Le  cin- 
quième, nommé  Methisemachat  ,  eut  sous  son  pou- 
voir le  territoire  de  Sarcbo,  où  mourut  Abel.  Là 
se  trouvent  plus  de  neuf  cents  villes,  forteresses 
et  châteaux,  sans  compter  les  bourgades.  Le  sixième 
fils ,  nommé  Machinoth ,  règne  sur  la  terre  de 
Bagdad  :  c'est  là  qu'habite  le  pape  des  Sarrasins, 
qu'ils  appellent  calife.  Dans  leur  religion,  il  est  craint 
et  respecté  par  eux  comme  le  pontife  romain  Test  par 
nous.  Ce  calife  ne  se  laisse  voir  que  deux  fois  par 
mois.  Alors,  accompagné  de  ses  sectateurs,  comme 
le  pape  de  ses  cardinaux,  il  se  rend  à  la  Mosquée,  où 
Inside  Machomet,  le  dieu  des  Agaréniens  ^.  Là,  incli- 

faits  par  le  Soudan  d^Égypte,  en  4282,  dans  le  pays  de  Calamela,  en 
Syrie.  Nous  inclinerions  donc  à  penser  que  ce  nom  était  donné  au  pays 
<|ui  s'étend  au  nord  de  Damas  jusqu'à  TEuphrate. 

'  Nous  ne  savons  d'après  quelle  relation  Matt.  Paris  donne  les  noms  et 
les  états  des  fils  de  Malek-Adel.  Les  quatre  premiers,  qui  seuls  jouent  un 
rôle  dans  l'histoire  des  croisades,  sont  appelés  différemment  dans  Vertol, 
et  dans  le  chap,  des  Croisades  :  «  Melic-el-Kamel,  l'aîné  de  tous,  dit 
«  Vertot,  eut  l'Egypte,  et  Coradin,  la  Syrie;  Haran,  ville  de  la  Mésopo- 
«  lamie,  fut  le  partage  d'Achrof,  et  Bostra  en  Arabie,  celui  de  Salech-Iy- 
«  maël.  »  Dans  l'autre  ouvrage,  nous  trouvons  :  «  Kamel ,  son  fils  aîné, 
«  eut  l'Egypte ,  la  Palestine,  une  grande  partie  des  villes  de  la  Syrie  et  de 
«  la  Mésopotamie  ;  Moadham-Scharfeddin-lssa,  nommé  mal  à  propos  Con- 
«  radin ,  fut  sultan  de  Damas  ;  Nodgemeddin  fut  roi  de  Khelath  ;  Scheha 
«  beddiu-Ghazi  obtint  le  royaume  de  Miafarekin.  » 

*  Fils  d'Agar,  c'est-à-dire  Ismaéliens.,  F^es  musulmans  n'ont  jamais 
adoré  Mahomet  comme  un  Dieu.  iVlais  Matt.  Paris  partage  l'opinion  ac- 
créditée de  son  temps,  lui  qui  plus  bas,  donne  à  l'article  arabe  al  le  sens 
toutoniquc  de  tout.  Au  reste,  lex  est  la  traduction  exacte  de  Coran,  en 
remontant  à  l'étvmoloRie  /  leoere.  lire.  ) 


2f4  RICHARD  1«^n 

liant  la  tête,  le  cortege  fait  une  oraison  selon  le  rite 
de  la  loi  sarrasine,  puis  niange  et  boit  avant  de  sor- 
tir du  temple  :  ensuite  le  calife  retourne,  la  couronne 
en  tête,  à  son  palais.  On  va  visiter  et  adorer  ce  Ma- 
chornet ,  comme  le  peuple  chrétien  visite  et  a  lore  le 
Christ  mort  sur  la  croix.  Or,  cette  ville  de  Bagdad, 
où  est  le  temple  de  Machome  t,  et  où  réside  le  calife, 
est  regardée  comme  la  capitale  de  la  race  des  Aga- 
réniens ,  ainsi  que  Rome  est  la  capitale  de  la  chré- 
tienté. Le  septième  fils  de  Saphadin ,  nommé  Sala- 
phat,  n'eut  pas  de  terre  en  héritage  ;  mais  il  dut  res- 
ter avec  son  frère  Melealin,  et  porter  son  étendard. 
Chacun  de  ses  frères  fut  aussi  chargé  de  lui  payer 
par  an  mille  [livres]  sarrasines,  et  cent  bezans  [d'or], 
et  de  lui  fournir  deux  destriers  complètement  har- 
nachés. Saphadin  leur  père,  toutes  les  fois  qu'il  ve- 
nait les  visiter,  avait  la  tête  couverte  d'un  voile  de 
soie  rouge.  Ses  fils  venaient  à  sa  rencontre  en  se  pro- 
sternant quatre  fois  à  terre  et  en  lui  baisant  le  pied. 
Alors  celui-ci  leur  donnait  son  visage  et  sa  main  à 
baiser.  Chaque  année  il  restait  trois  jours  avec  cha- 
cun d^eux.  Tous  ses  fils  avaient  au  doigt  un  anneau 
sur  lequel  était  sculpté  le  portrait  de  leur  père.  Quand 
Saphadin  montait  à  cheval,  il  avait  toujours  la  tête 
couverte  ,  et  ne  montrait  son  visage  que  dix  fois  dans 
l'année.  Quand  il  devait  recevoir  les  ambassadeurs 
d'un  prince,  il  chargeait  ses  esclaves  armés  de  les  in- 
troduire le  premier  jour  dans  son  palais;  le  lende- 
main il  leur  rendait  réponse,  selon  l'objet  de  leur 
mission,  et  ne  se  les  faisait  présenter  qu'au  bout  du 
troisième  jour.  Quant  h  ses  huit  autres  fils,  leur  père 


ANNEE  ^^93.  215 

leur  assigna  des  revenus,  de  cette  façon  :  deux  d'en- 
tre eux  étaient  préposés  à  la  garde  du  saint  sépul- 
ci'e.  Ils  touchaient  toutes  les  offrandes  que  les  pè- 
lerins déposaient  sur  le  tombeau,  et  se  les  parta- 
geaient; ce  qui  formait  un  revenu  de  vingt  mille  li- 
vres sarrasines.  Quatre  autres  fils  avaient  le  revenu 
du  Nil ,  et  ce  revenu  s'élevait  à  plus  de  quarante  mille 
[livres]  sarrasines.  Les  deux  plus  jeunes  frères,  à 
cause  de  la  chasteté  de  leur  âge,  étaient  chaque  jour 
présentés  à  Mahomet,  et  ils  percevaient  toutes  les  of- 
frandes faites  à  Mahomet  ;  ce  qui  leur  valait  trente 
mille  livres  sarrasines.  Saphadin  avait  quinze  fils  et 
autant  de  femmes  :  il  couchait  alternativement  avec 
chacune  ;  quand  Tune  d'elles  avait  enfanté  un  fils,  il 
couchait  avec  elle,  à  la  vue  de  toutes  les  autres.  Si 
Tune  de  ces  quinze  femmes  mourait,  il  en  repre- 
nait aussitôt  une  autre,  selonja  coutume  de  sa  loi. 
Cette  loi  que  les  Sarrasins  prétendent  avoir  été  écrite 
par  Mahomet,  est  contenue  dans  un  livre  qu'ils  ap- 
pellent Alcoran  :  al  en  arabe  veut  dire  tout,  et  cho- 
ran  veut  dire  loi.  Cette  nation  profane  observe  invio- 
lablement  les  préceptes  de  ce  livre,  comme  nous 
autres  chrétiens  observons  le  texte  de  l'Évangile. 

Le  comte  Jean  ,  frère  de  Richard,  aspire  a  la  cou- 
ronne. —  Le  roi  de  France  veot  s'emparer  de  la 
Normandie.  — -  Il  épouse  Ingelrurge  et  la  répudie. 
—  Tandis  que  le  roi  Richard,  ainsi  que  nous  l'avons 
vu,  était  détenu  par  l'empereur,  le  comte  Jean  son 
frère,  apprenant  le  malheur  qui  lui  était  arrivé,  et 


21 B  RICHARD  P'. 

pensant  qu'il  ne  reviendrait  plus ,  fit  alliance  et  amitié 
avec  le  roi  de  France  Philippe  ;  poussé  par  un  mé- 
chant dessein,  jl  voulut  se  faire  couronner  en  Angle- 
terre à  la  place  de  son  frère  :  mais  il  en  fut  empêché 
par  la  louable  résistance  des  Anglais. 

A  cette  époque ,  le  roi  de  France  Philippe  déploya 
partout  sa  bannière  contre  le  roi  d'Angleterre,  el  en- 
tra avec  une  nombreuse  armée  en  Normandie.  Rang, 
sexe  et  âge,  rien  ne  peut  arrêter  sa  fureur.  Gilbert  de 
Vascueil  l'appelle  à  Gisors,  qu'il  lui  livre  par  trahi- 
son, ainsi  que  la  chose  était  depuis  longtemps  conve- 
nue entre  eux.  Ensuite  il  soumet,  soit  par  la  trahi- 
son ,  soit  par  la  force ,  tout  le  Vexin  normand ,  le 
comté  d'Aumale  jusqu'à  Dieppe  etVaudreuil,  ainsi 
que  les  principaux  châteaux.  Il  range  aussi  sous  son 
obéissance  la  terre  d'Hugues  de  Gournay,  et  de  quel- 
ques autres  qui  s'étaient  donnés  à  lui*  11  vient  assié- 
ger Rouen  avec  ses  chevaliers  :  mais  la  grande  valeur 
du  comte  de  Leicester,  et  le  courage  des  habitants, 
l'obligent  de  se  retirer  avec  honte  et  perte.  Enfin  il 
s'empare  de  la  ville  d'Évreux ,  et  la  donne  en  garde 
au  comte  Jean  \ 

Vers  le  même  temps,  le  roi  de  France  prit  pour 
épouse  une  jeune  fille  d'une  admirable  beauté,  qui 
était  sœur  du  roi  des  Danois,  et  qui  s'appelait  Ingel- 
burge.  Mais,  quelque  temps  après  son  mariage,  il  la 
répudia ,  la  relégua  dans  un  monastère  de  religieuses 
à  Soissons,  et  ordonna  à  tous  les  Danois  qui  étaient 
venus  avec  elle  de  retourner  dans  leur  pays.  Cette 

'  Adopté  Tadditiou  Joatmi. 


ANiNEE  4194.  247 

même  aiiuée,  Hubert  Gaultier,  évêque  de  Salisbury, 
fut  élu  canoniquement  archevêque  de  Cantorbéry,  et 
fut  installé  dans  son  siège  la  veille  de  Saint-Léonard. 
Un  ordre  du  roi  Richard  confia  à  son  habileté  Tad- 
ministration  du  royaume  d'Angleterre,  en  remplace- 
ment de  Gaultier,  archevêque  de  Rouen  ,  que  le  roi 
appela  auprès  de  lui.  Ce  dernier  passa  en  Allemagne 
et  fut  accompagné  par  la  reine  Alienor,  qui  s'était  mise 
en  route  pour  revoir  soja  fils. 

Retour  de  fhcHARD. —  Phénomène  céleste.—  Sou- 
mission DE  Jean-sans-Terre.  —  Le  roi  passe  en  Norman- 
die. —  Il  chasse  les  Français  de  Verneuil.  —  L'an 
de  la  nativité  du  Seigneur  4>I94,  le  roi  Richard, 
après  avoir  donné  la  plus  grande  partie  de  sa  rançon, 
et  avoir  livré  des  otages  pour  ce  qui  restait  à  payer, 
fut  mis  en  liberté  le  jour  de  la  purification  de  la  bien- 
heureuse Marie  ;  et  après  être  sorti  des  prisons  de 
l'empereur,  il  se  dirigea  tranquillement  vers  ses  états. 
Accompagné  de  sa  mère  et  du  chancelier,  il  traversa 
le  territoire  du  comte  de  Louvain ,  et  arriva  sur  les 
bords  de  la  mer  Britannique,  où  il  s'embarqua,  et 
aborda  en  Angleterre  au  port  de  Sandwich,  au  milieu 
de  l'enthousiasme  de  tous,  le  dimanche  après  la  fête 
de  saint  George.  A  l'heure  où  le  roi  aborda  avec  les 
siens,  qui  était  la  seconde  heure  du  jour  et  le  moment 
où  le  soleil  brille  de  tout  son  éclat,  un  corps  lumi- 
neux parut  au  milieu  d'un  ciel  serein,  à  quelque  dis- 
tance du  soleil.  Ce  phénomène  avait  la  longueur  et 
la  largeur  du  corps  humain  :  son  éclat  était  d'un 


218  RICHARD  \". 

blanc  tiraot  sur  le  violet,  à  peu  près  de  la  couleur 
de  Tiris.  A  la  vue  de  ce  prodige,  plusieurs  pensèrent 
qu'il  annonçait  le  débarquement  du  roi.  Aussitôt  lU- 
chard  partit  pour  Cantorbéry,  et  se  rendit  pieusement 
au  tombeau  du  bienheureux  Thomas  :  de  là  il  arriva 
à  Londres,  où  il  fut  reçu  avec  des  transports  de  joie. 
Toute  la  ville  était  décorée  et  ornée  magnifiquement  : 
pour  recevoir  son  roi  elle  avait  déployé  la  plus  grande 
pompe.  Lorsque  la  nouvelle  se  fut  répandue,  les  no- 
bles, les  vilains  marchèrent  dans  une  allégresse  com- 
mune à  la  rencontre  du  roi.  Ils  avaient  le  plus  vif 
désir  de  revoir,  à  son  retour  de  la  captivité,  celui  sur 
l'arrivée  duquel  ils  ne  comptaient  plus.  Geoffroi , 
surnommé  Hakesalt,  Tun  des  serviteurs  de  l'abbé  de 
Saint-Albans  Guarin,  se  présenta  de  sa  part  au  roi 
Richard,  à  Weslminster.  11  apportait  au  roi,  au  nom 
dudit  abbé ,  de  riches  présents  en  or  et  en  argent , 
bien  capables,  non-seulement  de  satisfaire,  mais  en- 
core de  charmer  la  munificence  royale.  Le  roi,  me- 
surant Tamitié  au  cadeau  ,  chargea  Geoffroi  de  re- 
mercier Tabbé  comme  un  ami  infatigable  et  comme 
un  bon  père  qui  ne  peut  oublier  son  fils  ;  et  il  appela 
Tabbé  son  très-cher  père,  car  il  en  avait  Thabitude, 
à  cause  de  l'amitié  qui  existait  entre  eux.  Dès  lors  , 
le  roi  ayant  conçu  pour  l'abbé  une  bienveillance 
plus  grande  qu'auparavant,  le  gratifia  en  toutes  cho- 
ses de  son  aide  et  de  sa  faveur.  Le  roi,  après  gvoir 
demeuré  un  jour  à  peine  à  Westminster,  se  rendit 
au  bourg  de  Saint  Edujond  pour  s'y  mettre  en  priè- 
res, et  de  là  marcha  sur  Nottingham,  pour  y  assiéger 


ANNEE  ii9Â.  2^9 

et  y  prendre  ceux  qui  avaient  conspiré  contre  lui,  et 
qui  s'étaient  unis  au  comte  Jean.  Déjà  Tarmée  an- 
glaise s'était  emparée  de  tous  les  châteaux  duditcona  te; 
celui  seul  de  Nottingham  tenait  encore:  il  se  défen- 
dait même  vaillamment,  et  les  assiégés  faisaient  des 
sorties  fréquentes;  mais,  lorsqu'ils  lurent  bien  cer- 
tains de  l'arrivée  inattendue  du  roi,  ils  lui  rendirent 
le  château,  se  remettant,  eux  et  tous  leurs  biens,  à  sa 
volonté  et  à  sa  merci.  Il  mit  les  uns  en  prison  ;  il  im- 
posa aux  autres  de  fortes  rançons,  car  la  nécessité  du 
moment  le  rendait  très-avide  d'argent.  Deux  projets 
le  préoccupaient  surtout  :  le  premier,  c'était  de  dé- 
livrer, du  côté  de  l'empereur,  les  otages  qu'il  avait 
laissés  à  sa  place;  le  second,  de  lever  aussitôt  une 
armée  nombreuse  contre  le  roi  de  France,  qui  dévas- 
tait sa  terre  par  les  incendies  et  les  rapines.  C'est 
pourquoi,  si,  dans  cette  occasion ,  il  exigea  de  l'argent 
de  ses  sujets  avec  plus  d'avidité  qu'il  ne  convient  à 
un  roi ,  on  doit  lui  pardonner  d'en  avoir  agi  ainsi 
plutôt  que  de  manquer  à  ses  devoirs  de  souverain. 

Après  avoir  en  peu  de  temps  soumis  tous  ses  en- 
nemis d'Angleterre,  le  roi  Richard,  par  le  conseil 
des  grands  de  son  royaume ,  et  quoiqu'il  s'y  refusât 
d'abord  ,  se  fit  couronner  à  Winchester  pendant  l'oc- 
tave de  Pâques.  Hubert,  archevêque  de  Cantorbéry, 
célébrait  la  messe,  et  Guillaume,  roi  d'Ecosse,  était 
présent.  Il  s'embarqua  ensuite  à  Por^mouth ,  le  jour  de 
la  fêle  de  saint  Nérée  et  de  saint  Achillée  ;  il  aborda  en 
Normandie,  et  passa  la  nuit  à  Bruis  (?)  * .  C'est  là  que  le 

*  Nous  li  rions  plus  voloQ  tiers  Bure.  Tout  les  historiens  disent  Barileur. 


220  RICHARD  I". 

comte  Jean,  sou  frère,  poussé  par  une  sage  résolution, 
vint  se  présenter  au  roi  en  suppliant  ;  il  se  jeta  hum- 
blement à  ses  pieds  avec  plusieurs  chevaliers  ,  et  il 
implora  la  merci  de  son  frère  en  versant  d'abondantes 
larmes,  il  s'accusa ,  en  beaucoup  de  choses,  d'avoir 
été  guidé  par  sa  propre  folie  et  par  la  malice  des  mau- 
vais conseils,  et  avoua  qu'il  avait  été  poussé  par  une 
sorte  d'entraînement  inévitable  :  l'opinion  commune 
étant  que  le  roi  ne  reviendrait  pas  \  Richard,  dont  le 
caractèreétaitgénéreux,  s'apitoya  surlemalheurdeson 
frère  et  ne  put  retenir  ses  larmes.  Il  le  releva  de  cette 
posture  humiliante  et  lui  rendit  son  ancienne  bienveil- 
lance :  cependant  il  ne  restitua  point  tout  d'abord 
au  comte  Jean  les  terres  qui  lui  avaient  été  enlevées. 
Le  roi  Richard ,  apprenant  que  le  roi  de  France 
avait  assiégé  Verneuil,  et  que  depuis  huit  jours  il  ne 
cessait  de  faire  dresser  despierriers  ,  de  faire  appor- 
ter de  grosses  pierres,  de  faire  miner  les  murailles 
par  des  excavations  souterraines  ,  et  de  blesser  les  as- 
siégés dans  leurs  membres;  Richard,  dis- je  ,  s'y 
rendit  en  toute  hâte.  Le  grand  jour  de  la  Pentecôte 
approchait;  mais,  pour  que  dans  ce  saint  jour  les 
Français  ne  pussent  se  vanter  d'avoir  remporté  la 
victoire  ,  ils  apprirent  à  la  tombée  de  la  nuit,  que  le 
roi  d'Angleterre  s'était  préparé  pour  le  combat,  et 
qu'il  arriverait  le  lendemain  matin.  Cette  nouvelle 
épouvanta  les  Français  qui ,  ayant  souvent  éprouvé 
rinlrépiditéde  Richard ,  pensèrent  qu'il  valait  mieux 

^  Nous  adoptons  la  variante  pour  cette  phrase  ,   en  supprimant  non 
avant  maliiinm. 


ANNEE  ^^94.  221 

fuir  que  combattre,  et  abandonnèrent  en  effet  leur 
camp  à  leur  grand  désavantage  et  opprobre. 

Herbert  ,  élu  évëqce  de  Salisbury. — Richard  s'em- 
pare DE  Loches.  —  Le  roi  de  France  est  repoussé  de 

TOUTES  les  provinces  ANGLAISES.  —  TrÊVE.  —  ToURNOIS 

en  Angleterre.  —  Révolution  a  Constantinople.  — 
Vers  le  même  temps,  Herbert ,  surnommé  le  Pauvre, 
archidiacre  de  Cantorbéry ,  fut  élu  canoniquement 
évêque  de  Salisbury.  Il  fut  ordonné  prêtre  le  samedi 
de  la  Pentecôte ,  et  le  lendemain  consacré  évêque  à 
Westminster  par  Hubert ,  archevêque  de  Cantorbéry. 
Vers  le  même  temps,  le  roi  de  France,  en  quittant 
Verneuil ,  détruisit  avec  rage  un  château  qu'on  ap- 
pelle Fontaines  ,  afin  de  ne  pas  rester  sans  rien  faire, 
et  il  rentra  dans  ses  états  avec  la  gloire  d'un  succès, 
tout  mince  qu'il  fût. 

Après  cela  ,  le  roi  Richard  ,  en  se  dirigeant  vers 
Tours,  reçut,  à  titre  de  présent,  deux  mille  marcs 
d^argent  des  bourgeois  de  Neufch«itel ,  où  répose  le 
corps  du  bienheureux  Martin.  De  là  ,  il  marcha  vers 
le  château  de  Loches ,  sur  les  frontières  de  la  Tou- 
raioe.  Le  roi  de  France  se  Tétait  fait  livrer  par  les 
baillis  du  roi  d'Angleterre  à  titre  d'otage  ,  pendant 
la  captivité  de  ce  dernier,  et  à  une  époque  où  ils  n'o- 
saient résister  à  ses  sommations.  11  l'avait  confié  à  la 
garde  de  soixante  chevaliers  et  de  quatre  vingts  ser- 
gents ,  avec  des  provisions  suffisantes.  En  ce  moment 
le  fils  du  roi  de  Navarre  vint  se  joindre  comme  auxi- 
liaire au  roi  d'Angleterre;  il  lui  amenait  une  nom- 


RICHARD  l«^ 

breuse  armée  et  iin  corps  de  cent  cinquante  arba- 
létriers qui  lui  servaient  d'escorte.  Les  troupes  de 
Richard  dévastèrent  le  territoire  de  Geoffroy  de  Ran- 
çon *  et  celui  du  comte  d'Angoulême. 

Quelque  temps  après  ,  le  roi  de  France,  Philippe , 
entra  dans  le  pays  de  Tours,  et  vint  poser  ses  tentes 
près  de  Vendôme  ;  mais  ayant  appris  par  ses  espions 

^  que  le  roi  d'Angleterre  arrivait ,  il  décampa  de  grand 
matin  et  se  rendit  à  Fréteval  en  toute  hâte.  Le  roi 
d'Angleterre  le  poursuivit ,  et  s'empara  de  tous  les 
chariots  et  bagages  du  roi  ainsi  que  de  ceux  des 
•  comtes  et  barons  qui  combattaient  avec  lui.  Il  se  ren- 
dit maître  aussi  de  l'or,  de  Fargent,  des  machines 
de  siège  ,  des  tentes  et  d'un  immense  butin  qu'il  em- 
mena avec  lui.  Alors  passant  dans  le  Poitou  ,  Richard 
fit  en  quelques  jours  reconnaître  ses  lois  dans  le  ter- 
ritoire et  le  château  deTaillebourget  dans  toutes  les 
possessions  de  ses  adversaires ,  du  comte  d'Angou- 
lême,  par  exemple,  et  de  Geoffroy  de  Rançon;  en 
sorte  que  depuis  le  château  de  Verneuil  jusqu'à  Char- 

'  roux^,  il  n'y  eut  plus  aucun  rebelle. 

Vers  la  même  époque ,  le  roi  de  France  envoya 

•  quatre  messagers  au  roi  d'Angleterre,  pour  lui  pro- 
poser  par  artifice  des  paroles  de  paix.  11  lui  deman- 

*  dait  d'épargner  avec   compassion  les  peuples  qui 
Vêtaient  soumis  à  chacun  d'eux.  En  effet,  les  deux  rois 

avaient  vidé  leur  bourse  à  force  d'y  puiser  l'or  et 

'  De  Ravemm.,  dit  le  texte;  mais  c'est  évidemment  le  iHémr<juece- 
iui  dont  il  eel  (||uesti«n  à  rannée  4^  80. 

^  Ad  crurcm  CaroH.  Le  récit  des  historicos  plutôt  qui*  le  tex(e  mérae 
nous  fait  adopter  cette  tr.iduction.  • 


AiNNEK  ^^94.  223 

rarjjent  pour  subvenir  aux  désastres  de  la  guerre  ,  el 
ils  avaient  déjà  versé  le  sang  de  beaucoup  de  gens 
nobles  des  deux  partis  :  c^est  pourquoi  il  le  priait  de 
s'en  remettre  ,  pour  les  questions  qui  les  divisaient , 
à  Texamen  de  cinq  personnes.  Les  seigneui^s  des  deux 
royaumes  ont  confiance  dans  cet  expédient ,  disait-il , 
et  attendent  que,  les  armes  une  fois  déposées,  les  ar- 
bitres prononcent  sur  ce  qu'il  convient  à  chacun  de-î 
rois  de  céder  en  bonne  justice.  Cette  proposition  plut 
très-fort  au  roi  d'Angleterre  ,  pourvu  que  le  roi  de 
France  ,  accompagné  de  quatre  chevaliers  ,  consentît 
à  paraître  en  champ  clos  devant  le  roi  Richard  ,  ac- 
compagné du  même  nombre  de  champions,  afin  qu'à 
nombre  égal  et  avec  les  mêmes  armes ,  ils  se  mesu- 
rassent corps  à  corps  ;  ce  que  le  roi  de  France  refusa 
de  faire,  au  grand  ébattement  de  plusieurs.  Cette  même 
année  ,  Robert ,  comte  do  Leicester  ,  fut  pris  par  le 
roi  de  France  et  par  le  comte  du  Perche.  Cette  même 
année,  Henri  Maréchal,  frère  de  Guillaume  Maré- 
chal l'aîné ,  devint  évêque  d'Exeler.  Enfin  ,  par  la 
médiation  d'hommes  religieux  ,  une  trêve  fut  conclue 
entre  le  roi  de  France  et  d'Angleterre  ;  mais  des  deux 
côtés  le  commerce  des  marchands  fut  prohibé. 

Vers  le  même  temps  ,  le  roi  Richard  repassa  en 
Angleterre  et  institua  des  tournois  dans  des  lieux  dé- 
lerminés.  Son  motif  était  peut-être  celui-ci  :  les  che- 
valiers des  deux  royaumes  qui  s'y  rendraient  en  foule 
exerceriiient  leurs  forces  en  courant  en  cercle  les  uns 
contre  les  autres  ;  de  façon  que  s'ils  avaient  à  faire 
la  guerre  aux  emiemis  de  la  croix  ou  à  leurs  voisins, 


224  •  RICHARD  l«^ 

ils  deviendraient  plus  agiles  au  combat  et  plus  lestes 
aux  exercices  militaires.  A  cette  époque,  un  certain 
Alexis  ,  fils  de  Manuel  ,  anciennement  empereur  de 
Constantinople ,  réunit  une  troupe  de  gens  armés  , 
attaqua  Cursac  *  qui  régnait  alors  à  Constantinople  , 
s'en  empara ,  lui  fit  crever  les  yeux ,  puis  le  fit  châ- 
trer ,  l'enferma  dans  une  prison  perpétuelle  et  monta 
sur  le  trône  à  sa  place. 

Richard  se  plaint  au  pape  de  sa  captivité  en  A  dtriche 
— Le  duc  d'Autriche  est  excommunié.— Sa  mort  déplo 
RABLE. — L'an  de  la  nativité  du  Seigneur  4195  ,  le  ro 
Richard  envoya  une  ambassade  à  Icour  apostolique 
les  députés,  admis  en  présence  du  seigneur  pape,  for 
mulèrent  devant  lui  une  plainte  ainsi  conçue  :  «  Saint 
«  père,  notre  seigneur,  Richard,  roi  d'Angleterre, 
«  salue  votre  excellence  et  vous  demande  de  faire 
«  justice  de  ce  duc  d'Autriche  qui  a  mis  la  main  sur 
«  lui  au  retour  de  son  laborieux  pèlerinage  ,  qui  Ta 
«  traité  autrement  qu'il  ne  convenait  de  Têtre  pour 
i<  un  prince  tel  que  lui  ;  qui  l'a  vendu  à  l'empereur 
«  comme  on  vendrait  un  bœuf  ou  un  âne  ;  qui  enfin, 
«  de  concert  avec  l'empereur,  a  frappé  son  royaume 
«  d'une  rançon  dont  l'énormité  est  intolérable.  Tous 
«  deux ,  quoiqu'ils  fussent  initiés  aux  lois  de  la  foi 
«  chrétienne,  ont  prononcé  contre  un  roi  captif  et 
«  malheureux  une  plus  dure  sentence  que  Saladin 

■•  Isaac  l'Ange.  Alexis  était  son  propre  frère ,  quoique  cet  usurpateur 
eût  rejeté  le  nom  do  ses  pères  pour  le  nom  pompeux  des  Comnènos, 
dont  il  descendait  par  les  femmes.  Tous  deux  étaient  fils  d'Andronic 
l'Ange,  et  non  de  l'empereur  Manuel. 


ANNÉE  4195.  225 

«  lui-même  ne  Taurait  fait ,  si  notre  sei{jneur  ,  par 
«  semblable  infortune  ,  fut  tombé  dans  ses  mains  ; 
«  et  cependant  pour  le  comballre  il  était  parti  de 
«  Textrémilé  du  monde ,  abandonnant  un  royaume 
«  qu'il  venait  d'obtenir  5  une  patrie,  des  parents,  des 
«  amis.  Mais  Saladin  aurait  su  ,5  n'en  pas  douter, 
«  ce  qu'il  devait  de  déférence  tant  à  la  générosité  et 
«  à  la  valeur  du  roi,  qu'à  la  majesté  royale  ;  tandis 
«  que  cette  nation  barbare  et  intraitable  s'est  mon- 
«  trée  sur  ce  point  d'une  bru.tale  ignorance.  Sans 
«  doute  ils  ont  agi  ainsi  ,  pour  que  la  prise  d'un  si 
«  grand  roi  leur  fût  comptée  comme  une  louable 
«  victoire  ,  eux  qui  n'auraient  jamais  osé  l'attaquer 
«  de  bonne  guerre,  s'il  eût  été  entouré  de  sa  vail- 
«  lante  armée  ;  ou  bien  ils  pensent  peut-être  que  l'hu- 
«  miliation  du  roi  ne  doit  pas  leur  être  attribuée;  ils 
«  disent  que  c'est  là  un  effet  de  la  main  divine,  qui  n'a 
«  qu'à  faire  un  geste  pour  que  la  roue  de  la  fortune 
«  fasse  monter  les  uns  en  haut ,  et  précipite  les  autres 
«  en  bas,  abaisse  celui-ci,  élève  celui-là.  Mais  ce  qui 
«  émeut  vivement  notre  seigneur  le  roi,  c'est  qu'on 
«  s  est  emparé  de  lui  au  moment  où,  à  l'abri  de  votre 
«  paix  et  de  la  protection  que  vous  avez  accordée  aux 
«  pèlerins  pour  trois  ans ,  protection  octroyée  et  con- 
«  firmée  sous  peine  d'excommunication  ,  il  revenait 
«  de  pèlerinage  avec  l'intention  de  retourner  en 
«  Terre-Sainte  ;  c'est  qu'ils  l'ont  mis  en  prison  sous 
«  bonne  garde  ,  et  lui  ont  imposé  une  énorme  ran- 
«  çon.  Que  votre  excellence  veuille  donc  ordonner 
«  que  les  olages  de  notre  seigneur  le  roi ,  livrés  en 


226  RICHARD  1*'. 

«  gage  pour  la  partie  de  la  rançon  qui  reste  à  payer, 
u  et  détenus  encore  aujourd'hui  dans  les  fers ,  re- 
«  çoivent  du  duc  la  permission  de  s'en  aller  libre- 
«  ment.  Qu'elle  ordonne  aussi  au  duc  de  restituer 
«  intégralement  la  somme  qu'il  a  reçue  de  notre 
<(  seigneur ,  malgré  l'excommunication  ,  et  de  don- 
«  ner  satisfaction  convenable  pour  l'injure  qu'il  lui  a 
«  faite ,  à  lui  et  aux  siens.  » 

Après  que  les  messagers  royaux  eurent  donné  con- 
naissance au  souverain  pontife  de  ces  plaintes  et  de 
beaucoup  d'autres,  le  seigneur  pape  prononça  par 
trois  fois  une  admonition  que  le  duc^  refusa  d'enten- 
dre; puis,  se  levant  lui  et  ses  cardinaux,  il  excom- 
munia le  duc  nominalement,  et  généralement  tous 
ceux  qui  avaient  porté  des  mains  violentes  sur  le  roi 
et  sur  les  siens.  Il  plaça  sous  l'interdit  ecclésiastique 
toute  la  terre  du  duc,  et  donna  mission  à  l'évéque  de 
Vérone  de  faire  publier,  chaque  dimanche  et  chaque 
fête,  dans  tout  le  duché  d'Autriche,  la  sentence  d'in- 
terdit et  d'excommunication.  «  Si  le  duc,  lui  dit-il,  se 
résout  à  obéir  à  nos  injonctions,  ordonnez-lui,  au 
nom  de  Dieu,  de  mettre  en  liberté  tous  les  otages  du 
roi  d'Angleterre,  de  regarder  comme  nulles  les  con- 
ditions du  traité,  de  rendre  intégralement  non-seu- 
lement ce  qu'il  a  enlevé  au  roi  par  lui-même  ou  par 
les  siens,  mais  encore  ce  qu'il  a  touché  sur  l'injuste 
rançon  imposée  au  roi  Richard;  enfin  de  faire  con- 
duire en  sûreté  les  susdits  otages  dans  leur  pays; 

*  C'est-à-dire  ses  représentants;  car  il  n'était  probablement  pas  pré- 
sont ,  d'après  ce  qu'on  lit  plus  bas. 


ANNÉE  H9o.  227 

quMl  ne  retombe  plus  dorénavant  dans  de  pareils  at- 
tentats, et  que,  néanmoins,  il  donne  satisfaction  con- 
venable pour  les  injures  et  les  torts  dont  il  s'est  rendu 
coupable.  » 

L'évêque  de  Vérone  transmit  au  duc  les  instruc- 
tions qu'il  avait  reçues  du  pape  ;  mais  le  duc  ayant 
accueilli  avec  mépris  les  ordres  apostoliques,  sa  terre 
fut  frappée  d'une  stérilité  comme  on  n'en  avait  ja- 
mais vu  :  la  famine  et  la  peste  exercèrent  de  con- 
cert leurs  ravages.  Le  fleuve  même  du  Danube  s'en- 
fla tout  à  coup  sur  un  point  de  son  cours,  et,  dans 
l'inondation  qui  eut  lieu,  dix  mille  hommes  furent 
engloutis.  Ces  calamités  ne  purent  vaincre  l'endur- 
cissement du  duc ,  et  ne  firent  qu'augmenter  sa  fu- 
reur. Alors  il  fut  lui-même  frappé  terriblement  par 
le  jugement  de  Dieu.  En  effet,  le  jour  de  ^aint 
Etienne,  tandis  qu'il  faisait  une  partie  de  cheval  avec 
ses  compagnons,  le  cheval  sur  lequel  le  duc  était 
monté  fît  un  faux  pas  ,  et ,  en  tombant,  lui  fracassa 
sans  remède  la  jambe  et  le  pied.  Aussitôt  la  blessure 
devint  noire  :  il  s'ensuivit  un  gonflement  qui  ne  put 
céder  à  tous  les  cataplasmes  des  médecins  ,  et  bientôt 
le  duc  souffrit  d'intolérables  douleurs  :  le  feu  qu'on 
appelle  infernal  s'était  joint  à  l'enflure.  Le  duc,  hors 
d'état  de  supporter  les  tourments  qu'il  endurait, 
voulut  qu'on  lui  coupât  le  pied  ;  mais  il  fut  obligé  de 
se  servir  lui-même  de  l'instrument  tranchant,  tous 
s'y  étant  refusés,  tant  était  grande  l'horreur  qui  les 
glaçait.  Cependant  il  n'échappa  point  pour  cela  à  la 
douleur  :  bientôt  ce  feu  abominable  gagna  la  cuisse 


228  RICHARD  l«^ 

et  le  reste  du  corps.  Enûn,  il  reconnut  l^injustice  et 
la  méchanceté  de  sa  conduite  envers  le  roi  et  les  siens; 
sur  le  conseil  des  évêques  qui  étaient  présents,  il  pro- 
mit de  délivrer  les  otages ^  s'engagea  à  remettre  ce 
quMl  avait  reçu  sur  la  rançon  du  roi  et  sur  ce  qui 
restait  encore  à  recevoir,  et  jura  de  se  soumettre  désor- 
mais aux  censures  ecclésiastiques.  Alors  les  évêques 
présents,  le  voyant  dans  une  position  si  fâcheuse  et 
si  désespérée,  le  relevèrent  de  la  sentence  d'excom- 
munication, et  1  admirent  à  la  communion  des  fidè- 
les. Peu  après,  il  rendit  le  dernier  soupir  au  milieu 
des  plus  atroces  souffrances.  Son  corps  resta  long- 
temps sans  être  enseveli,  et  il  fournissait  déjà  une 
horrible  pâture  aux  vers;  car  le  fils  du  duc  se  refu- 
sait à  exécuter  la  promesse  de  son  père,  lorsque,  en- 
fin, pressé  par  ses  amis,  il  mit  les  otages  en  liberté, 
et  leur  accorda  la  permission  de  revenir  dans  leur 
patrie. 

L'empereur  Heinri  s  empare  du  royaume  de  Fouille 
ET  DE  Sicile.  —  Le  roi  de  Maroc  envahit  l'Espagne. 

—  Mort  de  l'arbé  de  Saint- Albans.  —  Faits  divers. 

—  L'empereur  Henri,  à  cette  époque,  subjugua  les 
royaumes  d'Apulie  et  de  Sicile,  après  la  mort  de  Tan- 
crède,  successeur  illégitime  de  Guillaume.  L'empe- 
reur, en  effet,  avait  épousé  la  sœur  du  m  Guil- 
laume, «et  le  royaume  revenait  de  droit  à  cette  prin- 
cesse ^ . 

*  La  postérité  mâle  légitime  de  Tancrède  de  H^uteville  s'était  éteinte 
par  la  mort  de  Guillnnme  II;  mais  sa  tante  Constance,  fille  de  Roger  II, 


ANNÉE  ^^95  229 

Vers  le  même  temps,  le  très-puissaul  roi  de  Ma- 
roc, appelé  ordinairement  TAdmirable-du-Monde  ou 
mieux  TAdmiral-Murmelin^  ce  qui  veut  dire  Tad- 
miral  belliqueux  et  victorieux,  a'borda  en  Espagne, 
accompagné  de  trente  rois  et  d'une  innombrable  ar- 
mée. H  désola  toutes  les  provinces  qu'il  traversa  par 
le  pillage  et  l'incendie ,  n'épargna  ni  sexe,  ni  rang, 
ni  age  :  ceux-là  seuls  trouvèrent  grâce,  qui  reconnu- 
rent ses  lois  impies.  Son  armée  se  composait  de  seize 
fois  cent  mille  combattants.  L'arrivée  soudaine  de 
cette  multitude  fit  trembler  et  épouvanta  toute  la 
chrétienté  :  un  déluge  d'eaux  avait  présagé  cette  in- 
vasion amenée  par  le  courroux  de  Dieu.  Les  mois- 
sons avaient  été  détruites,  et  une  famine  terrible  en 
résulta.  (Ces  barbares  apprirent  enfin  que  le  pape 
avait  réuni  un  concile,  qu'il  y  avait  proposé  la  pré- 
dication d'une  croisade  générale  contre  eux,  et  que  le 
chef  de  l'expédition  serait  l'illustre  roi  des  Anglais, 
Richard,  dont  la  renommée  avait  rempli  tout  l'O- 
rient, et  inspiré  la  plus  grande  terreur  aux  Africains. 
Or,  ils  avaient  eu  connaissance  de  son  emprisonne- 


avait  épousé  Henri  VI.  L'habileté  et  la  valeur  du  bâtard  Tancrcde  retar- 
dèrent la  conquête  du  royaume  des  Deux-Siciies.  Après  lui,  sa  femme  et 
son  fik  eo'bas  âge  tombèrent  4u  trône  sans  résistauce.  Henri  marcha  en 
vainqueur  de  Gapoue  à  Palerme,  viola  les  tombeaux,  dispersa  les  osse- 
ments deTancrède,  fît  périr  dans  d'affreux  supplices  le  comte  Giordano 
et  les  principaux  défenseurs  d'une  cause  malheureuse ,  et  sijjnala  sans 
rougir  cette  cupidité  insatiable  dont  il  avait  donné  la  preuve  pendant  la 
captivité  de  Richard. 

*  Mirahilcm  mundi ,  admiralium  MurmvUu  (Kmiral  moumeuin), 
par  corruption  et  vulgairement  IMiramolin. 


250  RICHARD  1". 

ment  et  de  sa  délivrance,  et  savaient  qu'à  son  re- 
tour il  avait  forcé  le  roi  de  France  à  la  retraite; 
aussi  tous  ces  incrédules  retournèrent-ils  dans  leur 

pays'-) 

Celte  même  année,  maître  Guarin,  renommé  pour 
sa  science  et  ses  bonnes  mœurs,  abbé  de  l'église  du 
bienheureux  Albans,  qu'il  avait  gouvernée  onze  ans 
huit  mois  et  huit  jours,  ferma  les  yeux  le  troisième 
jour  avant  les  calendes  de  mai.  11  eut  pour  successeur 
maître  Jean  ,  dit  de  la  Chapelle,  homme  de  grande 
religion  et  de  grande  science ,  moine  de  cette  même 
église,  prieur  de  la  chapelle  de  Wallingford,  qui  fut 
élu  abbé  le  treizième  jour  avant  les  calendes  d'août; 
il  reçut  la  bénédiction  le  troisième  jour  avant  les  ca- 
lendes du  même  mois,  des  mains  de  Richard,  évé- 
que  de  Londres.  Vers  le  même  temps,  le  prieur  de 
THôpital,  à  Jérusalem,  devint  évêque  de  Bangor. 
Cette  même  année,  mourut  Hugues  de  Pusat,  évê- 
que de  Durham  ,  ainsi  que  Henri,  évêque  de  Wor- 
cester. 

Hubert,  archevêque  de  Cantorbéry,  légat  du  pape. 
—  Le  roi  de  France  admonesté  par  le  pape  pour  avoir 
RÉPUDIÉ  Ingelburge. — Les  évêques  d'Angleterre  exci- 
tés a  la  prédication  DELA  CROISADE. PlEUX  ZELE  DE  Rï- 

CHARD.  — Vers  le  même  temps,  le  pape  Célestin  écri- 
vit en  ces  termes  à  tous  les  prélats  d'Angleterre  : 
«  Célestin,  évêque,  à  ses  vénérables  frères  rarchevê- 
que  d'York,  les  évêques,  abbés,  prieurs  et  autres  pré- 

<  Intercalation  fournie  par  le  manuscrit  de  Cecil. 


ANNEt:  ^^95,  2ô{ 

lais  d'églises  instilués  dans  le  royaume  d'Angleterre, 

salut,  etc *  Comme  nous  sommes  tenu ,   d'après 

les  devoirs  de  sollicitude  pastorale  dont  nous  sommes 
chargé,  de  pourvoir  à  toutes  les  églises,  et  que  nous 
considérons  spécialement ,  pour  le  moment ,  l'église 
anglicane  avec  les  yeux  d'une  attention  paternelle , 
nous  avons  décidé  pour  son  salut ,  et  sur  le  conseil 
commun  de  nos  frères,  que  notre  vénérable  frère  Hu- 
bert, archevêque  de  Cantorbéry,  dont  les  mérites,  la 
vertu ,  la  sagesse  et  la  science ,  sont  un  sujet  de  joie 
pour  l'église  universelle,  serait  investi  des  fonctions 
de  légat  ;  qu'il  nous  remplacerait  dans  tout  le  royaume 
d'Angleterre  pour  l'honneur  de  l'église,  le  salut  et  la 
paix  du  royaume;  et  cela  librement,  sans  qu'il  ait 
besoin  de  s'arrêter  à  aucun  privilège  ou  à  aucune 
exception  faite  en  votre  faveur,  ou  en  faveur  de  votre 
église,  frère  archevêque,  ou  en  faveur  de  tout  autre. 
C'est  pourquoi,  par  l'autorité  des  présentes,  nous  vous 
recommandons  à  vous  tous  tant  que  vous  êtes,  et  vous 
enjoignons  par  ce  rescrit  apostolique  de  témoigner 
audit  Hubert,  comme  légat  du  saint-siége  apostolique, 
l'honneur  et  le  respect  que  vous  lui  devez.  » 

A  peu  près  à  la  même  époque,  le  pape  Célestin 
écrivit,  entre  autres  choses,  cette  lettre  à  l'archevêque 

de  Sens  :  « Aussi  comme  nous  portons  le  roi 

de  France  spécialement  dans  les  entrailles  de  notre 
charité,  nous  l'avons  fait  prier  par  la  bouche  de  no- 
tre cher  fils  Ciucio  ',  sous-diacre,  légat  du  saint-siége 

*  Il  y  avait  deuslégats  :  celui-ci  et  Melior.cardinal-prétre,  nommé  par 
Fleury.  Cincio  est  seulement  désigné  par  Tinitiale  G.  dans  le  texte. 


23^  UICHARD  ^^ 

apostolique,  et  envoyé  ad  hoc,  de  traiter  avec  une  af- 
fection maritale  la  reine  qu'il  avait  éloignée  de  lui 
par  une  résolution  mauvaise,  et  de  ne  pas  prêter 
l'oreille  aux  paroles  de  ceux  qui  pensent  qu'ils  re- 
cueilleront beaucoup  en  semant  parmi  les  hommes 
la  haine  et  la  discorde.  C'est  pourquoi,  d'après  le 
conseil  de  nos  frères,  nous  déclarons  nulle  et  de  nul 
eifel  la  sentence  de  divorce  prononcée  au  mépris  de 
tout  droit,  et  recommandons,  enjoignons  même  à 
votre  fraternité,  par  ce  rescrit  apostolique,  d'avoir 
grand  soin,  en  vertu  de  l'autorité  apostolique,  de  faire 
défense  audit  roi,  dans  le  cas  où  il  voudrait  prendre 
une  autre  épouse,  du  vivant  de  celle-ci.  » 

Vers  la  même  époque ,  le  pape  Célestin  écrivit  à 
Hubert,  archevêque  de  Cantorbéry,  et  à  ses  suffra- 
gants,  relativement  à  l'affaire  de  la  Terre-Sainte,  une 
lettre  dont  voici  un  passage  :  «  Pour  vous,  mon  frère 
Tarchevéque  et  mes  frères  lés  évêques,  à  qui  le  soin 
et  la  sollicitude  des  âmes  ont  été  confiés  ,  engagez 
sans  cesse,  par  vos  ardentes  prières  au  Seigneur,  les 
populations  qui  vous  sont  soumises  à  prendre  le  si- 
gne de  la  croix  et  à  s'armer  pour  confondre  les  per- 
sécuteurs de  la  foi  chrétienne.  Nous  espérons  en  effet, 
et  vous  devez  espérer  comme  moi ,  que  le  Seigneur, 
par  le  moyen  de  vos  prédications  et  de  vos  prières, 
étendra  le  filet  pour  la  capture.  Ceux-là  surtout  se 
lèverontpour  la  défense  du  royaumechrétien  d'Orient 
en  qui  Dieu  se  réjouira  plutôt  par  la  grandeur  des 
mérites  que  par  la  confiance  des  armes;  ses  ennemis 
seront  dissipés,  et  ceux  qui  le  haïssent  fuiront  de- 


ANNEE  ^^93.  255 

\ant  sa  face.  Quant  à  ceux  qui ,  par  amour  pour  la 
Divinité,  se  feront  un  devoir  d'entreprendre  <?e  labo- 
rieux pèlerinage  et  de  le  mettre  à  terme  autant  qu'il 
sera  en  eux,  nous  leur  accorderons,  en  vertu  de  cette 
autorité  que  le  Seigneur  nous  a  conférée,  la  rémission 
de  la  pénitence  que  le  ministère  sacerdotal  pourrait 
leur  avoir  imposée;  rémission  que  nos  prédécesseurs 
ont  accordée  de  leur  temps;  en  sorte  que  ceux  qui 
entreprendraient  ce  pèlerinage  avec  un  cœur  contrit  et 
on  esprit  humilié,  et  qui  se  mettraient  en  route  en 
pénitence  de  leurs  péchés,  obtiennent,  dans  le  cas  où 
ils  décéderaient  dans  la  foi,  indulgence  plénière  pour 
leurs  crimes  et  espérance  de  la  vie  éternelle.  Que  leurs 
biens ,  à  partir  du  jour  où  ils  auront  reçu  la  croix , 
eux  et  les  leurs,  soient  placés  sous  la  protection  de 
Téglise  romaine ,  ainsi  que  des  archevêques  et  autres 
prélats  de  Téglise  ;  qu'ils  n'éprouvent  ni  perte ,  ni 
contestation  ,  ni  enquête  sur  les  biens  qu'ils  possé- 
daient tranquillement  à  l'époque  où  ils  auront  pris 
la  croix,  jusqu'à  ce  qu'on  ait  quelque  nouvelle  cer- 
taine de  leur  retour  ou  de  leur  mort  ;  mais  que  leurs 
biens  restent,  pendant  ce  temps,  intacts  et  libres  de 
toute  contestation  ;  que  ceux  qui  auront  pris  sur  leurs 
biens  pour  subvenir  aux  frais  de  l'entreprise  obtien- 
nent grâce  pour  leurs  péchés  ,  selon  que  leurs  *  pré- 
lats le  jugeront  possible.  C'est  à  vous,  frère  archevê- 
que, que  nous  avons  songé  pour  vous  conGer  ce  pieux 
fardeau,  vous  recommandant  d'agir  auprès  de  notre 

*  Adopté  la  var.  suo)*tn»,  au  lieu  de  $ua. 


254  RICHARD  1". 

très-cher  fils  en  Jésus-Christ,  l'illustre  roi  d'Angle- 
terre, qui  a  établi  dans  la  Terre-Sainte  une  trêve  de 
trois  ans ,  afin  qu'il  envoie  à  la  défense  des  lieux  con- 
sacrés des  chevaliers  et  des  fantassins  bien  équipés. 
Ainsi  donc  ne  vous  faites  faute  d'exhortations  assi- 
dues :  parcourez  la  province  d'Angleterre;  semez 
partout  les  prédications  opportunes  ou  importunes , 
pour  que  beaucoup  de  gens  défendent  la  chrétienté, 
prennent  le  signe  de  la  croix,  et  aillent  visiter  la  terre 
d'outre-mer.  »  Lorsque  ces  faits  furent  venus  à  la 
connaissance  du  roi ,  il  se  sentit  enflammé  d'un  zèle 
ardent  et  enflamma  par  ses  paroles  les  braves  comme 
lui  à  entreprendre  cette  oeuvre  de  la  croix,  à  laquelle  * 
il  avait  déjà  tant  contribué.  Il  leur  conseilla  de  s'armer 
sans  tarder  pour  cette  glorieuse  expédition  ,  et  leur 
parla  tant  au  nom  du  salut  de  leur  roi  et  de  celui  de 
leurs  propres  âmes,  qu'au  nom  de  la  glorification  de 
l'église.  Et  comme  il  en  trouva  quelques-uns  qui  se 
montraient  peu  touchés  de  cet  avertissement  salutaire, 
il  les  réprimanda  d'une  manière  gracieuse  en  prenant 
le  rôle  de  prédicateur,  et  en  répétant  plusieurs  fois 
aux  assistans  la  parabole  suivante. 

Aventure  d'un  habitant  de  Venise.  — En  ce  temps- 
là,  il  arriva  à  un  habitant  de  Venise ,  riche  et  avare, 
une  aventure  digne  d'être  racontée  ;  et  nous  avons 
jugé  bon  de  l'insérer  dans  cette  histoire,  à  cause  de  la 
multitude  des  ingrats.  Cet  habitant,  nommé  Vitalis, 
était  sur  le  point  de  marier  sa  fille,  et  voulait  donner 

*  Nous  lisons  quod,  au  lieu  de  quos. 


ANNEE  U9o.  235 

un  festin  splendide.  11  alla  donc  chasser  dans  une 
forêt  très-vasle  et  très-déserte  ,  située  au  bord  de  la 
mer.  Tandis  qu'il  errait  seul,  à  travers  les  détours 
de  la  forêt ,  portant  son  arc  tendu  et  ses  flèches ,  et 
désirant  vivement  tuer  quelques  bétes  fauves ,  il 
tomba  par  malheur,  dans  une  fosse,  piège  adroite- 
ment préparé  pour  prendre  les  lions,  les  ours  et  les 
loups;  il  y  trouva  deux  animaux  féroces,  un  lion  et 
un  énorme  serpent  qui  avaient  été  pris  au  même  piège  ; 
mais  tout  affamés  et  cruels  qu'ils  étaient,  ils  ne  firent 
aucun  malà  Vitalis,  qui  leur  avait  opposé  le  signe  de 
la  croix.  Il  y  resta  toute  la  nuit  et  le  jour  suivant, 
criant,  se  lamenlant  douloureusement,  et  se  désolant 
de  la  mort  ignominieuse  qui  Tattendait.  Il  arriva 
pourtant,  qu'un  pauvre  charbonnier  qui  demeurait 
dans  la  forêt  entendit  des  cris  et  des  gémissements 
qui  semblaient  venir  de  dessous  terre,  tandis  qu'il 
était  occupé  à  ramasser,  de  côté  et  d'autre,  des  brins  de 
bois.  Il  marcha  dans  la  direction  de  la  voix,  arriva 
au  bord  de  la  fosse,  et  y  jetant  les  yeux  ;  «  Qui  es-tu? 
«  dit-il.  Quel  est  celui  que  j'entends  ?  »  Vitalis,  ranimé 
et  joyeux  au  delà  de  toute  expression,  se  hâta  de  lui 
répondre  :  «  Je  suis  un  malheureux  Vénitien,  nommé 
«  Vitalis  ignorant  qu'il  y  avait  ici  des  pièges  et  des 
«  fosses ,  j'y  suis  tombé,  pour  devenir  sans  doute  la 
«  proie  des  bêtes  féroces  :  je  meurs  de  faim  et  de 
«  peur  ;  car  il  y  a  ici  deux  animaux  ,  un  lion  et 
«  un  serpent  dont  je  redoute  la  cruauté.  Jusqu'ici 
0  j'ai  fait  le  signe  de  la  croix  qui  porta  le  Seigneur,  et 
«  le  Seigneur  m'a  prolégé.  Ils  ne  m'ont  pas  fait  de  mal  : 


âSB  RICHARD  I''^ 

,  «  et  j'ai  été  sauve  pour  fêlre  utile:  iire-moi  d'ici  et 
«  tu  t'en  trouveras  bien  :  je  te  donne  la  moitié  de  mes 

.  «  biens,  c'est-à-dire  cinq  cents  talents,  car  j'en  possède 
»(  mille.  »  Alors  le  pauvre  homme  :  «  Si  les  faits  re- 
ft pondent  aux  paroles,  je  ferai  ce  que  tu  désires  et  ce 
«  que  tu  attends  de  moi.  »  Vitalis  prononça  aussitôt  les 
serments  les  plus  solennels,  et  prit  en  quelque  sorte 
Dieu  pour  caution  de  sa  parole  et  de  sa  promesse. 
Tandis  qu'ils  s'entretenaient,  le  lion  fit  un  mouve- 
ment de  queue  et  un  saut  joyeux,  le  serpent  se  roula 
doucement  et  avec  grâce  :  ils  semblaient  chercher  à 
intéresser  le  charbonnier  et  lui  demander  comme 
Vitalis  leur  délivrance.  Le  paysan  retourna  en  toute 
hâte  à  sa  cabane  ;  il  s'y  munit  précipitamment  d'une 
échelle  et  des  cordes  qu'il  croyait  nécessaires,  revint 
à  la  fosse  et  y  jeta  l'échelle.  Aussitôt  le  lion  et  le  ser- 

.  pent  montèrent,  l'un  après  l'autre,  à  l'aide  des  éche- 
lons, s'approchèrent  du  pauvre  homme,  se  roulèrent 
à  ses  pieds,  lui  témoignant  leur  joie,  et  en  quelque 
sorte  leurs  actions  de  grâces  pour  leur  délivrance. 
Vitalis  monta  le  dernier,  le  pauvre  lui  tendit  la  main, 
et  lui  dit  en  l'embrassant  :  «  Vive  cette  main!  Ah! 
«  ah  !  que  je  suis  content  :  j'ai  mérité  que  mes  vœux 
«  fussent  comblés.  »  Alors  il  le  conduisit,  jusqu'à  ce 
qu'il  l'eut  remis  dans  son  chemin.  Lorsque  Vitalis 
fut  sur  le  point  de  le  quitter,  le  pauvre  Sylvain  lui 
dit  :  «  Quand  et  oij  vous  acquitterejs-vous  envers  moi? 
«  Dans  quatre  jours,  lui  répondit  Vitalis;  à  Venise, 
«  dans  mon  palais  :  il  est  bien  connu  et  facile  à  trou- 
«  ver.  »  Sylvain  retourna  danssa  cabane  pour  y  dîner. 

I 


ANNEE  H95.  257 

Au  moQient  où  il  se  mettait  à  table,  voici  que  le  lion 
qu'il  avait  délivré  entre  dans  la  hutte  tenant  à  la 
gueule  un  faon,  qu'il  pose  sur  la  table  avec  les  signes 
de  la  plus  grande  douceur.  Il  venait  apporter  son 
présent  en  récompense  du  bienfait  qu'il  avait  reçu, 
et  il  s'en  alla  avec  tranquillité,  sans  rugir  et  sans  faire 
la  moindre  manifestation  hostile.  Sylvain  le  suivit, 
tandis  que  Tanimal  jouait  devant  lui  et  lui  léchait 
les  pieds ,  afin  de  savoir  où  était  ,sa  tanière  (  car  il 
s'étonnait  d'une  si  grande  douceur  dans  un  lion); 
puis  il  revint  pour  dîner.  Au  moment  où  il  se  servait 
à  manger^  le  serpent  qu'il  avait  sauvé  se  présente, 
portant  à  sa  gueule  une  pierre  précieuse,  qu'il  pose 
devant  Sylvain,  commedevantson  libérateur,  et  après 
l'avoir  placée  dans  son  assiette,  il  se  roule  autour  de 
lui  en  spirales,  semble  l'applaudir  en   se  jouant, 
comme  s'il  le  remerciait  pour  le  bienfait  qu'il   en 
avait  reçu;  enfin  il  se  retire  en  poussant  un  gracieux 
sifflement  et  sans  lui  faire  le  moindre  mal.  Fort  sur- 
pris, Sylvain  le  suivit  aussi,  afin  de  savoir  où  était  sa 
caverne.  Lorsque  deux  ou  trois  jours  se  furent  écou- 
lés, Sylvain  emporta  avec  lui  la  pierre  précieuse  que 
le  serpent  lui  avait  apportée ,  et  se  rendit  à  Venise , 
pour  réclamer  de  Vitalis  Texécution  de  sa  promesse. 
Il  le  trouva  à  table  avec  les  habitants  ses  voisins,  et 
célébrant  son  heureuse  délivrance.  Sylvain  le  prit  à 
l'écart  et  lui  parlant  bas  (car  il  fit  semblant  d'être 
un  étranger  pour  lui)  :«  Mon  ami,  dit-il,  rendez-moi 
«  ce  que  vous  me  devez.  »  Vitalis  le  regardant  de  tra- 
vers, lui  répondit  :  «  Qui  es-tu?  que  veux-tu?  —  Je 


m^  RICHARD  F^ 

«  veux  les  cinq  cents  talents  que  vous  avez  promis  et 
«  juré  de  me  payer  pour  le  service  quejevous  ai  rendu. 
«  —Eh  !  mais,  à  ce  compte,  tu  t'enrichirais  très-com- 
«  modément  avec  un  argent  que  j'ai  amassé  avec  tant 
«  de  peine  et  de  fatigue.»  En  même  temps,  Vitalis  or- 
donna à  ses  valets  de  s'emparer  de  cet  homme:  «C'est 
«  un  fou,  s'écria-t-il,  et  sa  témérité  mérite  la  prison.  » 
Sylvain,  en  entendant  ces  paroles,  fit  un  brusque 
mouvement  en  arrière,  et  sortant  de  la  maison,  il  se 
rendit  au  tribunal,  où  il  raconta  la  chose  tout  au  long 
aux  juges  de  la  ville.  Comme  sa  narration  leur  pa- 
raissait incroyable,  qu'ils  hésitaient  à  y  ajouter  foi, 
il  leur  montra  la  pierre  précieuse  que  le  serpent  lui 
avait  donnée  par  reconnaissance.  Aussitôt  un  des  ha- 
bitants, connaissant  la  valeur  de  cette  pierre,  en  fit 
l'acquisition  pour  une  grosse  somme.  Enfin,  pour 
dissiper  tous  les  doutes  des  assistants ,  Sylvain  prit 
avec  lui  quelques-uns  des  citoyens,  et  les  conduisit  à 
la  tanière  du  lion  et  à  la  caverne  du  serpent.  Ces 
animaux  témoignèrent  de  nouveau  leur  gratitude  à 
Sylvain  comme  à  leur  libérateur.  Les  juges  de  la  ville 
ayant  alors  acquis  la  certitude  de  la  vérité  du  fait , 
forcèrent  Vitalis  à  payer  ce  qu'il  avait  promis ,  et  à 
donner  satisfaction  pour  l'outrage  qu'il  avait  fait 
éprouver  à  Sylvain.  Telle  est  l'histoire  que  l'illustre 
roi  Richard  se  plaisait  à  raconter  pour  confondre  les 
ingrats. 

Richard  a  Poitiers.  —  Convention  de  Louviers  en- 
tre LE  roi  de  France  et  Richard.  —  Le  roi  de  France 


ANNl^E  ^196.  259 

ROMPT  LA  CONVENTION.  —  HOSTILITES.  —  L'an  de  la 
nativité  du  Seigneur  ^196,  le  roi  d'Angleterre  Ri- 
chard se  rendit  dans  la  ville  de  Poitiers,  le  jour  de 
Noël.  Le  mois  suivant,  le  jour  de  la  fête  de  saint  Hi- 
laire,  Philippe,  roi  de  France,  et  Richard,  roi  d'An- 
gleterre, eurent  une  entrevue  à  Louviers.  Voici  ce 
qui  fut  convenu  entre  eux  :  le  roi  de  France  renonça, 
en  faveur  du  roi  Richard  et  de  ses  héritiers,  à  toutes 
ses  réclamations  sur  la  ville  dlssoudun  et  sur  ses 
dépendances,  ainsi  que  sur  les  droits  qu'il  avait  en 
Berri ,  en  Auvergne  et  en  Gascogne.  Il  lui  restitua 
aussi  le  château  d'Arqués,  le  comté  d'Aumale  et 
plusieurs  autres  châteaux  dont  il  s'était  emparé 
après  son  retour  de  la  Terre-Sainte,  pèlerinage  qu'il 
voulait  recommencer.  De  son  côté,  le  roi  d'Angle- 
terre se  désista  de  toutes  prétentions  sur  le  château 
de  Gisors  et  sur  tout  le  Vexin  Normand.  Pour  rati- 
fier et  confirmer  ces  conventions ,  des  cautions  fu- 
rent données  de  part  et  d'autre,  et  il  fut  stipulé  qu'en 
cas  de  dédit  quinze  mille  marcs  d'argent  seraient 
payés.  Peu  après,  le  roi  Richard  ayant  exercé  ses 
nouveaux  droits,  le  roi  de  France  se  repentit  de  Par- 
rangement  auquel  il  avait  consenti ,  et  réunissant  une 
nombreuse  armée,  vint  mettre  le  siège  devant  Au- 
male.  A  cette  nouvelle,  le  roi  d'Angleterre  fit  con- 
fisquer à  son  profit  tous  les  biens  et  possessions  des 
abbés  du  grand  monastère  de  Cluny,  de  Saint-Denis, 
du  prieur  de  la  Charité  qui  s'étaient  constitués  cau- 
tions du  côté  du  roi  de  France,  pour  le  traité  dont 
nous  avons   parlé.  Ceux-ci,    qui   s'étaient   engagés 


Sm  RICHARD  l«^ 

à  payer  la  somme  au  roi  d'Angleterre ,  si  le  roi.  de 
France  n'observait  pas  la  convention,  en  voulurent 
beaucoup  à  ce  dernier  pour  cette  énorme  violation 
de  la  foi  promise.  Cependant  le  roi  de  France  s'était 
emparé  du  château  d'Aumale  et  Tavait  détruit.  Le 
roi  d'Angleterre  lui  donna  trois  mille  marcs  d  ar- 
gent sur  la  somme  stipulée,  pour  la  rançon  de  ses 
chevaliers  et  de  ses  sergents ,  aûn  qu'ils  eussent  la 
permission  de  se  retirer  librement  avec  leurs  che- 
vaux et  leurs  armes.  Ensuite  le  roi  de  France,  enflé 
et  glorieux  de  sa  victoire,  se  saisit  de  Nonantcourt  : 
le  roi  Richard ,  de  son  côté ,  prit  le  château  de  Ju- 
miéges.  Ainsi  de  jour  en  jour  s'envenimait  une  ini- 
mitié sanglante  entre  les  deux  rois  et  les  deux  royau- 
mes. Le  vieil  ennemi  du  genre  humain  semait  le 
mauvais  grain  de  la  haine  et  l'ivraie  de  la  discorde. 

SÉDITION  A  Londres.  —-Mort  de  Gcillaume-Longue- 
Barbe.  —  A  cette  époque  il  s'éleva  un  différend  et 
une  querelle  dans  la  cité  de  Londres,  enlre  les  pau- 
vres et  les  riches,  relativement  à  la  perception  d'un 
taillage  que  les  officiers  royaux  avaient  imposé  au 
grand  avantage  du  fisc.  Les  chefs  de  la  bourgeoisie, 
qu'on  appelle  chez  nous  maires  et  aldermen ,  ou- 
vrirent la  délibération  dans  leur  Husting,  et  cherchè- 

-  rent  à  se  décharger  de  tout  paiement ,  ou  bien  à  ne 
pas  se  fouler  beaucoup ,  et  à  rejeter  tout  le  fardeau 
sur  les  plus  pauvres  gens.  Un  certain  Guillaume,  fils 
de  Robert,  et  surnommé  à  la  barbe  (car  j  d'après  une 

.    coutume  observée  par  sa  famille,  il  négligeait  de  se 


ANNÉE  ^^96.  24  ^ 

raser  la  barbe,  en  haine  des  Normands) ,  s'opposa 
vivement  à  cette  répartition,  el  s'écria  que  les  maires 
de  la  ville  étaient  traîtres  au  roi.  Il  en  résulta  une  sédi- 
tion \iolente,  qui  alla  jusqu'à  faire  prendre  les  armes 
au  peuple.  Guillaume,  en  effet,  excitait  et  animait 
contre  le  maire  et  les  aldermen,  une  foule  de  pau- 
vres et  de  gens  d'humble  condition.  Mais  il  se  trouva 
parmi  eux  des  hommes  pusillanimes  et  au  cœur  dé- 
généré :  bientôt  la  société  des  habitants  confédérés 
avec  Guillaume,  se  trouva  dissoute  et  hors  d'état  de 
résister  aux  oppresseurs.  Profitant  de  Tinertie  des 
humbles  et  des  pauvres,  le  roi,  les  officiers  royaux 
et  les  chefs  de  la  bourgeoisie  de  Londres  firent  re- 
tomber tout  le  crime  sur  Guillaume.  Bientôt  il  se  vit 
cerné  par  des  gens  armés,  que  les  justiciers  avaient 
envoyés  pour  le  prendre.  Mais  Guillaume  qui  était 
un  homme  de  bonne  race  et  de  grande  réputation 
dans  la  ville,  et  outre  cela  qui  était  grand,  vigou- 
reux et  intrépide,  se  délendit  à  Taide  de  son  long  cou- 
teau, et  réussit  à  leur  échapper.  Il  s'enfuit  dans  l'é- 
glise de  Sa  inte-Marie-des-Arcs,  afin  de  se  soustraire  à  la 
captivité  ou  à  une  mort  imminente.  Là  il  implora  la 
paix  et  la  protection  du  Seigneur,  de  la  bienheureuse 
Vierge  et  de  la  sainte  église:  il  assura  qu'il  n'avait 
eu  d'autre  motif  en  résistant  à  l'inique  jugement  des 
puissants ,  que  de  réclamer  pour  tous  une  charge 
égale,  et  de  faire  taxer  chacun  selon  ses  moyens.  On 
n'écouta  pas  ses  raisons;  les  aldermen  eurent  gain 
de  cause,  et  larchevêque  ordonna,  non  sans  exciter 
de  vifs  murmures,  que  Guillaume  fût  tiré  hors  de 
n.  ^6 


242  RICHARD  V\ 

l'église,  afin  tie  subir  un  jugement  oomnie  provoca- 
teur de  sédition  et  perturbateur  de  la  paix  publique. 
Guillaume  ayant  appris  cette  nouvelle,  se  retira  en 
toute  bate  dans  le  clocher  de  Téglise  :  car  il  savait 
bien  que  les  maires  auxquels  il  avait  osé  résister,  en 
voulaient  à  sa   vie.  Ceux-ci,  persévérant  dans  leur 
cruel  projet,  firent  mettre  le  feu  à  Téglise,  qu'ils 
brûièrent  en  grande  partie,  sans  s'inquiéter  d'un  pa- 
reil sacrilège.  Guillaume  se  vit  contraint  de  descen- 
dre du  clocher  à  demi  suffoqué  par  la  chaleur  et  par 
la  fumée.  Aussitôt  il  fut  saisi,  tiré  violemment  hors 
de,réglise,  et  dépouillé  de  ses  vêlements;  on  lui  garrotta 
les  pieds,  on  lui  lia  les  mains  derrière  le  dos ,  enfin 
on  l'attacha  à  la  queue  d'un  cheval ,  et  on  le  traîna 
ainsi  jusqu'à  la  prison  de  la  tour  de  Londres.  Alors 
l'archevêque,  dont  la  colère  était  excitée  par  les  chefs 
delà  bourgeoisie,  et  par  les  officiers  royaux,  ordonna 
qu'il  fût  à  l'instant  lié  de  nouveau  à  la  queue  du 
même  cheval ,  et  traîné  de  la  tour  de  Londres ,  par 
les  rues,  jusqu'aux  Ormes*;   spectacle  douloureux 
pour  ses  concitoyens  et  pour  sa  famille,  qui  était  il- 
lustre dans  la  ville.  Enfin  il  fut  pendu  au  gibiet  avec 
une  chaîne.  Ainsi  fut  livré  à  une  mort  ignominieuse, 
et  par  ses  concitoyens,  Guillaume,  surnommé  lon- 
gue barbe  ou  le  barbu;  il  périt  pour  avoir  embrassé  la 
défense  de  la  vérité  et  la  cause  des  pauvres.  Si  la 
cause  fait  le  martyr,  nul  mieux  que  lui  et  à  plus  juste 
litre  ne  peut  être  appelé  martyr.  Neuf  personnes  de 

*  î'fmpivm  {nlmvs),  c'est  sans  doute  le  lieu  connu  sous  le  nom  <les 
erinesde  Tyburn.  Wendovcrdit  ad  Furcas propé  Tibureinam. 


ANNEE  i\96.  243 

son  voisinage  ou  de  sa  maison  ,  qui  avaient  été  les 
zélés  compagnons  de  Guillaume  dans  cette  affaire, 
furent  pendus  avec  lui  *.  —  Celle  mérne  année,  Jean, 
doyen  de  Rouen,  fut  élevé  à  Tévêché  de  Worcester. 
II  reçut  la  consécration  des  mains  de  rarchevêque  de 
Cantorbéry,  le  treizième  jour  avant  les  calendes  de 
novembre. 

La  Normandie  mise  en  interdit.  —  L  empereur  et 

LE    CHAPITRE    DE    CiTEADX.    HoGUES   DE    ChACMONT  , 

PRISONNIER,  PUIS  SAUVÉ.   —    BRIGANDAGES  DES  ROUTIERS  AU 


*  Maft.  Paris  omet  ou  ignore  quelques  circonstances  de  ce  drame ,  re- 
marquable en  ce  qu'il  représente  une  des  dernières  luttes  de  la  population 
vaincue  contre  les  Normands.  Les  mots  mêmes  employés  dans  le  texte 
indiquent  combien  était  incomplète  encore  la  fusion  de  la  société.  Maire 
(  major  )  est  un  mot  normand  ;  Aldermen ,  un  mot  saxon  ,  comme  bus- 
ting (maison  du  conseil).  Guillaume  à  la  longue  barbe  alla  trouver  le 
roi  Richard  sur  le  continent  et  se  plaignit  à  ce  prince ,  qui  promit  de 
faire  justice  et  oublia  sa  promesse.  Le  Saxon  organisa  alors  une  société 
où  s'engagèrent,  dit-on,  cinquante  mille  personnes  ,  prépara  des  armes  et 
des  moyens  de  résistance,  et  harangua  fréquemment  cette  multitude.  Mais 
Hubert  Gaultier,  archevêque  de  Cantorbéry  et  grand  justicier  d'Angle- 
terre, trouva  moyen  de  semer  la  défiance  et  le  découragement  parmi  les 
confédérés ,  et  réussit  à  se  faire  livrer  des  otages.  Dès  lors  tout  le  poids 
de  l'animosité  des  Normands  et  de  la  haute  bourgeoisie  retomba  sur  Guil 
laume  ,  qui  fut  pris  dans  Téglise  que  Roger  de  Hoveden  appelle  Sainte- 
Marie  de  l'Arche  (  texte  hic  des  Arcs  ),  Mais  le  peuple,  qui  l'avait  laissé 
périr,  le  révéra  comme  un  saint.  Le  gibet  fut  enlevé  et  les  morceaux  en 
devinrent  des  reliques.  La  terre  même  qui  avait  touché  le  pied  du  bois 
fut  regardée  comme  un  objet  sacré,  et  chacun  voulut  s'en  procurer.  Il  v 
eut  un  pèlerinage  assidu  à  ce  lieu,  où  la  piété  des  Saxons  avait  formé  une 
excavation  profonde  ;  et  il  fallut  que  les  Normands  employassent  la  force  . 
pourrtettrc  un  terme  à  ces  honneurs,  qui  leur  faisaient  affront.  (  Voir 
M.  AcG.  Thierry,  livre  \i ,  pag.  120  à  437.  ) 


2M  RICHARD  P^ 

SERVICE  DE  Richard.  —  L'évéque  de  Beau  vais  et  son 

ARCHIDIACRE  PRISONNIERS. DÉBORDEMENT  DE  LA  SeINE. 

—  Cette  même  année,  Richard,  roi  d'Angleterre,  for- 
tifia un  château  neufdansl'ile  d'Andeiy,  contre  la  vo- 
lonté de  Gaultier,  archevêque  de  Rouen  ;  et ,  comme  il 
refusa  d'interronipre  ces  constructions,  malgré  de  fré- 
quents avertissements,  ledit  archevêque,  à  l'instiga- 
tion du  roi  de  France,  mit  en  interdit  la  Normandie 
tout  entière,  et  se  rendit  ensuite  à  la  cour  de  Rome. 

Vers  le  même  temps,  Tempereur  légua  au  chapitre 
de  Cîteaux  trois  mille  marcs  d'argent ,  sur  la  rançon 
du  roi  Richard,  destinés  à  la  confection  d'encensoirs 
d'argent  pour  toutes  les  abbayes  de  l'ordre.  Mais  les 
abbés,  détestant  l'empereur  aussi  bien  que  son  pré- 
sent, refusèrent  d'accepter  un  don  provenant  d'un 
gain  si  honteusement  acquis.  Le  roi  Richard,  ayant 
appris  cette  conduite,  en  tint  grand  compte  aux  abbés 
qui,  dans  cette  occasion,  avaient  fait  taire  leur  avarice 
habituelle. 

Cette  même  année,  dans  une  rencontre  qui  eut 
lieu  entre  des  chevaliers  anglais  et  français,  Hugues 
de  Chaumont,  ami  intime  et  chéri  du  roi  de  France, 
fut  pris  et  présenté  au  roi  d'Angleterre.  Celui-ci  en 
confia  la  garde  à  Robert  de  Ros,  lui  recommandant 
de  veiller  sur  lui  comme  sur  sa  propre  vie.  Robert, 
à  son  tour,  donna  secrètement  la  garde  du  prison- 
nier à  Guillaume  d'Espinet,  son  serviteur.  A  force 
de  présents  et  de  promesses  plus  magnifiques  encore, 
Hugues  corrompit  Guillaume  :  il  descendit  du  haut 
des  murs  et  s'enfuit,  au  grand  détriment  du  roi.  Puis, 


joyeux  el  se  moquant  de  ses  gardiens,  il  salua  du 
derrière  le  château  de  Bonneville  sur  la  Touque  ,  où 
il  avait  été  renfermé.  Le  roi  d^Angleterre  fut  violem- 
ment irrité  et  non  sans  raison  contre  Robert  de  Ros  ; 
il  exigea  de  lui  douze  cents  marcs,  pour  le  punir  de  sa 
négligence  et  de  sa  désobéissance  aux  recommanda- 
lions  royales  :  c'était  la  somme  qu'il  avait  l'intention 
d  imposer  à  Hugues  de  Chaumont  pour  sa  rançon. 
Quant  à  Guillaume  d'Espinet,  il  le  fit  pendre. 

Vers  la  même  époque,  le  comte  Jean,  irèredu  roi 
Richard,  que  ledit  roi  excitait  à  guerroyer,  quoiqu'il 
ne  restât  pas  cependant  dans  l'inaction,  et  les  féro- 
ces chefs  de  rouliers  Markade,  Algais  et  Lupescare, 
provençaux  de  nation,  qui  comptaient  pour  rien  Tef- 
fusion  du  sang  humain,  le  pillage  et  l'incendie,  por- 
tèrent, par  les  ordres  du  roi  Richard,  d'épouvanta- 
bles ravages  sur  le  territoire  du  roi  de  France,  sans 
épargner  les  églises,  sans  s'occuper  de  l'âge  ni  du 
rang.  Ils  en  voulaient  surtout  à  Philippe,  évéque  de 
Beauvais,  et  à  son  archidiacre,  qui,  respectant  beau- 
coup moins  qu'il  ne  convenait  les  bornes  imposées 
à  leur  état,  se  livraient  avec  assiduité  aux  travaux 
guerriers,  et  avaient  fait  supporter  de  grands  dom 
mages  au  roi  Richard.  En  effet,  à  la  tête  d'une  armée 
nombreuse,  ils  s'étaient  emparés  par  force  de  plu- 
sieurs rhâteaux  apparlenants  au  roi  Richard,  avaient 
mis  la  main  sur  ses  chevaliers  et  sur  ses  sergents, 
avaient  massacré  ceux  qui  leur  résistaient  :  ni  jour  ni 
nuit,  ils  ne  cessaient  de  guerroyer  de  cette  façon  ; 
car  ils  étaient  braves,  puissants  et  de  grande  nais- 


246  RICHARD  l»^'. 

Fance.  Un  jour,  lesdits  Markade  et  Lupescare,  chefs 
de  ces  bandes  qu'on  appelle  routiers,  sous  les  ordres 
du  comte  Jean.^  frère  du  roi  Richard,  firent  une 
-course  de  cavalerie  aux  portes  de  la  ville  deBeauvais, 
se  livrant  au  pillage  et  s'eniparant  de  ce  qu'ils  ren- 
contraient. L'évêque  de  la  ville,  Philippe,  et  son  ar- 
chidiacre s^indignèrent  de  cette  audace,  et  ils  sorti- 
rent avec  une  troupe  d'habitants  armés  de  pied  en 
cap  pour  repousser  et  punir  vigoureusement  les  agres- 
seurs. Guillaume  deMello  que  le  roi  de  France  ché- 
rissait à  juste  titre,  à  cause  de  sa  valçur,  se  joignit  à 
eux  avec  de  braves  et  nombreux  chevaliers,  quoi- 
qu'ils semblassent  n'(  n  avoir  pas  besoin  ,  tant  leurs 
cavaliers  et  leurs  fantassins  étaient  bien  armés  et 
bien  rangés.  Un  com  bat  furieux  s^engagea  :  beaucoup 
de  gens  des  deux  côtés  restèrent  sur  la  place.  Enfin, 
dans  cette  mêlée,  les  Français  t*urent  le  dessous; 
tous  les  personnages  de  marque  furent  pris.  Parmi 
les  fantassins,  la  plus  grande  partie  fut  tuée,  les  uns 
criblés  de  traits ,  les  autres  percés  par  la  lance  ou 
par  Tépée,  d'autres  encore  foulés  aux  pieds  des  che- 
vaux. L'évêque  de  Beauvais  et  son  archidiacre  furent 
pris  par  Markade  qui  les  présenta,  tout  armés  qu'ils 
étaient  encore,  au  roi  Richard,  en  lui  disant*  : 
((  Roi  Richard,  je  vous  ai  pris  et  je  vous  donne 
«  rhomme  aux  cantiques  et  Thomme  aux  répous; 

4  Le  manuscrit  de  Cecil  diffère  peu  du  texte  que  nous  suivons.  On  y 
trouve  seulement  cette  indication  :  Markade  présenta  son  prisonnier  a 
Richard  eu  lui  disant,  par  dérision,  dans  la  langue  de  son  pays  :  Prins 
ai  le  canihaihur  e  le  respondeihur. 


ANNKE   H  96.  2i7 

«  k^iiez-les  et  gardez-les  bien,  si  vous  le  savez  faire.  » 
Le  seigneur  pape,  à  qui  le  chapitre  de  Beauvais 
adressa  des  plaintes  amères  à  ce  sujet,  écrivit  gra- 
cieusement au  roi  Richard,  lui  demandant  qu^il  mît 
l'évèque  en  liberté,  et,  pour  décider  le  roi  à  y  con- 
sentir, il  se  servit,  en  parlanl  de  l'évêque,  des  ter- 
mes de  très-cher  frère,  très-cher  fils  de  lui-même 
et  de  rÉglise.  Le  roi,  par  respect  pour  le  pape,  fil 
enlever  à  Tévéque  son  armure,  et  chargea  les  mes 
sagers  de  la  lui  présenter,  en  lui  disant  :  «  Voyez  si 
«  c'est  la  tunique  de  votre  fils  ou  non.  »  Alors  le 
pape  :  «  Celui-là  n'est  point  mon  fils  ni  le  fils  de  Té- 
«  glise  ;  qu'il  soit  mis  à  rançon  selon  la  volonté  du 
«  roi,  car  c'est  plutôt  un  soldat  de  Mars  qu'un  sol- 
«  dat  du  Christ.  »  Cette  année,  la  Seine  sortit  de  son 
lit  habituel,  et  l'inondation  effraya  tellement  les  ha- 
bitants de  Paris,  que  le  roi,  abandonnant  son  palais, 
se  retira  à  Sainte-Geneviève  avec  son  fils  Louis,  et 
l'évêque  Maurice  à  Saint-Victor. 

Vision  MIRACULEUSE  d'un  MOINE.  —  Détails  curieux. 
—  Description  du  purgatoire  ,  de  l'enfer  et  du  para- 
dis. —  A  la  même  époque,  un  moine  d'Evesham, 
étant  tombé  en  langueur  depuis  un  an  et  trois  mois, 
souffrait  d'une  terrible  incommodité  :  il  avait  un  tel 
dégoût  pour  la  nourriture  et  pour  la  boisson,  que, 
pendant  neuf  jours  durant,  il  ne  se  soutint  qu'avec 
une  petite  portion  d'eau  tiède.  Tout  l'art  des  médecins 
ne  pouvait  le  guérir;  il  no  vivait  que  par  l'esprit  et 
ressemblait  à  un  spectre  :  les  remèdes  de  la  médecine 


248  RICHARD  I*"". 

lie  pouvaient  rien  à  son  mal.  il  était  donc  étendu  dans 
son  lit ,  accablé  d'une  langueur  et  d'une  faiblesse  telles 
qu'il  ne  pouvait  changer  de  place  sans  le  secours  de 
de  ses  serviteurs.  Lorsque  le  jour  de  la  résurrection 
du  Seigneur  approcha ,  il  se  sentit  un  peu  mieux  et 
réussit  à  marcher  dans  Tinfirmerie ,  appuyé  sur  un 
bâton.  La  nuit  qui  précéda  le  jour  de  la  cène  du  Sei- 
gneur, il  se  rendit,  appuyé  sur  son  bâton  et  poussé 
par  une  dévotion  ardente  ,  dans  Téglise  de  Tabbaye, 
ne  sachant  s'il  tirait  sa  force  de  son  corps  ou  d'un 
pouvoir  étranger  à  lui.  Là,  tandis  que  le  couvent  ré- 
citait Toffice  de  nuit  et  chantait  les  louanges  du  Sei- 
gneur, le  moine  se  sentit  tellement  rempli  du  senti- 
ment de  la  miséricorde  divine  et  de  la  grâce  céleste , 
qu'il  donna  les  signes  d'une  dévotion  extraordinaire  : 
en  effet,  depuis  minuit  jusqu'à  la  sixième  heure  du 
jour  suivant  il  ne  put  s'empêcher  de  pleurer  et  de 
louer  le  Seigneur.  Puis  il  fit  venir  auprès  de  lui,  l'un 
après  l'autre,  deux  des  frères  qu'on  appelle  en  reli- 
gion confesseurs.  Il  fit  à  chacun  d'eux  l'aveu  des  fau- 
tes même  les  plus  légères ,  et  des  infractions  quelles 
qu'elles  fussent  qu'il  pouvait  avoir  faites  aux  règles 
de  son  ordre  et  aux  commandements  de  son  Dieu. 
Après  s'être  confessé  avec  une  grande  pureté  et  une 
parfaite  contrilion  de  cœur,  il  reçut  l'absolution  qu'il 
avait  sollicitée  en  versant  d'abondantes  larmes  et  en 
manifestant  le  plus  ardent  désir.  Ainsi  il  passa  toute 
la  journée  dans  une  sainte  dévotion ,  occupé  à  louer 
le  Seigneur. 

La  nuitsuivante,  après  avoir  goiilé  quelques  instants 


ANNEE  H9(3.  249 

de  sommeil.,  il  sortit  de  son  lit,  lorsque  les  tablettes* 
de  bois  eurent  appelé  la  communauté  à  matines ,  et 
se  dirigea  vers  l'église.  Ce  qu'il  y  fit,  la  suite  du  récit 
le  montrera.  Dans  la  journée,  de  grand  matin  (c'était 
le  vendredi  saint),  les  frères  se  rendaient  à  Prime  et 
en  se  dirigeant  vers  Téglise  ils  passèrent  devant  le 
chapitre.  Là  ils  aperçurent  le  moine  dont  nous  avons 
parlé,  étendu  nu-pieds  et  prosterné  le  visage  contre 
terre  devant  le  siège  de  Tabbé,  où  d'ordinaire  les  moi- 
nes demandent  pardon.  On  eût  dit  qu'il  implorait  un 
être  invisible  assis  dans  la  stalle.  A  celte  vue  tous  les 
frères  stupéfaits  accoururent  et ,  en  voulant  le  rele- 
ver, ils  le  trouvèrent  évanoui ,  privé  de  tout  mouve- 
ment, les  yeux  profondément  creusés  et  hagards.  11 
avait  les  yeux  et  les  narines  couverts  de  sang.  Tous 
s'écrièrent  qu'il  était  mort  et  que  depuis  longtemps 
le  sang  ne  battait  plus  dans  ses  veines.  Cependant 
après  avoir  observé  qu'il  respirait  encore  ,  quoique 
très-faiblement,  ils  lui  baignèrent  le  visage,  la  poitrine 
et  les  mains  avec  de  l'eau  froide.  Alors  il  éprouva  un 
léger  tremblement  par  tout  le  corps  :  ce  tremblement 
cessa  bientôt  et  il  retomba  dans  une  immobilité  com- 
plète. Incertains  de  ce  qu'ils  devaient  faire  de  cet 
homme  ,  qui  n'était  pas  tout  fait  mort,  mais  qu'ils 
ne  pouvaient  faire  revenir  à  lui,  les  frères  furent  tous 
ifavis  de  le  porter  à  l'infirmerie,  où  ils  le  placèrent 

'  Il  parait  qu'on  se  servait  de  cet  iustruiueiit  dans  les  monastères  et 
même  dans  les  églises,  avant  l'usage  général  des  cloches.  —  Kal  xpou- 
cavTo;  Tcu  jcavovâp/^cu  rô  ^ûXov.  Joann.   Moschus  ;»  prnio  spir>tnaïi. 

Wp.  II. 


250  RICHARD  1^'. 

dans  son  lit  et  confièreiit  aux  gardiens  le  soin  <le 
veiller  attentivement  sur  lui.   On    lui  appliqua  un 
emplâtre  sur  la  poitrine,  on  lui  piqua  la  plante  des 
pieds  avec  un  instrument  aigu;  rien  n'avait  le  pou- 
voir de  le  ranimer  et  il  ne  donnait  toujours  aucun 
signe  de  vie.  Il  resta  de  cette  manière,  immobile  dans 
son  lit,  pendant  deux  jours,  depuis  le  vendredi  saint 
à  minuit  jusqu'au   lendemain  samedi  à  Flieure  de 
complies.  Mais  à  riieure  du  samedi  saint  où  le  cou- 
vent se  réunit  pour  chanter  oomplies,  on  remarqua 
un  mouvement  dans  les  cils  des  yeux  du  malade;  on 
vit  s'échapper  de  ses  paupières  comme  des  larmes 
qui  coulaient  doucement  sur  ses  joues.  Semblable  à 
un  homme  qui  pleure  en  dormant,  il  exhalait  de  fré- 
quents soupirs  du  fond  de  sa  poitrine,  et  peu  après  il 
fît  entendre  des  sons  caverneux,  à  peine  intelligibles 
et  qui  mouraient  dans  son  gosier.  Enfin ,  peu  à  peu 
le  sens  lui  revint  et  il  se  mit  à  invoquer  la  sainte  Vierge 
en  disant  :  «  0  sainte  Marie  !  ô  sainte  Marie,  ma  dame 
«  et  maîtresse  !  qu'ai-je  fait  pour  perdre  une  si  im- 
«  mense  joie  ?  »  Et  il  ne  cessait  de  répéter  les  mêmes 
paroles  :  ce  qui  indiquait  aux  assistants  qu'il  se  croyait 
privé  de  quelque  grand  bonheur.  Ensuite,  il  sembla 
s'éveiller  d'un  sommeil  profond,  secoua  la  tête  et  se 
mit  à  pleurer  amèrement  et  à  verser  des  larmes  en- 
trecoupées de  sanglots.  Puis  il  se  frappa  les  mains 
Tune  contre  l'autre ,  se  serra  les  doigts ,  se  souleva 
tout  à  coup,  se  mit  sur  son  séant,  et,  cachant  son  vi- 
sage sur  ses  mains  et  sur  ses  genoux,  il  ne  cessa  de  se 
livrer  aux  plaintes  douloureuses  qu'il  avait  commencé 


ANNÉE  U^Q.  254 

de  faire  entendre.  Les  frères  l'ayant  supplié  de  pren- 
dre quelque  chose  après  un  jeûne  et  une  abstinence 
si  prolongés,  il  accepta  un  morceau  de  pain  et  s'ab- 
sorba de  nouveau  dans  les  prières.  Comme  on  lui 
demandait  s'il  espérait  échapper  à  l'infirmilé  qui  le 
tourmentait  .  «  Je  vivrai  assez,  répondit- il  ;  car  je 
«  suis  déjà  tout  à  fait  guéri.  »  La  nuit  suivante,  qui 
ôtaitcellede  la  résurrection  de  notreSeigneur,  au  mo- 
ment où  retentit  le  signal  qui  appelait  à  matines,  il 
se  rendit,  sans  s'appuyer  sur  rien ,  à  l'église  du  mo- 
nastère, et  il  entra  dans  le  chœur,  ce  qu'il  n'avait  pas 
fait  depuis  onze  mois.  Dans  la  journée,  lorsque  les 
offices  divins  eurent  été  convenablement  célébrés,  il 
uïérita  d'être  admis  à  la  sainte  communion. 

Après  ces  faits  surprenants ,  les  moines  se  réuni- 
rent et  lui  demandèrent,  avec  toutes  les  instances  d'une 
pieuse  sollicitude,  qu'il  leur  racontât  pour  les  édifier 
ce  qui  lui  était  arrivé  et  ce  qu'il  avait  vu  pendant  son 
sommeil.  Car  ils  comprenaient  que  des  choses  étran- 
ges lui  avaient  été  révélées  ,  d'après  les  signes  qu'ils 
avaient  remarqués  en  lui ,  d'après  les  paroles  qu'ils 
avaient  entendues  le  jour  précédent  à  son  réveil,  d'a- 
près les  larmes  continuelles  qu'ils  lui  avaient  vu  ver- 
ser. 11  se  refusa  longtemps  à  leur  demande;  mais 
comme  ils  insistaient  vivement ,  il  leur  fit  la  narration 
qui  va  suivre,  narration  fréquemment  entrecoupée 
par  ses  larmes  et  par  ses  gémissements.  «Lorsque  j'é- 
tais dans  l'état  de  langueur  prolongée  où  vous  m'avez 
vu.  je  bénissais  le  Seigneur  de  cœur  et  de  bouche,  et 
je  lui  rendais  grâce  de  ce  qu'il  daignait  me  châtier 


232  RICHARD  ^^ 

avec  sa  verge  pàlernelle,  moi,  son  serviteur  iiidi{(pe. 
J'avais  laissé  loin  de  moi  toute  espérance  de  recou- 
vrer la  sauté,  et  ne  songeais  plus  autant  qu'il  était 
en  moi  qu'à  me  prémunir  au  plus  lot  contre  les  puni- 
tions de  l'autre  monde,  alors  que  mon  âme  quitterait 
mon  corps.  Tandis  que  je  méditais  sérieusement  sur 
ce  sujet,  je  fus  pris  d'une  tentation,  celle  de  deman- 
der au  Seigneur  qu'il  daignât  me  révéler  d'une  ma- 
nière ou  d'une  autre  ce  que  c'était  que  la  vie  future, 
et  quelle  était  après  cette  vie  la  condilion  des  âmes 
une  fois  sorties  du  corps ,  afin  que  cette  coonaissance 
me  fît  voir  plus  clairement  ce  que  j'avais  à  espérer  ou 
à  craindre  après  ma  mort,  que  je  croyais  si  prochaine, 
et  que,  par  ce  moyen,  je  pusse  faire  des  progrès  dans 
Tamour  de  Dieu  ,  tandis  que  je  flottais  entre  la  vie 
et  la  mort.  Curieux  de  satisfaire  ce  désir  qui  m'ob- 
sédait, j'invoquais  tantôt  le  Seigneur  sauveur  du 
monde ,  tantôt  la  glorieuse  Vierge  sa  mère  ,  tantôt 
tous  les  saints  élus  de  Dieu  ;  mais  j'espérais  surtout 
obtenir  la  satisfaction  de  ma  première  demande  par 
l'intercession  du  bienbeureux  confesseur  saint  Nico- 
las. Une  nuit,  au  commencement  du  carême  que  nous 
venons  de  terminer,  je  dormais,  lorsque  je  vis  près 
de  moi  une  apparition  gracieuse  et  belle  qui,  s'adres- 
sant  à  moi  dans  les  termes  les  plus  doux,  me  dit  : 
«  Mon  très-cher  fils,  la  dévotion  de  tes  prières  est 
«  grande,  et  la  persévérance  de  ton  intention  est 
«  grande  aussi.  Des  supplications  si  assidues  ne  pour- 
«  ront  rester  sans  effets  devant  la  clémence  du  Re- 
tt dempleur.    Cependant    continue    pieusement   les 


ANNEE  ^^96.  253 

a  oraisons  et  aie  l'esprit  en  repos,  car  sans  nul  doute 
«  le  vœu  de  ta  dévotion  sera  promptement  comblé.  » 
A  ces  mots  l'apparition  s'évanouit  et  le  sommeil  me 
quitta. 

«  A  mon  réveil ,  cette  vision  se  grava  profondé- 
ment dans  ma  mémoire.  Au  bout  de  six  semaines , 
m'étant  levé  pour  aller  à  matines  la  nuit  qui  précède 
la  cène  de  notre  Seigneur,  et  ayant  reçu  de  vos  mains 
les  coups  de  discipline  ,  comme  vous  pouvez  vous  en 
souvenir,  je  sentis  dans  tout  mon  être  un  tel  atten- 
drissement que,  le  jour  suivant,  je  trouvai  le  plus 
grand  charme  à  pleurer  abondamment ,  ainsi  que 
vous  l'avez  vu  de  vos  propres  yeux.  La  nuit  suivante, 
qui  était  celle  de  la  Parascève,  presqu'à  Theure  où 
je  devais  me  lever  pour  aller  à  matines ,  je  tombai 
dans  un  paisible  sommeil  et  j'entendis  une  voix  ap- 
portée je  ne  sais  comment  à  mon  oreille ,  qui  me 
disait  ;  «  Lève-toi ,  entre  dans  Toratoire ,  approche- 
«  toi  de  Tautel  qui  est  placé  sous  l'invocation  de  saint 
«  Laurent  :  derrière  l'autel  tu  trouveras  une  croix  , 
«  celle  que  le  couvent  adore  le  jour  de  la  Parascève  ; 
«  si  tu  n'en  agis  pas  ainsi,  tu  ne  pourras  rien  faire 
«  demain  ;  car  il  te  reste  une  longue  route  à  par- 
«  courir  ;  adore  cette  croix  en  l'honneur  du  Sauveur; 
«  offre- lui  le  sacrifice  d'un  cœur  contrit  et  humilié  : 
«  sache  pour  sûr  que  Tholocauste  de  la  dévotion 
«  plaira  au  Seigneur;  dans  ce  lieu  même  il  répandra 
«  sur  toi  une  rosée  abondante.  »  Le  sommeil  s'étanl 
dissipé  ,  je  me  réveillai  et  j'allai  rejoindre  mes  frères 
pour  entendre  matines;  je    le   croyais  du   moins. 


254  RICHARD  l«^ 

Comme  ils  étaient  déjà  réunis  et  que  loffiee  était  com- 
mencé ,  je  rencontrai  dans  le  \estibule  de  l'église  un 
vieillard  vêtu  d'habits  blancs,  un  de  ceux  qui ,  la  nuit 
précédente  ,  m'avaient  infligé  la  discipline.  Il  m'in- 
vita par  le  geste  accoutumé,  à  subir  la  pénitence  ; 
nous  entrâmes  dans  le  chapitre ,  et  quand  nous  eûmes 
accompli  cet  office  ,  nous  revînmes  dans  l'oratoire. 
Je  me  dirigeai  seul  vers  l'autel  qui  m'avait  été  désigné 
en  songe,  j'ôtai  ma  chaussure,  et  me  prosternant 
sur  le  pavé ,  je  m'avançai  vers  le  lieu  où  je  devais 
trouver  la  croix  du  Sauveur.  Je  la  trouvai  en  effet , 
ainsi  que  la  chose  m'avait  été  annoncée  :  aussitôt  je 
fondis  en  larmes  ,  je  m'étendis  de  tout  mon  long  sur 
le  pavé  et  je  l'adorai  avec  la  plus  grande  ferveur. 
Tandis  que  je  baisais  à  deux  genoux  le  visage  du  cru- 
cifix sur  les  yeux  et  sur  la  bouche  ,  je  sentis  sur  mon 
front  des  gouttes  qui  coulaient  doucement  et  en  y 
portant  la  main ,  je  m'aperçus  à  la  couleur  que  c'é» 
tait  du  sang;  je  vis  en  outre  qu'il  s'échappait  du  cru- 
cifix autant  de  sang  qu'il  s'en  échappe  de  la  veine 
d'un  homme  à  qui  l'on  a  pratiqué  une  saigiïée.  Jc^ 
reçus  dans  la  main  je  ne  sais  combien  de  ces  gouttes 
de  sang,  et  je  m'en  frottai  les  yeux,  les  oreilles  et  le 
nez.  Enfin  (j'ignore  si  j'ai  péché  en  cela)  poussé  par 
un  désir  invincible ,  j'avalai  une  de  ces  gouUes  pré- 
cieuses et  je  me  proposai  de  garder  le  reste  que  j'a- 
vais recueilli  dans  ma  main, 

«  Après  avoir  adoré  ainsi  la  croix  du  Seigneur , 
j'entendis  marcher  derrière  moi  :  c'était  le  vénérable 
vieillard  qui  m'avait  infligé  j^récédemment  la  disci- 


ANNEE   H  96.  255 

pline.  Je  laissai  près  de  Fautel  ma  chaussure  et  mon 
bâton,  je  ne  sais  trop  pourquoi  ;  je  me  rendis  au  cha- 
pitre, et,  après  avoir  reçu  comme  la  première  fois, 
six  coups  de  discipline ,  je  fus  absous.  Le  vieillard 
s'étant  assis  dans  la  stalle  de  Tabbé,  je  me  prosternai 
devant  lui  :  il  s'approcha  de  moi  et  me  dit  seulement  : 
«  Suis-moi.  »  Et  m'ayant  relevé  pour  que  je  me  tinsse 
debout ,  il  prit  ma  main  droite  avec  autant  de  force 
que  de  douceur.  Cette  étreinte  dura  tout  le  temps  que 
nous  restâmes  ensemble  ;  et  alors  je  perdis  le  senti- 
ment de  moi-même  et  de  mon  existence.  Nous  mar- 
châmes dans  une  route  unie,  en  droite  ligne  du  côté 
de  l'orient,  jusqu'à  ce  que  nous  fûmes  arrivés  dans 
une  contrée  fort  vaste  qui  présentait  un  aspect  hor- 
lible  :  le  sol  semblait  marécageux  et  composé  d'une 
boue  durcie.  Il  y  avait  là  une  si  grande  multitude 
d'hommes  ou  plutôt  d'âmes,  que  le  nombre  en  dé- 
passe l'imagination.  Elle  était  exposée  à  des  supplices 
de  tout  genre,  dont  l'horreur  ne  peut  être  racontée. 
Jy  voyais  une  troupe  innombrable  des  deux  sexes, 
de  toute  condition,  de  toute  profession  et  de  tout 
rang  :  chacun  de  ces  pécheurs  était  puni  de  divers 
tourments,  selon  la  nature  de  sa  profession  et  le 
genre  de  sa  faute.  J'ai  vu,  j  ai  entendu  dans  ce  vaste 
espace  dont  les  bornes  échappent  à  Toeil  des  troupes 
de  malheureux  misérablement  réunis  et  joints  par  la 
ressemblance  des  crimes  et  la  similitude  des  profes- 
sions. Leurs  souffrances  étaient  les  mêmes,  mais  les 
cris  qu  ils  poussaient  dans  les  supplices  formaier.l 
un  bruit  discordant.  A  chacun  de  ces  malheureux 


256'  RICHARD- P^ 

que  je  voyais  puiii  pour  leurs  péchés,  je  remarquais 
pariaitemeut  le  genre  de  leurs  fautes ,  la  mesure  et 
la  nature  du  châtiment  qu'ils  subissaient,  et  com- 
ment, soit  en  se  repentant  de  leurs  péchés  ,  soit  par 
les  prières  des  autres,  ils  mériteraient ,  dans  cet  exil 
terrible ,  de  parvenir  enfin  à  la  céleste  patrie  ;  car 
tous  les  habitants  de  ce  lieu  d'horreur  avaient  l'es- 
pérance d'etre  sauvés  un  jour.  J'en  voyais  quelques- 
uns  souffrant  leur  supplice  avec  constance.  La  con- 
science de  la  récompense  qui  les  attendait  leur  faisait 
regarder  comme  légères  les  horribles  souffrances 
qu'ils  éprouvaient.  J'en  apercevais  quelques-uns  aussi 
qui  quittaient  avec  précipitation  le  lieu  de  leur  sup- 
plice, et  qui  s'engageaient  aussitôt  dans  un  chemin 
conduisant  plus  avant:  au  même  instant  s'élevait  une 
flamme  qui  les  brûlait  cruellement  j  des  tourmen- 
teurs  accouraient  armés  de  fourches ,  de  fouets  et 
d'autres  instruments  de  supplices;  ils  les  repoussaient 
et  se  préparaient  à  exercer  sur  eux  toute  leur  cruauté. 
Néanmoins  ceux  qui  avaient  été  ainsi  déchirés,  brûlés 
etdoiit  les  membres  étaient  en  lambeaux,  finissaient 
par  échapper  \  Tous  ceux  de  la  même  catégorie  par- 
venaient plus  loin  ,  et  à  d'épouvantables  tourments 
succédaient  des  tourments  plus  tolérables.  Pour  ceux 
qui  n'avaient  pas  encore  passé  d'une  grande  souf- 
france à  une  épreuve  plus  cruelle ,  il  s'en  fallait  de 
beaucoup  que  leur  temps  de  misère  fût  fini.  Chacun 
était  traité  selon  qu'il  avait  en  aide  ou  en  empéche- 

*  Nous  li»oDs  evadenteSj  au  lieu  à'evadente. 


ANNEE  ^196.  257 

ment  ses  mérites  antérieurs,  selon  aussi  que  les  bonnes 
œuvres  de  ses  amis  le  secouraient.  La  variété  des  sup- 
plices dont  j'ai  été  le  témoin  était  infinie  :  ceux-ci 
élaientrôtisaufeu, ceux-ci  étaientfritsdansdes  poêles, 
ceux-ci  avaient  la  chair  labourée  par  des  ongles  de 
fer  qui  mettaient  à  découvert  la  charpente  osseuse  ; 
ceux-ci  étaient  plongés  dans  des  bains  de  poix  et  de 
soufre  qui  exhalaient  une  odeur  affreuse  ,  et  où  se 
trouvaient  mêlés  de  Tairain ,  du  plomb  et  d'aulres 
métaux  fondus;  ceux-là  étaient  rongés  par  les  dents 
venimeuses  de  reptiles  monstrueux  ;  ceux-là  étaient 
lancés  sur  des  pieux  plantés  très-près  les  uns  des 
autres  et  surmontés  de  pointes  de  fer  rouge.  Les  tour- 
menteurs  les  déchiraient  avec  les  ongles  de  fer,  les 
meurtrissaient  à  grands  coups  de  fouet,  leur  enle- 
vaient la  chair  à  force  de  tortures.  Je  reconnus  par- 
mi ces  malheureux  des  gens  que  j'avais  connus  et 
avec  qui  j'avais  été  lié  dans  cette  vie  ;  leur  sort  n'é- 
tait pas  le  même  pour  tous  :  parmi  eux  se  trouvaient 
des  évêques  ,  des  abbés ,  et  autres  élevés  en  dignité  , 
soit  dans  le  clergé,  soit  dans  les  emplois  séculiers, 
soit  dans  le  cloître  ;  je  remarquai  que  ceux  qui  avaient 
eu  le  moins  de  privilèges  et  d'honneurs  dans  leur  vie 
terrestre  souffraient  les  peines  les  moins  lourdes.  Je 
vous  le  dis  en  vérité  ;  je  vis  que  ceux-là  étaient  tourmen- 
tés plus  que  les  autres,  et  comme  par  une  aggravation 
spéciale,  que  j'avais  connus  dans  le  monde  prélats  ou 
juges  d'autrui.  11  serait  trop  long  de  vous  dire  ce  que 
chacun  d'eux  avait  mérité ,  ce  que  chacun  d'eux  souf- 
frait, quoique  j'aie  observé  clairement  toutes  ces 
II.  ^7 


258  RICHARD  l«'. 

choses.  Aussi ,  Dieu  en  est  témoin  ,  si  je  voyais  quel- 
qu'un ,  eût-il  lue  mes  amis  les  plus  chers  selon  les 
affections  charnelles,  destiné  à  de  pareils  supplices  , 
je  subirais  humblement*  la  mort  temporelle,  s'il 
pouvait  arriver  que  cette  mort  dût  le  délivrer  ;  tant 
les  supplices  auxquels  j'ai  assisté  dans  ce  lieu  terrible 
dépassent  le  terme  et  la  mesure  de  la  douleur,  de 
Tangoisse  ,  de  Tamerlume  et  de  la  misère. 

«  Lorsque  nous  eûmes  traversé  ce  premier  lieu  de 
peines,  nous  arrivâmes,  mon  guide  et  moi,  du  côté 
opposé,  sans  avoir  éprouvé  aucun  mal,  et  nous  fûmes 
éfjalement  sains  et  saufs  dans  les  autres  lieux  de  sup- 
plices dont  je  vais  parler.  Le  second  lieu  de  tortures  où 
nous  parvinmes  était  borné  par  une  montagne  dont  la 
hauteur  louchait  aux  nuages  ;  mais  nous  traversâ- 
mes cet  obstacle  avec  autant  de  facilité  que  de  rapi- 
dité. De  l'autre  côté  delà  montagne  et  à  son  pied  s'éten- 
dait une  vallée  très-profonde  et  ténébreuse,  entourée, 
à  son  autre  extrémité,  par  une  ceinture  de  rochers 
dont  le  regard  ne  pouvait  embrasser  l'étendue.  Au 
fond  de  cette  vallée  se  trouvait  un  fleuve  ou  un  étang, 
je  ne  sais  lequel,  fort  large  et  fort  long,  dont  les  eaux 
noires  étaient  horribles  à  voir,  et  qui  exhalait  en 
tourbillons  une  vapeur  fétide  et  insupportable.  D'un 
côté  de  cet  étang,  sur  le  flanc  de  la  montagne,  des 
bûchers  avaient  été  construits,  et  la  flamme  s'en  éle- 
vait jusqu'aux  cieux  ;  de  l'autre  côté,  sur  le  haut  des 
rochers,  se  faisait  sentir  un  froid  atroce  :  la  neige, 

Milites ,  nous  proposons  humiliter* 


ANNEE  ^^96.  259 

la  grêle,  les  vents  furieux  semblaient  y  sévir  à  l'envi. 
Ce  froid  terrible  me  parut  être  le  plus  cruel  supplice 
que  j'eusse  vu  jusque-là.  La  vallée  dont  je  viens  de 
parler,  les  flancs  de  chaque  chaîne  de  montagnes, 
dont  Tune  était  une  fournaise  et  l'autre  un  glacier, 
étaient  occupés  par  une  aussi  grande  mullitude  d'û- 
mes  qu'on  voit  d'abeilles  remplir  la  ruche,  lorsque 
l'essaim  est  au  complet.  A  celte  vue,  je  conjecturai 
qu'en  général,  ces  pécheurs  étaient  plongés  dans  le 
lleuve  fétide;  qu'à  leur  sortie,  ils  devenaient  la  proie 
des  Oammesalluinées  sur  le  bord;  que  ces  flammes, 
en  se  succédant,  les  emportaient  en  Tair  comme  des 
étincelles  échappées  d'une  fournaise,  et  qu'ils  re- 
tombaient dans  les  profondeurs  de  l'autre  rive  où  ils 
étaient  entraînés  par  les  vents,  morfondus  par  les  nei- 
ges, frappés  par  la  grêle  ;  et  puis  que  leur  supplice 
recommençait;  qu'ils  étaient  de  nouveau  précipités 
par  la  violence  de  l'ouragan  dans  les  flots  fétides  du 
fleuve,  de  nouveau  exposés  aux  flammes  dévorantes 
de  rincendie.  Les  uns  étaient  tourmentés  par  la  cha- 
leur ou  par  le  -froid  plus  longtemps  qiîe  les  autres  ; 
ceux-là  faisaient  un  plus  long  séjour  dans  les  eaux 
fétides  du  fleuve;  d'autres  enfin,  ce  qui  est  horrible  à 
dire,  étaient  écrasés  dans  les  flammes  comme  des  oli- 
ves sous  le  pressoir,  el  je  voyais  leur  angoisse  inter- 
minable. Tous  ceux  qui  étaient  tourmentés  dans  ce 
lieu  subissaient  cette  loi  commune,  à  savoir  que  le 
temps  de  la  purgation  de  leurs  fautes  n'expirait  que 
quand  ils  avaient  traversé  le  lac  sur  tous  ses  points, 
depuis  le  commencement  jusqu'à  la  fin.  De  grandes 


260  .  RICHARD  !«'. 

et  noiiïbreuses  différences  étaient  établies  dans  le  sort 
^  des  suppliciés  :  à  ceux  qui  avaient  pour  eux  des  mé- 
rites antérieurs  ou  de  bonnes  œuvres  faites  en  leur 
nom  après  leur  mort,  étaient  accordées  des  épreuves 
moins  rudes  et  moins  prolongées  ;  ceux  qui  avaient 
contre  eux  des  fautes  plus  graves  et  qui  étaient  aidés 
par  des  prières  moins  ferventes,  étaient  punis  plus 
cruellement  et  plus  longtemps.  Pour  tous,  cependant, 
le  supplice  allait  en  s'adoucissant,  à  mesure  qu'ils 
approchaient  de  l'extrémité  du  lac;  car  la  peine  la  plus 
cruelle  était  celle  qu'ils  éprouvaient  au  commence- 
ment, quoique,  relativement  à  chacun  d'eux,  il  y  eût 
des  degrés  dans  le  supplice  :  les  tourments  même  les 
plus  légers  de  ce  lieu  étaient  plus  cruels  que  les  plus 
cruels  tourments  du  lieu  précédent.  Dans  ce  second 
lieu  de  pénitence,  je  trouvai  et  je  reconnus  un  bien 
plus  grand  nombre  de  gens  avec  qui  j'avais  été  lié 
que  dans  le  premier  purgatoire;  j'adressai  la  parole 
à  quelques-uns  d'entre  eux  :  j'envisageai  et  je  recon- 
nus surtout  un  orfèvre  qui  avait  été  mon  ami  dans  ce 
monde.  Mon  guide,  voyant  que  je  l'examinais  avec 
attention,  me  demanda  si  je  le  connaissais;  et,  sur 
ma  réponse  affirmative,  il  me  dit  :  «  Si  tu  le  connais, 
«  parle-lui.  »  Cet  homme  nous  regarda  à  son  tour, 
et  nous  reconnut;  mais,  à  la  vue  de  celui  qui  nous 
conduisait,  il  fit  un  geste  de  plaisir  que  je  ne  peux 
rendre  :  il  étendit  les  mains,  le  vénéra  en  se  pi  oster- 
nant  de  tout  son  corps  et  le  saluant  pour  les  bienfaits 
qu'il  avait  reçus  de  lui.  11  lui  rendit  des  actions  de 
grâces  que  je  ne  pouvais  comprendre;  mais  comme 


AiNNÉE  ^^96.  261 

il  répétait  frcquemnienl  :  «  Saint  Nicolas ,  ayez  pitié  de 
moi ,  »  et  comme,  de  mon  côté,  j'avais  admiré  plusieurs 
fois  le  visage  angélique  de  mon  guide,  je  lus  saisi 
d'une  joie  telle  que  je  n'en  avais  jamais  ressenti  en 
reconnaissant  en  lui  Tillustre  saint  Nicolas,  celui  que 
j  ai  toujours  aimé,  vénéré  et  chéri,  celui  par  qui  j'es- 
pérais obtenir  le  salut  de  mon  corps  et  de  mon  âme. 
Je  demandai  à  l'orfèvre  comment  il  se  faisait  qu'il  eut 
sitôt  traversé  les  épouvantables  supplices  que  j'avais  vus 
dans  le  premier  purgatoire;  il  me  répondit  :  «  Très- 
«  cher  ami,  toi  et  tous  ceux  qui  me  connaissaient  dans 
«  le  monde,  avez  vu  que  j'ai  été  privé,  avant  ma  mort 
«  temporelle,  de  tous  les  secours  de  la  foi  chrétienne  : 
«je  veux  parler  de  la  confession  et  du  viatique.  Vous 
«  m'avez  regardé  comme  perdu  ;  car  vous  ignoriez  que 
«  mon  seigneur  que  voici,  saint  Nicolas,  m'avait  pris 
«  en  pitié,  et  qu'il  n'avait  pas  souffert  que  son  malheu- 
«  reux  serviteur  subît  la  mort  méritée  d'une  damna- 
it tion  éternelle.  Depuis  Tépoque  où  j'ai  été  soumis  aux 
«  peines  du  purgatoire,  j'ai  toujours  été  ranimé  par  sa 
«  très-clémente  visite,  comme  je  le  suis  encore  aujour- 
«  d'hui,  et  cela  au  moment  où  je  subissais  les  plus 
«  cruels  supplices*  Cependant ,  comme,  pendant  ma 
«  vie,  j  ai  souvent  commis  des  fraudes  dans  mon  mé- 
«  tier  d'orfèvre,  j'en  porte  maintenant  la  peine  tern- 
«  ble  :  souvent  je  suis  précipité  sur  un  tas  de  pièces  d<» 
«  monnaie  ardentes  qui  me  brûlent  horriblement;  je 
«  suis  forcé  d'avaler  des  deniers  chauffés  au  feu,  qui 
«  me  dévorent  les  entrailles.  Le  plus  souvent  il  fnnt 
«  que  je  les  compte,  et  alors,  en  passant  par  mes  doigts, 


262  RICHARD  1". 

«  ils  me  brûlent  les  mains  et  me  font  pousser  d'iiorri- 
«  bles  cris.  »  Je  lui  demandai  si  les  hommes,  par  un 
remède  quelconque,  pouvaient  se  soustraire  à  ce  ter- 
rible supplice;  il  me  répondit  en  soupirant  :  «  Si 
«  chaque  jour  les  fidèles  écrivaient  avec  le  doigt  sur 
«  leurs  fronts  et  sur  la  région  du  cœur  :  Jésus  de  Na- 
«  zareth,  roi  des  Juifs,  ils  se  conserveraient  sans  au- 
«  cun  doute  exempts  de  toute  peine,  et  entreraient 
«  après  leur  mort  dans  les  lieux  où  règne  une  éclatante 
«  lumière.»  Voilà  ce  qu'il  m'apprit  et  beaucoup  d'au- 
tres choses  encore  ;  mais  qu'il  suffise  de  ce  que  je 
viens  de  dire,  et  laissez-moi  continuer  mon  récit. 

«  Nous  quittâmes,  mon  guide  et  moi ,  cette  vallée 
de  larmes  que  j'ai  appelée  le  second  purgatoire ,  et 
nous  arrivâmes  dans  une  plaioe  immense  située  dans 
les  profondeurs  de  la  terre,  et  dont  Taccès  semblait 
fertné  à  tout  autre  qu'nux  démons  qui  torturent,  et 
qu'aux  âmes  qui  sont  torturées.  Sur  cette  plaine  s'é- 
tendait un  chaos  épouvantable  :  c'était  un  mélange  et 
comme  un  toumoiemenl  d'une  fumée  de  soufre ,  d'une 
vapeur  intolérable  et  fétide,  d'un  noir  tourbillon  de 
poix  enflammée  ;  et  ce  mélange  s'élevant  comme  une 
montagne,  remplissait  ce  vide  horrible.  Cette  plaine 
était  couverte  d'une  multitude  de  reptiles,  en  aussi 
grande  quantité  que  les  tuyaux  de  paille  dont  on  jon- 
che les  cotirs  des  maisons.  Ces  bêtes  hideuses,  mons- 
trueuses, et  dont  l'imagination  ne  peut  se  figurer  les 
formes  étranges,  effrayaient  par  le  feu  qui  sortait  de 
leurs  naseaux  et  de  leur  gueule  horriblement  disten- 
due. Leur  insatiable  voracité  s'acharnait  sur  les  mal- 


ANNÉE  4  196.  265 

heureux  pécheui*s.  De  leur  côté  arrivaient  des  déoions 
courant  çà  et  là  comme  des  furieux,  et  augmentant 
les  supplices.  Tantôt  ils  les  coupaient  par  morceaux 
avec  des  instruments  de  fer  rougis  au  feu;  tantôt  ils 
leur  enlevaient  la  chair  jusqu'aux  os;  tantôt  ils  les 
jetaient  dans  un  brasier,  et  les  faisaient  fondre  comme 
on  fait  fondre  des  métaux,  ou  les  rendaient  rouges 
comme  la  flamme  elle-même.  Ce  que  je  vous  dis  des 
peines  de  ce  troisième  purgatoire  est  peu  de  chose, 
ou  plutôt  rien,  j'en  atteste  le  Seigneur.  En  effet,  Dieu 
sait  qu'en  un  instant  ils  subissaient  plus  de  cent  sup- 
plices différents.  Je  voyais  ces  malheureux  anéantis, 
puis  reparaissant,  perdant  de  nouveau  toute  forme 
humaine,  puis  reprenant  une  figure.  Tel  était  le  sort 
de  ceux  qu'une  vie  criminelle  amenait  en  ce  lieu. 
Leurs  transformations  étaient  sans  fin  ;  nul  terme , 
nulle  borne  au  renouvellement  de  leur  supplice. 
L'incendie  opéré  par  ce  feu  était  de  telle  nature,  que 
tous  les  moyens  de  combustion  par  nous  connus,  ne 
produisent  qu'une  chaleur  tiède  en  comparaison. 
Quelques-uns  étaient  étendus  sur  des  tas  de  vers 
écrasés,  morts  et  coupés  par  morceaux,  qui  exha- 
laient au  loin  une  puanteur  si  fétide  et  une  odeur  si 
empestée,  que  celte  atroce  invention  excédait  tous  h^s 
supplices  dont  j'ai  parlé.  11  me  reste  à  vous  dire  qu  il 
y  a  un  supplice  abominable,  honteux  et  horrible  plus 
que  les  autres,  auquel  d^ns  ce  lieu  queîques-unssorit 
condamnés  :  ce  sont  ceux  qui,  dans  leurvie  morlelle, 
se  sont  rendus  coupables  de  ce  crime  qu'un  chrétien 


r$9i  RICHARD  !«'. 

ne  peut  nommer,  dont  les  païens  mêmes  et  les  gen- 
tils avaient  horreur.  Ces  misérables  étaient  assaillis 
par  des  monstres  énormes,  qui  paraissaient  de  feu, 
dont  les  formes  hideuses  et  épouvantables  dépassent 
tout  ce  que  l'imagination  peut  concevoir.  Malgré  leur 
résistance  et  leurs  vains  efforts,  ils  étaient  contraints  de 
souffrir  leurs  abominables  attouchements.  Au  milieu 
de  ces  hideux  accouplements,  la  douleur  arrachait  à 
ces  infortunés  palpitants  des  lamentations  et  des  rugis- 
sements. Bientôt  ils  tombaient  privés  de  sentiment  et 
comme  morts;  mais  il  leur  fallait  revenir  à  la  vie  et 
renaître  de  nouveau  pour  le  supplice.  J^ai  horreur  du 
récit  que  je  vous  fais  et  je  suis  confondu  de  Tobscé- 
nité  du  crime.  Je  ne  savais  pas  jusque-là  et  je  n'au- 
rais pas  môme  présumé  que  l'un  et  l'autre  sexe  se 
fussent  jamais  souillés  de  pareilles  turpitudes.  0  dou- 
leur! la  foule  de  ces  infâmes  était  aussi  nombreuse 
que  leur  supplice  était  épouvantable.  Dans  cet  hor- 
rible lieu  je  ne  reconnus  ni  ne  cherchai  à  reconnaître 
personne;  tant  l'énormité  du  crime,  l'obscénité  du 
supplice  et  la  puanteur  qui  s'exhalait  m'inspiraient 
un  insurmontable  dégoût.  Aussi  me  fut-il  excessi- 
vement pénible  de  rester  même  quelques  instants 
dans  ce  lieu,  ou  d'y  regarder  ce  qui  s'y  passait. 
Pour  vous  iaire  une  idée  de  ces  lanientations,  de  ces 
plaintes,  de  ces  hurlements,  de  ces  cris  poussés  par 
chacun  :  «  Malheur  à  moi,  parce  que  j'ai  péché,  parce 
«  que  je  n'ai  pas  réparé  mes  fautes  en  n)e  rej  en- 
«   tant!   »  eiîlin,  de  ce  concert  de  sanglots  (|ui  re- 


ANNÉE  ^^96.  26» 

doublait  avec  le  supplice,  figurez-vous  tous  les  hu- 
mains ensemble  poussant  d'épouvantables  et  conti- 
nuelles vociférations. 

«  Quoique  je  cherchasse  à  éviter  autant  qu'il  était 
en  moi  cet  affreux  spectacle,  je  me  trouvai  cependant 
en  présence  d'un  clerc  que  j'avais  connu  jadis.  Dans 
son  temps  il  était  regardé  comme  le  plus  habile  de 
ces  gens  que  nous  appelons  légistes  et  décrétistes.  Il 
s'était  enrichi  dans  l'administration  des  revenus  ec- 
clésiastiques et  chaque  jour  il  avait  vu  s'augmenter 
sa  fortune.  En  le  trouvant  exposé  à  ces  épouvantables 
châtiments,  je  m'étonnai  beaucoup  du  terrible  mal- 
heur qui  l'accablait  :  je  lui  demandai  s'il  espérait  ob- 
tenir bientôt  miséricorde  ;  il   me  répondit  :   «  Mal- 
«  heur  à  moi  !  malheur  à  moi!  je  sais  que  je  n'obtien- 
«  drai  pas  miséricorde  avant  le  jour  du  jugement  : 
«  j'ignore  même  si  je  l'obtiendrai  à  cette  époque.  Car, 
«  depuis  le  moment  où  j'ai  été  jeté  dans  cet  abîaie  de 
«  maux,  mon  châtiment  ne  fait  que  s'accroître  et  je 
«  suis  de  plus  en  plus  tourmenté.  »  Alors  je  lui  dis  :  «  Et 
«  pourquoi  à  l'extrémité  ne  vous  êtes-vous  pas  confessé 
«  de  vos  péchés  et  n'avez-vous  pas  fait  pénitence?  »  Mais 
«  lui  :  J'avais  l'espoir  de  recouvrer  la  santé  ;  le  diable 
«  m'a  trompé  :  j'ai  rougi  de  confesser  des  crimes  trop 
«  honteux ,  afin  de  ne  pas  encourir  le  mépris  de  ceux 
«  parmi  lesquels  j'avais  vécu  honoré  et  considéré  quoi- 
«  qu'à  tort.  J'ai  confessé  mes  fa  u  les  les  pluslégèresà  un 
«  prêtre;  mais,  quand  il  m'a  demandé  si  j'en  avais  de 
«  plus  graves  à  avouer,  je  lui  ai  dit  de  s'en  aller,  [)r(>- 
«  metlaut  de  le  rappeler  si  ma  mémoire  me  fournis- 


2«6  RICHARD  I". 

«  salt  quelques  nouveaux  péchés.  11  partit,  et  il  n'était 
«  pasencore  bien  loin  lorsque  je  me  sentis  mourir  ;  mes 
«  serviteursierappelèrent,  mais  il  ne  trouva  plus  qu'un 
«  cadavre.  De  tous  les  genres  de  supplices  quejesoul'- 
<i  fre  aujourd'hui,  aucun  ne  me  tourmente  plus  cruel- 
«  lement  que  le  souvenir  de  ma  déplorable  erreur  qui 
«  se  re[)résente  à  mes  yeux  :  car  je  suis  forcé  mainle- 
«  nant  de  m'abandonnera  la  turpitude  de  mon  ancien 
«  vice.  Outre  la  violence  d'un  supplice  impossible  à 
«  rendre,  je  suis  saisi  d'une  confusion  plus  intolérable 
((  encore,  en  me  voyant  aux  yeux  de  tous  chargé  d'une 
«  ignominie  si  exécrable.  »>  Au  moment  même  où  il  par- 
lait, je  vis  qu'on  le  torturait  de  toutes  les  manières; 
bientôt  il  perdit  toute  forme  à  mes  yeux  et  je  n'aper- 
çus plus  qu'une  masse  liquide  fondue  comme  le 
plomb  par  la  violence  du  feu.  J'interrogeai  saint 
Nicolas,  qui  était  à  mes  côtés,  pour  savoir  s'il  y  avait 
quelque  remède  à  de  pareils  tourments.  Il  me  dit  : 
«  Quand  viendra  le  jour  du  jugement  la  volonté  du 
((  Christsera  faite;  car,  seul  il  connaîtle  cœur  de  tous, 
«  et  alors  il  rendra  à  chacun  ce  qu'il  trouvera  juste.» 
Get  exemple  a  fait,  qu'en  revenant  de  mon  évanouis- 
sement, je  me  suis  adressé  au  prêtre  à  qui  je  m'é- 
tais confessé  seulement  de  fautes  légères  ,  et  devant 
plusieurs  assistants  j'ai  pris  le  Seigneur  à  témoin  que 
j'avais  <1  it  toute  la  vérité,  puisque  nul,  excepté  Dieu, 
ne  coimaît  les  péchés  des  hommes.  »  (  Je  passe  sous 
silence  une  foule  d'autres  supplices  dont  le  moine  fut 
témoin  '  ,  craignant,  si  j'entrais  dans  troj)  de  détails, 
>  ■•  Nous  proposons  et  traduisons  vidit.  Car  il  nous  semble  que  le  pas 


ANNEE  ^^96.  267 

de  fatiguer  le  lecteur  dont  Fesprit  attend  d'autres  évé- 
nements. Que  cel^  extrait  d'un  récit  beaucoup  plus 
circonslantié  lui  suffise.  ) 

«  Maintenant  que  je  vous  ai  raconté  en  partie  ce 
que  j'ai  vu  dans  les  différents  purgatoires  sur  les 
peines  des  méchants,  je  dois  vous  parler  de  la  conso- 
lation des  bons  et  de  Téternelle  gloire  des  bienheu- 
reux; spectacle  dont  j'ai  été  le  témoin  oculaire.  Après 
avoir  traversé,  comme  je  vous  Tai  dit,  les  divers  lieux 
de  supplices  et  avoir  assisté  aux  douleurs  de  tous  ces 
malheureux ,  nous  nous  sommes  dirigés  vers  Tinté- 
rieur,  won  guide  et  moi.  Peu  à  peu  une  lumière 
douce  commença  à  poindre  ;  nous  ressentîmes  un  in- 
croyable bonheur  à  respirer  une  odeur  suave  qui 
s'exhalait  de  belles  campagues,  où  la  verdure  du  prin- 
temps et  des  fleurs  de  toute  espèce  charmaient  les 
yeux.  Dans  ces  campagnes  nous  trouvâmes  une  mul- 
titude infinie  d'hommes,  ou  plutôt  d'âmes,  qui,  après 
avoir  traversé  de  cruelles  épreuves,  se  réjouissaient 
dans  un  heureux  repos.  Ceux  qui  se  tenaient  au  bord 
de  ces  campagnes  étaient  revêtus  dbabits  blancs , 
mais  d'une  couleur  peu  éclatante.  Il  n'y  avait  sur  ces 
habits  ni  noirceur  ni  tache,  mais  enfin  ils  n'étaient 
point  d'une  blancheur  parfaite.  J'aperçus  là  quelques 
])ersonnes  que  je  connaissais,  et  entre  autres *une  ab- 
besse  qui  venait  de  sortir  du  lieu  des  supplices  :  ses 
vêtements  étaient  sans  taches,  mais  d'une  blancheur 
équivoque.  Je  vis  et  je  reconnus  aussi  dans  ce  lieu  un 

sjiyeque  nous  rcMifernions  entre  parenlticses  est  une  réflexion  de  Matlh.. 
Paris,  cunnne  t'indique  levt  lihua.  Le  récit  recommence  à  l\ilinéa. 


2eS  RÏCIiARD  l«^ 

prieur  de  mes  amis  qui  partageait,  délivré  de  toutes 
les  peines  du  purgatoire ,  le  tranquille  repos  des 
bienheureux:  il  était  transporté  d^une  joie  incompa- 
rable parce  qu'il  avait  Tespérance  certaine  d^être  bien- 
tôt récompensé  par  la  vue  de  Dieu.  J'y  vis  aussi  un 
prêtre  qui  avait  joint  aux  exemples  d'une  bonne  vie 
une  prédication  si  entraînante ,  qu'il  avait  préservé 
de  tout  péché  mortel,  non-seulement  ses  paroissiens, 
mais  encore  les  populations  d'alentour  :  Dieu  l'avait 
aidé;  et  maintenant  une  gloire  ineffable  lui  était  ré- 
servée à  lui  et  à  ceux  qui  lui  devaient  leur  salut. 

«  De  là  nous  nous  avançâmes  encore  plus  dans  Tin 
térieur  de  ces  lieux  de  délices.  La  lumière  commen- 
çait à  avoir  plus  de  clarté,  les  parfums  plus  de  dou- 
ceur :  les  habits  de  ceux  qui  y  demeuraient  étaient 
plus  blancs,  et  leur  joie  plus  vive  encore.  Tous  ceux 
qui  séjournent  en  ce  lieu  sont  inscrits  comme  citoyens 
de  la  Jérusalem  céleste.  Ils  avaient  traversé  plus  facile- 
ment les  peines  du  purgatoire  ,  parce  que  les  vices 
mondains  avaient  eu  moins  de  prise  sur  eux.  Le  lan- 
gage est  insuffisant  pour  retracer  ce  que  nous  vîmes 
en  avançant  encore  :  la  faiblesse  humaine  ne  peut 
en  faire  dignement  le  récit.  C'est  un  spectacle  que  la 
parole  ne  peut  rendre  :  ainsi  que  sur  la  terre,  dans 
la  sainlç  solennité  de  la  passion  du  Seigneur,  on  voyait^ 
au  milieu  de  tous  ces  esprits  bienheureux  ,  dont  la 
multitude  était  infinie  ,  le  Rédempteur  du  genre  hu- 
niain  attaché  au  bois  de  la  croix  ,  saignant  par  tout 
le  corps  des  coups  de  fouets  <|u'il  avait  reçus,  couvert 
de  crachats,  couronné  d'épines,  pené  de  clous,  blessé 


ANNEE  M  96.  260 

au  côté  par  la  lance.  De  ses  pieds  et  de  ses  mains 
coulait  un  ruisseau  de  couleur  pourpre;  le  sang  et 
Peau  dégouttaient  de  son  côté.  Sa  sainte  mère ,  non 
plus  triste  et  inquiète ,  nfiais  joyeuse  et  le  regard  se- 
rein ,  assistait  à  cette  scène  miraculeuse  et  ineffable. 
Qui  peut  se  figurer  avec  quel  empressement  tous  ac- 
couraient à  ce  spectacle?  Quelle  dévotion  dans  tous 
les  yeux  !  quel  concours  d'adoration  !  quelles  actions 
de  grâces  pour  tant  de  bienfaits  I  Cette  vue  se  gravait 
dans  ma  pensée  ;  la  douleur  et  la  dévotion  se  parta- 
geaient ma  pauvre  âme;  la  stupeur  et  Tadmiration  me 
mettaient  hors  de  moi  -  même  :  j'étais  comme  un 
homme  qui  a  perdu  la  raison.  Qu'est-ce  que  la  dévo- 
tion de  rhomme  devant  ces  humiliations  divines  qui 
ont  vaincu  le  diable,  qui  ont  subjugué  Tenfer,  qui 
ont  arraché  au  mauvais  esprit  ses  armes  et  le  butin 
des  âmes  ;  qui  ont  relevé  Thomme  perdu;  qui  ont 
délivré  les  humains  des  cachots  du  Tartare  pour  les 
placer  dans  le  ciel  parmi  les  chœurs  des  anges.  Je 
crains  de  raconter  tout  ce  que  j'ai  vu  et  entendu 
dans  ce  lieu  ,  tant  la  chose  est  inouïe  et  peut  paraître 
incroyable  à  beaucoup  de  gens.  Enfin,  après  que  quel- 
que temps  se  fut  écoulé  dans  cette  contemplation  cé- 
leste, la  vision  disparut  tout  à  coup.  Tous  adorèrent 
le  lieu  où  s'était  passé  le  renouvellement  du  grand 
sacrifice,  et  retournèrent  joyeux  dans  leurs  demeures. 
Pour  moi  ,  en  suivant  mon  guide  qui  s'avançait  en- 
core plus  loin ,  je  traversai ,  saisi  d'admiration,  le  sé- 
jour des  bienheureux.  La  blancheur  de  leurs  habits 


270  RICHARD  I«^ 

était  éclatante  *,  les  odeurs  suaves  ,  et  Ton  entendait 
un  harmonieux  concert  de  voix  qui  chantaient  les 
louanges  de  Dieu. 

'  «  Nous  parcourûmes  de  nouveau  un  long  espace. 
A  chaque  instant  l'aménité  des  lieux  devenait  plus 
riante  encore.  Enfin,  nous  vîmes  de  loin  comme  un 
nuir  de  cristal  dont  l'œil  ne  pouvait  mesurer  la  hau- 
teur ni  embrasser  Tétendue.  A  mesure  que  nous  ap- 
prochions ,  j'aperçus  une  porte  qui  jetait  une  clarté 
brillante.  Elle  était  ouverte;  une  croix  seule  en  bar- 
rait le  passage.  Une  foule  immense  s'approchait  de 
cette  porte  ;  ceux  qui  étaient  les  plus  voisins  dési- 
raient entrer.  La  croix  qui  se  trouvait  au  milieu  <le 
la  porte  ^  s'élevait  en  Fair,  et  laissait  ainsi  Tentrée 
libre  à  ceux  qui  ariivaient,  ou  bien  descendait  sur 
le  sol  pour  mettre  obstacle  à  l'entrée  de  autres.  Avec 
quelle  joie  entraient  ceux  qui  étaient  admis  !  avecquel 
respect  s'arrêtaient  ceux  qui  étaient  exclus  î  Je  ne 
saurais  vous  dire  avec  quelle  ardeur  ils  demandaient 
que  la  croix  s'élevât  en  l'air  !  Mon  guide  s'arrêta 
quelque  temps  avec  moi  dans  cet  endroit;  mais  enfin 
lorsque  nous  arrivâmes  près  de  la  porte,  la  croix 
s'éleva  et  l'entrée  parut  libre.  Mon  compagnon  passa 
le  premier  ,  je  le  suivis  ;  ce^iendant  tout  à  coup  la 
croix  descendit  sur  mes  mains  et  sembla  vouloir 
m'empécher  du  marcher  sur  ses  traces.  A  cette  vue, 

'  Hic  consisteiitiam  candor.  Nous  nioditioiis  légèrement  le  texte  en 
lisant  consistentium .       '  '  .!?*  'l':^  V "f^.  ' 
^  Nous  lisons  ff  pour  n^i*. 


ANNEE   H  96.  274 

je  fus  saisi  d'effroi  ;  mais  j'entendis  alors  ces  parolcv*? 
rassurantes  de  mon  guide  :  «  Ne  crains  rien  ,  place 
«  seulement  ta  confiance  dans  le  Seigneur  et  entre 
«  hardiment.  »  La  confiance  me  revint  :  la  croix  ne 
m'arrêta  plus  et  j'entrai.  Que  personne  ne  m'interroge 
sur  les  flots  d'éblouissante  clarté  ,  sur  les  torrents  de 
lumière  qui  se  répandaient  dans  l'intérieur  de  ces 
lieux  :  ce  sont  choses  que  non-seulement  ma  bouche 
ne  peut  rendre  ,  mais  que  même  mon  imagination 
ne  me  retrace  que    confusément.    Celte   splendeur 
douce  et  brillante  me  faisait  subir  ,  en  la  regardant, 
une  espèce  d'entraînement  intime;  cette  immensité 
de  lumière  me  transportait  hors  de  moi-même.  Tout 
ce  que  j'avais  vu  jusqu'alors  n'élait  rien  en  compa- 
raison  d'un  pareil  spectacle.  En  effet ,  cette  splen- 
deur, toute  prodigieuse  qu'elle  fût,  ne  fatiguait  pas 
la  vue  par  un  éclat  trop  fort ,  mais  lui  donnait  plutôt 
de  la  vigueur.  En  regardant  en  bas ,  on  ne  voyait 
autre  chose  que  la  lumière  ,  et  ce  mur  de  cristal  dont 
j'ai  parlé.  Dans  ce  mur,  depuis  le  bas  jusqu'au  haut, 
avaient  été  pratiqués  des   degrés  d'une  admirable 
beauté.  Les  âmes  heureuses  y  montaient  dès  qu'elles 
avaient  été  introduites  par  la  porte.  Il  n'y  avait  dans 
cette  ascension  nulle  fatigue,  nulle  peine,  nul  re- 
tard ,  parce  que  le  degré  supérieur  comme  le  degré 
inférieur  était  franchi  avec  une  allégresse  toujours 
croissante.  En  levant  les  yeux  en  haut ,  j'aperçus  le 
Seigneur  assis  sur  le  trône  de  gloire  ,  et  à  ses  côtés 
notre  Sauveur,  sous  la  figure  humaine.  Les  esprits 
bienheureux  ,  au  nombre  de  cinq  cents  ou  de  sept 


2T2-  RICHARD  !«'. 

cents ,  qui ,  après  avoir  suivi  le  même  chemin  que 
nous ,  pouvaient  s'élever  jusqu'au  trône  céleste ,  mon- 
taient en  cercle  et  adoraient  le  Seigneur  ^vec  des  ac- 
tions de  grâces.  Je  suis  fermement  convaincu  que  ce 
que  j'ai  aperçu  n'était  pas  encore  le  ciel  des  cieux , 
là  où  le  Dieu  des  Dieux  de  Sion  sera  vu  dans  toute 
sa  majesté  réelle;  mais  de  ce  point  on  doit  monter 
sans  difficulté  ni  délai  à  ce  ciel  rempli  par  Téternelle 
vision  de  la  Déité.  Cependant  tels  étaient  mes  trans- 
ports de  joie  ,  de  bonheur,  de  calme  intérieur  et 
d'exaltation  ,  que  toutes  les  paroles  inventées  par  les 
hommes  ne  peuvent  rendre  la  joie  du  cœur  qui 
m'inondait  en  ce  lieu. 

«  Lorsque  j'eus  assisté,  par  la  vue  et  l'ouïe  ,  à  ces 
prodiges  et  à  beaucoup  d'autres ,  saint  Nicolas  me 
dit  en  peu  de  mots  :  «Tes  vœux  sont  accomplis  en  par- 
ce tie,  ô  mon  fils  ;  tu  as  vu  autant  que  cela  t'était  pos- 
c(  sible ,  la  condition  de  l'homme ,  les  dangers  de 
«  ceux  qui  faillissent,  les  supplices  des  méchants,  la 
«  tranquillité  de  ceux  qui  sont  délivrés,  la  joie  de 
«  ceux  à  qui  il  est  donné  de  parvenir  à  la  cour  cé- 
«  leste  et  enfin  les  mystères  de  la  passion  de  notro 
«  Seigneur.  Il  faut  que  tu  retournes  maintenant  à 
«  ce  combat  qu'on  appelle  la  vie.  Si  tu  persévères 
«  dans  la  crainte  du  Seigneur,  tu  éprouveras  par 
<(  toi-même  ce  que  tu  n'as  vu  qu'avec  tes  yeux  ;  et 
«  encore  ton  sort  sera-t-il  bien  plus  beau,  si  tu  te 
«  présentes  nu  jour  du  dernier  appel  avec  la  chasteté 
«  du  corps  et  l'innocence  de  Tâme.  »  Tandis  qu'il 
me  parlait  ainsi,  j'entendis  tout  à  coup  le  son  admi- 


ANNEE  ^^96.  275 

rablenientdoiix  d'une  trompelte.  Ou  eûtdit  que  toutes 
les  cloches  de  Tuiiivers  et  tous  les  instruments  qui 
résonnent,  s'unissaient  dans  un  même  accord.  Le 
son  de  cette  trompette  ,  d'une  admirable  douceur ,  et 
composé  d'accents  variés  et  mélodieux ,  avait  autant 
de  charme  que  de  grandeur.  A  cette  harmonie  inac- 
coutumée, je  restai  attentif,  immobile ,  le  sens  sus- 
pendu ;  mais  lorsqu'elle  cessa  ,  mon  guide  avait  dis- 
paru.  Peu  à  peu  mes  forces  revinrent,  mes  yeux 
s'ouvrirent  et  recouvrèrent  la  faculté  de  voir  :  je  n'é- 
prouvais plus  aucune  atteinte  de  mon  ancienne  infir- 
mité ;  ma  langueur  m'avait  entièrement  quitté.  J'é- 
tais fort  et  vigoureux,  quoique  triste  et  inquiet  :  et 
c*est  alors  que  je  me  suis  mis  sur  mon  séant  devant 
vous.  Revenu  tout  à  fait  à  moi ,  j'appris  de  vous , 
mes  frères,  que  nous  nous  trouvions  dans  le  saint 
jour  de  Pâques.  Je  remarquai  le  rapport  certain  qu'il 
y  avait  entre  cette  trompette  à  l'harmonie  ineffable , 
et  la  solennité  sainte  où  l'on  célèbre  le  mystère  du 
salut  de  l'homme  ;  c'est  dans  ce  grand  jour  que  sur 
la  terre  a  été  opéré  ce  mystère  divin  par.Notre-Sei- 
gneur  Jésus  Christ  ;  celui  qui,  au  même  moment, 
a  créé  de  rien  le  ciel  et  la  terre;  celui  qui  est  adoré 
et  qui  règne  coélernellement  avec  le  Père  et  avec  TEs- 
prit-Saint  dans  l'infinité  des  siècles  des  siècles.  Amen.  » 

Jean  de  Brienne  nommé  roi  de  Jérusalem. — Vers 
le  même  temps  ,  Henri  de  Champagne  ,  roi  de  Jéru- 
salem ,  qui  avait  succédé  au  roi  Guy ,  tomba  du  haut 
d'une  fenêtre  de  la  salle  où  il  mangeait  sur  le  pavé 
II.  ^S 


274  RICHARD  \'\ 

de  la  rue,  et  s'étant  brisé  la  tête,  rendit  le  dernier 
soupir.  Il  était  neveu  des  deux  rois  de  France  et 
d'Angleterre  ,  Philippe  et  Richard  ;  car  il  était  fils 
d'une  fille  de  Louis ,  roi  de  France ,  père  de  Philippe, 
qui  Tavait  eue  de  sa  première  femme  Alienor;  celle 
qu'avait  ensuite  épousée  le  roi  des.Anglais  Henri ,  père 
du  roi  Richard.  Après  la  mort  dudit  roi ,  les  intérêts 
de  la  Terre-Sainte  exigeaient  qu'un  nouveau  roi  fût 
nommé*.  Les  suffrages  unanimes  du  clergé  et  du 
peuple  se  réunirent  sur  un  illustre  seigneur  français, 
Jean  de  Brienne,  fort  expérimenté  dans  Tart  mili- 
taire. Il  fut  couronné  roi.  Grâce  à  son  habileté ,  les 
affaires  du  royaume  prospérèrent  entre  ses  mains. 

:    Le  iioi  d'Angleterre  ENVOIE  a  Rome  des  députés  au 

SUJET  de  l'interdit   LANCÉ  PAR  l'aRCHEVÊQUE  DE  RoUEN 

SUR  LA  Normandie.  —  Paix  entre  cet  archevêque  et  le 
ROI.  —  Teneur  du  traité.  —  L'an  de  grâce  4497,  le 
roi  d'Angleterre  Richard ,  se  trouvant  au  château  de 
Bure,  en  Normandie,  fut  dans  une  position  dés- 
agréable et  embarrassante,  à  cause  de  l'interdit  lancé 
par  l'archevêque  de  Rouen  sur  la  province  de  Nor- 
mandie. Les  cadavres  des  morts  gisaient  sans  sépul- 
ture dans  les  rues  des  villes  et  dans  les  carrefours.  Un 
air  empesté  menaçait  l'existence  des  vivants.  Le  rdl 

*  Jean  de  Brienne  ne  fut  pas  le  successeur  immédiat  de  Henri  deCham- 
pagne.  Isabelle ,  veuve  de  ce  dernier  prince ,  épousa  ,  sur  l'avis  du  grand 
maître  des  Hospitaliers,  Amaury,  frère  et  successeur  de  Guy  de  Lusi- 
gnan,  dans  l'île  de  Chypre,  et  ils  furent  proclamés  tous  deux  roi  et  reine 
de  Jérusalem  cl  de  Chypre. 

}4l       ..  •  . 


ANNÉE  ^^97.  275 

envoya  alors  à  la  cour  de  Rome  Guillaume  ,  évéque 
d'Ély ,  son  chancelier  ,  et  les  évéques  de  Durham  et 
d'Exeter  \  pour  y  plaider  sa  cause  contre  ledit  arche- 
vêque. Mais  Guillaume ,  évéque  d'Ely  ,  en  se  rendant 
à  Rome,  expira  à  Poitiers.  Il  fut  enterré  dans  Tab- 
baye  du  Pin,  de  l^ordre  de  Cîteaux ,  le  quatrième 
jour  avant  les  calendes  de  février.  Les  évoques  dont 
j'ai  parlé  et  qui  devaient  Taccompagner,  continuè- 
rent leur  voyage  commencé,  et  arrivèrent  à  Rome. 
Les  deux  parties  ayant  été  citées  en  présence  du 
seigneur  pape  ,  et  ayant  exposé  leurs  raisons ,  qui 
furent  écoutées  attentivement,  le  seigneur  pape  et 
les  cardinaux  délibérèrent  longuement ,  et  prenant 
en  considération  les  torts  et  dommages  que  le  roi 
pourrait  éprouver  en  Normandie  ,  si  la  place  d' An- 
dely  n'était  point  fortifiée  ,  ils  conseillèrent  à  Tarche- 
vêque  de  se  réconcilier  à  Tamiable  avec  son  seigneur 
le  roi ,  et  de  consentir  à  recevoir  de  lui  une  com- 
pensation suffisante  pour  ce  qu'il  perdait;  compen- 
sation qui  serait  fixée  par  des  prud'hommes.  Ils  se 
fondaient  sur  ce  que  tout  homme  puissant  et  par 
conséquent  le  roi  d'Angleterre  ,  avait  bien  le  droit  de 
fortifier  les  endroits  faibles  de  sa  terre  ,  de  peur  que 
cette  négligence  ne  lui  causât  désagrément  ou  dom- 
mage. Les  députés  du  roi  et  ceux  de  l'archevêque 
étant  de  retour,  obtinrent  que  la  sentence  d'interdit 
fût  levée  et  que  la  paix  fût  conclue. 

Le  traité  de  paix  et  concorde  entre  le  seigneur  roi 

*  Le  texte  dit  de  Lisievx  ;  nous  adoptons  la  variante. 


27G  RICHARD  P'. 

crAngleterre,   et  entre  Téglise  et  l'arclievêque    de 
Rouen  ,  fut  rédigé  en  ces  termes  :  «  Richard  ,  par  la 
grace  de  Dieu  ,  roi  d'Angleterre ,  etc.  Comme  la  très- 
sainte  et  sacrée  église  est  la  seule  et  chère  épouse  du 
roi  éternel,  par  qui  les  rois  régnent  et  de  qui  les 
princes  tiennent  leur  gouvernement,  nous  voulons 
lui  rendre  une  dévotion  et  un  respect  d'autant  plus 
grands  ,  que  nous  savons  avec  plus  de  certitude  que 
non-seulement  la  puissance  royale ,  mais  encore  toute 
puissance  vient  du  Seigneur  Dieu.  C'est  pourquoi, 
de  même  que  la  vénérable  église  de  Rouen  brille  au 
premier  rang  entre  toutes  les  églises  de  notre  terre , 
de  même  nous  avons  jugé  bon  ,  la  regardant  comme 
notre  mère,  de  pourvoir  dignement,  par  une  juste 
compensation  ,  à  ses  avantages  et  accroissements.  Le 
bourg  d'Andely  et  plusieurs  lieux  adjacents  qui  dé- 
pendaient de  Téglise  de  Rouen  ,  ne  se  trouvant  pas 
suffisamment  munis,  offraient  à  nos  ennemis  une 
entrée  facile  sur  nos  terres  de  Normandie.  Par  ce 
moyen  ,  ils  se  livraient  fréquemment  et  sans  obstacles, 
dans  ladite  province  ,  aux  incendies  ,  aux  rapines  et 
aux  autres  genres  d  hostilités.  Aussi,  comme  notre 
vénérable  père  Gaultier  * ,  archevêque  de  Rouen  ,  et 
le  chapitre  de  cette  église  ,  ont  pris  en  considération 
convenable  le  tort  qui  en  pouvait  résulter  pour  nous 
et  pour  notre  terre,  un  échange  a  été  conclu  entre 
Téglise  de  Rouen  et  Tarchevêque  Gaultier  d'une  part, 

<  Nous  lisojis  ici  Waltei^us,  pour  l'initiale  W.  en  avertissant  qu'il  faut 
modifier  également  le  nom  de  Guillaume  donné  à  cet  archevêque  dans  la 
circulaire  de  lUchard,  année  4491. 


ANNEE  ^^97.  277 

etnous  d'autre  part,  relativement  au  manoir  d'An- 
dely,  sous  cette  forme  :  Ledit  archevêque  ,  sur  Tavis 
et  l'injonction  de  notre  seigneur  le  pape  Célestin  III , 
et  d'après  l'assentiment  du  chapitre  de  l'église  de 
Rouen  ,  déclare  s'abstenir  de  toute  réclamation  et 
nous  céder  perpétuellement  à  nous  et  à  nos  héritiers, 
ledit  manoir  d'Andely  ,  ainsi  que  le  château  neuf  de 
la  Roche  ,  la  forêt ,  toutes  les  autres  dépendances  et 
libertés ,  excepté  les  églises  et  les  prébendes  des  che- 
valiers ,  excepté  aussi  le  manoir  de  Fresnes  avec  ses 
dépendances.  Ledit  archevêque  ,  au  nom  de  l'église 
de  Rouen,  tiendra^  toutes  ces  possessions  pour  lui 
et  pour  ses  successeurs  avec  toutes  libertés ,  libres 
coutumes  et  intégrité  complète  à  perpétuité.  Aussi , 
en  échange  dudit  manoir  d'Andely  et  de  ses  dépen- 
dances ,  nous  nous  désistons  de  toute  réclamation  à 
perpétuité ,  et  accordons  à  Téglise  de  Rouen  ,  audit 
archevêque  et  à  ses  successeurs ,  tous  les  moulins  que 
nous  avons  à  Uouen  ^.  A  partir  du  jour  de  cet  échan- 
ge, ils  lui  appartiendront  intégralement  avec  tous  leurs 
accessoires  et  instruments  de  mouture  ,  sans  qu'on 
puisse  retenir  rien  de  ce  qui  regarde  ou  le  moulin 
ou  la  mouture ,  et  avec  toutes  les  libertés  et  libres 
coutumes  qu'ils  ont  d'ordinaire  et  doivent  avoir. 
Faculté  est  retirée  à  tous  de  construire  un  çnoulin 
au  détriment  des  moulins  ci-désigués.  Nous  accor- 
dons en  outre  la  ville  de  Dieppe  et  celle  de-  Bouteille 
avec  toutes  dépendances  et  libertés,  les  maiioirs  de 

*  Reiinuit  :  nous  lisons  reiinebii. 

^  Ces  moulins  étaient  appelés  moulins  de  Ii«l)cq. 


278  RICHARD  V. 

Louviers,  la  forêt  d'Halîermont  avec  les  mines  de 
fer  *  et  toutes  les  autres  dépendances  et  libertés.  L'é- 
glise de  Rouen  ,  ledit  archevêque  et  ses  successeurs 
posséderont  toutes  ceschoses  à  perpétuité  en  échange 
dudit  manoir  d'Andely.  Cet  échange  a  été  conclu  à 
Rouen  ,  l'an  de  grâce  ^^97  et  de  notre  règne  le  hui- 
tième 2.  »  A  cette  époque  parut  en  France  un  fumeux 
prédicateur,  par  la  bouche  de  qui  le  Seigneur  opé- 
rait les  bonnes  œuvres.  Ce  saint  homme  s'efforça  sur- 
tout d'extirper  l'usure  de  la  France.  Ce  fléau  était 
venu  d'Italie  ^  en  France ,  il  y  avait  fait  de  grands  ra- 
vages et  le  noble  royaume  de  France  en  était  souillé. 
Ce  prédicateur  avait  nom  Foulques^.  Il  envoya  en 

*  Nous  proposons  ce  sens  pour  le  mot  ferris. 

^  Voyez  aussi,  pour  cette  négociation ,  VHist.  litlér.^  art.  Gautier  de 
Coutances .  Cet  archevêque  de  Rouen  était  Fonde  de  Jean  de  Coutances, 
évéque  de  Worcester.  Gomme  Gélestin  III  avait  été  le  médiateur  de  ce 
traité,  son  autorité  fut  aussi  invoquée  pour  le  confirmer  :  ce  qui  eut  lieu 
par  une  bulle  en  date  du  26  avril,  rapportée  par  Raoul  de  Diceto. 

3  Matt.  Paris  appelle  constamment  caursini  ces  usuriers  plus  connus 
en  France  sous  le  nom  de  Lombards.  La  critique  moderne  a  déjà  reconnu 
l'exactitude  de  la  remarque  de  notre  auteur  qui,  dans  plusieurs  passages, 
dit  que  les  usuriers  chrétiens  étaient  pires  que  les  juifs.  Et  cependant  les 
papes  se  firent  les  patrons  et  les  chefs  de  ces  banquiers  si  redoutés.  Dès 
le  treizième  siècle,  l'économie  industrielle  avait  fait  de  grands  progrès 
en  Italie.  On  cojinaissait  à  Milan  le  papiep-monnaie  ,  et  à  Florence  ,  les 
jeux  de  bourse.  (  Voy.  M.  Libri  ,  flist.  des  mathém.  ^iome  ii,  pag.  265 
çt  suiv.  ainsi  que  les  notes  qui  y  sont  jointes.)  Au  reste  Thistoire  du  com- 
merce et  de  la  valeur  de  l'argent,  au  moyen-âge,  est  encore  à  faire,  et 
offrirait  sans  nul  doute  beaucoup  d'intérêt. 

4  Foulques,  curé  de  Neuilly,  celui  qui  prêcha  avec  tant  d'ardeur  la 
quatrième  croisade.  Il  avait  pour  compagnon  de  sa  mission  Pierre  de 
Rouey,  prêtre  du  diocèse  de  Paris. 


ANNEE  ^^97.  279 

Augleterre  un  homme  religieux,  Tabbé  de  Flaix, 
pour  que  le  commerce  n'eut  plus  lieu  le  jour  du  di- 
raance.  L'abbé  y  étant  arrivé,  fit  cesser  ce  scandale 
en  plusieurs  lieux.  Vers  le  même  temps,  Robert  de 
Shrewsbury  fut  consacré  évêque  de  Bangor. 

Richard  transporte  en  Angleterre  les  reliqdes  de 
SAINT  Valéry.  —  Il  brcle  des  vaisseaux  anglais.  —  Il 

GAGNE  A  SON  PARTI  LE  COMTE  DE  Fl ANDRE  ET  PLUSIEURS 
AUTRES.  —  Le  roi  DE  FrANCE  EST  MIS  HORS  DE  COMBAT  ET 
OBLIGÉ  DE  TRAITER  AVEC  LE  COMTE. TrAITB  ROMPU.    — 

Diverses  constitutions  de  Richard.  —  Vers  le  même 
temps,  on  annonça  au  roi  Richard  que  des  navires 
anglais  avaient  coutume  d'aborder  au  port  de  Saint- 
Valery,  et  qu'ils  amenaient  des  vivres  destinés  au  roi 
de  France  et  à  ses  autres  ennemis.  11  fît  de  ce  côté 
une  course  de  cavalerie,  brûla  le  bourg,  chassa  les  moi- 
nes, et  fit  transporter  en  Normandie  la  châsse  de  saint 
Valéry  ainsi  que  les  reliques.  Dans  le  port,  il  trouva 
des  vaisseaux  anglais  chargés  de  froment  et  de  vi- 
vres :  il  fit  pendre  les  matelots,  livra  les  vaisseaux 
aux  flammes  et  distribua  les  vivres  à  ses  chevaliers. 

Vers  le  même  temps,  le  roi  Richard,  à  force  de 
présents,  entraîna  dans  son  parti  plusieurs  seigneurs 
puissants  du  royaume  de  France  :  il  fournit  à  Bau- 
douin, comte  de  Flandre,  un  secours  de  cinq  mille 
marcs  d'argent.  Le  comte,  de  son  côté,  s'engagea,  en 
livrant  des  otages,  à  ne  point  entrer  en  composition 
avec  le  roi  de  France  sans  l'aveu  de  Richard.  Les 
Champenois  et  les  Bretons  abandonnèrent  aussi  le 


280  RICHARD  I''. 

parli  du  roi  de  France  pour  se  joindre  au  roi  Ri- 
chard. Guillaume  Crispin,  connétable  d'Eu* ,  se  vit 
forcé  de  rendre  ledit  château  au  roi  d'Angleterre  qui 
s'empressa  de  le  fortifier.  Le  roi  de  France  rassem- 
bla des  troupes,  et  vint  mettre  le  siège  de^?ant  la  place. 
Pendant  ce  temps,  le  roi  d'Angleterre  entra  à  main 
armée  dans  l'Auvergne^,  s'empara  de  dix  châteaux 

^  Angi^  mieux  Augi. 

«  L'Auvergne,  à  peu  près  indépendante  sous  des  comtes  nationaux,  re- 
connaissait toutefois  la  suzeraineté  des  rois  d'Angleterre  comme  ducs 
d'Aquitaine.  En  cette  circonstance ,  Richard  agit  avec  sa  légèreté  ordi- 
naire. 11  céda  l'Auvergne  à  Philippe;  puis,  quand  le  roi  de  France  se  fut 
saisi  des  meilleurs  châteaux,  il  excita  les  Auvergnats  à  se  révolter,  et  les 
abandonna  à  la  vengeance  de  Philippe.  Une  nouvelle  guerre  ayant  éclaté, 
Richard  sollicita  le  comte  d'Auvergne  de  se  joindre  à  lui  ;  mais  cette  fois 
il  n'y  put  réussir,  et  le  comte  répondit  aux  couplets  satiriques  de  Richard 
par  des  vers  malicieux  et  fiers  : 

Reis  pus  vos  de  mi  chantatz 
Trovatz  avetz  chantador.. 
Ane  non  fuy  vostre  juratz 
E  conoissi  ma  folor. 
Qu'ien  no  soiy  reis  coronatz 
Ni  hom  de  tangran  ricor.  .  . 
Pero  Dieus  m'a  fag  tan  bon 
Qu'entr'el  Puey  et  Albusson 
Puesc  remaner  entr'els  mieus  , 
Qu'ien  no  soi  sers  ni  Juzieus. 

M.  Augustin  Thierry,  qui  nous  fournit  ces  détail»,  ne  parle  pas  de 
l'invasion  de  Richard  eu  Auvergne.  Au  reste,  nous  ne  nous  arrêterons  pas 
à  relever  toutes  les  omissions  ou  toutes  les  inexactitudes  qu'on  peut  trou- 
ver dans  le  récit  de  Matthieu  Paris  ;  ce  qui  entraînerait  des  notes  beaucoup 
trop  multipliées.  Nous  nous  bornerons  à  faire  remarquer  qu  en  général 
les  événements  si  variés  et  si  rapides  qui  signalèrent  la  rivalité  des  deux 
rois  sont  traités  avec  confusion  par  les  chroniqueurs  contemporains, 
et  avec  quelque  négligence  par  la  plupart  des  historiens  modernes. 


ANNEE  H  97.  281 

qui  appartenaient  au  roi  de  France,  ainsi  que  de  leurs 
nombreux  défenseurs  ;  mais,  avant  que  le  roi  d'An- 
gleterre eut  pu  revenir  en  Normandie,  le  roi  de 
France  prit  le  château  de  Dangu\  11  accorda,  pour 
une  rançon  de  cinquante  marcs  d'argent,  la  vie  et 
les  membres,  ainsi  que  la  possession  de  leurs  che- 
vaux et  de  leurs  armes,  aux  chevaliers  qui  se  trou- 
vaient dans  la  forteresse  :  il  y  mit  garnison  et  la  for- 
tifia. 

Cependant  le  comte  de  Flandre  était  venu  mettre 
le  siège  devant  le  château  d'Arras.  A  cette  nouvelle, 
le  roi  de  France  s'y  rendit  avec  une  armée  nombreuse. 
Au  bruit  de  son  arrivée,  le  comte  leva  le  siège  et  se 
retira  sur  ses  terres  où  le  roi  de  France  le  poursuivit. 
Lorsque  ce  dernier  se  fut  avancé  dans  les  marais  et 
dans  les  anses  formées  par  la  mer,  le  comte  de  Flan- 
dre fit  briser  les  ponts  devant  et  derrière  lui,  et  fît 
ouvrir  les  écluses  ;  en  sorte  que  son  ennemi  ne  pou- 
vait ni  avancer  ni  reculer,  et  que  les  vivres  ne  pou- 
vaient parvenir  jusqu'à  lui.  Dans  cette  fâcheuse  posi- 
tion, le  roi  fit  savoir  au  comte  qu'il  était  venu  dans 
l'intention  de  traiter  à  l'amiable  avec  lui,  et  de  le 
faire  renoncer  à  la  foi  qu'il  avait  jurée  au  roi  d'An- 
gleterre :  «  Vous  êtes  mon  homme-lige,  ajoutait-il, 
«  et,  comme  tel,  attaquer  ma  couronne  n'est  chose 
«  ni  permise  ni  convenable.  »  Il  n'en  fallut  pas  moins 

*  Dangu,  ancien  château  de  Normandie,  à  une  lieue  de  Gisors.  Dutillet, 
Recueil  desTraiciez^  dit  aussi  que  Philippe  assiégea  et  prit  Dangu. 
Mais  le  sens  du  paragraphe,  comme  l'analogie  des  noms,  ne  permettrait- 
il  pas  de  lire  de  Angi  (  d'Eu.) 


282  RICHARD  I". 

qu'avant  d'obtenir  du  comte  la  permission  de  se  re- 
tirer, le  roi  jurât  de  rendre  tant  au  comte  lui-même 
qu'au  roi  d'Angleterre  tous  les  châteaux  et  autres 
droits  qu'il  avait  obtenus  dans  la  guerre.  Il  fut  sti- 
pulé en  outre  que,  pour  Texécution  de  ce  traité,  le 
comte  et  les  deux  rois  de  France  et  d'Angleterre  se 
réuniraient  à  une  entrevue  entre  Gaillon  et  Andely, 
la  quatrième  ferie  après  l'exaltation  de  la  sainte  croix. 
Le  roi,  après  avoir  ainsi  échappé  à  la  captivité  que 
lui  préparait  le  comte,  revint  dans  ses  états.  De  re- 
tour à  Paris,  il  reçut  de  son  conseil  l'avis  de  ne  pas 
observer  le  traité  ;  et  il  ne  se  regarda  pas  comme  tenu 
à  l'exécution  d'un  serment  qu'il  avait  fait  par  force 

-   et  par  contrainte. 

Cette  même  année,  sur  les  instances  de  Hubert, 

"  archevêque  de  Cantorbéry  et  justicier  d'Angleterre, 
le  jour  de  saint  Edmund,  roi  et  martyr,  à  West- 
minster, le  roi  Richard  établit  que  dans  toute  l'An- 
gleterre, dans  les  villes  et  hors  des  villes,  les  mesures 
de  blé  et  autres  graines  auraient  la  même  capacité  ; 
que  cette  loi  s'appliquerait  surtout  aux  mesures 
d'huile  et  de  vin,  et  que  les  marchands  ne  pourraient 
se  servir  que  des  mêmes  poids.  Il  fut  établi  aussi 
que  le  drap  fabriqué  en  laine  dans  tous  les  ateliers 
du  royaume  aurait  deux  aunes  de  largeur  entre 
chaque  lisière,  et  qu'il  serait  dans  le  milieu  d'aussi 
bonne  qualité  que  sur  les  côtés.  Aucun  marchand  ne 
dut  suspendre  à  la  devanture  de  sa  boutique  des 
étoffes  de  couleur  rouge  ou  noire,  qui  pussent  trom- 
per l'œil  des  chalands  sur  la  qualité  du  drap  qu'ils 


ANNÉE  ^198.  283 

achetaient.  Le  droit  de  teindre  (en  couleur  noire  ex- 
cepté) était  restreintaux  villes  capitales  ou  aux  bourgs; 
et  si  quelqu'un  était  convaincu  d'avoir  enfreint  cet 
arrêté,  il  devait  être  pris,  mis  en  prison,  et  tout  ce 
qui  était  à  lui  saisi  au  pro6t  du  fisc.  Cette  nmême 
année,  Philippe,  clerc  du  roi,  Poitevin  de  nation  et 
élu  à  Durham,  fut  consacré  par  le  pape  Célestin,  dans 
le  palais  de  Latran. 

Othon,  neveu  de  Richard,  couronné  roi  d'Alle- 
magne. —  Innocent  111,  pape.  —  Fondation  de  l'ordre 

DES  JACOBINS.   —   ADMIRABLE   PENITENCE  DE    l'ÉYÊQCE  DE 

Chester.  —  Le  pape  restitue  aux  moines  l'abbaye  de 
Coventry.  —  L^'au  de  grâce  ^498,  qui  est  la  neuvième 
année  du  règne  de  Richard,  son  neveu,  Othon  fut, 
par  les  soins  dudit  roi,  couronné  roi  d'Allemagne 
ou  de  Germanie,  à  Aix-la-Chapelle  :  il  venait  d'épou- 
ser la  fille  du  duc  de  Louvain.  Le  jour  de  son  cou- 
ronnement, il  se  mit  à  table  avec  elle  sur  le  même 
siège;  mais  elle  ne  fut  pas  couronnée  ce  jour-là.  Le 
pape  Célestin  étant  mort,  Innocent  III,  son  succes- 
seur, fut  consacré  pape  et  placé  dans  la  chaire  de 
saint  Pierre,  le  jour  de  l'installation  *  du  même  saint. 
Innocent  favorisa,  en  Italie,  un  nouvel  ordre  de  pré- 
dicateurs qui  voulurent  être  appelés  Jacobites^,  parce 


*  Dies  Caihedrœ^  dit  le  texte.  Nous  doutons  du  sens. 

'  Jacobites  ou  plutôt  Jacobins.  Cet  ordre  est  plus  connu  sous  celui  de  do- 
minicains ou  frères  prêcheurs.  Il  fut  fondé  par  Dominique  de  Guzman,  ar- 
chidiacre d'Osma,  en  Vicille-Castillc,qui  prêcha  la  croisade  des  Albigeois 


284  RICHARD  J•^ 

qu'ils  avaient  résolu  d  imiter  le  genre  de  vie  des  apô- 
tres. (Ce  nom,  dans  le  principe,  était  anticipé  ;  car 
il  ne  commença  à  leur  être  appliqué  que  quand  maî- 
tre Jean,  physicien  du  roi  de  France,  et  qui  était  né 
en  Angleterre,  au  bourg  de  Saint-Albans ,  leur  eut 
donné  une  maison  qu'il  avait  consacrée,  à  Paris,  aux 
pèlerins  qui  avaient  besoin  d'hospitalité.  Cette  de- 
meure était  appelée  la  maison  de  saint  Jacques,  et 
c'est  pour  cela  que  ces  prédicateurs  sont  aujourd'hui 
nommés  Jacobites.*)  Simples  dans  leur  nourriture, 
modestes  dans  leurs  habits,  ils  ne  possédaient  en 
propre  ni  or  ni  argent  ni  aucune  autre  chose  :  ils  al- 
laient par  les  villes,  les  bourgades  et  les  châteaux, 
prêchant  la  parole  de  l'Évangile.  Cette  pauvreté  vo- 
lontaire leur  fit  en  peu  de  temps  de  nombreux  prosé- 
0  lytes  dans  tous  les  pays.  Ils  se  rendaient  dans  les  villes 
capitales,  au  nombre  de  dix-sept,  et  y  demeuraient 
sans  s'occuper  du  lendemain  :  le  soir,  ils  ne  gardaient 
rien  pour  le  matin.  Ces  prédicateurs  de  l'Évangile 
vivaient  selon  la  règle  évangélique  :  si  l'abondance  des 
aumônes  fournissait  quelque  superflu  à  leur  table,  ils 
distribuaient  sur-le-champ  ce  superflu  aux  pauvres.  Ils 
prêchaient  l'Évangile,  les  pieds  chaussés,  dormaient 

conjointement  avec  un  autre  Espagnol,  Diego  d^Azebèz.  Dominique  et  ses 
disciples  furent  chargés  par  Innocent  III  de  rechercher  dans  la  France 
•  méridionale  les  crimes  d'hérésie  et  de  sortilège  ;  c'est  Torigine  de  l'in" 
quisition,  tribunal  permanent,  dont  les  membres  étaient  pris  d'abord 
exclusivsment  parmi  les  dominicains.  L'ordre  des  dominicains  ,  favorisé 
par  Innocent,  ne  fut  confirmé  et  constitué  définitivement  qu'au  concile  de 
Latran,en4215. 

'  Intercalation  fournie  par  le  manuscrit  de  Cecil. 


i^iNKE  ^^98.  '•  285 

tout  habillés,  s'étendaient  sur  des  natleset  reposaient 
leurs  têtes  sur  des  oreillers  de  pierre. 

Cette  même  année,  Hugues  de  Nunant,  évêquede 
Covenlry  ou  de  Chester,  en  se  dirigeant  vers  Rome, 
tomba  gravement  malade  en  Normandie.  Ayant  com- 
pris, aux  envahissements  du  mal,  que  la  mort  était 
proche,  il  fit  réunir  autour  de  lui  tous  les  religieux, 
abbés  et  prieurs  qu'on  put  trouver  en  Normandie; 
puis  devant  tous  les  assistants,  il  fît  Taveu,  à  haute 
voix,  avec  pureté,  grande  contrition  de  cœur  et  abon- 
dante effusion  de  larmes,  de  tous  les  péchés,  crimes 
et  énormités  qui  lui  revenaient  en  mémoire.  11  donna 
tant  de  marques  de  contrition  et  de  repentir,  que  tous 
les  témoins  de  cette  scène  ne  purent  retenir  ni  leurs 
sanglots  ni  leurs  larmes.  11  pleurait,  il  se  lamentait, 
il  joignait  les  mains^  il  adjurait  tous  les  prélats,  au 
nom  de  Dieu,  de  lui  infliger  une  pénitence  et  une 
satisfaction  convenables  pour  de  si  nombreux  et  si 
énormes  désordres.  Les  religieux  qui  entouraient  son 
lit,  voyant  tout  à  la  fois  dans  un  évêque  une  vie  si  li- 
cencieuse et  une  si  admirable  contrition,  se  regar- 
daient les  uns  les  autres  :  tous  se  taisaient,  ne  sacharut 
quel  conseil  lui  donner  ou  que  répondre  sur-le-champ. 
Alors  Tévêque  leur  dit  :  «  Je  sais,  je  sais  qu'en  ap- 
«  prenant  de  telles  énormités,  vous  hésitez  entre  vous 
«sur  la  pénitence  à  m'infliger;  mais,  je  vous  en 
«  supplie  au  nom  de  notre  Seigneur  Jésus-Christ,  au 
«  lieu  de  m'infliger  maintenant  une  pénitence  et  de 
«  m'accorder  ensuite  la  rémission  de  mes  péchés,  or- 
«  donnez-moi  de  rester  dans  les  peines  du  purgatoire 
«  jusqu'aujour  du  jugement,  à  la  volonté  de  Dieu;  et 


2S6  •'  lUCHÂRD  P*. 

«  peut-être  serai-je  sauvé  par  la  miséricorde  de  notre 
«  Rédempteur,  miséricorde  qui  Temporjte  sur  la  sévé- 
«  rite  du  jugement.  »  Ce -moyen  fut  adopté  par  tous 
les  assistants  qui  s'*en  référèrent  pour  lui  à  la  clé- 
mence divine,  qui  désire  que  tous  soient  sauvés  et 
qui  veut  que  personne  ne  périsse.  Puis  Tévêque,  de- 
vant tout  le  monde,  se  reconnut  coupable,  avec  tous 
les  signes  du  plus  violent  repentir,  d'avoir  chassé  les 
moines  de  Coventry,  et  d'avoir  mis  à  leur  place,  pour 
comble  de  maux,  des  clercs  peu  religieux.  Le  seul 
moyen  qui  se  présentât  à  lui,  de  donner  satisfaction 
de  cet  attentat ,  ce  fut  de  finir  sa  vie  sous  Fhabit  de 
ces  moines  qu'il  avait  persécutés  autant  que  possi- 
ble, poussé  qu'il  était  par  l'esprit  malin;  qu'il  avait 
forcés  de  mendier  leur  pain,  qu'il  avait  enfin  pour- 
suivis de  la  haine  la  plus  cruelle.  Aussi  il  supplia 
avec  de  grandes  lamentations  l'abbé  du  Bec,  qui  était 
présent  au  milieu  des  autres,  de  lui  procurer,  en 
vue  de  la  charité  et  pour  la  confusion  du  diable, 
l'habit  des  moines  de  Coventry  ;  afin  qu'il  eût  pour 
patrons  dans  la  vie  future  ceux  dont  il  avait  été  le 
persécuteur  en  ce  monde.  Son  vœu  ayant  été  accom- 
pli, il  distribua  aux  maisons  religieuses  et  aux  pau- 
vres tout  ce  qu'il  possédait  en  or,  en  argent,  en 
pierreries  et  en  objets  précieux.  Enfin,  encouragé 
par  tous  les  assistants,  versant  lui-même  d'abondan- 
tes larmes,  il  expira  avec  plus  de  tranquillité  qu'on 
n'auraitpu  Tespérer*. 


'    *  Fine  insperaio  a  peut-être  le  sens  de  fin  imprévue,  mort  subite. 
]  Mais  le  mot  qtiïfVit,  a  déterminé  notre  traduction. 


ANNÉE  ^^98.  287 

En  ce  niomeDt  se  trouvait  à  la  cour  de  Rome  un 
moine  de  Tabbayc  (le  Coventry,  nommé  Thomas,  qui, 
après  avoir  été  chassé,  ainsi  que  nous  l'avons  dit,  lui 
et  ses  frères  par  févêque  Hugues,  s'était  efforcé  d'in- 
téresser le  souverain  pontife  à  la  réunion  des  moines 
dispersés  ça  et  là  et  au  rétablissement  de  leur  cou- 
vent. Quelques-uns  des  frères  étaient  morts  :  les  au- 
tres, accablés  d'ennui  et  pressés  par  la  misère,  avaient 
quitté  Rome.  Lui  seul  persévérait  dans  son  entre- 
prise, quoique  maintes  fois  la  plus  grande  détresse 
l'eût  forcé  de  mendier  son  pain.  Mais,  lorsqu'il  eut 
reçu  la  nouvelle  désiréie  de  la  mort  de  Févêque,  il 
éleva  son  cœur  vers  le  Seigneur,  qui  donne  sa  pro- 
tection à  ceux  qui  espèrent  en  lui  et  qui  agissent  avec 
persévérance.  Un  jour,  tandis  que  le  nouveau  pape 
Innocent  siégeait  dans  le  consistoire  avec  ses  cardi- 
naux, ledit  moine  Thomas  se  présenta  hardiment  au 
milieu  d'eux  et  remit  entre  les  mains  du  pape  une 
pétition  où  il  exposait  la  nature  de  sa  réclamation. 
Lorsque  Innocent  y  eut  jeté  les  yeux,  il  répondit  sur- 
le-champ  au  moine  :  «  Mon  frère,  est-ce  que  celte 
«  demande  n'a  pas  été  souvent  repoussée  par  mes 
«  prédécesseurs  Clément  et  Célestin?  N'ai-je  pas 
«  été  moi-même  témoin  de  leur  refus.  Et  toi,  qui 
«  n'as  pu  les  surprendre,  crois-tu  me  trouver  en  de- 
ft mence?  «  Puis  il  ajouta  avec  colère  :  «  Retire-toi, 
«  mon  frère,  retire-toi  :  c'est  en  vain  que  tu  at- 
«  tends.  »  En  entendant  ces  paroles,  le  moine  se  mit 
à  verser  des  larmes  amères  et  reprit  :  «  Très-saint- 
«   père,  ma  demande  est  juste  et  honnête  en  tout 


288  .     ^  KICHARD  r. 

«  point  :  et  je  ne  peux  attendre  en  vain.  Car  j\it- 
«  tendrai  votre  mort  comme  j'ai  attendu  ta  mort  de 
«  vos  prédécesseurs  ;  sans  doute  votre  futur  succes- 
«  seur  écoutera  ma  demande  et  y  fera  droit.  »  A  ces. 
mots,  le  pape  resta  stupéfait  au  delà  de  toute  expres- 
sion, et  dit  aux  cardinaux  qui  Tentouraient  :  «  Eh 
«  bien  !  n'avez-vous  pas  entendu  les  paroles  de  ce 
«  diable  intrépide?  il  dit  qu'il  attendra  ma  mort 
«  comme  il  a  attendu  celle  de  mes  prédécesseurs.  » 
Puis,  se  tournant  vers  le  moine  :  «  Par  saint  Pierre, 
«  mon  frère,  tu  n'attendras  pas  ma  mort  :  dès  ce 
«  jour  ta  demande  est  exaucée.  »  En  effet,  avant  de 
prendre  de  la  nourriture,  le  pape  enjoignit  à  Hubert, 
archevêque  de  Cantorbéry,  de  se  rendre  en  personne, 
aussitôt  sa  lettre  reçue,  à  l'église  de  Coventry;  d'en 
expulser  les  clercs  et  d'y  rétablir  les  moines.  Alors 
ledit  archevêque,  appuyé  de  l'autorité  du  souverain 
pontife,  chassa  les  clercs  et  y  installa  les  moines  le 
quinzième  jour  avant  les  calendes  de  février.  Mais, 
comme  le  prieur  de  ce  lieu  était  mort  pendant  Texil 
de  ses  frères,  Hubert  leur  donna  pour  prieur  un  cer- 
tain Joibert,  Normand  de  nation,  à  qui  son  habileté 
supérieure  dans  les  affaires  du  siècle,  avait  valu  le 
gouvernement  de  trois  prieurés,  ceux  de  Davintre, 
deWeneloc  et  de  Bermundshei.  Celui-ci,  ayant  réuni 
les  moines  en  conseil,  s'occupa  de  l'élection  d'un 
évêque.  Cette  délibération  commune  eut  pour  résul- 
tat la  nomination  deGeoffroi  de  Muschamp.  Vers  le 
même  temps,  le  prieur  de  Bermundshei  étant  mort, 
Hubert  archevêque  de  Cantorbéry,  satisfit  à  l'avarice 


ANNÉE  ^^98.  289 

dudit  Joibert,  en  ajoutant  ce  quatrième  prieuré  *  aux 
trois  qu'il  possédait  déjà. 

Faits  DIVERS.  —  Hubert,  archevêque  de  Cantor- 

BÉRY,   RÉVOQCÉ  DES   FONCTIONS   DE  JUSTICIER.   —    CoMBAT 

ENTRE  LES  ANGLAIS  ET  LES  Gallois.  —  A  la  même 
époque,  le  dimanche  où  Ton  chante  :  Réjouis-toi, 
Jérusalem,  Eustache,  doyen  de  Salisbury,  reçut  la 
consécration  comme  évêque  d'Ely  des  mains  de 
Hubert ,  archevêque  de  Cantorbéry  ,  à  Westmins- 
ter, dans  la  chapelle  de  sainte  Catherine.  Ensuite  Geof- 
froi ,  élu  à  Coventry,  fut  consacré  par  le  même  ar- 
chevêque de  Cantorbéry ,  le  onzième  jour  avant  les 
calendes  de  juillet.  Peu  de  temps  auparavant,  aux 
ides  de  mai,  une  pluie  de  sang  était  tombée  sur  les 
travailleurs  qui  élevaient  une  tour  au  manoir  d\An- 
dely,  en  Normandie.  Elle  annonçait  peut-être  la  mort 
prochaine  du  roi  Richard.  Enfin  ,  vers  le  même 
temps,  Geoffroi,  archevêque  d'York,  fit  sa  paix  avec 
le  roi  Richard  en  Normandie.  Celui-ci  était  irrité 
contre  lui,  à  cause  du  soulèvement  qui  avaitrenversé 
son  chancelier  Guillaume,  tandis  qu'il  était  retenu 
dans  les  prisons  de  l'empereur. 

A  cette  époque,  une  dissension  et  une  querelle  s'é- 
levèrent entre  l'archevêque  de  Cantorbéry  et  les 
moines  de  la  Sainte-Trinité  à  Cantorbérv,  relative- 
ment  à  une  église  que  ledit  archevêque  avait  con- 
struite récemment  à  Lambeth.  En  effet,  les  moines 

*  Évidemment  ce  ne  peut  être  Berminidsfy.  Nous  renvoyons  à  Dug- 
dale  (Monast.  Anglir.)  pour  ce  point  peu  important. 

n.  49 


290  HICIIAUIJ  ^^ 

craignaient  qu'il  n'y  transportât  le  siège  cathedral  ; 
(et,  ce  qui  était  pire,  qu'il  n'y  instituât  des  chanoines 
réguliers  à  Texclusion  des  nioines,  ce  qui  eût  tourné 
à  la  honte  et  à  l'opprobre  de  tout  Tordre  monastique. 
Ils  pensaient  qu'en  le  laissant  parvenir  à  son  but,  ce 
serait  un  signe  injurieux  d'ingratitude  envers  les 
moines  qui  l'avaient  élu  et  envers  les  saints  de  l'église 
de  Cantorbéry,  dont  la  plupart  avaient  été  moines.*). 
Aussi  ils  partirent  pour  Rome  et  se  plaignirent  au 
pape  Innocent  que  Tarchevéque,  contrairement  à  la 
nature  de  sa  dignité,  se  fût  constitué  justicier  d'An- 
gleterre et  juge  de  mort,  en  sorte  que,  négligeant 
les  affaires  ecclésiastiques,  il  donnait  plus  de  soin 
qu'il  ne  convenait  aux  choses  du  monde,  malgré  cet 
avis  de  l'apôtre  qui  dit  :  Que  personne  d'entre  les 
serviteurs  de  Dieu  ne  se  mêle  des  affaires  séculières. 
Ils  accusèrent  en  outre  l'archevêque  d'avoir  fait  vio- 
ler l'église  de  Sainte-Marie-des-Arcs,  à  Londres,  par- 
lèrent de  Guillaume  à  la  longue  barbe,  qui  en  avait 
été  tiré  par  force,  qui  avait  été  lié  à  la  queue  d'un 
cheval,  traîné  dans"^les  rues  delà  ville  et  enfin  sus- 
pendu à  un  gibet.  Les  moines  réussirent  à  dénigrer 
l'archevêque  par  ces  accusations ,  qu'ils  appuyaient 
en  versant  l'argent  à  pleines  mains  (  argent  que  le 
pape  ne  se  fit  pas  sciupule d'accepter,  quoiqu'il  pro- 
vînt des  offrandes  que  les  pauvres  déposaient  sur  la 
tombe  du  bienheureux  Thomas.  )  Aussi  le  pape,  en 
ayant  pris  connaissance,  écrivit  au  roi  d'Angleterre 

*  Intercalation  fournie  parle  manuscrit  deCécil. 

Ci     .. 


ANNEK   H 98.  29  J 

pour  lui  enjoindre,  sous  peine  d'interdit,  de  desti- 
tuer, aussitôt  sa  lettre  reçue,  ledit  archevêque  des 
fonctions  de  justicier,  se  fondant  sur  ce  qu'il  n'était 
pas  permis  aux  évêques  de  se  mêler  d'affaires  sécu- 
lières. L'arcîievêque  ayant  donc  été  destitué,  le  roi 
Richard  mit  à  sa  place  Geoffroi ,  fils  de  l'ierre. 

Vers  le  même  temps,  pendant  le  séjour  du  roi  Ri- 
chard dans  les  provinces  d'outre-mer,  Geoffroi ,  fils 
de  Pierre,  grand  justicier  d'Angleterre,  réunit  une 
nombreuse  armée  et  se  dirigea  vers  le  pays  de  Gallt^s, 
pour  y  secourir  Guillaume  de  Brause  et  ses  chevaliers 
que  le  roi  des  Gallois  Waunuben  '  tenait  assiégés 
dans  le  château  de  Mathilde.  Lorsqu'il  y  fut  arrivé, 
il  lui  livra  une  bataille  en  plaine.  (Tous  les  Gallois 
du  pays  s'étaient  réunis,  après  avoir  juré  de  tenir 
ferme,  tant  que  le  cœur  leur  battrait  dans  la  poitrine, 
pour  se  défendre  eux,  leur  patrie  et  leur  liberté,  contre 
l'insolence  des  Anglais.  Ils  avaient  donc  réuni  contre 
les  Anglais  une  nombreuse  armée,  et  se  préparaient 
à  les  attaquer  de  front,  lorsque  le  grand  justicier 
[Geoffroi  fils  de]  Pierre,  chevalier  brave  et  prudent, 
arriva  pour  les  combattre  avec  des  troupes  bien  dis- 
ciplinées et  aguerries.  Au  moment  où  il  engageait 
ses  soldats  à  bien  faire  leur  devoir,  et  où  il  cherchait 
à  déterminer  quelque  homme  intrépide  à  prendre  les 
devants ,  pour  porter  le  désordre  dans  la  multitude 
qui  formait  l'avant-garde  des  ennemis  ;  un  desesser- 

*  Waunuben,  et  selon  les  variantes  Wamumuvem  ,  Wenunuven,  est 
probablement  le  nom  du  roi  gallois.  Mais  le  texte  parait  fautif  ou  du 
moins  le  mot  y  est  transposé. 


i^S  •  .  RICHARD  I". 

gents,  nommé  Gaultier  deHame,  natif  deTrumpijig- 
ton ,  prit  la  parole  devant  le  justicier  et  les  autres 
chefs  :  «  Seigneur,  dit-il,  pourquoi  quelque  chevalier 
«  noble  et  fameux  irait-il  de  gaieté  de  cœur  s  exposer 
«  à  un  péril  si  imminent?  Convient-il  et  est-il  bon 
«  qu'un  personnage  de  marque  soit  si  prodigue  de  sa 
«  vie? Pour  moi  qui  ne  suis  que  votre  pauvre  sergent, 
(i  si  je  meurs,  il  n'y  aura  pas  grand  mal,  et  les  enne- 
«  mis  ne  se  réjouiront  pas  beaucoup  de  ma  chute.  » 
A  ces  mots,  sans  attendre  de  réponse,  il  s'élance  sur 
un  magnifique  cheval  qu'il  possédait,  lui  enfonce  les 
éperons  dans  les  flancs,  et  se  précipite  la  lance  en 
arrêt  sur  le  front  de  l'armée  ennemie  ;  il  renverse 
mortellement  blessé  le  premier  qu'il  rencontre  et 
qui  paraissait  un  chef;  il  tombe  sur  un  second  et  met 
en  pièces  homme  et  cheval ,  il  saisit  hardiment  un 
troisième  par  son  casque,  et  le  secoue  si  violemment, 
qu'il  le  laisse  à  demi  mort  sur  la  place.  Puis  se  re- 
tournant, il  crie  à  ceux  qui  l'avaient  suivi  :  «  Gens  du 
«  du  roi  !  gens  du  roi  !  approchez,  frappez,  nous  triom- 
«  phonsî  »  Avant  qu'il  eût  fini,  les  Gallois  étaient  en 
désordre,  le  premier  corps  de  bataille  des  Anglais 
était  entré  dans  leurs  rangs,  les  ennemis  tombaient 
massacrés  à  droite  et  à  gauche  \)  Aussi  les  Gallois, 
hors  d'état  de  résister  aux  Anglais  furent  mis  en  fuite, 
et  jetant  leurs  armes  pour  s'échapper  plus  facilement, 
ils  animèrent  les  Anglais  d'une  nouvelle  ardeur.  On 
dit  que  plus  de  trois  mille  sept  cents  Gallois  périrent 

*  lnler«>alaiion  importante  fournie  parle  manuscrit  de  Cecil. 


ANNÉE  ^^98.  295 

daus  celle  déroute,  sans  compter  les  prisonniers  et 
ceux  qui  étaient  blessés  mortellement.  Du  côté  des 
Anglais  il  n'y  eut  qu'un  seul  mort,  et  encore  fut-il 
blessé  par  un  de  ses  camarades  qui  avait  laissé  partir 
sa  tlèche  sans  précaution,  (le  sergent  Gaultier,  dont 
nous  avons  raconté  le  courage ,  fut  aussi  blessé  au 
pied;  atteint  légèrement,  il  ne  boita  que  huit  jours, 
et  depuis  ce  temps,  il  passa  le  reste  de  sa  vie  auprès 
du  justicier,  qui  honora  de  son  amitié  ce  fidèle  vassal.) 

Combat  entre  le  roi  de  France  et  le  roi  d'Angle- 
terre. —  Victoire  mémorable  de  Richard  a  Gisors. 
—  Noms  des  principaux  prisonniers.  —  Trêve  entre  le 
roi  de  France  et  Uichard,  —  Faits  divers.  — V^ers  le 
même  temps,  le  roi  de  France  Philippe,  et  le  roi 
d'Angleterre  Richard,  se  rencontrèrent  entre  Gail- 
lon  et  Vernon.  Dans  ce  combat,  le  roi  de  France 
et  les  siens  lurent  mis  en  fuite,  et  grâce  à  la  rapidité 
de  leurs  chevaux,  qu'ils  dirigeaient  vers  le  château  de 
Vernon  ,  ils  étaient  près  d'entrer  dans  cet  asile,  lors- 
que le  roi  Richard,  qui  les  avait  poursuivis  Tépée  dans 
les  reins,  arriva  et  leur  prit  vingt  chevaliers  et  plus 
de  soixante  sergents.  Vers  le  même  temps,  Richard, 
évêque  de  Londres,  paya  la  dette  coaimune  à  l'hu- 
manité. 

A  la  même  époque,  l'illustre  roi  d'Angleterre 
Richard  ,  ayant  réuni  toutes  ses  forces,  prit  d'assaut 
trois  châteaux  qui  appartenaient  au  roi  de  France , 
ceux  de  Sérifontaiiie,  de  Boury  et  de  Courcelles, 
aidé  dans  celte  occasion  par  la  grande  valeur  des  An- 


21)  î  U1CHÂRD  1»^'. 

glais.  De  son  côté ,  le  roi  de  France  Philippe  partit 
de  Mantes  avec  quatre  cents  chevaliers,  une  foule  de 
sergents  et  toutes  ses  communes  \  pour  secourir  le 
château  de  ('ourcelles,  dont  il  ignorait  encore  la  prise. 
Le  roi  Richard,  ayant  su  par  ses  espions  l'arrivée 
de  Philippe,  marcha  à  sa  rencontre,  et  lui  livra  un 
combat  en  plaine,  eitre  Courcelles  et  Gisors.  Le  roi 
de  France  ne  pouvant  soutenir  ce  choc  terrible,  cher- 
cha h  gagner  avec  les  siens  le  château  de  Gisors;  mais 
au  moment  où  les  fuyards  se  trouvaient  sur  le  pont , 
ce  pont  se  rompit,  à  cause  de  la  foule  qui  s  y  était 
précipitée,  et  le  roi  lui-mêmcj ainsi  qu'un  grand  nom- 
bre  de  Français,  tomba  avec  son  cheval  et  ses  armes 
dans  la  rivière  d'Epte,  où,  tout  couvert  de  vase,  il  cou- 
rut grand  danger  de  mort  ;  mais  pendant  ce  temps, 
une  trr .  pe  de  chevaliers  d'élite  ,  qui  voulaient  pro- 
téger la  retraite  de  leur  seigneur  et  le  soustraire  aux 
mains  de  Richard,  qui  le  poursuivait,  tournèrent 
bride  et  vinrent  attaquer  de  front  le  roi  Richard,  avec 
une  impétuosité  furieuse,  sans  craindre  de  s'exposer 
au  péril  de  inorl  pour  délivrer  leur  seigneur  '.  Alors 
un  combat  terrible  s'engage;  les  éj)ées  étincellent  en 
toHîbant  sur  les  casques  ;  les  éclairs  brillent  sous  les 
coups  qui  redoublent.  La  pointe  des  lances  s'enfonce 
dans  la  poitrine  d'une  foule  de  guerriers;  mais 
n(nis  n'avons  pas  le  temps  de  nous  amuser  à  des 
descriptions    La  fureur  des  combattants  ne  cessa  que 

*  Voir  la  note  2  à  la  lin  du  volume. 

-  tJnc  var.  ajoute  ;  more    Fraiicigrunnim  :  aver  la   fémérité  frari 
raige. 


m^Èv:  M 98.  295 

quai.d  le  roi  d'An.;lelerre  tint  en  son  pouvoir  la 
troupe  *  qui  lui  avait  résisté.  Dans  cette  mêlée,  le  roi 
Richard  lit  vider  les  arçons  à  trois  chevaliers  d'élite, 
Mathieu  de  Montmorency,  Alain  dç  Ruscy  et  Foulques 
de  Gilernalles.  11  les  garda  prisonniers,  ainsi  qu  une 
ioule  d'illustres  barons  Irançais,  dont  voici  les  noms  : 
Gallois  de  la  Porte ,  Gérard  de  Chory,  Philippe  de 
Nanteuil,  Pierre  des  Eschans  ,  Robert  de  Saint-Denis, 
Thibault  de  Wallangard,  Cédunal  de  Trie,  Roger  àe 
Meulan,  Aime  Triers,  Renaud  de  Ascy,  Baudouin 
de  Lérim,  Thomas  d'Asgent,  Ferry  de  Paris,  Pierre 
de  Laton,  Guy  de  Nevers,  Froment  de  Champagne, 
Thierry  d'Anceis,  Hamfroy  de  Balon,Ébrard  de  Mon- 
ligny,  Funcard  de  la  Roche,  Gaultier  le  Roux,  Er- 
nult  de  Kerny,  Guillaume  de  Merlin,  Jean  de  Gangis, 
Thibaut  de  Brienne  (?),  Roger  de  Beaumont,  Gilbert 
deBrai,  Pierre  de  Maidul,  Jean  de  Cerny,  Alard  de 
Louviers,  Raoul  Valencel,  Ferry  de  Bounay,  Thomas 
de  Castel ,  Guillaume  de  Rochemont,  Thibaut  de 
Miscy.  Le  roi  Richard  s'empara  encore  de  cent  che- 
valiers, outre  ceux  dont  j'ai  parlé,  de  deux  cents  che- 
vaux couverts  de  fer,  et  entin  d'un  si  grand  nombre 
de  sergents ,  de  cavaliers ,  de  fantassins  et  d'arbalé- 
triers, que  le  nombre  en  était  immense  ^.  Après  ce 
grand  succès,  le  très-victorieux  roi  Richard  invita  à 
dîner  ses  amis  et  compagnons  d'armes,  qui  n'avaient 

*  Arcem^  évidemment  Aciem. 

-  Malt,  l'âris  procède  ici  avec  son  exa^jératiou  habituelle.  Tous  les  his- 
toriens s^accordent  à  dire  que  Philippe  Auguste  n'avait  avec  lui  que  fort 
peu  de  monde. 


296  RICHARD  P'. 

pointdéposé  les  armes  depuis  trois  jours ,  et  envoya  des 
lettres  à  tous  les  prélats  d'Anglelerre,  pour  qu'ils  glo- 
rifiassent le  Seigneur,  et  qu'ils  rendissent  grace  au 

^  Dieu  des  armées,  qui  avait  accordé  à  son  serviteur  in- 
digue de  remporter  sur  ses  ennemis  un  si  glorieux 
triomphe.  Il  distribua  aussi  à  ses  compagnons,  les  ob- 
jets précieux  du  butin,  afin  que  ceux  qui  avaientpar- 
tagé  le  péril  en  partageassent  le  profit  \ 

Le  roi  de  France  Philippe,  voyant  que  les  forces  du 
roi  d'Angleterre  s'accroissaient  de  jour  en  jour  et  qu« 

.  les  siennes  diminuaient  dans  la  même  proportion  ^ 
se  vit  forcé  d'envoyer  secrètement  ^  des  ambassadeurs 
au  souverain  pontife.  Ils  étaient  chargés  de  lui  dire 
qu'il  désirait  traiter  avec  le  roi  d'Angleterre,  ou  du 
moins  différer  les  hostilités  pour  un  temps,  en  con- 
cluant une  trêve  ;  afin  qu'au  moyen  de  cette  trêve,  con- 
firmée par  l'autorité  papale  ,  les  croisés  des  deux 
royaumes  pussent  accomplir  le  vœu  de  pèlerinage 
qu'ils  avaient  fait  au  Seigneur,  et  délivrer  la  terre  de 
promission  du  jong  des  ennemis  du  Christ,  avec  sa 
coopération.  Pour  que  ce  projet  put  s'exéculer  avec 
sécurité  et  stabilité,  le  roi  demandait  que  le  pape  en- 
voyât dans  les  royaumes  d  Occident  un  cardinal  plé- 
nipotentiaire qui  eût  faculté,  au  besoin,  de  lancer 
sentence  ou  interdit  contre  celui  des  deux  rois  qu'il 
trouverait  peu  disposé  pour  la  jjaix  et  la  concorde. 
Statuant  sur  cette  demande  et  sur  beaucoup  d'autres 
du  même  genre,  le  pape,  Innocent  qui  désirait  une 

*  INous  adoptons  et  traduisons  la  variante  pour  ce  passage. 
-Adopté  latenter^  au  \mide  lœianter. 


ANNEE   1198.  297 

croisade  par-dessus  toul,  s'y  décida,  gagné  plutôt  par 
l'argent  que  parles  prières  [du  roi  de  France];  et  il 
envoya  le  cardinal  Pierre  de  Capoue  pour  établir  la 
paix  entre  les  deux  rois.  Lorsque  le  prélat  fui  arrivé  au- 
près du  roi  de  France,  il  prit  pour  compagnons  ,  par 
le  conseil  de  ce  dernier ,  quelques  évéques  des  deux 
royaumes,  alla  trouver  le  roi  d'Angleterre,  lui  exposa 
à  combien  de  malheurs  les  deux  royaumes  avaient  été 
exposés,  combien  de  misères  ils  auraient  à  souffrir  en- 
core si  la  paix  n'était  faite  au  plus  tôt  entre  les  deux  sou- 
verains.  Le  roi  Richard  répondilavec  colère  qu'il  n'était 
nullement  tenu  de  faire  quelque  chose  par  égard  pour  le 
pape,  àqui  il  avait  adressé  tant  de  fois  des  sollicitations 
pour  qu'il  obligeât  le  roi  de  France,  par  le  moyen  des 
censures  ecclésiastiques ,  à  lui  rendre  les  terres  et  les 
ohâteauxdontils'était  injustement  emparé, au  mépris 
de  son  serment,  tandis  que  lui  Richard  était  occupé  à 
combattre  les  ennemis  de  la  croix  dans  la  terre  de  pro- 
mission ,  et  à  rendre  aux  lieux  saints  leur  ancienne 
splendeur.  «  Pour  recouvrer  mon  héritage,  ajoutail- 
«  il,  et  puisque  le  pape  me  refusait  son  appui,  j'ai  été 
«  obligé  de  dépenser  des  sommes  énormes.  C'est  le 
«  roi  Philippe  qui  mérite  d'être  accusé  de  parjure  et 
«  d'encourir  sentence  d'excommunication  :  d'ailleurs 
«  qui  me  prouve  que  le  roi  de  France  veuille  conclure 
«  une  trêve  avec  moi  ?  »  Alors  le  cardinal  prit  à  part 
le  roi  d'Angleterre  et  lui  confia,  sous  le  sceau  du  se- 
cret, qu'il  avait  été  envoyé  par  le  pape  sur  les  instan- 
ces du  roi  de  France  lui-même,  pour  rétablir  la  paix 
entre  eux.  H  conseilla  aussi  au  roi  d'acquiescer  en 


298  RICHARD  ï". 

oelte  circonstance  à  la  demande  du  seig^neui*  pape; 
lui  disant  d'avoir  pour  certain  que  le  seigneur  pape 
serait  disposé  à  l'écouter  favorablement,  tant  pour 
ses  déii^és  avec  le  roi  de  Fraoce  que  pour  toutes  les 
autres  demandes  qu'il  pourrait  îui  adresser.  Le  roi 
Richard  qui  désiraitardemmejit  que  son  neveu  Othon, 
nommé  récemment  roi  d'Allemagne ,  fût  couronné 
parle  pontife,  céda  aux  prières  et  consentit  à  se  prêter 
à  la  trêve,  afin  d'obtenir  un  titre  auprès  du  pape  pour 
la  consécration  de  son  neveu  comme  empereur.  Les 
deux  rois  eurent  donc  une  entrevue  où  ils  jurèrent 
une  trêve  de  cinq  ans ,  aux  conditions  suivantes  :  il 
sera  permis  aux  sujets  des  deux  rois  et  aux  marchands 
d'aller  et  de  venir,  sans  être  inquiétés,  sur  le  terri- 
toire et  aux  foires  des  deux  royaumes;  permission 
de  vendre  et  d'acheter  librement  est  octroyée.  Cette 
trêve  conclue  ,  le  roi  d'Angleterre  envoya  à  Rome 
l'abbé  de  Certsey  '  et  Raymond  ,  moine  de  Saint-AI- 
baiis;  (ce  dernier  s'était  rendu  récemment  auprès  du 
roi  en  Normandie  ,  pour  diverses  affaires  relatives  à 
son  église),  il  les  chargea  de  mener  à  bon  terme  la  né- 
gociation dont  nous  av(»ns  indiqué  l'objet.  Pour  aider 
aux  frais  nécessaires ,  le  roi  imposa  dans  toute  1  An- 
gleterre un  tribut  de  cinq  sols  par  chaque  charruaige 
ou  hyde  de  terre.  Cette  même  année,  le  jour  de  sainte 
Marguerite,  il  y  eut  un  orage  qui  s'annonça  par  des 
coups  de  tonnerre,  des  éclairs  et  une  pluie  telle  qu'on 
n'en  avait  jamais  vu.  (A  cette  époque ,  le  roi  eut  re- 
cours à  une  ruse  qui  lui  fut  suggérée  par  des  conseils 

'  T>aDs  lu  «mmU;  de  Surrey  (CiimdeQ). 


AiNiNEE  ^^99.  299 

pervers.  Il  feignit  d'avoir  perdu  son  sceau  royal  ,  en 
fit  fabriquer  un  autre  et  fit  proclamer  partout  qu'ayant 
perdu  son  sceau  il  en  avait  un  neuf  ^  ajoutant  que 
quiconque  voulait  conserver  ce  qui  avait  été  accordé 
précédemment,  eût  à  venir  pour  faire  signer  de  nou- 
veau ses  titres,  en  donnant  une  certaine  somme  :  faute 
(iequoilesancienneschartes  seraient  regardées  comme 
nulles.  Par  cette  fourberie  insigne,  il  extorqua  d'im- 
menses richesses  *). 

Destruction  de  l'église  de  Lambeth.  —  Faits  di- 
vers. —  Mort  de  Richard.  —  L'an  de  grâce  ^^99, 
Hubert,  archevêque  de  Canlorbéry,  fit  raser  à  ses 
frais  (ce  qui  lui  causa  du  dépit,  à  lui  et  à  beau- 
coup d'autres) ,  l'église  de  Lambeth  que  son  prédé- 
cesseur Baudouin  avait  fondée  ^en  Thonneur  du  bien- 
heureux martyr  Thomas ,  et  que  lui-même  avait 
presque  achevée.  11  y  fut  contraint  par  Tordre  formel 
que  les  moines  de  Cantorbéry  avaient  obtenu  du  sou- 
verain pontife. 

Vers  le  même  temps,  après  la  conclusion  de  la 
trêve  dont  nous  avons  parlé  entre  le  roi  de  France 
Philippe ,  et  le  roi  d'Angleterre  Richard ,  ledit  roi 
d'Angleterre  tourna  sa  bannière  et  ses  armes  contre 
quelques  barons  rebelles  du  Poitou.  Étant  entré  dans 
le  duché  d'Aquitaine,  sur  le  territoire  du  vicomte 
de  Limoges  ,  il  vint  mettre  le  siège  devant  lo  chateau 

•  Nous  traduisons  dans  It-  lf\to  cette  variante  plus  explicite.  Du  reste^ 
ce  moyen  odieux  avait  déjà  été  employé  par  Hichard  avant  son  départ 
pour  la  croisade.  (  Voir  plus  haut.) 


500  UlCHARD  I". 

de  Ciialuz.  Le  septième  jour  avant  les  calendes  d'a- 
vril ,  il  y  fut  blessé  par  Pierre  de  Basile  '  d'un  trail 
qu'on  prétendit  empoisonné;  mais  sans  s'inquiéter 
nullement  de  sa  blessure  ,  il  n  eu  continua  pas  moins 
à  boire  et  à  manger  de  tout  ce  qu'on  servait  à  sa 
table.  Pendant  les  douze  jours  qu'il  survécut ,  il  pous- 
sa vivement  le  siège  du  château  ,  s'en  empara ,  et  mit 
sous  bonne  garde  les  chevaliers  et  les  sergents  qui  le 
défendaient.  Il  fit  occuper  la  place  par  une  garnisoa 
à  lui,  et  y  éleva  des  fortifications  suffisantes.  Cepen- 
dant la  blessure  qu'il  avait  reçue  et  qu'il  n'avait  nul- 
lement soignée,  commença  à  produire  de  l'enflure. 
Des  taches  noires  parurent  aux  bords  de  la  plaie  : 
Richard  éprouva  bientôt  des  douleurs  intolérables. 
Enfin  ce  roi  très-prudent ,  voyant  qu'il  était  en  dan- 
ger de  mort ,  se  prépara  à  quitter  la  vie  en  se  confes- 
sant de  tous  ses  péchés  avec  un  cœur  contrit,  et  en 
se  fortifiant  par  le  corps  et  le  sang  du  Sauveur.  H 
pardonna  à  Pierre ,  celui  qui  l'avait  frappé  et  qui 
avait  causé  sa  mort,  et  il  ordonna  qu'on  le  laissât 
aller  en  liberté;  il  voulut  que  son  corps  fut  enseveli 
à  Fontevrault  aux  pieds  de  son  père ,  qu'il  s'accusait 
d'avoir  trahi,  et  il  légua  à  Téglise  de  Rouen  son 
cœur  invincible;  il  voulut  aussi  que  ses  entrailles 
fussent  déposées  dans  l'église  de  Chaluz ,  comme  un 
présent  qu'il  faisait  aux  Poitevins.  Il  révéla  à  ses  amis 
intimes  ,  sous  le  sceau  du  secret ,  les  motifs  qui  lui 
faisaient  faire  un  tel  partage  de  son  corps  :  il  donnait 

'  On  le  trouve  ordinairement  appelé  Bertrand  de  Gourdon.  Malgré  h 
prière  de  Uichard,  il  fut  pris  et  écorché  vif  par  i^ordre  de  Markade. 


ANNEE  ^^99.  501 

son  corps  à  son  père  pour  la  raison  que  nous  avons 
dite;  il  faisait  présent  de  son  cœur  aux  habitants  de 
Rouen  pour  Tincomparable  fidélité  qu'ils  lui  avaient 
toujours  témoignée  ;  quant  aux  Poitevins  dont  il  avait 
éprouvé  la  malveillance  ,  il  ne  leur  léguait  que  le  ré- 
ceptacle des  excréments  \  ne  les  jugeant  pas  dignes 
de  posséder  une  autre  partie  de  son  corps.  Après 
cette  conversation ,  le  mal  ayant  envahi  la  région  du 
cœur,  ce  prince,  livré  aux  travaux  de  Mars  ,  le  8 
avant  les  ides  d'avril ,  le  jour  de  mars ,  rendit  le  der- 
nier soupir  dans  le  château  de  Chaluz.  11  fut  enseveli 
à  Fontevrault  comme  il  l'avait  ordonné  de  son  vi- 
vant, et  avec  lui  furent  ensevelis,  au  jugement  de 
plusieurs  ,  la  gloire  et  l'honneur  de  la  chevalerie.  On 
fit  cette  épitaphe  sur  sa  mort  et  sur  ses  funérailles  : 

La  terre  de  Poitou  et  le  sol  de  Cbaluz  couvrent  les  entrailles  ^  du  duc. 
n  a  voulu  que  son  corps  fût  renfermé  sous  le  marbre  de  Fontevrault. 
Neustrie,  c'est  toi  qui  possèdes  le  cœur  invincible  du  roi.  Cette  vaste 
ruine  s'est  dispersée  elle-même  en  trois  lieux  différents  ;  et  cet  illustre 
moi;t  n'est  pas  de  ceux  qu'un  seul  lieu  puisse  contenir. 

Un  autre  versificateur  a  composé  ces  vers  élé- 
gants à  l'occasion  de  ce  trépas  funeste  et  irrépa- 
rable : 

Le  roi  Richard ,  le  pivot  du  royaume ,  est  tombé  à  Cbaluz  :  pour  les 
uns  il  était  terrible,  pour  les  autres  il  était  doux  :  pour  ceux-ci  c'était  un 
agneau ,  pour  ceux-là  un  léopard.  Cbaluz  voulait  dire  chute  de  la  ]\i 
mière.  Ce  nom  n'avait  pas  été  compris  dans  les  siècles  passés  :  ce  qu'il 
présageait  était  inconnu  et  c'était  chose  close  aux  yeux  du  vulgaire.  Mais 

*  Siercora  sua  reliquit.  Nous  prenons  le  contenant  pour  le  contenu. 
«  Le  sens  et  la  mesure  exigent  f.rffl,  au  lieu  dVartià. 


502  R1CHAUD  I". 

quand  la  lumière  tomba,  ce  secret  fut  mis  en  lumière,  comme  pour  com- 
penser la  lumière  qui  s'éteignait  ^ . 

Un  autre  encore  fit,  à  ce  sujet,  ce  distique  sati- 
rique : 

O  Christ,  celui  qui  fit  sa  proie  de  tes  tilices  est  devenu  la  proie  de  la 
mort  à  Chaluz.  Tu  as  rejeté  de  ce  monde  avec  un  peu  d'airain  (  au  bout 
d'une  flèche?  )  celui  qui  a  pillé  l'airain  de  tes  croix ^ 


*  Ces  vers  difficiles  et  prétentieux  roulent  sur  uu  jeu  de  mots  intra- 
duisible entre  Chalus  et  Casus  lucis.  Les  voici  ttjls  quails  se  trouvent 
dans  le  texte  ;  nous  modifions  seulement  la  ponctuation  : 

y4d  Chalus  cecidit  rex  regni  cardo  Riehardus  ; 
His  férus,  his  humilis,  his  agnus,  his  leofardus. 
Casus  erillucis  Chalus.  fer  seculanomen 
Non  intellectum  fuerat  ;  sed  nominis  omen 
Non  potuit  :  res  clausa  fuit  ;  sed,  luce  cadenle, 
Prodiit  in  lumen,  pro  cnsu  lucis  ademptœ. 

Nous  suivons  la  variante  pour  ce  dernier  mot. (le  texte  donne  adeptœ) , 
sans  répondre  de  notre  interprétation. 

^  Christe,  tui  calicis  prmdofit  prœda  Calucis 

Mre  brevi  rejicis  qui  tulit  œra  crucis. 

Il  y  a  dans  ces  deux  vers  trois  jeux  de  mots.  Prœdo,  prœda  ;  calicis^ 
Calucis  (génit.  altéré  de  Chaluz)  œre,  œra  :  œre  hrevi ,  est  une 
énigme.  Intercalation  fournie  par  le  manuscrit  de  Cecil. 


JEAN -SANS -TERRE. 


Premiers  actes  de  Jean.  —  Partisans  d'Arthdr. 
—  Jean  est  reconnu  en  Normandie.  —  Lorsque  le 
très-viclorieux  roi  Richard  fut  allé  où  va  toute  créa- 
ture ,  Jean  soil  frère ,  comte  de  Mortain ,  retint  au- 
près de  lui ,  par  la  déférence  qu'il  leur  témoigna 
et  les  présents  qu'il  leur  promit,  tous  les  serviteurs 
et  tous  les  soldats  *  à  gage  du  feu  roi.  Il  envoya  aussi- 
tôt en  Angleterre,  Hubert,  archevêque  de  Canlor- 
béry,  et  Guillaume  Maréchal,  pour  qu'ils  s'entendis- 
sent avec  Geoffroi,  fils  de  Pierre,  grand  justicier,  et  les 
autres  seigneurs  du  royaume ,  à  l'effet  d'y  proclamer 
et  d'y  maintenir  ses  droits.  Ceux-ci  étant  arrivés  dans 
le  royaume,  firent  jurer  fidélité  au  comte  Jean,  et 
s'étant  réunis  à  Geoffroi,  fils  de  Pierre,  dans  la  ville 
de  Northampton  ,  ils  y  convoquèrent  tous  les  sei- 

*  J'ai  renoncé  pour  ce  passage  au  sens  ordinaire  de  militea.  Sans  doute 
on  doitentendre  ici  les  routiers  et  Brabançons  mercenaires,  ainsi  que  le» 
Gallois. 


504  JEAN-SANS-TERRE. 

gneurs  dont  Tadhésion  était  douteuse  :  ils  leur  don- 
nèrent leur  foi  que  le  comte  Jean  rendrait  à  chacun 
son  dû.  Sur  cette  assurance,  les  seigneurs  jurèrent 
fidélité  audit  comte  contre  tous  hommes.  Ils  envoyè- 
rent aussi  à  Guillaume  ,  roi  d'Ecosse  ,  Eustache  de 
Vescy,  pour  lui  annoncer  qu'à  son  retour  en  Angle- 
terre, le  comte  Jean  lui  donnerait  satisfaction  pour 
son  droit  dans  le  royaume  ;  le  priant  en  attendant, 
de  lui  conserver  fidélité  et  paix.  Ainsi  dans  le  royaume 
d'Angleterre  ,  tout  mouvement  ou  sédition  se  trouva 
prévenu. 

Tandis  que  ces  choses  se  passaient  en  Angleterre , 
le  comte  Jean  se  rendit  à  Chinon,  où  il  se  fit  remettre 
les  trésors  du  roi  défunt ,  que  Robert  de  Turnham 
avait  en  garde  ;  celui-ci  lui  rendit  les  châteaux  de  Chi- 
non ,  de  Saint-Savin  et  plusieurs  autres  forteresses 
dont  il  était  gouverneur.  Quant  à  Thomas  de  Furnais, 
neveu  dudit  Robert,  il  livra  à  Arthur  \  comte  de 
Bretagne,  la  ville  et  le  château  d'Angers,  et  se  dé- 

*  Richard,  pendant  son  séjour  en  Sicile,  avait  désigné  Arthur  pour  son 
héritier  présomptif  5  mais,  en  mourant ,  il  songea  à  maintenir  Tunité  de 
Tempire  anglais  au  profit  d'un  frère,  que  pourtant  il  méprisait,  et  il  éloi- 
gna de  sa  succession  un  jeune  prince ,  dévoué ,  lui  et  sa  mère ,  à  l'in- 
fluence française.  Les  peuples  de  l'Anjou,  du  Maine,  de  la  Touraine,  et 
même  du  Poitou  ,  se  séparèrent  de  Jean  ,  moins  paramour  pour  Arthur 
que  par  désir  d'obtenir  enfin  cette  indépendance  pour  laquelle  ils  avaient 
si  longtemps  combattu  contre  Henri  II  et  Richard.  Quant  à  Philippe- 
Auguste,  il  se  servit  d'Arthur  comme  d'un  instrument  utile  à  ses  des- 
seins et  à  ses  intérêts  ,  disposant  de  l'héritage  du  jeune  duc  de  Bretagne 
comme  d'une  chose  à  lui,  le  forçant  à  se  réconcilier  avec  son  oncle,  le 
soulevant  ensuite  contre  Jean ,  et  recueillant  enfin  cette  vaste  succession, 
objet  de  son  ambition  constante^ 


ANNÉR  Ud\).  505 

clara  pour  le  parti  d'Arthur.  Les  seigneurs  de  TAn- 
jou,  du  Maine  et  de  la  Touraine ,  reconnurent  aussi 
Arthur  pour  leur  seigneur  lige;  déclarant  qu'il  était 
juste,  d'après  les  coutumes  de  ces  pays,  qu'Arthur, 
fils  du  frère  aîné,  succédât  à  son  oncle  dans  le  patri- 
moine et  dans  l'héritage  qui  lui  étaient  dus,  puisque 
Geoffroi,  père  dudit  Arthur,  eût  recueilli  cette  succes- 
sion, s'il  avait  survécu  au  feu  roi  Richard.  En  outre, 
Constance,  mère  d'Arthur,  vint  trouver  à  Tours  le 
roi  de  France,  et  lui  contia  son  lils,  que  le  roi  envoya 
aussitôt  à  Paris,  hien  escorté;  il  prit  aussi  sous  sa 
garde  toutes  les  villes  et  châteaux,  qui  appartenaient 
à  Arthur.  Mais  le  comte  Jean  et  sa  mère  Alienor  ayant 
rassemblé  une  armée  nombreuse,  se  rendirent  au 
Mans,  s'emparèrent  de  la  ville  et  du  château,  firent 
démolir  toutes  les  maisons  bâties  en  pierre  ;  et  pour 
punir  les  habitants  de  s'être  attachés  à  Arthur,  ils  les 
emmenèrent  captifs,  et  les  enfermèrent  sous  bonne 
garde. 

Après  ce  succès,  le  comte  Jean  passa  le  jour  de 
Pâques  à  Beaufort,  dans  l'Anjou.  Le  lendemain,  il 
envoya  la  reine  Alienor,  avec  Markade,  assiéger  la 
ville  d'Angers  :  s'en  étant  emparés  par  force,  ils  la 
dévastèrent  et  emmenèrent  ignominieusement  les  ci- 
toyens captifs.  Pendant  ce  temps,  le  comte  Jean  se 
rendit  à  Rouen  ;  et  dans  l'octave  de  Pâques^  il  reçut 
Pépée  ducale  de  Normandie  des.  mains  de  Gaultier, 
archevêque  de  Rouen,  dans  l'église  cathédrale.  Là, 
leditarchevêque,  lui  posa  sur  la  tête,  devant  le  maître- 
autel,  un  cercle  d'or,  au  sommet  duquel  avaient  été 
II.  20 


306  JEAN-SANS-TERRE. 

ciselées  en  rond  des  roses  d  or  artificielles.  En  pré- 
sence du  clergé  et  du  peuple,  le  duc  jura  sur  les  re- 
liques des  saints  et  sur  les  sacrés  Évangiles,  qu'il 
défendrait  la  sainte  église  et  les  dignités  de  ladite 
église,  de  bonne  foi  et  sans  mal  engin,  et  qu'il  hono- 
rerait ceux  qui  en  feraient  partie  ;  il  jura  aussi  qu'il 
annulerait  les  lois  injustes,  s'il  y  en  avait,  et  qu'il  en 
établirait  de  bonnes.  Vers  le  même  temps,  Guillaume, 
normand  de  nation,  et  chanoine  de  l'église  Saint- 
Paul,  à  Londres,  fut  consacré  évêque  de  Londres,  le 
dixième  jour  avant  les  calendes  de  juin,  par  les  mains 
d'Hubert ,  archevêque  de  Cantorbéry,  dans  la  cha- 
pelle de  Sainte-Catherine. 

Couronnement  du  roi  Jean.  —  Le  roi  Jean  passe  en 
Normandie.  —  Trêve  avec  le  roi  de  France.  —  Vers 
le  même  temps,  Jean,  duc  de  Normandie,  passa  en 
Angleterre  :  il  aborda  le  huitième  jour  avant  les  ca- 
lendes de  juin,  à  Shoreham,  et  le  lendemain,  veille 
de  l'ascension  de  notre  Seigneur,  il  arriva  à  Londres, 
pour  s'y  faire  couronner.  Les  archevêques,  les  évé- 
ques,  les  comtes,  les  barons  et  tous  les  autres  qui  de- 
vaient assister  à  son  couronnement  s'y  trouvèrent 
réunis.  L'archevêque  [de  Cantorbéry]  se  leva  au  milieu 
des  assistants,  et  dit  :  «  Tous  tant  que  vous  êtes,  écou- 
«  tez.  Que  votre  prudence  sache  que  nul  n'a  de 
«  royaume  en  succession  par  droit  acquis,  s'il  n'est 
«  élu  unanimement,  sous  l'invocation  de  la  grâce  de 
«  l'Esprit  saint,  parla  totalité  du  royaume ,  et  choisi 
«  entre  tous   pour  ce  qu'il  vaut  par  lui-niénie;  à 


ANNEE  M9ÎL  5tl 


<«  l'exemple  el  similitude  de  Satii,  le  premier  roi  sacré, 
«  que  le  Seigneur  mit  à  la  tête  de  son  peuple,  sans 
<c  qu'il  fût  fils  de  roi ,  ni  même  qu'il  sortit  de  race 
«  royale  ;  à  Texemple  aussi  de  David  ,  fils  de  Jessé , 
«  son  successeur  ;  l'un  fut  roi,  parce  qu'il  était  brave 
«  et  propre  à  la  dignité  royale;  l'autre,  parce  qu'il 
«  était  saint  et  humble.  Que  de  même,  celui  qui  est 
«  au-dessus  des  autres  dans  le  royaume  par  la  bra- 
«  vouresoit  au-dessus  des  autres  par  le  pouvoiretTau- 
«  torité.  Nous  vous  disons  ces  choses  en  vue  du  noble 
«  comte  Jean,  ici  présent,  frère  de  notre  très -illus- 
«  tre  roi  Richard  défunt,  qui  n'a  pas  laissé  d'héritier 
«  sorti  de  lui.  Comme  il  est  prudent,  brave  et  mani- 
«  festement  de  noble  race,  nous  Tavons  élu  unanime- 
»  ment,  tous  tant  que  nous  sommes,  sous  Tinvocaiion 
«  de  la  grâce  de  l'Esprit  saint ,  tant  à  raison  de  ses 
u  mérites  que  de  son  origine  royale.  »  L'archevêque 
était  un  homme  d'un  sens  profond  ;  il  était  regardé 
comme  la  colonne  du  royaume  pour  sa  fermeté  et 
sa  sagesse  incomparable.  Personne  n'osa  contester  ses 
paroles  *  :  car  on  savait  qu'il  avait  ses  motifs  pour 


*  Elles  le  furent  oependa 111  par  les  critiques  modernes.  Hullani  (  Coust. 
d'Angl.  )  prétend  que  ravénemcnt  do  Jean  ne  fut  pas  considéré  en  .An- 
gleterre comme  une  usurpation.  «  La  question  de  succession,  dit-il,  entre 
«  un  oncle  et  le  fils  de  son  frère  aîné  n'était  pas  encore  réglée,  même  par 
"  rapport  aux  héritages  privés ,  comme  nous  Tapprend  Glanville.  »  Gartw 
rejette  les  paroles  d'Hubert,  coreme  une  invention  de  Rlatt.  Paris.  Dans 
une  charte  de  la  première  anuée  de  son  règne,  Jean  sMntitule  roi  par 
droit  héréditaire  et  par  le  consentement  et  la  faveur  du  clergé  et  du 
peuple.  Mais,  à  notre  avis,  cela  ne  prouve  riea  contre  l'authenticité  de» 
paroles  de  l'archevêque. 


50S  JEAN-SANS-TERRK. 

présenter  ravénement  de  Jean  sous  ce  point  de  vue. 
Le  comte  Jean  lui-même  et  ses  adhérents  semblèrent 
approuver  le  discours  du  prélat  ;  et  bientôt  les  assis- 
tants, choisissant  et  prenant  le  comte  pour  leur  roi, 
s'écrièrent  t  «  Vive  le  roi!  »  Quelqu'un  ayant  demandé 
dans  la  suite  à  Tarchevéque  Hubert  pourquoi  il  avait 
parlé  de  la  sorte,  il  répondit  qu'il  avait  des  pressen- 
timents secrets  et  confirmés  par  des  prophéties  in- 
faillibles, que  le  roi  Jean  ferait  honte  un  jour  à  la 
couronne  et  au  royaume  d'Angleterre ,  et  qu'il  pré- 
cipiterait ^es  sujels  dans  un  abîme  de  maux;  que  par 
conséquent,  pour  restreindre  sa  liberté  d'agir,  il  était 
bon  de  lui  faire  entendre  qu'il  était  roi  par  élection 
et  non  par  droit  héréditaire.  L'archevêque,  lui  ayant 
placé  la  couronne  sur  la  tête,  Toignit  roi  à  West- 
minster, dans  l'église  du  prince  des  apôtres ,  le  jour 
de  l'ascension  de  notre  Seigneur,  le  6  avant  les  ca- 
lendes de  juin  ,  Philippe,  évêque  de  Durham  ,  ayant 
interjeté  un  appel  sur  lequel  on  passa  outre,  pour  que 
le  couronnement  n'eût  pas  lieu  en  l'absence  de  Geof- 
froi ,  évêque  d'York.  Dans  cette  cérémonie ,  le  roi 
Jean  eut  à  prêter  un  triple  serment  :  qu'il  chérirait  la 
sainte  église  et  ceux  qui  en  faisaient  partie  ,  et  qu'il 
la  maintiendrait  saine  et  sauve  contre  les  attaques  des 
méchants  ;  qu'il  détruirait  les  mauvaises  lois  et  en 
mettrait  de  bonnes  à  leur  place;  qu'il  rendrait  droite 
justice  dans  le  royaume  d'Angleterre.  Enfin,  l'arche- 
vêque l'adjura  au  nom  de  Dieu,  et  lui  défendit  for- 
mellement d'avoir  la  présomption  d'accepter  le  titre 
de  roi,  s'il  n'avait  pas  l'intention  d'exécuter  ce  qu'il 


ANNEE  ^^99.  509 

avait  juré.  Jean  réjjondit  en  promettant  d'exécuter  de 
bonne  foi,  avec  Taide  de  Dieu,  ce  qu'il  avait  juré  ;  le 
lendemain  après  avoir  reçu  les  hommages  et  les  ser- 
ments de  fidélité,  il  se  rendit  pieusement  à  Féglise 
du  bienheureux  Albans,  premier  martyr  d'Angleterre, 
pour  s'y  mettre  en  oraison.  Il  ne  demeura  que  fort 
peu  de  temps  en  Angleterre,  pour  y  régler  avec  le 
conseil  des  barons  les  affaires  pressantes. 

Aux  approches  de  la  fête  du  bienheureux  Jean- 
Baptiste,  où  Ton  célèbre  sa  nativité,  le  roi  Jean  passa 
en  Normandie.  Lorsqu'il  fut  arrivé  à  Rouen^  il  se  vit 
entouré  d'une  multitude  de  gens  armés,  soit  à  pied, 
soit  à  cheval,  dont  il  accepta  les  services  avec  joie.  II 
eut  ensuite  une  entrevue  avec  le  roi  de  France  :  une 
trêve  y  fut  conclue,  qui  devait  se  prolonger  jusqu'au 
lendemain  de  l'assomption  de  la  Vierge  Marie  ;  dans 
cet  intervalle,  on  devait  aviser  aux  moyens  de  faire 
la  paix.  Cependant  le  comte  de  Flandre  et  plusieurs 
autres  seigneurs  français  vinrent  trouver  le  roi  Jean 
à  Rouen,  et  ils  firent  avec  lui  contre  le  roi  de  France 
un  pacte  d'amitié,  comme  ils  en  avaient  fait  un  avec 
le  roi  Richard.  Et  s'étant  donné  réciproquement 
des  garanties,  ils  se  retirèrent  chacun  dans  leurs 
domaines. 

Conférence  entre  le  roi  de  France  et  le  roi  d'An- 
gleterre. —  Faits  DIVERS.  —  Othon,  empereur  d'Al- 
lemagne. —  La  France  mise  en  interdit.  —  Vers  le 
même  temps,  le  roi  de  France  ceignit  le  baudrier 
militaire  au  comte  de  Bretagne  Arthur,  le  lendemain 


510  JliAN-SANS-TKBRK. 

do  I  assoraption  de  la  bienheureuse  Marie;  et,  séance 
tenante,   le  même  Arthur  fît  hommage  au  roi  de 
France  pour  l'Anjou,  le  Poitou,   la  Touraine,  le 
Maine,  la  Bretagne  et  la  Normandie;  de  son  côté,  le 
roi  promit  à  Arthur  de  Taider  fidèlement  pour  con- 
quérir ces  provinces.  Ensuite  une  nouvelle  entrevue 
eut  lieu  entre  les  deux  rois,  près  du  château  de  Bou- 
tavant  et  de  celui  de  Gailloii.  Ils  firent  retirer  les  sei- 
gneurs des  deux  royaumes  qui  les  avaient  accompa- 
gnés, et  ils  s'entretinrent  tête  à  tête  Tespace  d'une 
heure,  personne,  hors  eux-mêmes,  n'entendant  leurs 
paroles.  Dans  cette  entrevue,  le  roi  de  France  de- 
manda pour  lui  tout  le  Yexin,  c'est-à-dire  le  terrftoire 
qui  s'étend  entre  la  forêt  de  Lyons  et  la  Seine  d'un 
côté,  les  rivières  d'Andely  et  d'Epte  de  l'autre;  se 
fondant   sur  ce  que  Geolfroi  Plantagenet ,    comte 
d'Anjou,  aïeuldeJean,  l'avait  donné  à  Louis-le-Gros, 
pour  obtenir  son  aide  dans  la  conquête  de  la  Nor- 
mandie sur  le  roi  Etienne.  11  réclama  en  outre,  pour 
Arthur,  le  Poitou,  l'Anjou,  le  Maine,  la  Touraine  et 
la  Normandie,  et  mit  en  avant  beaucoup  d'autres 
prétentions  auxquelles  le  roi  Jean  ne  voulait  ni  ne 
devait  accéder  :  la  conférence  fut  rompue,  et  ils  se 
séparèrent  en  mauvaise  intelligence.  Lorsque  les  amis 
du  roi  de  France  lui  demandèrent  pourquoi  il  s'était 
montré  si  dur  pour  le  roi  Jean  qui  n'avait  jamais 
mal  agi  envers  lui*,  il  répondit  que  le  roi  Jean  avait 
occupé  la  Normandie  et  les  autres  provinces  sans  sa 

<  Matt.  Paris  ignorait-il  ouvo«Jait-il  oublier  le  massacre  delà  {fjirnisoa 


ANNEIi  ^^99.  5 H 

permission,  puisqu^après  la  mort  du  roi  Richard,  il 
aurait  dû  commencer  parse  présenterai  ni,  et  par  lui 
prêter  hommage,  ainsi  que  de  droit.  Après  le  départ 
du  roi  de  France,  Guillaume  des  Roches,  noble  che- 
valier, eut  Tadresse  d'enlever  Arthur  à  la  garde  du  roi 
de  France,  et  le  réconcilia  avec  le  roi  d'Angleterre,  à 
qui  il  remit  aussi  la  ville  du  Mans,  que  le  roi  d« 
France  lui  avait  confiée  avec  Arthur.  Mais,  le  jour 
même,  on  avertit  ledit  Arthur  que  le  roi  d'Angle- 
terre avait  rintention  de  se  saisir  de  lui  et  de  ren- 
fermer dans  une  prison  perpétuelle;  ce  qui  fit  que  le 
jeune  prince  s'échappa  secrètement  et  retourna  au- 
près du  roi  de  France. 

A  la  même  époque,  l'élection  du  duc  de  Souabe 
et  des  autres  prétendants  ayant  élé  cassée,  Othon,  roi 
d'Allemagne,  fut  reconnu  par  le  pape  Innocent  et 
par  tous  les  Romains  et  fut  admis  à  prendre  posses- 
sion de  l'empire  romam.  Son  élection  ayant  été  con- 
firmée par  le  seigneur  pape,  Philippe,  duc  de  Souabe, 
fut  excommunié  ainsi  que  tous  ses  adhérents,  à 
moins  qu'ils  ne  cessassent  de  persécuter  Othon.  Le 
Capitole  et  la  ville  de  Rome  tout  entière  retentirent 
de  cette  acclamation  :  «Vie  et  santé  à  l'empereur 
Othon.»  Celui-ci,  voyantson  pouvoir  reconnu,  se  sou- 
vint que  c'était  au  roi  Richard  qu  il  devait  un  aussi 
grand  honneur,  et  il  écrivit  au  roi  Jean  qu'il  ne  se 
pressât  pas  de  faire  la  paix  avec  le  roi  de  France, 
parce  que,  sous  peu  de  temps,  avec  l'aide  du  Sei- 
gneur, il  irait  le  secourir  suivi  de  forces  telles  qu'il 
convenait  à  la  grandinir  impériale  d'en  amener. 


m^  Ji^VN-SANS-TERRÊ. 

Vers  le  même  temps,  Pierre  de  Capoue,  cardinal 
et  légat  du  saint-siége  apostolique,  mit  le  royaume  de 
France  en  interdit,  à  cause  de  lemprisonnement  de 
Frère  Pierre  de  Douai,  élu  à  Cambrai;  mais,  avant 
que  la  sejitence  eût  été  levée,  Pierre  fut  délivré  et 
mis  en  liberté  par  le  roi  de  France.  Vers  le  même 
temps,  le  même  légat  vint  trouver  le  roi  d'Angleterre 
et  lui  demanda,  en  le  menaçant  de  l'interdit,  qu'il 
donnât  permission  de  s'en  aller  à  Tévêque  de  Beau- 
vais,  détenu  depuis  deux  ans  dans  une  captivité  très- 
rigoureuse.  Mais  comme  ledit  évêque  avait  été  pris 
les  armes  à  la  main  contre  les  règles  de  son  ordre, 
ainsi  qu'un  chevalier  ou  qu'un  routier,  il  dut,  avant 
d'obtenir  la  liberté,  satisfaire  à  la  cupidité  royale,  en 
comptant  et  payant  au  fisc  six  mille  marcs  d'argent, 
poids  de  sterlings  \  Ledit  évêque  dut  jurer  en  outre 
qu'il  ne  porterait  jamais,  tant  qu'il  vivrait,  les  armes 
contre  des  chrétiens. 

Contestation  entre  les  églises  de  Tours  et  de  Dol. 
—  Lettre  du  pape  Nicolas  a  ce  sujet.  —  Décision  d'Inno- 
cent III. —  Cette  même  année,  à  Rome,  le  pape  Inno- 
cent jugea  la  vieille  querelle  des  églises  de  Tours  et  de 
Dol  par  sentence  définitive;  l'archevêque  de  Tours  exi- 
geant soumission  de  la  part  del'évêquede  DoletFévê- 
que  de  Dol  s'y  refusant.  L'église  de  Dol  est  la  métro- 
pole de  la  petite  Bretagne;  et  ses  prélats,  à  l'époque 
de  saint  Martin,  longtemps  avant  lui  et  longtemps 
après  lui,  ainsi  que  les  prélats  des  autres  églises  de  la 

*  Voir  la  note  5  à  la  fin  du  volume. 


ANNEE  H99.^  515 

petite  Bretagne,  avaient  été  les  suftragantsde  l'église 
de  Tours.  Mais  voici  le  motif  pour  lequel,  dans  la 
suite,  ils  renoncèrent  à  cette  obédience.  Au  temps  où 
la  nation  des  Angles  vint  dans  la  grande  Bretagne 
pour  la  subjuguer,  le  roi  des  Bretons,  Uterpendra- 
gon,  se  trouvait  gravement  malade  et  couché  à  Vé- 
rulamium  *  :  en  sorte  qu'il  ne  pouvait  défendre  son 
royaume  contre  la  fureur  des  Barbares;  et  les  Angles 
idolâtres  prirent  bientôt  une  telle  supériorité,  qu'ils 
dévastèrent  Tîte  d'une  mer  à  l'autre,  s'attaquant  sur- 
tout aux  saintes  églises,  qu'ils  rasaient  jusqu'au  sol. 
Les  pontifes  et  les  prélats  des  églises,  voyant  la  dé- 
solation de  la  patrie  et  la  ruine  de  la  sainte  église, 
se  retirèrent  dans  des  lieux  plus  sûrs,  ayant  décidé 
en  commun  qu'il  valait  mieux  se  soustraire  pour  un 
temps  à  la  rage  des  Barbares,  que  de  rester  sans 
profit  pour  personne  au  milieu  de  ces  peuples  re- 
belles à  la  foi  chrétienne.  Parmi  eux  se  trouvait 
Sampson,  archevêque  d'York,  homme  d'une  sain- 
teté reconnue,  qui  se  réfugia  parmi  les  Bretons  de 
l'Armorique,  qui  avaient,  avec  ceux  de  la  grande 
Bretagne,  communauté  de  race  et  d'origine.  11  em- 
porta avec  lui  le  pallium  qu'il  avait  reçu  du  pontife 
de  Rome.  Lorsqu'il  y  fut  arrivé  et  qu'il  eut  été  reçu 
honorablement  par  ses  compatriotes,  ceux-ci  rele- 
vèrent à  la  dignité  d'évêquedeDol,  (cette église  ayant 
perdu  récemment  son  pasteur);  l'élection,  faite  en 
commun,  fut  ratifiée  parle  roi  du  pays,  et  Sampson 

'  Vcrulam ,  lieu  cité  par  tous  les  géographes,  qui  le  placent  près  de 
Saint-Albans. 


s'il  *        JKAlS-SANS-TERRi:. 

fut  installé  mal^^ré  sa  résistance.  Tant  qu'il  vécut, 
il  se  servit  dans  son  église  dii  pallium  qu'il  avait  ap- 
porté (l'York,  et  grand  nombre  de  ses  successeurs 
'  s'en  servirent  comme  lui.  C'est  pourquoi  les  rois  du 
pays,  fiers  d'avoir  eu  un  archevêque  dans  leur  pro- 
vince, ne  permirent  plus  à  leurs  évêques,  qui  jusqu'a- 
lors avaient  élé  suffragants  de  Tours,  de  reconnafître 
la  suprématie  de  celte  église;  et  établirent  que  dé- 
sormais les  prélats  de  la  petite  Bretagne  n'auraient 
pas  d'autre  métropolitain  quel'évêque  de  Dol.  Plus 
de  trois  cents  ans  après,  le  pape  iNicolas,  sur  les 
instances  de  l'archevêque  de  Tours,  qui  voulait  ré- 
former cet  abus,  écrivit  à  Salamon,  roi  des  Bre- 
tons, une  lettre  qui  se  trouve  dans  Gratien,  aux  Dé- 
crets, Cause  5,  Question  6,  sous  cette  forme  : 

«  Or,  il  est  dans  la  règle  d'ordination  de  voire 

père  [spirituel]  et  dans  la  loi  de  Téglise,  votre  mère, 
que  vous  ne  refusiez  pas  d'envoyer  les  évêques  de 
votre  royaume  à  l'archevêque  de  Tours  et  que  vous 
ne  dédaigniez  pas  de  reconnaître  sa  juridiction.  En 
effet,  il  est  votre  métropolitain  et  tous  les  évêques 
de  votre  royaume  sont  ses  suffragants,  comme  les 
rescrits  de  mes  prédécesseurs  le  montrent  évidem^ 
ment.  Ils  se  sont  déjà  efforcés  de  ramener,  par  de 
fortes  raisons,  vos  prédécesseurs  qui  s'étaient  sous- 
traits à  l'obédience  dudit  archevêque  ;  et  nos  décrets 
à  cet  égard  n'ont  j)as  manqué  non  plus —  »  Et  plus 
bas  :  «  Puisqu'il  y  a  une  grande  discussion  parmi 
les  Bretons  pour  savoir  qui  doit  être  métropolitain, 
et  puisque  nul  ne  se  souvient  qu'il  y  ait  eu  jamais 


ANNEK  fl99.  Sir, 

dans  votre    pays   une   éjjlise  métropolitaine ,  vous 
serez  libre,  lorsque  le  Dieu  tout-puissant  aura  ré- 
tabli la  paix  entre  vous  et  notre  cher  fils  le  glo- 
rieux roi  Charles ,  de  juger  plus  aisément  de  notre 
décision.  Si  cependant  vous  y  trouvez  encore  un  su- 
jet de  discussion ,   empressez-vous  d'en   avertir   le 
saint-siége  apostolique,  afin  que,  dans  Texamen  que 
nous  ferons,  nous  apercevions  plus  clairement  encore 
quelle  doit  être  chfz  vous  Téglise  archiépiscopale  ; 
et  que,  dès  lors,  toute  contestation  étant  terminée, 
vos  évêques  reconnaissent  sans  délai  à  qui  ils  auront 
à  obéir.  »   Malgré  cette  admonition  adressée  audit 
roi  Salamon,  il  persista  dans  son  projet;  et,  dans  la 
suite,  ses  successeurs,  ainsi  que  lui,  se  refusèrent  à 
reconnaître  la  suprématie  de  Téglise  de  Tours.  La 
contestation  dura  sans  interruption  entre  les  deux 
prélats  de  Tours  et  de  Dol  jusqu'à  l'année  où  nous 
sommes  parvenus.  A  cette  époque,  le  pape  Innocent 
prononça  une  sentence  définitive,  qui  portait  que 
l'évéque  de  Dol,  comme  les  autres  évêques  de  Bre 
tague ,  devait  obéir  à   l'archevêque  de  Tours  et  se 
conformera  perpétuité  à  ses  commandements  cano- 
niques. En  prononçant  cette  sentence  définitive,  ledit 
pape,  qui  était  un  homme  fort  savant  et  un  hardi  ju- 
risconsulte, commença  air«si  :  «  Que  le  prélat  de  Dol 
s'afflige,  et  que  celui  de  Tours  se  réjouisse.  » 

La  reine  Awénor  envoyée  pour  marier  Blanche,. 

PRINCESSE  DE  CaSTILLE,  A  LODIS,  FILS  DU  ROI  DE  FrANCE. 

—   Mariage.   —  Le  roi  Jean,   après  son   divorce;  ,^ 


.>I6  JEAN-SÂNS-TERRE. 

i-pousE  Isabelle.  —  L'an  de  j>râce  4200,  le  roi  de 
France,  Philippe,  et  le  roi  d'Angleterre,  Jean,  eurent 
une  entrevue  après  la  fête  de  saint  Hilaire,  entre  les 
châteaux  de  Boutavant^  et  de  Gaillon.  Il  y  fut  con- 
venu entre  les  deux  rois,  sur  Tavisdes  seigneurs  des 
deux  royaumes,  que  Louis,  fils  et  héritier  du  roi  de 
France,  épouserait  la  fille  d'Alphonse,  roi  de  Cas- 
tille,  nièce  du  roi  Jean.  Le  roi  d'Angleterre,  pour 
déterminer  celte  union,  s'engagea  à  donner  à  Louis, 
avec  sa  nièce  Blanche,  un  douaire  qui  se  compose- 
rait de  la  ville  et  du  comté  d'Évreux,  avec  trente  mille 
marcs  d'argent.  Le  roi  de  France  exigea  en  outre  du 
roi  d'Angleterre  l'assurance  qu'il  ne  donnerait  à  son 
neveu  Othon  ni  secours  d'hommes  ni  secours  d'ar- 
gent pour  l'aider  à  conquérir  l'empire  :  car  il  faut 
dire  que  Philippe,  duc  de  Souabe ,  par  la  connivence 
et  l'aide  du  roi  de  France ,  faisait  audit  Othon  une 
guerre  à  outrance  et  ne  s'embarrassait  nullement  de 
la  sentence  d'excommunication  lancée  contre  lui  par 
le  pape.  Les  conventions  dont  nous  avons  parlé  ayant 
été  faites  entre  les  deux  rois,  on  prit  terme  pour  la 
fête  prochaine  de  saint  Jean-Baptiste,  afin  qu'à  cette 
époque  elles  eussent  leur  réalisation  irrévocable.  Au 
sortir  de  cette  conférence,  le  roi  Jean,  espérant  ob- 
tenir par  ce  mariage  une  paix  de  longue  durée  telle 
qu'il  la  souhaitait,  envoya  la  reine  Alienor,  sa  mère, 
avec  un  sauf-conduit  pour  ramener  la  jeune  fille  à 
l'époque  fixée.  Pendant  ce  temps,  le  roi  d'Angleterre 

*  Château  construit  par  Richard  pour  tenir  en  itlarmes  les  possessions 
du  roi  de  France  (houier  en  avant). 


ANNEE  ^200.  r,IT 

repassa  la  mer  et  imposa  sur  chaque  Iiyde  de  terre, 
dans  tout  le  royaume,  un  tribut  de  trois  sols  d'aide. 
Après  avoir  terminé  quelques  autres  affaires,  il  re- 
tourna de  nouveau  en  Normandie. 

Sur  ces  entrefaites,  la  reine  Alienor  revint  avec  la 
jeune  fille  qui  devait  épouser  Louis  et  la  présenta  au 
roi  d'Angleterre.  Les  deux  rois  se  réunirent  encore 
entre  Gaillon  (?)  ^  et  Boutavant ,  \e  A^  avant  les  ca- 
lendes de  juillet.  Le  roi  de  France  rendit  au  roi 
d'Angleterre  la  ville  et  le  comté  d'Évreux,  ainsi  que 
toutes  les  terres  dont  il  s'était  emparé  pendant  la 
guerre  tant  en  Normandie  que  dans  les  autres  pro- 
vinces du  roi  d'Angleterre.  Le  roi  Jean,  séance  te- 
nante, fit  hommage  au  roi  de  France,  donna  en 
même  temps  à  Louis  lesdites  possessions  et  sa  nièce 
en  mariage,  et,  enfin,  reçut  Thommage  de  Louis 
pour  ses  nouveaux  domaines.  Le  lendemain,  la  jeune 
tille  fut  mariée  à  Louis,  à  Purmor  ^,  en  Normandie, 
par  le  ministère  de  l'archevêque  de  Bordeaux  :  car,  à 
cette  époque,  le  royaume  de  France  se  trouvait  en 
interdit,  au  sujet  de  la  reine  Botilde,  que  le  roi  de 
France  avait  répudiée.  Aussitôt  après  son  mariage, 
Louis  emmena  sa  nouvelle  épouse  à  Paris,  au  milieu 
de  la  joie  et  de  l'enthousiasme  tant  du  clergé  que  du 
peuple  des  deux  royaumes. 

*  Ce  lieu  est  appelé  dans  le  texte  tantôt  Wailim ,  tantôt  Guleiune , 
tantôt  Games. 

2  Aujourd'hui  l'ortmort,  village  sur  la  Seine  à  trois  lieues  environ  des 
Apdelys.  —  Matt,  Paris  appelle  ici  Botilde  la  reine  qu'il  nomme  plus 
haut  Ingelburge, 


518  JEAN-SANS-TEHRE. 

Vers  le  même  temps,  le  divorce  ayanl  été  prononcé 
entre  le  roi  d'Angleterre  et  sa  femme  Hawise,  fille  du 
comte  de  Glocester,  parce  qu'ils  étaient  parents  au 
troisième  degré  de  consanguinité,  le  même  roi  épousa , 
par  le  conseil  du  roi  de  France,  Isabelle,  fille  du 
comte  d'Angoulême,  qui  avait  déjà  été  accordée  à 
Hugues,  surnommé  le  Brun,  comte  de  la  Marche  *. 
Le  dimanche  qui  précéda  la  fête  de  saint  Denis,  elle 
fut  sacrée  reine  à  Westminster  :  fatal  mariage,  qui 
fit  grand  tort  au  roi  et  au  royaume  d'Angleterre. 
Peu  après,  les  deux  rois,  ayant  eu  une  entrevue  à 
Vernon,  Arthur  y  fit  hommage  au  roi  d'Angleterre 
pour  la  Bretagne  et  pour  ses  autres  possessions  ;  mais, 
comme  il  soupçonnait  quelque  trahison  de  la  part  du 
roi  Jean,  il  resla  sous  la  garde  du  roi  de  France. 

Lettre  vence  du  ciel  touchant  l'observation  du 
DIMANCHE.  —  Prédication  d'Eustache  de  Flaix  a  ce 
SUJET.  —Miracles  de  cet  abbé.  —  Vers  le  même  temps, 
à  Jérusalem  ,  on  aperçut  une  lettre  venue  du  ciel  au- 
dessus  de  l'autel  de  Saint-Siméon  ,  au  Golgotha  ,  là 
où  le  Christ  fut  crucifié  pour  la  rédemption  du  monde. 
Elle  était  suspendue  en  Tair,  et  tous  ceux  qui  la 


*  Isabelle  était  alliée  à  la  maison  de  France  par  sa  niërc  Adélaïde  de 
Coortenay ,  fille  de  Pierre,  fils  de  Louis  VI.  La  jeune  fille,  selon  l'usage 
du  temps  ,  avait  été  donnée  en  carde  au  comte  de  la  Marche,  qui  devait 
relever  jusqu'à  ce  qu'elle  fût  en  âge  nubile.  Le  comte  céda  sa  fiancée  en 
frémissant;  et  cet  affront  entraîna  bientôt  un  nouveau  soulèvement  des 
Poitevins ,  auquel  le  roi  de  France  ne  resta  pas  étranger,  et  qu'il  avait 
peut-être  préparc  à  dessein  par  ce  mariage,  comme  les  termes  de  Matthieu 
Paris  semblent  l'indiquer. 


ANMlI:   1200.  519 

virent  pendant  trois  jours  el  pendant  trois  nuits,  se 
prosternèrent  sur  le  sol  et  prièrent  le  Seigneur  misé- 
ricordieux de  daigner  leur  manifester  sa  volonté.  Le 
troisième  jour  après  la  troisième  heure  ,  Tarcheveque 
Zacharie  et  le  patriarche,  qui  priaient  à  genoux, 
86  relevèrent  et  étendirent  sur  le  saint  autel  une 
nappe  où  ils  reçurent  la  missive  céleste.  L'ayant  exa- 
minée, voici  ce  qu'ils  y  trouvèrent  :  «  Moi,  votre  Dieu, 
qui  vous  ai  commandé  d'observer  le  saint  jour  du 
dimanche  où  je  me  suis  reposé  de  mes  œuvres  ,  afin 
que  tous  les  mortels  aussi  le  consacrassent  éternel- 
lement au  repos  ,  j'ai  vu  que  vous  ne  l'observiez  pas 
et  que  vous  ne  vous  repentiez  pas  de  vos  péchés.  Je 
vous  l'ai  dit  dans  mon  Évangile  :  «  Le  ciel  et  la  terre 
«  passeront ,  mais  mes  paroles  ne  passeront  pas.  » 
J'ai  envoyé  des  hommes  pour  vous  prêcher  la  péni- 
tence, et  vous  n'avez  pas  cru.  J'ai  déchaîné  contre 
vous  les  païens  et  les  gentils  qui  ont  versé  voire  sang 
sur  la  terre  ,  et  vous  n'avez  pas  cru.  Et  comme  vous 
n'avezpasobservélesaintjourdu  dimanche,  vousavez 
eu  la  famine  pendant  quelques  jours,  puis  je  vous 
ai  rendu  l'abondance  ,  et  vous  n'en  avez  fait  que  pire. 
Je  veux  donc  que  depuis  la  neuvième  heure  du  sa- 
medi jusqu'au  lundi  au  lever  du  soleil  ,  nul  ne  tra- 
vaille, si  ce  n'est  à  ce  qui  est  bon  ;  et  que  si  quelqu'un 
travaille  ,  il  se  corrige  en  faisant  pénitence.  Et  si  vous 
n'obéissez  pas  à  ce  commandement,  je  vous  le  dis 
en  vérité ,  et  je  vous  le  jure  par  mon  siège  et  par  mon 
trône  ,  et  par  les  chérubins  qui  le  gardent ,  je  ne  vous 
enverrai  plus  d'autre  lettre ,  mais  j'ouvrirai  les  cieux, 


520  JEAN-SANS-TEHKH. 

et,  au  lieu  de  pluie,  je  ferai  pleuvoir  sur  vous  des 
pierres  ,  des  morceaux  de  bois  et  de  l'eau  chaude 
pendant  les  nuits  ,  en  sorte  que  personne  ne  pourra 
s'en  préserver,  parce  que  je  détruirai  tous  les  hommes 
méchants.  Je  vous  le  dis ,  vous  mourrez  de  mort ,  à 
cause  du  saint  jour  de  dimanche  et  des  autres  fêtes 
de  mes  saints  que  vous  n'aurez  pas  observés.  J'en- 
verrai contre  vous  des  bêtes  qui  auront  des  têtes  de 
lion,  des  cheveux  de  femme  et  des  queues  de  cha- 
meau ,  et  elles  seront  si  affamées ,  qu'elles  dévore- 
ront votre  chair;  et  vous  voudrez  fuir  vers  les  sé- 
pulcres des  morts  et  vous  cacher  par  la  crainte  de  ces 
bêtes  ;  mais  je  déroberai  à  vos  yeux  la  lumière  du  so- 
leil et  j'enverrai  sur  vous  les  ténèbres  ,  afin  que  vous 
vous  tuiez  les  uns  les  autres  sans  vous  voir  ,  et  je  re- 
tirerai ma  face  de  vous ,  et  je  n'aurai  pas  merci  avec 
vous;  car  je  brûlerai  vos  corps  et  les  cœurs  de  ceux 
qui  n'observent  pas  le  jour  du  dimanche.  Ecoutez 
ma  voix,  afin  que  vous  ne  périssiez  pas  sur  la  terre  à 
cause  du  saint  jour  du  dimanche.  Retirez-vous  loin 
du  mal ,  et  faites  pénitence  pour  vos  péchés.  Si  vous 
ne  le  faites  pas,  vous  périrez  comme  Sodome  et 
comme  Gomorrhe.  Sachez  maintenant  que  vous  êtes 
sauvés  par  les  prières  de  ma  très-sainte  mère  Marie, 
et  par  celles  de  mes  anges  saints  qui  intercédaient 
chaque  jour  pour  vous.  Je  vous  ai  donné  du  froment 
et  du  blé  en  abondance ,  et  vous  ne  m'avez  pas 
obéi  ;  car  les  veuves  et  les  orphelins  crient  vers  moi 
chaque  jour ,  parce  que  vous  n'avez  pour  eux  au- 
cune compassion;  les  païens  ont  de  la  compassion , 


ANNEE  ^200.  524 

el  vous,  vous  n'en  avez  pas.  A  cause  de  vos  péchés,  je 
dessécherai  les  arbres  qui  portent  du  fruit;  les  fleuves 
et  les  fontaines  ne  fourniront  plus  d'eau.  Je  vous  ai 
donné  une  loi  sur  le  mont  Sinaï  ,  mais  vous  ne  Fa- 
vez  pas  observée.  Je  suis'venu  ensuite  vous  en  appor- 
ter moi-même  une  nouvelle,  mais  vous  ne  l'avez  pas 
observée  non  plus  :  hommes  pervers ,  vous  ne  res- 
pectez pas  le  jour  du  dimanche  qui  est  celui  où  je 
suis  ressuscité.  Vous  enlevez  le  bien  d'autrui ,  et  vous 
n'en  avez  nul  souci.  A  cause  de  cela ,  j'enverrai  contre 
vous  des  bêtes  plus  cruelles  que  les  autres  ,  qui  dé- 
voreront les  mamelles  de  vos  femmes.  Je  maudirai 
ceux  qui  agissent  injustement  envers  leurs  frères  ;  je 
maudirai  ceux  qui  condamnent  méchamment  les 
pauvres  et  les  orphelins.  Vous  m'avez  abandonné  et 
vous  suivez  le  prince  de  ce  monde.  Entendez  ma  voix 
et  vous  aurez  bonne  miséricorde;  mais  vous  ne  re- 
noncez pas  aux  œuvres  mauvaises  et  aux  œuvres  du 
démon ,  puisque  vous  commettez  des  adultères  et  des 
parjures;  c'est  pour  cela  que  les  gentils  vous  entou- 
reront,  et  ils  seront  comme  des  bêtes  qui  vous  dé- 
voreront. » 

Le  patriarche  et  tout  le  clergé  de  la  Terre-Sainte 
ayant  réfléchi  avec  attention  au  contenu  de  cette 
lettre  ,  résolurent,  sur  l'avis  commun,  de  la  sou- 
mettre au  jugement  du  pontife  de  Rome,  afin  que 
tous  adoptassent  ce  qu'il  jugerait  bon  de  faire.  Lors- 
que la  lettre  fut  venue  à  la  connaissance  du  seigneur 
pape,  il  désigna  sur-le-champ  des  prédicateurs  qui 
se  rendirent  dans  les  différentes  parties  du  monde, 
n.  2\ 


522  JEAN-SANS-TERRE. 

pour  y  prêcher  la  teneur  de  la  missive  divine,  le  Sei- 
gneur aidant  et  confirmant  leurs  paroles  par  une 
foule  de  miracles.  Parmi  eux  se  trouvait  Tabbé  de 
Flaix,  nommé  Eustache  ,  homme  religieux  et  d'un 
profond  savoir  ,  qui,  étant  venu  en  Angleterre,  s'y 
distingua  par  beaucoup  de  prodiges.  Il  aborda  non 
loin  de  la  ville  de  Cantorbéry  ,  et  commença  ses  pré- 
dications dans  une  bourgade  nommée  Wi.  Ce  saint 
homme  ayant  béni  une  fontaine  qui  se  trouvait  dans 
ce  lieu ,  le  Seigneur ,  en  faveur  de  ses  mérites ,  ac- 
corda à  cette  fontaine  la  propriété  de  rendre  la  vue 
aux  aveugles.  Dès  qu'ils  en  avaient  goûté,  les  boiteux 
marchaient  droit ,  les  muets ,  par  un  bienfait  céleste, 
recouvraient  la  parole  et  les  sourds  Touïe.  Tout  ma- 
lade qui  approchait  de  cette  fontaine  avec  confiance 
et  qui  buvait  de  son  eau ,  se  voyait  heureusement 
guéri.  Une  femme  possédée  par  les  démons  et  enflée 
comme  par  Thydropisie ,  vint  un  jour  trouver  Eusta- 
che et  lui  demanda  la  santé.  11  lui  dit  :  «  Ayez  con- 
«  fiance  ,  ma  fille  j  rendez-vous  à  la  fontaine  de  Wi, 
«  qui  a  été  bénie  par  le  Seigneur;  buvez  de  son  eau,  et 
«  vous  recouvrerez  sur-le-champ  la  santé.  »  La  femme 
s'y  rendit ,  but  de  l'eau  à  la  fontaine  comme  le  lui 
avait  recommandé  l'homme  de  Dieu ,  et  fut  prise 
aussitôt  de  vomissements.  A  la  vue  de  tous  ceux  qui 
s'étaient  rendus  à  la  fontaine  pour  y  être  guéris,  elle 
rejeta  deux  gros  crapauds  tout  noirs  qui ,  comme  de 
vrais  démons  qu'ils  étaient,  se  transformèrent  sur-le- 
champ  en  deux  énormes  chiens  noirs  qui  apparurent 
bientôt  sous  la  forme  d'ânes.  La  fen^me  resla  d'abord 


ANNÉE   1200.  525 

stupéfaite,  puis  elle  se  mit  à  courir  après  eux,  fu- 
rieuse, et  voulant  les  saisir  ;  mais  Thomme  qui  était 
préposé  à  la  garde  de  la  fontaine  y  puisa  de  Teau ,  et 
la  jela  entre  la  femme  et  les  démons,  qui  aussitôt  s'é- 
vanouirent dans  les  airs,  en  laissant  après  eux  une 
horrible  puanteur. 

Dans  le  cours  de  ses  prédications,  le  même  homme 
de  Dieu  arriva  au  village  de  Rumesnel,  où  Ton  man- 
quait d'eau  douce.  Cédant  aux  prières  du  peuple,  il 
frappa  avec  son  bâton  une  des  pierres  de  Téglise  du 
lieu  :  une  source  abondante  en  jaillit,  et  beaucoup  de 
gens  qui  en  burent  furent  guéris  des  inGrmités  qui 
les  tourmentaient.  Il  continua  sa  route ,  passant  de 
lieu  en  lieu,  de  province  en  province,  de  ville  en 
ville.  Il  décida  les  uns  à  renoncer  à  Tusure;  les  autres 
à  prendre  la  croix  du  Sauveur.  Par  ses  prédications, 
il  réveilla  dans  bien  des  cœurs  le  désir  des  œuvres 
pieuses.  Il  défendit  que  les  foires  et  les  marchés 
se  tinssent  le  jour  du  dimanche  et  régla  que  toutes 
les  affaires  dont  on  s'occupait  en  Angleterre,  le  jour 
du  dimanche,  seraient  traitées  dans  la  seniaine,  les 
jours  suivants.  Ainsi  le  peuple  des  fidèles  dut  con- 
sacrer le  dimanche  aux  offices  divins  seulement ,  et 
s'abstenir  complètement  de  toute  œuvre  servile.  Mais, 
dans  la  suite  des  temps,  la  plupart  revinrent  à  leurs 
anciennes  habitudes,  comme  les  chiens  reviennent 
manger  ce  qu'ils  ôût  vomi.  Il  enjoignit  aussi  aux 
pasteurs  des  églises ,  aux  prêtres  et  aux  fi.ièles  qui 
leur  étaient  soumis,  d'entretenir  toujours  un  lumi- 
naire  dans  l'église  devant  leucharistie ,  a6n  que  celui 


324  JEAN-SANS-TERRE. 

qui  donne  la  clarté  à  tous  ceux  qui  viennent  au 
monde  accorde  la  lumière  éternelle  en  récompense 
d'une  lumière  temporelle.  Il  recommanda  aussi  aux 
riches ,  aux  grands,  et  surtout  aux  bourgeois  et  aux 
marchands,  d'avoir  sur  leur  table  le  plat  du  Christ,  à 
l'intention  des  pauvres,  et  d'adoucir  la  misère  des  in- 
digents, en  prenant  sur  leur  superfluité  habituelle. 
Il  ordonna  qu'on  s'abstînt  de  toute  œuvre  servile  le 
samedi  après  la  neuvième  heure,  aussi  bien  que  le 
dimanche.  Enfin  ce  repos,  figure  de  notre  repos  per- 
pétuel ,  dut  être  observé  le  dimanche  et  la  nuit 
suivante,  espace  de  temps  qu'on  appelle  le  jour  na- 
turel. 

Vers  le  même  temps ,  une  femme  du  canton  de 
Norfolk,  méprisant  les  avertissements  de  l'homme 
de  Dieu  ,  se  mit  à  laver  son  linge  un  samedi  après 
la  neuvième  heure.  Au  moment  où  elle  s'occupait  le 
plus  activement  de  sa  besogne,  un  homme  d'un  âge 
respectable,  et  qu'elle  ne  connaissait  nullement,  s'ap- 
procha d'elle  et  lui  demanda  sévèrement  comment, 
après  la  prohibition  de  Tliomme  de  Dieu,  elle  était 
assez  audacieuse  pour  laver  son  linge  après  la  neu- 
vième heure,  et  pour  violer  le  saint  jour  du  samedi 

*  On  distingue  le  jour  naturel  du  jour  artificiel  :  le  jour  naturel  est 
l'espace  de  temps  que  met  la  terre  à- présenter  toute  sa  surface  aux  rayons 
du  soleil  dans  son  mouvement  de  rotation  sur  elle-même  :  ce  qui  forme, 
pour  nous  ,  le  jour  et  la  nuit.  Le  jour  artificiel  est  simplement  l'espace 
de  temps  pendant  lequel  le  soleil  nous  éclaire.  Le  jour  naturel  ou  solaire 
se  divise  en  jour  astronomique  et  jour  civil.  Le  jour  civil  est  déterminé 
par  rapport  à  son  commencement  et  à  sa  fin ,  selon  l'usage  de  chaque 
nation.  On  sait  que  ,  pour  nous,  il  commence  à  minuit. 


ANNEE  ^200.  525 

par  un  travail  illicite.  11  ajouta  que,  si  elle  ue  cessait 
au  plus  tôt,  elle  ne  serait  pas  longtemps  sans  ressentir 
la  colère  de  Dieu  et  la  vengeance  du  ciel.  Mais  cette 
femme  ,  répondit  à  ces  reproches ,  en  s'excusant  sur 
sa  profonde  misère  ;  elle  dit  que  c'était  là  son  seul 
moyen  de  gagner  sa  pauvre  vie,  et  que  si  elle  inter- 
rompait son  travail,  elle  serait  en  danger  de  mourir 
de  faim.  L'apparition  s'élant  évanouie,  elle  recom- 
mença à  laver  son  linge  avec  plus  d'ardeur  qu'aupa- 
ravant, et  le  fît  sécher  au  soleil  ;  mais  la  vengeance 
divine  la  punit  bientôt  :  en  effet,  un  cochon  de  lait 
de  couleur  noire  parut  tout  à  coup  s'attacher  à  la 
mamelle  gauche  de  cette  femme  ;  aucun  effort  ne  put 
l'en  arracher  :  à  force  de  sucer,  l'animal  fit  venir  le 
sang,  et  réduisit  à  un  épuisement  affreux  le  corps  de 
cette  malheureuse.  Réduite  à  un  dénùment  complet, 
elle  se  vit  forcée  de  mendier  son  pain  de  porte  en 
porte,  jusqu'à  ce  qu'elle  terminât  misérablement  sa 
misérable  vie.  Plusieurs  furent  témoins  de  sa  mort, 
et  apprirent  à  redouter  la  vengeance  divine. 

Vers  le  même  temps,  dans  la  province  de  Northum- 
berland, un  homme  du  peuple  dit  à  sa  femme,  un 
jour  de  samedi ,  de  lui  cuire  du  pain  pour  le  lende- 
main. Celle-ci  n'osa  désobéir  à  son  mari.  Le  lende- 
main, quand  elle  lui  apporta  le  pain,  celui-ci  prituji 
couteau  pour  en  couper  ;  mais  il  arriva  un  miracle 
inouï  jusqu'à  ce  jour.  Du  sang  frais  se  montra  à  me- 
sure que  le  couteau  pénétrait  dans  le  pain ,  et  jaillit 
avec  autant  d'abondance  que  du  corps  d'un  animal 
qu'oïl  viendrait  d'égorger.  Lorsque  le  bruit  de  ce  pro- 


526  JEÂN-SANS-TERRE. 

dige  se  fut  répandu,   bien  des  gens  se  promirent 
d'observer  la  loi  de  Dieu. 


Geoffroi,  archevêque  dTork,  est  dépouillé  de  tous 
SES  BIENS.  —Faits  divers.  —  A  la  même  époque,  Geol- 
Iroi^  archevêque  d'York,  sur  Tordre  du  roi  Jean,  fut 
dépouillé  de  tous  les  biens  de  son  archevêché.  Jacques, 
vicomte  dTork,  et  ses  officiers,  s'emparèrent  violem- 
ment des  manoirs  des  clercs  et  des  possessions  des 
religieux,  et  eurent  Taudace  de  piller  leurs  biens. 
Ledit  archevêque  excommunia  nominativement  le  vi- 
comte Jacques ,  et  généralement  tous  les  complices 
de  cette  violence.  Geoffroi  s'était  attiré  la  haine  et  la 
colère  du  roi.  Les  motifs  de  cette  animosité  étaient 
d'abord  l'opposition  que  Geoffroi  avait  mise  à  ce  que 
le  vicomte  levât  dans  son  diocèse  les  trois  sols  par 
charrue  imposés  à  toute  l'Angleterre  pour  l'aide  du 
roi.  En  second  lieu  ,  il  avait  refusé  de  passer  avec  le 
roi  en  Normandie,  pour  marier  à  Louis  la  nièce  du- 
dit  roi,  et  pour  négocier  la  paix  avec  le  roi  de  France. 
Enfin  il  avait  excommunié  ledit  vicomte,  et  mis  sous 
l'interdit  ecclésiastique  toute  la  province  d'York. 

Vers  le  même  temps,  le  roi  Jean,  après  avoir  ter- 
miné ses  affaires  dans  les  provinces  d'outre-mer,  re- 
passa en  Angleterre  avec  sa  nouvelle  épouse,  et  aborda 
à  Douvres,  le  huitième  jour  avant  les  ides  d'octobre. 
Lorsqu'ils  furent  arrivés  à  Londres,  Geoffroi,  arche- 
vêque d'York ,  fit  sa  paix  avec  le  roi  dans  Téglise  de 
West^ninster,  en  présence  d'Hubert,  archevêque  de 
Cantorbéry,  et  des  grands  du  royaume.  A  la  même 


ANNÉE  ^200.  .V27 

cpocjue,  le  roi  Jean  fit  savoir  à  Guillaume  ,  roi  d'E- 
cosse ,  qu'il  Fattendrait  à  Lincoln,  la  veille  de  Saint- 
Edmund,  pour  lui  donner  en  ce  lieu  satisfaction  sur 
son  droit. 

Mort  de  Hugues  .   évêque  de  Lincoln.  —  Détails 

SUR  SA  VIE  et  ses  MIRACLES.  EnTREVUE  DES  ROIS  d' AN- 
GLETERRE ET  d'Ecosse  a  Lincoln.  —  Nouveaux  évéques. 
—  Phénomène.  —  Vers  le  même  temps,  Hugues,  de 
vénérable  mémoire,  évêque  de  Lincoln,  à  son  retour 
d  outre-mer,  fut  pris  des  fièvres  quartes,  à  Londres, 
dans  l'église  vieille ,  et  le  seizième  jour  avant  les  ca- 
lendes de  décembre,  il  termina  par  une  fin  glorieuse 
le  cours  de  sa  vie  exemplaire.  La  sainte  carrière  qu'il 
fournit  parmi  les  hommes  peut  servir  à  réformer  les 
mœurs  et  à  donner  l'exemple  des  bonnes  œuvres. 
Elle  mérite  que  nous  en  parlions  brièvement  dans 
cet  ouvrage.  Ce  saint  homme  naquit  dans  le  fond  de 
la  Bourgogne  ;  sa  famille  était  obscure ,  et  il  dut  son 
illustration  à  son  caractère.  Dès  son  enfance,  il 
s'adonna  à  l'étude  des  lettres.  11  fut  confié,  à  lâge  de 
dix  ans ,  aux  chanoines  réguliers  ,  pour  être  élevé 
dans  les  sciences  célestes.  Au  bout  de  seize  ans,  son 
caractère  et  son  érudition  méritèrent  qu'on  lui  con- 
fiât les  fonctions  de  prieur  dans  une  abbaye.  Tout  lui 
ayant  réussi  jusqu'à  ce  jour,  il  résolut  de  réprimer 
avec  fermeté  les  faiblesses  et  les  tentations  de  la  chair, 
et  entra  par  la  volonté  du  Seigneur  dans  l'ordre  des 
Chartreux.  Tout  en  conservant  l'austère  gravité  de 
Tordre,  il  se  montra  bienveillant  et  affable  pour  tous, 


328  JEAN-SANS-TERRE. 

et,  peu  de  temps  après,  il  fut  nonamé  économe  de  la 
maison.  Sur  ces  entrefaites  ,  Tillustreroi  d'Angleterre 
Henri ,  ayant  construit  en  Angleterre  une  abbaye  de 
Tordre  des  Chartreux  ,  désira  ardemment  la  confier 
à  riiomme  de  Dieu.  A  force  de  prières,  il  réussit  à  le 
fléchir  et  à  lui  faire  accepter  le  gouvernement  de 
cette  abbaye.  Installé  dans  son  nouveau  prieuré, 
Hugues  ne  songea  qu'à  augmenter  chaque  jour  la 
sainteté  de  sa  vie.  Bientôt,  par  le  mérite  de  ses  pieuses 
conversations,  il  obtint  la  faveur  du  roi,  qui  se  plai- 
sait à  s'entretenir  avec  lui.  Depuis  plusieurs  années, 
le  roi  tenait  dans  sa  main  Téglise  de  Lincoln,  veuve 
des  consolations  pastorales.  Pour  racheter  cette  vio- 
lation de  pouvoir,  Henri  recourut  à  l'honorable 
moyen  de  faire  élire  le  saint  homme  Hugues  au  gou- 
vernement de  cette  église.  Ainsi  fut-il  fait;  mais 
quand  l'homme  de  Dieu  reçut  la  nouvelle  de  son  élec- 
tion ,  il  répondit  qu'il  n'accepterait  pas  la  dignité 
pontificale  avant  d'être  bien  assuré  qu'il  la  tenait  du 
consentement  commun  des  chanoines  de  l'église  de 
Lincoln ,  et  avec  la  permission  du  prieur  des  Char- 
treux. Pour  lui  prouver  que  son  désir  était  exaucé, 
le  doyen  de  Lincoln,  avec  les  principaux  de  l'église, 
vint  trouver  Tliomme  de  Dieu.  Celui-ci  s'attira  telle- 
ment leur  affection  dans  le  premier  entretien  qu  il 
eut  avec  eux  ,  qu'ils  souhaitèrent  avec  le  zèle  d'une 
dévotion  sincère  de  l'avoir  pour  pasteur  et  pour  père 
spirituel.  Ils  Télurent  sur-le-champ,  afin  que  leur 
consentement  lui  fut  notifié  d'une  manière  plus  claire 
encore;  c'est  alors  qu'il  accepta.  La  première  nuit 


ANNEK  ^200.  529 

OÙ,  après  avoir  reçu  la  consécration  pontificale,  il 
s'endormit ,  ses  prières  étant  achevées ,  et  goûta  le 
repos  comme  évêque,  il  entendit  une  voix  qui  lui  di- 
sait :  «  Tu  es  sorti  pour  le  salut  de  ton  peuple  et 
«  pour  le  salut  avec  le  Christ,  ton  Dieu.  » 

Le  serviteur  de  Dieu,  Hugues,  après  sa  consécra- 
tion ,   illustra  tellement   Téglise   par   Téclat  de  ses 
mérites,  et  réforma  si  bien  par  ses  paroles  et  par  ses 
exemples  le  peuple  qui  lui  était  confié,  qu'on  vit 
que  le  titre  d'évêque  lui  avait  été  déféré  justement. 
Il  eut  soin  de  n'introduire  dans  Téglise  cathédrale 
que  des  personnes  élues  ,  et  construisit  en  pierres  vi- 
vantes un  temple  au  Seigneur.  Il  s'attachait  avec  tant 
de  ferjTieté  à  briser  les  efforts  du  pouvoir  séculier 
qui  s'attaquait  aux  choses  de  l'église ,  qu'il  semblait 
mépriser  le  péril  pour  ses  biens  ou  pour  sa  vie  ;  et 
cette  conduite  lui  réussit ,  car  il  reconquit  des  droits 
perdus  et  délivra  son  église  d'une  servitude  très-oné- 
reuse. Ce  saint  homme  avait  coutume  d'entrer  dans 
les  maisons  de  lépreux  qui  se  trouvaient  sur  son  pas- 
sage; il  embrassait  les  lépreux  ,  quelque  hideux  que 
le  mal  les  eût  rendus,  et  laissait  en  partant  d'abon- 
dantes aumônes.    A  celte  occasion  ,   Guillaume  de 
pieuse  mémoire  ,  chancelier  de  l'église  de  Lincoln , 
voulut  éprouver  si  la  vanité  n'avait  pas  de  prise  sur 
l'âme  de  Tévêque,  et  il  lui  dit  :  «  Martin  a  guéri  un 
«  lépreux  en  l'embrassant;  vous ,  vous  ne  guérissez 
«  pas  les  lépreux  que  vous  embrassez.  »  L'évéque  lui 
répondit  sur-le-champ  :  «  Le  baiser  de  Martin  a  guéri 
«  la  chair  d'un  lépreux;  mais  le  baiser  d'un  lépreux 


530  JEAN-SANS-TERRE. 

«  guérit  mon  âme.  »  Il  montrait  aussi  un  zèle  si  hu- 
main pour  ensevelir  les  morts ,  qu'il  ne  négligeait 
jamais  aucun  de  ceux  à  la  sépulture  desquels  son  mi- 
nistère paraissait  nécessaire.  Il  arriva  qu'au  temps 
où  ce  saint  homme  ,  comme  un  pasteur  qui  a  soin 
de  son  troupeau  ,  parcourait  les  paroisses  de  son  dio- 
cèse ,  et  était  arrivé  dans  un  village  nommé  Alcmun- 
dbury  ,  des  parents  vinrent  lui  apporter  leur  enfant 
presque  mort ,  et  demandèrent  avec  larmes  le  se- 
cours du  pontife.  «  Que  voulez-vous?  »  leur  dit  Té- 
vêque.  Alors  la  mère  de  Tenfant  :  «  Ce  petit  est  notre 
«  fils  :  en  jouant  avec  un  morceau  de  lame  de  fer  qui 
«  a  plus  d'un  pouce  en  longueur  et  en  largeur ,  il  Ta 
«  approché  de  sa  bouche  comme  font  les  enfants  ,  et 
«  il  Ta  avalé.  Ce  morceau  de  fer  s'est  attaché  à  son 
«  gosier ,  et  le  met  en  danger  de  mort  ;  le  Seigneur 
«  t'a  envoyé,  saint  père,  pour  que  tu  nous  rendes 
«  notre  fils  qui  est  dans  les  convulsions  de  la  mort.  » 
L'évêque  regarda  Tenfant ,  lui  toucha  le  gosier,  bé- 
nit le  malade ,  souffla  sur  lui ,  le  marqua  avec  le 
doigt  du  signe  de  la  croix ,  et  le  renvoya.  Lorsque 
les  parents  eurent  reçu  leur  enfant  des  mains  de  Té- 
vêque  ,  le  morceau  de  fer  sortit  tout  sanglant  de  son 
gosier,  et  le  malade  fut  guéri  sur  l'heure.  Une  autre 
fois ,  tandis  que  le  saint  homme  passait  par  un  vil- 
lage qu'on  appelle  Cestrehunte  ,  les  parents  d'un  fu- 
rieux qu'on  était  obligé  d'attacher  depuis  trois  se- 
maines vinrent  le  supplier  d'entrer  dans  leur  maison 
et  de  bénir  leur  fils.  Aussitôt  le  saint  homme  descen- 
dit de  cheval  et  s'approcha  de  ce  furieux.  La  tète  de 


ANNEE   1200.  551 

ce  malheureux  était  attachée  au  jambage  de  la  porte  ; 
de  chaque  côté  ses  mains  et  ses  pieds  étaient  liés  à 
des  pieux  fichés  en  terre.  L'évêque  fit  lui-même  de 
Teau  bénite  dont  il  aspergea  le  malade,  qui  se  mo- 
quait de  lui  en  lui  tirant  la  langue.  Il  lut  au-dessus 
de  lui  Tévangile  :  «  Au  commencement  était  le  Verbe,  »> 
lui  donna  sa  bénédiction,  et  se  retira.  Lorsque  Té- 
vêque  fut  parti ,  le  malade  tomba  dans  un  profond 
sommeil ,  et  à  son  réveil  la  raison  et  la  santé  lui  étaient 
revenues.  Vers  le  même  temps ,  le  pieux  pontife  se 
trouvant  à  Lincoln  le  jour  de  la  Parascève  ,  et  assis- 
tant à  la  construction  de  Téglise  métropolitaine  dont 
il  avait  jeté  les  premiers  fondements,  portait  sur  ses 
épaules,  ainsi  qu'il  le  faisait  souvent ,  un  gros  moel- 
lon et  des  pierres  dans  une  hotte ,  lorsqu'un  boiteux, 
soutenu  sur  deux  béquilles  ,  manifesta  Tardent  désir 
de  porter  aussi  une  hotte  avec  le  même  fardeau,  es- 
pérant recouvrer  la  santé  par  les  mérites  du  bienheu- 
reqx  évêque.  Enfin  il  obtint  de  celui  qui  présidait 
aux  constructions  qu'une  hotte  lui  serait  donnée.  On 
y  mit  des  pierres  et  un  moellon  que  le  boiteux  porta 
h  l'aide  de  ses  béquilles.  Peu  de  jours  après  ,  il  ne  se 
servit  plus  que  d'une  seule  béquille  ;  puis  il  rejeta  la 
seconde,  et  bientôt  ses  jainbes  guéries  le  soutinrent 
assez  pour  qu'il  aidât  aux  constructions  eu  portant 
sa  hotte  sans  s'appuyer  sur  rien.  Après  sa  guérison, 
il  s  attacha  tellement  à  sa  hotte,  que  rien  ne  pou- 
vait l'en  séparer.  Une  autre  fois  ,  dans  la  même  ville 
de  Lincoln ,  il  arriva  qu'un  habitant  tomba  dans  un 
tel  état  de  folie  ,  que  huit  honmies  étaient  chargés  de 


/552  JEAN-SANS-TERRE. 

le  garder.  Tout  lié  qu'il  était,  il  donnait  les  signes 
d'une  si  violente  fureur  ,  qu'il  menaçait  sa  femme  et 

' ,  ses  enfants  de  les  déchirer  avec  les  dents.  Enfin  on 
rattacha  sur  un  chariot ,  et  on  l'amena  à  Fhomme 
de  Dieu.  L'évêque,  après  Tavoir  examiné ,  l'asper- 
gea aussitôt  d'eau  bénite  et  adjura  l'esprit  malin  de 
sortir  de  cet  homme  et  de  ne  plus  le  tourmenter  à 
l'avenir.  En  même  temps  le  malade  tomba  à  terre 
comme  un  homme  qui  va  mourir;  Tévêque  l'asper- 
gea d'eau  bénite  en  grande  quantité  :  alors  ce  furieux 
se  leva ,  tendit  vers  le  ciel  ses  mains  encore  liées,  ren 
dit  grâces  à  Dieu  et  au  bienheureux  pontife.  On  le 
débarrassa  de  ses  liens,  et  il  retourna  guéri  dans  sa 
maison.  Une  dame  de  Lincoln  avait  deux  fils;  l'un  , 
qui  était  encore  dans  l'enfance,  souffrait  d'une  forte 
tumeur  au  côté  droit.  Désespérant  de  le  sauver ,  sa 
mère  vint  trouver  le  saint  évéque  et  lui  demanda 
qu'il  donnât  sa  bénédiction  au  malade.  Celui-ci  im- 
posa les  mains  sur  le  siège  du  mal ,  et  renvoya  Ten- 
fant  dont  la  tumeur  disparut  aussitôt ,  sans  que  de- 

'  puis  ce  moment  il  en  souffrît  jamais ,  ni  que  sa  mère 
en  aperçut  d'autre.  Une  autre  fois ,  le  second  fils  de 

V  cette  même  dame  étant  tombé  gravement  malade 
d'une  jaunisse ,  elle  se  souvint  du  moyen  de  salut 
qu'elle  avait  employé  ,  et  présenta  son  fils  à  la  béné- 
diction du  saint  évéque  ;  le  malade  ayant  élé  béni  , 
recouvra  la  santé  au  bout  de  trois  jours. 

"^  H  y  avait  quatorze  ans  que  saint  Hugues  était  évé- 
que ,  lorsqu'il  se  rendit  à  la  Chartreuse,  chef-lieu  de 
l'ordre,  pour  y  visiter,  d'après  son  ardent  désir,  le 


ANNÉE  ^200.  555 

prieur  et  les  frères  du  monastère.  De  retour  en  An- 
jîleterre  ,  il  fut  pris  des  fièvres  quartes  ,  à  Londres  , 
dans  l'église  vieille.  Le  roi  Jean  vint  lui  rendre  visite; 
mais,  avant  de  se  retirer  ,  il  fut  décidé,  par  les  prédi- 
cations du  saint  homme ,  à  confirmer  le  testament 
dudil  évêque ,  et  il  promit,  au  nom  du  Seigneur,  qu'à 
l'avenir  il  aurait  pour  valables  les  testaments  des  pré- 
lats faits  en  état  de  raison.  La  maladie  de  Tévéque s  ag- 
gravant de  jour  en  jour,  il  refusa  constamment,  quels 
que  fussent  ceux  qui  Ten  priaient ,  de  déposer,  même 
pour  un  instant,  le  cilice  qu'il  avait  toujours  porté. 
Jusqu'à  la  mort,  il  observa  la  règle  des  chartreux 
dans  toute  sa  rigueur ,  et  enfin  quand  Dieu  le  voulut, 
il  quitta  tranquillement  cette  vie  et  s'endormit  dans 
le  Seigneur.  Tandis  que  les  habitants  de  Londres 
portaient  le  corps  du  saint  homme  à  Lincoln  ,  où  il 
devait  être  enseveli,  il  arriva  une  chose  étonnante  à 
raconter  :  les  cierges  qui  précédaient  le  corps  et  qui 
avaient  été  allumés  à  la  sortie  de  la  ville,  brûlèrent 
constamment  pendant  quatre  jours,  et  il  n'y  eut  pas 
d'instant  où  la  lumière  d'aucun  d'eux  s'éteignît ,  quoi- 
que plusieurs  fois  la  pluie  et  le  vent  eussent  rendu  le 
temps  affreux.  Aussi  ne  faut-il  pas  douter  que  le  Sei- 
gneur n'ait  préparé  à  cette  âme  la  lumière  perpé- 
tuelle, lui  qui ,  par  respect  pour  le  corps  qu'elle  avait 
habité ,  ne  permit  pas  que  les  lumières  temporelles 
s'éteignissent.  Le  serviteur  de  Dieu  Hugues,  évéque 
de  Lincoln,  mourut  l'an  mil  deux  ce.it  de  l'incarna- 
tion du  Verbe ,  le  quinzième  jour  avant  les  calendes 
de  décembre. 


554  *  JEAN-SANS-TERRE. 

Pendant  ce  temps ,  le  onzième  jour  avant  les  ca- 
lendes de  décembre ,  le  roi  d'Angleterre  Jean ,  et  le 
roi  d'Ecosse  Guillaume  ,  accompagnés  de  la  noblesse 
lant  laïque  que  religieuse  des  deux  royaumes,  se  ré- 
unirent à  Lincoln.  Le  roi  Jean,  quoiqu'il  en  fût  dis- 
suadé par  plusieurs ,  entra  intrépidement  dans  la 
ville  ;  ce  qu'aucun  de  ses  prédécesseurs  n'avait  osé 
faire \  Lorsqu'il  fut  arrivé  à  l'église  cathédrale,  il 
offrit  un  calice  d'or  surTautel  de  saint  Jean-Baptiste  : 
c'était  dans  l'église  de  nouvelle  construction  dont  le- 
dit saint  Hugues  avait  jeté  les  fondements.  Ce  même 
jour ,  Jean  et  le  roi  d'Ecosse  eurent  une  entrevue  hors 
de  la  ville  sur  une  montagne  élevée  ,  et  là ,  en  pré- 
sence de  tous  les  assistants,  Guillaume ,  roi  d'Ecosse, 
fit  hommage  au  roi  Jean  pour  toutes  ses  possessions  ; 
puis  il  lui  jura  fidélité  sur  la  croix  que  tenait  Hubert, 
archevêque  de  Cantorbéry  ,  quant  à  sa  vie,  ses  mem- 
bres et  l'honneur  de  sa  terre  ,  contre  tous  hommes  , 
devant  tous  les  seigneurs  du  royaume.  Ce  même 
jour,  arriva  à  Lincoln  le  corps  du  saint  évêque  Hu- 
gues, qui  devait  y  être  enseveli.  Les  deux  rois  mar- 
chèrent à  la  rencontre  du  corps  de  l'évêque,  ainsi  que 
trois  archevêques  Hubert  de  Cantorbéry,  Geoffroi 
d'York,  Bernard  de  Raguse  (?)  ^ ,  treize  évêques  ,  des 
comtes  ,  des  barons  ,  et  une  multitude  de  clercs.  Les 

*  Nous  n'avons  pu  retrouver  l'origine  de  cette  opinion  populaire, 
fohiée  sans  doute  sur  une  légende  analogue  à  ceHe  de  Frédeswithe  pour 
Oxford. 

'  RaguensiSj  dit  le  texte  ;  mais  la  chose  parait  difficilcà  admettre  ;  nous 
proposerions  Glascuensis  ou  Rothotnagensis^  Glascow  ou  Rouen.  Nous 
n'avons  pu  vérifier  ce  fait. 


ANNEE  ^200.  355 

deux  rois ,  les  comtes  et  les  autres  seigneurs  portèrent 
la  bière  sur  leurs  épaules  jusqu'au  portique  de  l'é- 
glise cathédrale.  Le  corps  fut  reçu  à  la  porte  de  Téglise 
par  les  archevêques  déjà  nommés  et  par  les  évêques, 
et  il  fut  porté  par  les  [prélats  jusque  dans  le  chœur. 
Ou  passa  la  nuit  à  veiller  autour  de  Tévêque  ;  car  ce 
saint  pontife,  pendant  sa  vie ,  était  animé  d'un  zèle  si 
ardent  pour  ensevelir  les  morts,  qu'il  ne  négligeait 
aucun  de  ceux  à  la  sépulture  desquels  son  ministère 
paraissait  nécessaire.  Aussi  le  Seigneur,  qui  sait  ré- 
compenser les  mérites  des  justes  par  une  rétribution 
convenable,  voulut  qu'on  rendît  à  ses  restes  tous  les 
honneurs  qui  pouvaient  récompenser  la  charité  de 
l'évéque  envers  les  morts.  Avant  que  Thomme  de 
Dieu  fût  enterré ,  tandis  qu'on  récitait  pour  lui  les 
prières  des  trépassés  ,  et  lorsque  I  evêque  ,  comme 
cela  se  pratique  pour  les  prélats  ,  était  couché  dans 
sa  bière,  le  visage  découvert ,  la  mitre  en  tête  ,  des 
gants  aux  mains  et  l'anneau  au  doigt ,  revêtu  enfin  de 
tous  ses  ornements  pontificaux  ,  un  chevalier  fort 
connu  des  chanoines  de  l'église,  dont  le  bras  était 
tellement  rongé  par  un  ulcère  que  le  mal  avait  mis 
l'os  à  nu  ,  posa  son  bras  sur  le  corps  de  l'évéque  et 
lui  toucha  en  pleurant  le  visage  à  plusieurs  reprises, 
pour  obtenir  sa  guérison  :  aussitôt  le  Seigneur,  en  fa- 
veur des  mérites  du  saint,  ferma  la  plaie  ;  la  chair  et  la 
peau  de  son  bras  reparurent.  Le  chevalier  rendit  grâces 
à  Dieu  et  au  saint  prélat.  Plusieurs  fois  il  montra  son 
bras  entièrement  guéri  au  doyen  de  l'église  et  à  d'au- 
tres personnes  dignes  de  foi.  A  la  même  heure,  une 


556  '  JEAN-SANS-TKRKE. 

femme  qui  n'y  voyait  plus  d'un  œil  depuis  sept  ans 
recouvra  la  vue  :  ce  qui  causa  l'admiration  de  tous 
ceux  qui  furent  témoins  de  ce  miracle.  A  la  même 
heure  ,  profitant  du  tumulte  et  de  la  confusion  eau  ses 
par  le  peuple  qui  se  portait  en  foule  au  cercueil  de 
l'homme  de  Dieu ,  un  coupeur  de  bourses  coupa  l'es- 
carcelle d'une  femme  ;  mais  le  bienheureux  pontife 
parut  en  ce  moment  recouvrer  la  vie  ;  de  ses  deux 
mains  il  saisit  celles  du  voleur  et  lui  serra  fortement 
les  doigts.  Celui-ci  jeta  sur  le  pavé  de  l'église  le  fruit 
de  son  vol  qu'il  ne  pouvait  plus  garder  ;  et  comme  il 
prit  en  même  temps  l'air  étrange  d'un  fou  ,  tout  le 
peuple  se  mit  à  se  moquer  de  lui.  Aprçs  avoir  été 
quelque  temps  agité  par  l'esprit  malin  ,  il  revint  enfin 
à  lui,  resta  immobile,  se  prit  à  pleurer  amèrement, 
et  confessa  sa  mauvaise  action  à  qui  voulut  l'entendre. 
Enfin,  n'ayant  plus  d'autre  refuge  ,  il  se  tourna  vers 
les  clercs  el  leur  dit  :  «  Ayez  pitié  de  moi  !  ayez  pitié 
«  de  moi  !  vous  qui  êtes  les  amis  de  Dieu.  Dès  ce  jour 
«  je  renonce  à  Satan  et  à  ses  œuvres  ;  j'ai  été  jus- 
«  qu'ici  son  fidèle  serviteur;  mais  priez  le  Seigneur 
w  pour  moi ,  afin  qu'il  ne  confonde  pas  celui  qui  se 
«  repent  ;  qu'au  contraire ,  il  en  agisse  miséricordieu- 
«  sèment  avec  moi.  »  Sur-le-champ  on  pria  le  Sei- 
gneur à  son  intention.  Les  liens  de  Satan  furent  rom- 
pus ,  ses  mains  furent  délivrées;  et ,  rendu  à  la  santé, 
il  remercia  Dieu  et  le  saint  prélat. 

Après  qu'on  eut  veillé  avec  les  cérémonies  requises 
autour  du  corps  du  pontife,  les  archevêques  et  les 
évêques  dont  nous  avons  parlé  célébrèrent  le  lende- 


35/ 

main  des  messes  solennelles,  etensuile  procédèrent  à 
la  sépulture,  qui  eut  lieu  près  de  Taulel  de  saint 
Jean-Baptiste,  dans  Téglise   neuve  que  Hugues  lui- 
même  avait  fondée  et  construite  en  Thonneur  de 
Marie,  mère  de  Dieu,  lis  lui  rendirent  les  derniers 
devoirs  avec  tous  les  honneurs  possibles;  eu  sorte 
que  ce  paraissait  un  effet  de  la  volonté  divine  qu'ils 
se  trouvassent  réunis  tout  exprès  en  cette  occasion.  H 
fut  enterré  le  huitième  jour  avant  les  calendes  de 
décembre  ;  et  sa  tombe  est  signalée  par  des  miracles 
divins,  pour  peu  qu'on  invoque  le  saint  évêque  avec 
confiance.  En  effet,  après  les  glorieuses  funérailles 
de  rhomme  de  Dieu,  un  enfant,  qui  était  malade 
depuis  quinze  jours  à  Lincoln,  expira  après  un  re- 
doublement de  mal  ;  et  à  Tinstant  même  son  corps 
<levint  aussi  roide  que  s'il  fût  mort  depuis  (>lusieurs 
jours.  A  cette  vue,  une  femme  s'approcha,  ferma  les 
yeux  de  Tcnfant  et  tira  les  membres  comme  on  lait 
aux  morts.  Lorsqu'il  fut  resté  dans  cette  position  de- 
puis l'heure  où  le  coq  chante  jusqu'au  point  du  jour, 
sa  mère,  qui,  malgré  ses  larmes,  n'avait  point  perdu 
la  foi  en  perdant  son  fils,  s'approcha  du  corps  avec 
confiance,  et  prenant  un  de  ces  fils  qui  servent  à  faire 
des  mèches  de  cierges',  elle  se  n)it  à  mesurer  son 

*  Nous  adoptons  pour  ce  passage  la  variante  :  Accepto  fila  candelis 
faciendis  idoneo.  C'était  eu  effet  un  vieil  usage,  coulorme  à  la  naïve 
piété  du  moyen  âge,  d'étendre  un  enfant  malade  ou  mort  sur  la  châsse 
ou  sur  la  tombe  d'un  saint,  et  d'offrir  à  ce  même  saint  un  cierpe  e.r 
voio  de  la  longueur  de  Tenfant.  Un  usag<»  analogue  consistait  â  sus- 
pendre les  enfants  malades  aux  châsses  des  saints  et  à  égaler  le  poids  de 
Penfant  par  du  froment,  des  pains  ou  autres  objets  que  les  parents 
II.  22 


358  '      JEAN-SANS-TERRE. 

enfant  dans  tous  lessens.  Quand  cela  fut  fait,  elle  dit 
en  pleurant  et  avec  la  foi  dans  le  cœur  :  «  Et  pourtant, 
«  quand  bien  même  mon  enfant  serait  enseveli,  Dieu 
«  pourrait  lui  rendre  la  vie  par  les  mérites  de  saint 
«  Hugues.  »  DafiS  le  courant  de  la  journée  on  récita  des 
prières  et  on  fit  des  aumônes  pour  Tame  de  ce  petit, 
et  on  envoya  chercher  un  prêtre  dont  la  mère  de  Ten- 
fant  réclamait  instamment  la  venue  pour  le  moment 
des  funérailles;  mais,  avant  que  le  prêtre  qu'on  avait 
fait  appeler  fût  arrivé,  cette  mère,  si  préoccupée  du 
salut  de  son  fils,  rentra  et  le  trouva  plein  dévie.  Elle 
ne  cessa  dès  lors  de  rendre  gloire  à  Dieu  et  au  saint 
prélat,  aux  mérites  duquel  elle  attribuait  ce  miracle. 
Voilà  le  récit  fort  succinct  que  nous  avions  à  faire  sur 
ce  pieux  personnage.  D'autres  faits  nous  appellent 
ailleurs.  A  cette  époque,  Gilles  de  Brause  fut  con- 
sacré évêque  de  Hereford,  le  8  avant  les  calendes  d'oc- 
tobre ,  à  Westminster.  Manger  fut  nommé  évêque 
de  Worcester,  et  Jean  de  Gray,  évêque  de  Norwich. 
Dans  le  même  mois,  peu  avant  la  nativité  du  Sei- 
gneur, pendant  la  nuit,  vers  la  première  veille,  on 
aperçut  dans  le  ciel  cinq  lunes.  La  première  au  nord, 
la  seconde  au  midi,  la  troisième  à  Toccident,  la  qua- 
trième à  l'orient,  la  cinquième  semblait  être  au  mi- 
lieu des  quatre  autres  ;  elle  éiait  entourée  d'une  infi- 
nité d'étoiles.  Elle  fit  cinq  ou  six  fois,  avec  son  cor- 
tège d'étoiles,  le  tour  des  quatre  lunes  dont  j'ai  parlé. 

voulaient  offrir  à  Dieu  ou  aux  saints.  Matt.  Paris  rappelle  ce  second 
usage  dans  un  autre  passage.  C'était  ce  qu'on  nommait  contrepoiser. 
«  Jeanne  N,  pour  le  contrepoids  de  son  enfant,  deux  Solz.  »  (l'oîV  le 
Gloz.  de  Charpentier,  aux  mots  mensurare  et  ponderare. 


ANNEE  ^20^.  559 

Ce  phénomène,  qui  causa  un  jirand  étonnement  à 
tous  ceux  qui  le  virent,  dura  lespace  d'une  heure. 

Le  roi  Jean  et  la  reine  cocronnés  a  Cantorbéry. 
—  Ayentdre  miraculeuse  de  Simon  de  Tournay.  — 
Faits  divers.  —  L'an  de  grâce  i20^ ,  le  roi  des  An- 
glais, Jean,  célébra  la  naissance  du  Sauveur  à  Gui!- 
deford  et  distribua  à  ses  chevaliers  une  grande  quan- 
tité de  vêtements  de  luxe.  Hubert,  archevêque  de 
Cantorbéry,  en  fit  autant  pour  les  siens  à  Cantor- 
béry et  sembla  lutter  avec  le  roi  de  magnificence;  ce 
qui  inspira  au  roi  un  vif  ressentiment.  Jean,  s'étant 
ensuite  rendu  dans  le  Northumberland,  extorqua  aux 
habitants  de  cette  province  une  grosse  somme  d'ar- 
gent :  de  retour  à  Cantorbéry,  le  roi  se  fit  couronner 
avec  la  reine  sa  femme  le  jour  de  Pâques.  Dans  cette 
circonstance,    Tarchevêque   de  Cantorbéry  déploya 
une  magnificence  qu'on  pourrait   qualifier  de  su- 
perflue. A  la  fête  de  TAscension  qui  suivit,  le  roi 
Jean  publia  à  Teukesbury  un  édit  général  qui  enjoi- 
gnait aux  comtes,  aux  barons  et  à  tous  ceux  qui  lui 
devaient  service  militaire,  de  se  trouver  à  Porstmouth 
avec  des  chevaux  et  des  armes  pour  se  rendre  avec 
lui  dans  les  provinces  d'outre-mer  au  jour  de  la  Pen- 
tecôte prochaine.  A  1  époque  fixée,  beaucoup  obtin- 
rent la  permission  de  rester,  en  payant  au'  roi  deux 
marcs  d'argent  par  bouclier. 

Vers  cette  époque  se  trouvait  à  Paris  un  Français 
nommé  maître  Simon  deTournay  * .  C'était  un  homme 
d'une  grande  capacité  et  d'une  mémoire  prodigieuse. 

*  Simon  cognomento  Chumay.  D'après  les  antorités  citées  par  Oudin, 


5-10  JEANSANS-TERUl'. 

Après  avoir  gouverné  avec  honneur  pendant  dix 
ans  l'école  des  arts  (  car  il  était  fort  habile  dans  le 
triviumei  le  quadrivium  )  \  c'est-à-dire  dans  les  sept 
arts  libéraux,  il  s'adonna  à  I  etude  de  la  théologie; 
et  au  bout  de  quelques  années  d'un  travail  assidu 
il  fit  tant  d(î  progrès  dans  cette  science,  qu'il  mérita 

nous  n^hésitons  pas  à  lire  ici  Tournay,  comme  plus  bas  nous  lisons,  mais 
selon  la  variante,  Nicolas  de  Feruham  au  lieu  de  Nicolas  de  Fnlii.  Tho- 
mas deCantinprc,  dans  son  livre  de  Apibus^  chap.  XLVin^  raconte  cette 
anecdote  avec  des  circonstances  différentes  :  selon  lui  Simon  de  Tournay 
aurait  dit  :  Mpyses  primo  judaîcum  populum  infatuavit,  secundo^ 
Jésus  Cliristus  a  s^o  nomine  Christianos^  tertio  gentHem  populum 
MaJiometus  ^  et  aurait  été  frappé  de  mutisme  de  telle  sorte  :  ut  soluin 
AJeidis  concubinœ  suœ  nomen  pronuntiare  valeret,  nec  Boetium 
olim  sihi  familiarissimum  nominare  quidem  posset.  Oudin,  d'après 
un  autre  témoignage  contemporain ,  celui  de  Henri  Gandave,  archidiacre 
de  Tournay,  disculpe  Simon  de  ces  accusations.  11  est  possible  que  Ni- 
colas de  Fernham  ait  été  induit  en  erreur  par  quelque  faux  récit  et  que 
Thomas  de  Gantinpré,  qui  était  de  Tordre  des  prêcheurs,  soit  bien  aise  de 
diffamer  un  grand  défenseur  d'Aristote  et  un  adversaire  des  ordres  nou 
veaux.  Quoiqu'il  en  soit,  Duboulay  et  Gavé  sont  tombés  dans  une  étrange 
erreur  en  ajoutant  au  Ghurnay  de  Matt.  Paris  le  surnom  tout  gratuit  de 
Thervay.  Ce  chanoine  de  Tournay,  professeur  à  Paris  ,  et  auteur  d'ou- 
vrages curieux  florissait  encore  en  4216  au  rapport  de  Pucange.  {Voy. 
Gas.  Oudin  Commentarius  descri^t.  ecct.  in-fol.  Leipsik,  4722, 
tom.  m,  col.  '2G  et  suiv.  ) 

*  Le  trivium  comprenait  la  grammaire,  la  rhétorique,  la  dialectique  • 
le  quadrivium^  l'arithmétique,  la  géométrie,  l'astronomie  et  la  mu- 
sique :  l'un  répondait  aux  lettres,  l'autre  aux  sciences.  Remarquons  que 
la  musique  n'était  encore  que  le  chant  d'église,  et  que  l'astronomie  était 
confondue  avec  l'astrologie.  Gelte  division  des  études  élémentaires  est 
attribuée  à  Boèce.  Au-dessus  du  trivium  et  du  quadrivium  se  plaçait 
la  philosophie  scolastique,  c'est-à-dire  l'application  de  la  dialectique  à  la 
théologie.  L'ensemble  des  études  et  des  connaissances  au  treizième  siècle 
fut  résumé  par  le  dominicain  Vincent  de  Reauvai»  dans  une  vaste  com- 
position encyclopédique  appelée  Speruhnn  wajusiilrrwv^^'  . 


AÎNÎSEE  \20\.  '  r>.il 

à  tous  les  titres  de  monter  dans  la  chaire  des  maîtres. 
Il  expliquait  avec  la  plus  grande  subtilité,  discutait 
avec  plus  de  subtilité  encore,  se  tirait  de  questions 
fort  difflciles  et  où  personne  ne  s'était  hasardé;  son 
langage  étaitclair  et  choisi.  Il  avait  autant  d'auditeurs 
que  la  grandeur  de  Tenceinte  pouvait  en  contenir. 
Un  jour,  qu'il  avait  discuté  avec  la  plus  grande  sub 
lili^té  sur  la  Trinité,  en  mettant  au  jour  des  raisons 
profondes,  il  différa  jusqu'au  lendemain  la  décision 
de  la  controverse.  Tous  les  écoliers  en  théologie  de 
la  ville  se  rendirent  en  foule  et  par  troupes  à  la  fa- 
meuse séance,  curieux  qu'ils  étaient  d'entendre  la  so- 
lution de  ces  questions  inexplicables.  L'instant  venu, 
le  maître  prononça  sa  décision  sur  toutes  les  questions 
qu'il  avait  abordées  la  veille  et  qui  paraissaient  inso- 
lubles^ et  cela  avec  tant  de  clarté,  tant  d'élégance  et 
en  même  temps  une  doctrine  si  orthodoxe,  que  tous 
les  auditeurs  restèrent  stupéfaits.  Après  la  leçon,  ceux 
qui  étaient  le  plus  dans  son  intimité  et  ceux  qui  se 
montraient  ses  disciples  les  plus  assidus,  entourèrent 
le  maître  et  lui  demandèrent  d'écrire  sous  sa  dictée 
les  solutions  qu'il  venait  de  donner,  lui  disant  que 
ce  serait  une  perte  irréparable  si  le  souvenir  d'une 
science  si  profonde  venait  à  périr.  Simon  de  Churnay, 
exalté  par  ces  éloges  et  encoie  dans  l'enivrement  de 
son  succès,  leva  les  yeux  au  ciel,  et  se  permettant  une 
audacieuse  plaisanterie  :  '<  Jésus,  mon  petit  Jésus, 
«  s'écria-t-il,  aujourd'hui  j'ai  rendu  grand  services  la 
«  loi  par  la  question  que  j'ai  éclaircie  ;  mais  si  je  vou- 
"  lais  te  faire  la  gueire  et  mo  tourner  contre  toi,  je 


342  JKAN-SANS-TERRE- 

«  trouverais  des  raisons  et  des  arguments  bien  plus 
«  forts  pour  accabler  ta  religion  et  pour  la  réduire  à 
«  rien.  »  A  peine  avait-il  prononcé  ces  mots  quMl  resta 
court  ;  non-seulement  il  était  devenu  muet,  mais 
idiot  et  complètement  imbécile;  désormais  il  ne  put 
ni  expliquer  ni  conclure,  et  il  ne  fut  plus  qu'un  objet 
de  dérision  et  de  moquerie  pour  tous  ceux  qui  avaient 
été  témoins  de  sa  vanité.  Quand  la  vengeance  divine 
se  fut  un  peu  apaisée,  cet  homme  si  savant  mit  deux 
ans  pour  apprendre  à  lire,  et  malgré  tous  les  soins 
de  son  fils,  qui  cherchait  à  lui  enseigner  quelque 
chose  \  il  put  à  peine  apprendre,  retenir  et  réciter 
en  balbutiant  le  Pater  noster  et  le  Symbole.  Ce  pro- 
dige rabattit  l'arrogance  des  gens  de  l'école  et  mit  un 
terme  à  leur  orgueil.  Maître  Nicolas  de  Fernham, 
qui  devint  depuis  évêque  de  Durham,  homme  d'un 
grand  poids,  fut  témoin  de  ce  fait  :  c'est  sur  son  rap- 
port et  d'après  son  récit  certain  qu'à  sa  persuasion, 
je  l'ai  inséré  dans  cette  histoire  pour  qu'un  si  grand 
miracle  ne  fut  pas  enseveli  dans  l'oubli.  Son  témoi- 
gnage est  tout  à  fait  digne  de  foi. 

Le  roi  Jean  et  la  reine  passent  en  Normandie.  — 
Le  roi  Jean  vient  a  Paris.  —Traité  de  paix. —Après 
avoir  célébré  à  Portsmouth  la  solennité  de  la  Pente- 
côte ,  le  roi  et  la  reine  sa  femme  s'embarquèrent,  et, 
après  une  navigation  difficile ,  abordèrent  enfin  en 
Normandie.  Ensuite  les  rois  d'Angleterre  et  de 
France  eurent  une  entrevue  près  de  l'île  d'Andely, 

<  Qu<Miam.  Nous  lisons  ([uoddam. 


ANNÉK  ^204.  -  545 

et  ils  y  prirent  des  arrangements  pour  la  paix.  Trois 
jours  après,  le  roi  Jean,  sur  la  demande  du  roi  de 
France,  se  rendit  à  Paris.  Il  y  demeura  dans  le  pa- 
lais du  roi,  Philippe  s'étant  retiré  dans  une  autre  de- 
meure. Après  y  avoir  été  reçu  avec  tous  les  honneurs 
qui  conviennent  à  un  roi ,  Jean  partit  de  Paris  pour 
se  rendre  à  Chinon.  Vers  le  même  temps,  pour  assu- 
rer la  paix  entre  les  deux  rois,  il  fut  convenu  et  con- 
firmé par  des  chartes,  que,  si  le  roi  de  France  violait 
en  quelque  point  la  paix  dont  nous  avons  parlé,  les 
barons  français  qui  s'étaient  portés  pour  cautions  du 
roi  seraient  déliés  de  leur  serment  de  fidélité ,  et  se 
rangeraient  du  côté  du  roi  d'Angleterre  pour  faire  la 
guerre  au  roi  de  France,  et  le  forcer  à  rétablir  la  sus- 
dite paix.  La  même  clause  fut  insérée  pour  le  roi 
d'Angleterre.  Cette  année,  d'épouvantables  orages, 
des  coups  de  tonnerre,  des  éclairs,  des  torrents  de 
pluie  mêlés  de  grêles ,  frappèrent  vivement  l'ima- 
gination des  hommes ,  et  causèrent  des  désastres  en 
plusieurs  lieux.  Vers  la  même  époque,  sur  les  instances 
du  pape  Innocent,  un  impôt  d'un  quarantième  fut 
levé  sur  tous  les  revenus  ecclésiastiques,  pour  subve- 
nir à  la  terre  de  proniission ,  et  tous  ceux  ,  grands 
comme  petits,  qui  avaient  déposé  la  croix,  furent 
forcés  de  la  reprendre ,  sous  peine  d'interdiction 
apostolique. 

Brouille  entre  le  roi  de  France  et  le  roi  d'An- 
gleterre. —  Victoire  mémorable  de  Mirebeau.  —  Le 
roi  de  France  lève  le  siège  du  chateau  d'Arqués.—- 


^'^^îî  *      jeAtsJ-sans-terre. 

Mort  d  Arthur  de  Bretagne.  — Faits  divers.  —  L'an 
de  grâce  >l  202,  le  roi  d'Angleterre  Jean  célébra  la 
fête  de  Noël  à  Argentan  en  Normandie;  et,  dans  le 
carême  qui  suivit,  il  y  eut  une  entrevue  entre  les  rois 
de  France  et  d'Angleterre/ près  du  château  deGail- 
lon  (?).  Le  roi  de  France,  aninrié contre  le  roi  d'Angle- 
terre d'une  haine  mortelle,  lui  enjoignit  avec  colère 
de  rendre  incontinent  au  comte  de  Bretagne  Arthur 
toutes  les  terres  qu'il  occupait  dans  le  pays  d'outre- 
mer, c'est-à-dire  la  Normandie,  la  ïouraine,  l'Anjou 
et  le  Poitou  ;  et  il  exigea  beaucoup  d'autres  choses 
encore  *,  Mais  le  roi  d'Angleterre  répondit  qu'il 
n'en  ferait  rien.  L'entrevue  n'ayant  point  eu  de  suc- 
cès ,  le  roi  de  France  se  présenta  tout  à  coup  le  len- 
demain devant  le  château  de  Boutavant,  qu'il  prit 
d'assaut  et  qu'il  rasa.  De  là  il  s'avança  avec  une  troupe 
nombreuse  vers  la  ville  d'Eu,  qu'il  prit,  ainsi  que  le 
château  de  Lyons  et  plusieurs  autres  châteaux.  Il 
assiégea  aussi  pendant  huit  jours  le  château  de  Ra- 
depont;  niais  le  roi  d'Angleterre  survint,  et  Philippe 
fut  obligé  de  battre  en  retraite.  Cependant  peu  dejours 
après,  il  ramena  ses  troupes  devant  Gournay,  et  brisa 

*  Arthur  faisait  hon  marché  de  l'unité  de  l'empire  anglais.  Jean  et  sa 
mère,  la  vieille  Eléonore,  rejetèrent  des  propositions  qui  les  eussent  ré- 
duits à  l'Angleterre  5  alors  la  guerre  recommença.  Jean  avait  assiégé  et 
pris  Driencourt,  château  qui  appartenait  au  comte  d'Eu,  frère  du  comte 
de  la  Marche  Les  deux  frères  «e  plaignirent  à  Philippe,  qui  cita  Jean 
devant  la  cour  des  pairs,  et  le  fit  condamner  par  défaut.  Il  fit  reparaître 
Arthur  sur  la  scène  politique,  lui  donna  en  mariage  sa  fille  Marie,  âgée 
de  cinq  ans,  et  le  lit  proclamer  comte  des  Bretons,  des  Angevins  et  des 
Poile\ins,  pendant  que  lui-mémo  envahissait  la  Normandie. 


ANNÉE   1202.  545 

les  barrières  de  Tétang.  L'eau,  en  s^échappanl,  ren- 
versa la  plus  grande  partie  des  murs  d'enceinte.  Tous 
ceux  qui  défendaient  la  place  prirent  la  fuite,  et  le 
roi  de  France  y  entra  et  s'en  enopara  sans  aucun 
obstacle.  De  retour  à  Paris ,  il  confia  Arthur  à  la 
garde  de  seigneurs  chargés  de  veiller  sur  lui ,  et  lui 
donna  deux  cents  chevaliers  français  qui  devaient 
entrer  à  main  armée  dans  le  Poitou,  et  soumettre  par 
leurs  incursions  guerrières  tout  ce  pays  à  Arthur. 
Tandis  qu  ils  s'avançaient  avec  pompe  et  à  grand 
bruit,  on  vint  leur  annoncer  que  la  reine  Alienor 
était  renfermée  avec  peu  de  monde  dans  le  château  de 
Mirebeau.  Aussitôt  les  Français, d'un  commun  accord, 
résolurent  de  diriger  leurs  attaques  de  ce  côté,  et 
vinrent  mettre  le  siège  devant  ledit  château.  La  ville, 
où  ils  trouvèrent  fort  peu  de  résistance,  se  rendit 
bientôt  ;  mais  ils  ne  purent  obtenir  la  tour  où  la  reino 
Alienor  s'était  retirée  avec  quelques  hommes  d'armes. 
Ils  s'occupèrent  d'en  faire  le  siège  dans  les  règles,  et. 
en  ce  moment,  le  parti  d'Arthur  se  trouva  renforcé 
par  tous  les  seigneurs  du  Poitou  et  par  les  plus  illus- 
tres chevaliers  :  parmi  eux ,  on  distinguait  le  comte 
de  la  Marche  Hugues,  surnommé  le  Brun,  qui  était 
l'ennemi  déclaré  du  roi  d'Angleterre ,  à  cause  de  la 
reine  Isabelle  qu'il  avait  reçue  en  sa  garde ,  s'enga- 
geant  à  la  prendre  pour  épouse ,  avant  que  le  roi 
d'Angleterre  songeât  à  Tépouser.  Ces  secours  rendi- 
rent nombreuse  Tarince  d'Arthur,  et  les  Français, 
désirant  ardenmient  s'emparer  de  la  tour  de  Mire- 
beau,  poussaient  vigoureusement  les  travaux  du  siège. 


'Èîiii  JEAN-SANS-TEIIRE. 

La  reine,  setrouvantdansune  position  difficile,  en- 
voya en  toute  hâte  des  messagers  au  roi,  qui  demeu- 
rait alors  en  Normandie  :  elle  le  supplia  et  l'adjura, 
au  nom  de  la  piété  filiale,  de  venir  secourir  sa  mère 
désolée.  A  cette  nouvelle,  le  roi  se  hâta  de  rassem- 
bler une  puissante  armée,  marcha  nuit  et  jour,  par- 
courut la  distance  avec  une  inconcevable  rapidité,  et 
parut  devant  Mirebeau  bien  plus  tôt  qu'on  n'aurait 
pu  le  croire.  Lorsque  les  Français  et  les  Poitevins 
eurent  appris  son  arrivée,  ils  marchèrent  en  grande 
pompe  à  sa  rencontre,  pour  engager  la  bataille  avec 
lui.  Les  deux  armées  s'étant  déployées  et  en  étant  ve- 
nues aux  mains,  le  roi  Jean  sut  réprimer  Tarrogante 
témérité  de  ses  ennemis,  et  les  mit  tous  en  fuite  :  il 
les  poursuivit  même  si  rapidement  et  de  si  près,  qu'il 
entra  dans  la  place  pêle-mêle  avec  eux  '.  Alors  s'en- 
gagea dans  la  ville  une  mêlée  furieuse  ;  mais  le  cou- 
rage éclatant  des  Anglais  remporta  bientôt  l'avantage. 
Dans  ce  combat,  furent  pris  deux  cents  chevaliers 

.    français,  Arthur  lui-même,  tous  les  nobles  poitevins 
et  angevins  :  enfin,  il  n'échappa  point  un  seul  fantas- 

•    sin  qui  pût  retourner  chez  lui  et  raconter  ce  désastre 

.  '       *  Les  Bretons  avaient  promis  d'envoyer  aux  insurgés  poitevins  et  à 
.  Arthur  cinq  cents  chevaliers  et  quatre  mille  fantassins.  Arthur  eut  le 
•  tort  de  ne  pas  attendre  ce  secours.  Mais  Matt.  Paris  est  contredit  par  la 
"  plupart  des  historiens  dans  la  manière  dont  il  raconte  la  défaite  d'Arthur. 
Lorsque  Guillaume  des  Roches,  sénéchal  du  Poitou  et  général  des  troupes 
d'Arthur,  vit  le  roi  Jean  arriver  soudainement  devant  Mirebeau,  il  négo- 
cia avec  lui  soit  par  trahison,  soit  par  fausse  politique,  et  introduisit  le 
roi  dans  la  ville  à  la  pointe  du  jour.  Le  jeune  duc  et  les  autres  seigneurs 
urent  surpris  dans  leur  lit. 


ANNEK  ^202.  547 

à  ses  compatriotes.  Les  prisonniers  lurent  enchaînés, 
les  fers  aux  pieds  et  aux  mains,  et  placés  sur  des 
cliariols  à  deux  chevaux  :  nouvelle  manière,  et  fort 
étrange  pour  eux,  de  ne  pas  voyager  à  pied.  Le  roi 
Jean  envoya  les  uns  en  Normandie,  les  autres  en  An- 
gleterre, pour  qu'ils  fussent  gardés  dans  des  chateaux 
forts ,  et  qu'il  n'eût  pas  à  redouter  leur  évasion. 
Quant  à  Arthur,  il  fut  enfermé  à  Falaise,  sous  bonne 
garde. 

Tandis  que  ces  choses  se  passaient  au  chateau  de 
Mirebeau,  le  roi  de  France,  avec  une  armée  nom- 
breuse, se  rendit  devant  le  château  d'Arqués,  et  se 
prépara  à  en  faire  le  siège.  H  disposa  ses  machines 
autour  de  la  place,  et,  pendant  quinze  jours,  à  l'aide 
des  pierriers  et  des  balistes,  s'efforça  de  battre  les 
murailles  en  brèche.  Les  assiégés,  de  leur  côté,  ré- 
sistaient avec  vigueur  :  à  coups  de  pierres  et  de  traits, 
ils  forçaient  les  ennemis  à  se  tenir  à  distance  ;  mais 
enfin  le  bruit  de  la  prise  d'Arthur  et  de. ses  amis  étant 
parvenu  aux  oreilles  du  roi  de  France,  il  leva  le  siège 
en  toute  hâte  et  comme  un  furieux.  Dans  sa  retraite, 
il  détruisit  et  livra  aux  flammes  tout  ce  qu'il  rencon- 
tra sur  son  passage,  incendia  et  réduisit  en  cendres 
les  monastères  des  religieux.  De  retour  à  Paris,  il 
passa  dans  l'inaction  le  reste  de  l'année. 

Quelque  temps  après,  le  roi  Jean  se  rendit  au  châ- 
teau de  Falaise ,  et  se  fit  amener  son  neveu  Arthur. 
Lorsque  le  jeune  homme  fut  en  sa  présence,  le  roi 
lui  adressa  des  paroles  flatteuses,  lui  promit  de  le 
combler  d'honneurs,  l'exhorta  enfin  à  renoncer  à 


5iS  .IEAN-SANS-TI<I\RE. 

Tappui  du  roi  de  France  el  à  le  reconnaître,  en  lui 
jurant  fidélité,  pour  son  seigneur  et  oncle.  Arthur, 
par  une  présomption  insensée,  répondit  au  roi  avec 
colère  et  menaces;  il  demanda  la  restitution  du 
royaume  d'Angleterre  et  de  toutes  les  provinces  que 
le  roi  Richard  avait  en  sa  possession  au  jour  de  son 
décès;  il  prétendit  que  toutes  ces  terres  lui  étaient 
dues  de  droit  héréditaire,  et  affirma  avec  serment 
qu'à  moins  d'une  prompte  restitution  de  tout  ce  qu'il 
exigeait,  son  oncle  ne  jouirait  jamais  d'une  paix  so- 
lide. En  entendant  ces  paroles,  le  roi  Jean  lut  gran- 
demeiit  troublé  :  il  ordonna  qu'Arthur  fût  conduit  à 
Rouen,  et  renfermé  plus  étroitement  encore  dans  la 
tour  neuve.  Mais,  peu  après,  Arthur  disparut  tout  à 
coup,sansquepersonnepùtsavoircequ'ilétaitdevenu. 
Dieu  veuille  qu'il  n'en  soit  pys  ainsi  que  le  rapporte  la 
mauvaise  renommée^  !  —  Cette  même  année,  le  pane 

'  Matt,  Paris  rapporte  lui-même  plus  bas  le  bruit  populaire  qui  accu- 
sait Jean  d'avoir  poignardé  son  neveu  de  sa  propre  main,  et  d'avoir  jeté 
le  cadavre  avec  une  pierre  dans  la  Seine.  Mais  rien  ne  prouve  que  Jean, 
jrrilé  des  paroles  hautaines  d'Arlhur.  alors  enfermé  à  Falaise,  ait  envoyé 
ordre,  de  l'avis  même  de  son  conseil,  à  Hubert  de  Bourg  (d'autres  disent 
à  Guillaume  de  Bray),  de  tuer  le  jeune  homme,  ou  du  moins  de  lui  crever 
les  yeux,  ordre  qui  n'aurait  pas  été  exécuté.  Toutefois  Shakespeare,  s'em- 
parant  de  cette  tradition,  y  a  trouvé  les  matériaux  d'une  des  plus  belles 
scènes  de  sa  pièce  {Vie  et  Mort  du  roi  Jean^  acte  IV,  srène  l™).  Selon 
le  père  d'Orléans,  Jean,  après  avoir  commis  le  crime,  aurait  fait  répandre 
le  bruit  que  son  neveu  s'était  noyé  en  voulant  s'évader  par  une  fenêtre 
de  la  tour  de  Uouen,  Nous  retrouvons  encore, cette  tradition  dans 
Shakespeare,  Voici  la  scène  qu'il  place  à  iSorthamplon  : 

{Arthar  païuii  sur  les  murs  de  sa  prison^  déguisé  en  mousse.) 

,  «  Le  mur  est  bien  haut  !  Je  vais  saut«;r  en  bas.  0  terre!  prends  pitié 


ANNEE   1202.  549 

Innocent  se  proposa  d'extorquer  une  somme  énorme 
au\  moines  de  Cîteaux.  Pour  voiler  son  avarice,  il 
aurait  mis  en  avant  les  besoins  de  la  Terre-Sainte; 
mais  il  lut  frappé  par  la  bienheureuse  Vierge,  et, 
saisi  de  crainte,  il  renonça  à  son  dessein.  Il  avait  aussi 
rintenlion  de  lever  dans  toute  l'Angleterre  un  tribut 
d'un  quarantième  sur  les  revenus  pécuniaires,  pour 
contribuer  à  Texpéilition  des  croisés.  A  cette  épo- 
que, mourut  un  homme  illustre,  Guillaume  d'Es- 
touteville.  Cette  même  année,  Jean,  s  étant  rendu- 
en  Angleterre,  fut  couronné  à  Canlorbéry  par  Hu- 
bert, archevêque  de  Cantorbéry',  le  'IS  avant  les  ca- 
lendes de  mai,  et  il  repassa  aussitôt  en  Normandie. 
Lorsqu'il  fut  arrivé,  tout  le  royaume  de  France  et 
toutes  les  provinces  d'outre-mer  n'avaient  qu'une 
voix,  relativement  à  la  mort  d'Arthur  :  lopinion 
s'accordait  à  dire  que  le  rui  Jean  avait  tué  son  neveu 

«  de  moi  et  ne  me  blesse  pas.  Peu  de  geos  me  coanaisseul ,  ou  plutôt 
«  personne;  et  d'ailleurs  ce  travestissement  me  rend  tout  à  fait  mécon- 
«  naissable.  Je  suis  effrayé,  cependant  je  vais  risquer.  Si  je  puis  loucher 
«  la  terre  sans  me  Iriser,  je  trouverai  mille  nouveaux  moyens  pour  mV- 
«  vader.  Autant  fuir  et  mourir  que  rester  ici  pour  mourir.  \ll  seyèiipite 
«  et  se  brise  les  membres.)  Hélas  !  le  cœur  de  mon  oncle  est  dans  ces 
«  pierres.  Ciel,  reçois  mon  âme;  et  toi,  Angleterre,  conserve  mon  corps  !  » 
{Vie  et  mort  diiroi  Jean^  scène  VI.) 
C'était  la  troisième  fois  qu'il  se  faisait  couronner.  On  prétend  quo 
Jean,  qui  n'aimait  point  l'archevêque  depuis  le  moment  où  il  lui  avait 
refusé  le  titre  de  roi  légitime  et  héréditaire,  était  bien  aise  de  vexer  Hu- 
bert en  l'obligeant  aux  dépenses  considérables  qu'entraînait  une  pareille 
cérémonie;  mais  ce  ne  pouvait  être. là  son  principal  motif;  et  Jean,  de- 
venu le  seul  maître  par  un  crime  malheureusement  trop  probable,  espé- 
rait sans  doute  imposer  silence  aux  murmures  par  un  appareil  imposant,  el 
faire  croire  que  la  volonté  divine  confirmait  sa  victoire. 


550  jean-sans-terrl:. 

de  sa  propre  main.  Ce  bruit  fit  perdre  au  roi  beau- 
coup de  partisans  ,  qui  le  poursuivirent  désormais  , 
autant  qu'ils  le  purent,  de  la  haine  la  plus  noire. 

Tarif  du  pain  établi  par  le  roi  Jean.  —  Cette  môme 
année,  le  roi  fit  publier,  par  proclamation  générale, 
rassise  suivante  relative  au  tarif  du  pain  ,  pour  être 
observée  inviolablement,  sous  peine  de  la  hart  :  la- 
quelle ordonnance  fut  vérifiée  par  le  pannetier  Geof- 
froi  V  fils  de  Pierre  ,  justicier  d'Angleterre,  et  par  le 
pannetier  Robert  (?)  de  Turnham  ;  de  telle  sorte  que 
les  boulangers  purent  vendre  comme  il  suit,  et  gagner 
sur  chaque  quartier  ^  trois  deniers,  sans  compter  le 
son  et  deux  pains  pour  celui  qui  enfourne,  ainsi  que 
quatre  oboles  pour  quatre  serviteurs,  un  quart  de  de- 
nier pour  deux  petits  gars,  une  obole  pour  le  sel,  une 
obole  pour  le  levain^  un  quart  de  denier  pour  la 


*  Je  lis  :  Pistorem  GaJfridum,  filitim  Petri  jusiiiiarium^  etc.,  au  lieu 
Aepistorem  GaJfridifilii  P.justitiarii. 

^  Mesure  de  huit  boisseaux  désignée  plus  bas  sous  le  nom  de  quarte- 
rium  londinense  ^  comme  mesure  de  blé  uniforme.  Le  quartier  était 
censé  peser  cinq  cent  douze  livres.  Le  profit  net  du  boulanger  devait 
être  de  trois  pence.  On  forma  une  échelle  des  prix  du  blé,  en  portant  à 
deux  shillings  le  prix  le  plus  bas  du  quartier  et  à  six  shillings  le  plus 
haut.  A  chacun  de  ces  prix  correspondait  le  prix  du  pain  ou  de  la  quan- 
tité qui  devait  en  être  donnée  pour  un  farthing  {quadrans).  (Voy.  la  table 
dans  Lingard,  note,  S*' vol.,  p.  -16.)  La  livre  était  ou  monnaie  divisée  en 
20  shillings  ou  240  pence  ;  ou  poids  divisé  en  iâ  onces  ou  240  penny 
weights  (deniers  de  poids).  En  ^1256,  une  nouvelle  taxe  fut  établie  du 
prix  de  ^  shilling  à  42  shillings  le  quartier;  et  comme  le  profit  du 
boulanger  était  fixé  à  une  plus  petite  somme,  le  poids  du  pain  fut  un  peu 
augmenté.  {Voir  la  note  5  à  la  fin  du  volume.) 


ANNEK  ^202.  551 

chandelle,  trois  deniers  pour  le  bois  a  brûler,  et  une 
obole  pour  le  bluleaii.  Quand  le  froment  se  vend  six 
sols,  alors  le  pain  blanc  et  bien  cuit ,  au  prix  d'un 
quart  de  denier,  pèsera  seize  sols  de  vingt  ores  *  ;  et 
le  pain  fait  entièrement  de  blé  doit  êlre  bon  et  bien 
cuit,  en  sorte  qu'on  ne  retranche  rien  [sur  le  poids] , 
et  il  pèsera  vingt-quatre  sols  ^.  Quand  le  froment  se 

*  Ponderàbit  sexdecimsolidos  de  viginti  lora  {iextehic).  Les  autres 
éditions  donnent  également  cette  leçon,  qui  nous  paraît  fautive.  Il  est 
évident  qu'il  faut  lire  ora^  ancienne  monnaie  danoise  dont  le  nom  sur- 
vécut à  la  conquête  des  Normands.  Toutefois  Spelman  et  Sommer  v 
voient  non  pas  une  monnaie,  mais  plutôt  un  poids  {tiuciam)  de  20  de- 
niers. On  trouve  dans  le  Domesday  Book  :  Tale  manerium  red- 
dit  -10,  20,  vel50lihra^  denariorum  de  20  in  ora.  Au  reste,  la  valeur 
de*rora  varie  selon  les  différentes  chartes  :  tantôt  Vora  vaut  seize  de- 
niers ;  tantôt  quinze  ores  font  une  livre  ;  tantôt  vingt  ores  égalent  deux 
marcs  d'argent.  (Voï/.  Ducange,  Gloss,  adverb.  Ora^  et  les  auteurs  qu'il 
cite.)  Hallam  évalue  Vora  à  cinq  shillings. 

'  On  voit  clairement  dans  cette  charte,  malgré  le  silence  de  Ducange  et 
desautres  glossaires,  que  le  Soïirfus,  comme  la  Uha^  était  non-seulement 
une  valeur  numéraire,  mais  aussi  un  terme  usité  pour  désigner  un  cer- 
tain poids  ;  ce  qui  prouve  l'analogie  naturelle  et  ordinaire  des  poids  et 
des  monnaies. «On  trouve  dans  les  Capitulaires  de  Charlemagne,  centum 
Solidos  ponderis  ^  cent  sols 'pesant.  Dans  l'ordonnance  qui  nons[occupe, 
on  doit  entendre  par  ces  mots,  punis  et  frumenhim^  fréquemment  ré- 
pétés, pain  valant  \m  quart  de  denier  {panis  de  quûdranie),  quartier 
de  froment  (quarterium  frumenti).  Remarquons  aussi  que  moins  le 
froment  est  cher,  plus  le  pain,  dont  le  prix  est  invariable  {quadrans), 
augmente  en  poids;  et  cela  dans  une  proportion  de  8,  8,  8,  10,  ^0,  -12, 
46,  ^8,  20,  et  ^5  pour  le  dernier  cas,  entre  les  deux  espèces  de  pain, 
pain  blanc  et  pain  tout  blé,  c'est-à-dire  de  toute  espèce  de  farine.  Or, 
cette  dernière  qualité  était  celle  qu'on  estimait  le  moins,  puisqu'au  mémo 
prix  de  vente  le  pain  tout  blé  pèse  beaucoup  plus  que  l'autre.  Ce  calcul 
facile  prouve  aussi  qu'il  fallait  vingt  sols  pesant  pour  faire  une  livre  pe- 
sant. Le  glossaire  du  texte  assure  eft  cette  occasion  qu'on  doit  entendre. 


552  JEAN-SANS-TEKUIi. 

vend  cinq  sols  et  six  deniers,  le  pain  blanc  pèsera 
vingt  sols ,  et  le  pain  fait  entièrement  de  blé  pèsera 
vingt-huit  sols.  Quand  le  froment  se  vend  cinq  sols, 
le  pain  blanc  pèsera  vingt-quatre  sols,  et  le  pain  fait 
entièrement  de  blé,  trente-deux  sols.  Quand  le  fro- 
ment se  vend  quatre  sols  et  six  deniers,  le  pain  blanc 
pèsera  trente-deux  sols  ,  et  le  pain  fait  entièrement  de 
blé,  quarante-deux  sols.  Quand  le  froment  se  vend 
quatre  sols,  le  pain  blanc  pèsera  Irente-six  sols,  et  le 
pain  fait  entièrement  de  blé,  quarante-six  sols.  Quand 
le  froment  se  vend  trois  sols  et  six  deniers ,  le  paiii 
blanc  pèsera  quarante-deux  sols,  et  le  pain  fait  en- 
tièrement de  blé,  cinquante- quatre  sols.  Quand  le 
froment  se  vend  trois  sols,  le  pain  blanc  pèsera  qua- 
rante-huit sols,  et  le  pain  fait  entièrement  de  blé, 
soixante-quatre  sols.  Quand  le  froment  se  vend  deux 
sols  et  six  deniers,  le  pain  blanc  pèsera  cinquante- 
quatre  sols,  et  le  pain  fait  entièrement  de  blé, 
soixante-douze  sols.  Quand  le  froment  se  vend  deux 
sols ,  le  pain  blanc  pèsera  soixante  sols ,  et  le  pain 
fait  entièrement  de  blé,  quatre  livres.  Quand  le  fro- 
ment se  vend  seize  deniers ,  le  pain  blanc  pèsera 
soixante-dix-sept  sols,  et  le  pain  fait  entièrement  de  . 
blé,  quatre  livres  et  huit  sols.  Cette  ordonnance  fut 
proclamée  dans  tout  le  royaume. 

Hostilités  du  roi  de  France.  —  Le  roi  Jean  est 

ABANDONNÉ  PAR  LES  SEIGNEURS  d' ANGLETERRE.   —  L'a  11   de 

par  pain  de  toio  Warfo,  le  pain  fait  avec  Ja  farine  telle  qu'elle  arrive  du 
raoulin,  avaot  qu'elle  ail  été  passée<«iu  crible. 


I 


ANNEE  4205.  355 

grâce  ^205,  le  roi  Jean  célébra  à  Caenen  Normandie 
les  fêtes  de  Noël  :  et  là,  sans  s'inquiéler  des  soins  de 
la  guerre  ,  il  passait  les  journées  ,  assis  avec  la  reine 
sa  femme,  à  de  splendides  banquels ,  et  prolongeait 
le  sommeil  du  matin  jusqu'à  Tlieure  du  dîner.  Après 
la  solennité  de  Pâques,  le  roi  de  France,  ayant  réuni 
une  nombreuse  armée,  s'empara  de  plusieurs  châ- 
teaux qui  appartenaient  au  roi  d'Angleterre.  Il  rasa 
les  uns  jusqu'au  sol,  et  se  réserva  les  plus  forts  sans  y 
rien  détruire.  Des  messagers  vinrent  trouver  le  roi 
Jean  et  lui  dirent  :  «  Le  roi  de  France  est  entré  à  main 
«  armée  sur  votre  terre  ;  il  vous  a  déjà  pris  tels  et  tels 
«  châteaux  ;  il  a  emmenévos  châtelains  après  les  avoir 
«  attachés  ignominieusement  à  la  queue  des  chevaux  ; 
«  il  dispose  de  vos  possessions  à  son  gré  et  sans  obsta- 
«cles.»  Le  roi  Jean  répondit  seulement  :  «  Laissez-le 
«  faire  :  je  reprendrai  en  un  jour  tout  ce  qu'il  m'a  en^ 
«  levé  maintenant.  »  Ce  message  fut  suivi  de  beaucoup 
d'autres  semblables.  A  toutes  les  sollicitations  il  fit 
toujours  la  même  réponse.  Alors  les  comtes,  les  ba- 
rons et  les  autres   seigeurs  d'Angleterre  ,  qui  jus- 
que-là  l'avaient   servi    fidèlement,   entendant  ces 
paroles  et  comprenant  que  son  inertie  était  incorri- 
gible ,  obtinrent  permission  de  s'en  aller,  promet- 
tant de  revenir  bientôt.  Ils  retournèrent  chez  eux , 
abandonnant  le  roi  en  Normandie,  seul  avec  quel- 
ques chevaliers.  Hugues  de  Gournay  rendit  au  roi  de 
France  le  château  de  Montfort,  où  le  roi  Jean  Tavait 
établi  gouverneur,  avec  tous  les  honneurs  attachés  à 
ce  titre;  il  y  introduisit  secrètement  les  Français  ,  et 
II.  25 


554  JEAN-SANS-TERRÈ. 

ainsi  il  se  tourna  du  côté  du  roi  de  France ,  abjurant 
la  fidélité  qu'il  devait  à  son  seigneur  lige.  Pendant  ce 
temps,  le  roi  d'Angleterrre  restaittranquille  à  Rouen. 
Tous  le  croyaient  ensorcelé  et  frappé  de  quelque  ma- 
léfice ,  en  le  voyant  au  milieu  de  tant  de  dommages 
et  de  tant  d'humiliations  conserver  un  visage  joyeux, 
comme  s'il  n'avait  pas  sujet  de  s'alarmer.  Quant  au 
roi  de  France,  suivi  de  troupes  nombreuses,  il  se 
rendit  à  Vaudreuil ,  où  il  y  avait  un  fort  château 
dont  il  se  prépara  à  faire  le  siège.  11  avait  déjà  dis- 
posé ses  machines  autour  de  la  place;  mais  avant 
qu'il  eût  donné  l'assaut,  Robert ,  fils  de  Gaultier,  et 
Saër  de  Quincy,  seigneurs  à  qui  la  garde  du  château 
avait  été  confiée,  le  rendirent  au  roi  ;  et  de  même 
que  ce  château  n'avait  point  souffert  dans  la  plus  pe- 
tite pierre  de  ses  murailles,  de  même  ses  défenseurs 
ne  perdirent  pas  un  seul  cheveu  de  leurs  têles.  Mais 
le  roi  de  France,  qui  n'en  était  pas  moins  irrité  vive- 
ment contre  eux,  les  fit  enchaîner  étroitement  et  res- 
serrer à  Compiègne  dans  une  rigoureuse  captivité. 
Pour  se  soustrairf^  à  cette  ignominie ,  il  leur  fallut 
payer  une  grosse  rançon.  La  Normandie  et  les  autres 
provinces  d'oulre-mer  se  trouvant  sans  aucun  moyen 
de  défense ,  le  roi  de  France  parcourut  le  pays  en 
toute  liberté  et  facilité,  et  soumit  à  ses  lois  une  foule 
de  châteaux.  L'excellent  château  de  la  Roche,  à  An- 
dely,  que  le  roi  Richard  avait  fondé  et  construit,  fut 
asssiégé  par  le  roi  de  France  vers  le  n^ême  temps; 
mais  la  valeur  et  l'incomparable  fidélité  de  Roger  de 
Lasci,  à  qui  la  défense  de  la  place  avait  été  confiée, 


ANNÉE  ^203.  555. 

arrêtèrent  les  succès  du  roi  de  France,  qui  ne  réussit  v> 
qu'à  bloquer  les  assiégés  de  manière  à  leur  ôler  tout 
moyen  de  subsistance.  Pendant  que  ces  choses  se 
passaient,  les  uns  parmi  les  vassaux  normands  aban- 
donnaient ouvertement  la  cause  du  roi  d'Angleterre  , 
les  autres  lui  paraissaient  encore  attachés;  mais  ce 
n'était  qu'en  apparence. 

Enfin  le  roi  Jean  ,  voyant  la  défection  se  mettre 
parmi  les  siens,  et  tous  ses  chevaliers  Tabandonner, 
s'embarqua  en  toute  hâte ,  et  aborda  à  Porsmouth , 
le  jour  de  saint  Nicolas.  Puis  il  accusa  les  comtes  et 
les  barons  de  Tavoir  laissé  seul  au  milieu  des  enne- 
mis dans  les  provinces  d'outre-mer,  et  prétendit  que 
cet  abandon  avait  causé  le  perte  de  ses  châteaux  et  de 
ses   terres.  Il  leur  prit  pour  les  punir  la  septième 
partie  de  leurs  biens  meubles,  et  il  ne  ménagea  dans 
sa  violence  et  dans  sa  rapacité  ni  les  églises  conven- 
tuelles ni  les  églises  paroissiales.  Il  eut  pour  instru- 
ments de  celte  exaction,  Hubert,  archevêque  de  Can- 
torbéry,  pour  les  biens  ecclésiastiques  ;  et  Geolfroi , 
fils  de  Pierre,  grand  justicier  d'Angleterre ,  pour  les 
biens  laïques  :  ceux-ci  accomplirent  leur  mission  sans 
épargner  personne.  Le  roi  de  France,  apprenant  que 
le  roi  d'Angleterre  avait  quitté  le  continent,  se  pré- 
senta tour  à  tour,  suivi  d'une  nombreuse  armée, 
devant  les  villes  et  les  châteaux  qui  appartenaient  au 
roi  Jean;  il  représentait  aux  bourgeois  et  aux  châte- 
lains que  leur  seigneur  les  avait  abandonnés  ;  il  leur 
remontrait  qu'il  était  le  seigneur  suzerain  de  toutes 
ces  contrées  :  «  C'est  par  lâcheté  que  le  roi  d'Angle- 


*|j^:.  .  JEÂN-SANS-TERRE. 

O  «  lerre  vous  a  quittés,  disait-il  ;  il  est  de  mon  droit, 
«  comme  seigneur  principal,  de  vouloir  me  conserver 
«  ma  chose  sans  dommage  :  reconnaissez-moi  donc 
«  pour  seigneur,  je  vous  en  prie  avec  amitié,  puisque 
«  vous  n'en  avez  point  d'autre.  Agissez-en  ainsi  de 
«  bonne  grâce ,  car  je  vous  affirme  et  vous  jure  que  si 
«  vous  entreprenez  guerre  contre  moi ,  et  que  si  je  vous 
«  prencis  à  main  armée,  je  vous  ferai  tous  pendre  oii 
*  écorcher  vivants.  »  Après  bien  des  négociations  de 
pari  et  d'autres,  bourgeois  et  châtelains  convinrent 
unanimement  qu'ils  donneraient  des  otages  au  roi  de 
France  moyennant  une  trêve  d'un  an  ;  et  que  si,  dans 
ce  laps  de  temps,  ils  n'étaient  point  secourus  par  le  roi 
d'Angleterre,  ils  reconnaîtraient  dorénavant  le  roi  de 
France  pour  seigneur,  et  lui  remettraient  les  villes  et 
les  châteaux.  Après  que  celte  convention  fut  faite,  le 
roi  de  France  retourna  dans  ses  états. 

Cette  même  année ,  maître  Guillaume  ,  chanoine 
et  précenteur  de  l'église  de  Lincoln ,  fut  consacré 
évêque  de  cette  même  église,  le  jour  de  saint  Barthé- 
lémy, apôtre,  à  Westminster,  par  Guillaume,  évéque 
de  Londres,  Gilbert,  évêque  de  Rochester,  ayant 
formé  appel ,  mais  non  pas  opposition  ;  en  ce  mo- 
njenl ,  l'archevêque  de  Cantorbéry ,  Hubert,  était 
retenu  par  une  grave  maladie. 

Contributions  militaires  accordées  au  roi  Jean.  — 
Miracles  de  l'image  de  la  Vierge  a  Sardenay.  —  Faits 
DIVERS.  -^  Conquêtes  de  Philippe-Auguste.  —  Inac- 
tion du  roi  Jean,   —  Phénomène  céleste.  —  Pierre 


ANNÉE  ^204.  357 

DES  Roches  ,  évéque  de  Winchester.  —  L'an  de 
grâce  4204,  le  roi  Je«in  célébra  la  fête  de  Noél  à  Can- 
torbéry  :  Hubert,  archevêque  de  Canlorbéry,  fournit 
à  tous  les  frais  que  nécessitait  la  réception  du  roi. 
Ensuite ,  le  lendemain  de  la  Circoncision ,  le  roi  et 
les  seigneurs  d'Angleterre  s'assemblèrent  à  Oxlord. 
On  y  accorda  au  roi,  comme  aide  militaire,  un  inripôt 
de  deux  marcs  et  demi  par  bouclier.  Les  évêques 
eux-mêmes  ,  les  abbés  et  toutes  les  personnes  eousli- 
luées  en  dignité  ecclésiastique  ne  se  retirèrent  qu'en 
promettant  de  contribuer. 

Cetle  même  année,  à  la  troisième  férié  qui  précède 
la  solennité  de  Pâques ,  eut  lieu  un  miracle  digne 
d'admiration.  Il  a  rapport  à  l'huile  qui  découle  de 
l'image  de  la  Vierge  à  Sardenay.  Le  voici  :  parmi  les 
chevaliers  chrétiens  détenus  dans  le  château  de  Da- 
mas, se  trouvait  un  chevalier  qui  tira  un  jour  de  son 
armoire  une  fiole  où  il  conservait  de  l'huile  qui  dé- 
coule, à  Sardenay,  de  l'image  de  la  mère  de  Dieu. 
En  considérant  attentivement  la  fiole,  au  lieu  de 
Fhuile  qu'il  y  avait  mise  et  qui  était  aussi  claire  et 
aussi  limpide  que  l'eau  d'une  fontaine,  il  aperçut 
comme  une  substance  charnue  séparée  en  deux  por- 
tions; une  moitié  était  attachée  à  la  partie  inférieure 
de  la  fiole,  l'autre  à  la  partie  supérieure.  Le  cheva- 
lier, ayant  pris  son  couteau,  essaya  de  détacher  une 
des  moitiés  et  de  les  réunir.  Mais,  dès  que  la  pointe 
du  couteau  eut  touché  cette  huile,  qui  s'était  faite 
chair,  des  gouttes  de  sang  jaillirent  au  grand  étonne- 
ment  des  chapelains,  des  chevaliers  captifs  et  de  tous 


J 


155Ç  JEAN-SANS-TEKRE. 

ceux  qui  fureiît  témoins  du  prodige.  Comme  bien 
dt»s  gens  ignorent  la  véritable  histoire  de  cette  image 
miraculeuse,  nous  la  raconterons  à  la  louange  de  la. 
mère  de  Dieu  et  pour  ceux  qui  ne  la  connaissent  pas, 
en  remontant  au  commencement. 

Il  y  avait  dans  la  ville  de  Damas  ,  métropole  de  la 
Syrie,  une  vénérable  dame  qui,  ayant  pris  l'habit  de 
religieuse,  ne  s'occupa  plus  que  de  servir  Dieu  avec 
dévotion.  Pour  n^être  point  troublée  dans  ses  occu- 
pations pieuses,  elle  voulut  se  soustraire  au  tumulte 
des  villes,  et  se  retira  dans  un  lieu  nommé  Sarde- 
nay,  éloigné  de  six  milles  de  Damas.  Là,  elle  se  con- 
struisit une  maison  et  un  oratoire ,  en  l'honneur  de  la 
bienheureuse  Marie ,  mère  de  Dieu  ,  et  elle  y  offrait 
pieusement  l'hospitalité  aux  pauvres  et  aux  pèlerins. 
H  arriva  qu'un  moine  qui  venait  de  Constantinople 
et  qui  se  rendait  à  Jérusalem ,  pour  y  prier  et  pom* 
visiter  les  saints  lieux,  passa  par  Sardenay  et  y  fut 
reçu  charitablement  dans  la  maison  de  la  religieuse. 
Lorsqu'elle  eut  appris  que  son  hôte  se  rendait  à  la 
cité  sainte ,  elle  lui  demanda  humblement  et  pieuse- 
ment qu'à  son  retour  il  lui  rapportât  de  la  sainte 
ville  de  Jérusalem  une  image,  c'est-à-dire  une  feuille 
peinte  ,  qu'elle  placerait  dans  son  oratoire  et  qui  lui 
représenterait  la  mère  de  Dieu  lorsqu'elle  serait  eii 
prières.  Le  ttîoine  promit  de  lui  rapporter  fidèlement 
l'image  qu'elle  demandait.  Lorsqu'il  fut  arrivé  à  Jé- 
rusalem et  qu'il  y  eut  terminé  ses  oraisons,  il  se  pré- 
para au  retour,  et  ne  se  souvint  plus  de  sa  promesse. 
Il  se  mit  en  route  ;  mais  au  moment  où  il  sortait  de 


ANNÉE   1204.  359 

la  ville,  une  voix  qui  venait  du  ciel  lui  dit  :  «  Cotn- 
«  ment  peux-tu  revenir  ainsi?  où  est  T image  que  tu  as 
«  promise  à  la  religieuse  ?  »  Le  moine  ,  à  qui  la  mé- 
moire revint  alors,  rentra  dans  la  ville.   11  se  rendit 
au  lieu  où  Ton  vendait  les  images,  acheta  celle  qui 
lui  plut,  et  l'emporta.  Bientôt  il  arriva  dans  un  lieu 
qu'on  appelle  Gilh ,  où  se  trouvait  la   caverne  d'un 
lion  très-féroce,  qui  avait  dévoré  beaucoup  d'hom- 
mes :  mais  Tanimal  marcha  à  la  rencontre  du  moine, 
se  mit  à  lécher  ses  pieds  d'un  air  soumis,  et  ne  lui  Gt 
aucun  mal ,  car  le  pèlerin  élait  protégé  par  la  grâce 
divine.  Il  tomba  ensuite  dans  une  embuscade  de  bri- 
gands ;  mais  au  moment  où  ils  se  préparaient  à  uïettre 
la  main  sur  lui,  ils  en  furent  empêchés  par  la  voix 
d'un  ange,  qui  les  effraya  au  point,  qu'ils  ne  purent 
plus  ni  parler  ni  remuer.  Alors  le  moine  considérant 
attentivement  l'image  qu'il  portait,  comprit  qu'il  y 
avait  en  elle  quelque  vertu  divine^  et  il  pensa  eu  lui- 
même  à  frustrer  la  religieuse  et  à  rapporter  l'image 
dans  sa  patrie  ;  mais  c'était  un  vain  projet.  Arrivé 
dans  la  ville  d'Acre,  il  s'embarqua  pour  retourner, 
s'il  le  pouvait,  dans  sa  patrie.  Après  avoir  navigué 
plusieurs  jours  à  pleines  voiles,  une  tempête  s'éleva 
tout  à  coup,  et  le  vaisseau  se  trouva  dans  un  tel  dan- 
ger, que  tous  les  passagers  jetèrent  leurs  bagages  à  in 
mer.  Le  moine  s'apprêtait  à  lancer,  comme  les  autres, 
son  sac  dans  les  flots,  lorsqu'un  auge  du  Seigneur  lui 
dit  :  «  N'en  fais  rien,  prends  l'image  et  élève-la  vive- 
«  ment  vers  le  Seigneur.  »  Celui-ci  obéit  à  l'ordre  de 
l'ange,  éleva  l'image  en  l'air,  et  aussitôt  la  lempéle 


560  JEAN-SANS-TERRE. 

s^apaisa.  Ignorant  où  Torage  les  avait  poussés,  les 
passagers  rentrèrent  à  Acre.  Alors  le  moine  compre- 
nant la  volonté  de  Dieu  sur  l'image  ,  et  désirant  ac- 
complir sa  promesse,  revint  trouver  la  sainte  femme, 
et  en  lut  reçu  avec  hospitalité.  Cependant  elle  ne  le 
reconnut  pas,  à  cause  des  hôtes  différents  qui  se  suc- 
cédaient chez  elle,  et  par  conséquent  elle  ne  lui  re- 
demanda pas  Tiniage.  Le  moine  voulut  profiter  de  cet 
oubli,  et  songea  de  nouveau  à  rapporter  Timage  dans 
sa  patrie.  Le  matin,  après  avoir  pris  congé ,  il  entra 
«dans  Fora  loi re  pour  s'y  mettre  en  prières  ;  ses  prières 
achevées,  quand  il  voulut  sortir,  il  ne  put  trouver  la 
porte.  Alors  posant  sur  Tautel  de  l'oratoire  Tiniage 
qu'il  tenait,  il  aperçut  la  porte  ouverte.  Aussitôt  il 
reprit  rimage,  voulut  sortir  de  nouveau  :  il  ne  trouva 
pas  plus  d  issue  que  la  première  fois.  Enfin,  le  moine 
reconnaissant  qu'il  y  avait  dans  cette  image  une  vertu 
divine,  la  posa  sur  l'autel  de  l'oratoire,  se  rendit  au- 
près de  la  sainte  femme,  et  lui  raconta  en  détail  les 
faits  miraculeux  que  nous  venons  de  rapporter.  «  C'est 
«  la  volonté  divine,  lui  dit-il,  que  l'image  reste  en  ce 
«  lieu  et  y  reçoive  les  honneurs  qui  lui  sont  dus.  «La 
religieuse  reçut  donc  Timage,  et  bénit  le  Seigneur  et 
sa  sainte  mère,  à  cause  de  tout  ce  que  le  moine  lui 
avait  révélé.  Le  njoine  résolut  aussi  de  passer  le  reste 
de  sa  vie  dans  cet  endroit;  tant  il  était  frappé  des 
•prodiges  que  le  Seigneur  avait  opérés  par  l'image  de 
sa  sainte  mère.  L'image  commença  à  être  l'objet  de 
la  vénération  de  tous ,  et  <lès  ce  jour  on  admira  les 
merveilles  qu'elle  lit. 


ANNÉE  ^204.  561 


La  sainte  femme  ayant  fait  préparer  un  lieu  qui 
lui  semblait  plus  convenable  pour  recevoir  l'image, 
pria  un  prêtre,  qu'elle  connaissait  pour  un  homme 
irréprochable  et  qu'elle  regardait  comme  plus  digne 
qu'elle-même  de  se  revêtir  des  habits  consacrés,  de 
s'approcher  de  l'image  et  dé  la  transporter  dans  le 
lieu  qui  lui  était  destiné.  Le  prêtre  craignait  fort  de 
la  toucher;  car  depuis  le  moment  où  elle  avait  été 
déposée  sur  l'autel ,  elle  avait  laissé  découler  sans  in- 
terruption une  espèce  d'huile  de  la  plus  grande  lim- 
pidité. La  religieuse  avait  essayé  d'abord  défaire  dis- 
paraître cette  humidité  en  l'essuyant  avec  un  linge 
blanc;  ensuite  elle  prépara  un  vase  d'airain  pour  re- 
cevoir cette  liqueur  qu'elle  distribuait  aux  malades 
au  nom  du  Seigneur  et  de  sa  mère.  Ceux-ci  étaient 
aussitôt  guéris  de  leurs  diverses  inflrmités ,  et  ils  sont 
guéris  encore  aujourd'hui.  Le  prêtre  dont  nous  avons 
parlé  s'étant  approché  audacieusement  pour  changer 
l'image  de  place  ,  n'eut  pas  plutôt  touché  la  liqueur 
qui  en  découlait ,  que  ses  mains  fuient  desséchées  : 
lui-même  expira  au  bout  de  trois  jours.  Dans  la  suite 
personne,  excepté  la  sainte  femme,  n'osa  toucher 
l'image  ou  la  changer  de  place.  Celle-ci  mil  au-des- 
sous de  l'image  un  vase  de  verre  pour  que  la  liqueur 
qui  découlait  y  fût  reçue  el  servît  au  besoin  des  ma- 
lades. 

Dans  la  suite  des  temps  ,  il  arriva  une  chose  ad- 
mirable à  dire,  et  vraiment  inouïe.  Car ,  au  grand 
étonnement  de  tous  ,  on  s'aperçut  que  des  mamelles 
de  chair  avaient  poussé  à  l'image  et  qu'elle  s'était 


un  JEAN-SANS-TERRE. 

miraculeusement  revêtue  de  chair.  L'image  avait  re- 
vêtu cette  nouvelle  forme  depuis  les  mamelles  jus- 
qu'aux pieds  ;  et  elle  n'a  pas  cessé  de  laisser  couler 
cette  liqueur  miraculeuse.  Les  frères  du  Temple  vont 
en  chercher  et  en  rapportent  chez  eux  quand  ils  ont 
trêve  avec  les  païens ,  pour  la  distribuer  aux  pèlerins 
qui  se  rendent  à  Jérusalem  ,  afin  que  ceux-ci  pro- 
clament dans  les  différentes  parties  du  monde  les 
louanges  de  la  mère  de  Dieu.  Une  partie  du  monas- 
tère deSardenay  est  habitée  par  des  moines  qui  y  cé- 
lèbrent l'office  divin  ;  mais  c'est  aux  religieuses  que 
sont  conférés  l'honneur  et  le  commandement ,  en 
mémoire  de  la  sainte  femme  qui,  la  première,  ha- 
bita dans  ce  lieu  et  y  fonda  un  oratoire  sous  l'invo- 
cation de  la  bienheureuse  Marie  mère  de  Dieu. 

11  arriva  à  cette  époque,  que  le  soudan  de  Damas, 
qui  était  borgne  ,  fut  attaqué  d'une  infirmité  qui  se 
jeta  sur  l'œil  qui  lui  restait  et  le  rendit  tout  à  fait 
aveugle.  On  lui  parla  de  cette  image  par  laquelle  Dieu 
opérait  de  si  grands  miracles  ;  il  se  rendit  en  ce  lieu 
et  entra  dans  l'oratoire.  Tout  païen  qu'il  était ,  il  eut 
confiance  dans  le  Seigneur,  crut  fermement  que  l'i- 
mage de  la  Vierge  lui  rendrait  la  santé ,  et ,  se  pro- 
sternant sur  le  sol  ,  il  y  resta  longtemps  en  prières. 
Quand  il  se  releva  ,  il  aperçut  la  lampe  allumée  qui 
brillait  suspendue  devant  l'image  de  Marie  ,  mère  de 
Dieu  ,  et  il  se  réjouit  d'avoir  recouvré  la  vue.  11  glo- 
rifia donc  le  Seigneur ,  lui  et  tous  ceux  qui  furent  té- 
moins de  ce  miracle  ;  et  comme  le  premier  objet  qui 
avait  frappé  ses  regards  était  la  lumière  de  la  lampe, 


AIVNÉE  1204.  S6$ 

il  fit  vœu  au  Seigneur  de  donner  désormais,  par  an, 
soixante  mesures  d'huile  pour  entretenir  les  lumi- 
naires de  cet  oratoire  ,  où  il  avait  recouvré  la  vue 
par  les  mérites  de  la  bienheureuse  mère  de  Dieu. 
Cette  même  année ,  le  seizième  jour  avant  les  calendes 
de  mai ,  après  minuit ,  eut  lieu  une  éclipse  de  lune 
qui  dura  fort  longtemps.  Simon  de  Wells  fut  nommé 
évêque  de  Cbicester.  Baudouin,  comte  de  Flandre, 
devint  empereur  de  Constantinople.   L'abbaye    de 
Beaulieu  fut  fondée  par  le  roi.  La  ville  de  Rouen  qui, 
moyennant  une  somme  d'argent,  avait  obtenu  une 
suspension  d'armes,  tomba  définitivement  sous  la 
domination  française.  Vers  cette  époque ,  l'armée  du 
roi  de  France,  qui  assiégeait  depuis  près  d'un  an  le 
château  de  la  Roche  à  Andely  ,  renversa  ,  au  moyen 
des  mineurs,  une  grande  partie  des  nmrs.  Roger, 
constable  de  Chester,  brave  et  illustre  chevalier,  re- 
poussait vivement  les  Français  qui  voulaient  péné- 
trer dans  le  château.  Enfin  les  vivres  lui  manquèrent, 
et  quand  il  se  vit  réduit  à  une  si  grande  disette  qu'il 
n'avait  pas  à  manger  même  pour  un  seul  repas ,  il 
aima  mieux  mourir  les  armes  à  la  main  que  par  la 
famine  ;  il  s'arma  donc  lui  et  ses  compagnons,  monta 
à   cheval,  et  fit  une   sortie.    Ils  tuèrent  un  grand 
nombre  des  assiqjeants ,  et  ne  furent  pris  qu'avec 
beaucoup  de  peine.  Le  château  de  la  Roche  à  Ande 
ly  tomba  ainsi  au  pouvoir  du  ix)i  de  France ,  la  veille 
desnones  de  mars.  Roger  de  Lasci  et  ses  compagnons, 
conduits  en  France  par  ordre  du  roi ,  furent  retenus 
sous  libre  garde ,  à  cause  de  la  bravoure  qu'ils  avaient 


t   ^iW  JEAN-SANS-TERRE. 

montrée  dans  la  défense  da  château.  A  cette  nouvelle, 
tous  les  châtelains  des  provinces  d'outre-mer,  ainsi 
que  les  bourgeois  et  autres  sujets  du  roi  d'Angleterre, 
envoyèrent  des  députés  en  Angleterre  pour  lui  re- 
montrer dans  quel  embarras  ils  se  trouvaient:  «  La 
«  trêve  va  expirer,  disaient-ils,  et  il  faudra  ou  que 
«  nous  rendions  nos  villes  et  nos  châteaux  au  roi  de 
«  France ,  ou  que  nous  laissions  périr  les  otages  que 
«  nous  lui  avons  donnés.  »  Le  roi  Jean  leur  répondit 
lui-iT>ême  ou  leur  fil  répondre  qu'ils  n'avaient  aucun 
secours  à  attendre  de  lui  et  qu'ils  s'arrangeassent 
comme  ils  l'entendraient.  Alors,  privées  de  toute 
consolation  et  de  tout  espoir  de  secours ,  les  provinces 
de  Normandie,  de  ïouraine,  d'Anjou  ,  de  Poitou  , 
avec  leurs  villes  ,  leurs  châteaux  et  autres  places ,  ex- 
cepté La  Rochelle,  Thouars  et  Niort,  tombèrent  sous 
le  domaine  du  roi  de  France.  Lorsqu'on  vint  annon- 
cer ce  malheur  au  roi  d'Angleterre  ,  il  n'en  continua 
pas  uïoins  la  vie  de  délices  qu'il  menait  avec  son 
épouse:  en  la  possédant,  il  croyait  tout  posséder.  Il 
comptait ,  en  outre  ,  sur  les  grosses  sommes  d'argent 
qu'il  avait  ramassées;  avec  cet  argent  il  espérait  re- 
.  prendre  toutes  les  terres  qu'il  avait  perdues. 

Cette  même  année  ,  aux  calendes  d'avril,  à  la  pre- 
mière veille  de  la  nuit,  du  côté  du  nord  et  du  côté 
de  l'orient ,  le  ciel  parut  d'un  rouge  si  ardent,  que 
tous  pensaient  voir  un  incendie  véritable,  et  ce  qu'il 
y  a  d'étonnant ,  c'est  que ,  malgré  cette  couleur  de 
feu  ,  on  distinguait  les  étoiles  qui  brillaient.  Ce  phé- 
nomène dura  jusqu'à  minuit.  Vers  le  même  temps 


ANNEE   I20i.  565 

expira  Godefroi ,  évêque  de  Wincliester;  ii  eut  pour 
successeur  Pierre  des  Roches  ,  chevalier  fort  expéri- 
menté dans  la  guerre.  Elu  évêque  par  la  faveur  du 
roi  Jean ,  il  partit  pour  Rome  ;  il  y  sema  les  présents 
avec  libéralité ,  et  revint  à  Winchester  pour  s'y  faire 
consacrer.  11  fut  en  effet  [consacré]  cette  année  même, 
à  la  fin  du  temps  pascal ,  le  jour  de  saint  Marc  evan- 
gel iste  \ 

Faits  divers.  —  Armement  inutile  du  roi  Jean.  — 
Mort  d  Hubert  ,  archevêque  de  Cantorbéry.  —  Elec- 
tion   DE  son  successeur  NON  CONFIRMEE. L'ÉVÊQUE  DE 

Norwich  est  élu  a  son  tour.  —  L'an  de  grâce  \  205 ,  le 
roi  Jean  célébra  les  fêtes  de  Noël  à  Teukesbury ,  mais  il 
n'y  passa  qu'un  jour.  Dans  ce  même  mois  de  janvier, 
Ja  terre  fut  gelée  très -forte  m  en  t.  Cette  gelée  ,  qui  dura 
depais  le  dix-neuvième  jour  bvant  les  calendes  de  fé- 
vrier jusqu'au  onzième  joUj!^  avant  les  calendes  d'a- 
vril ,  suspendit  tous  les  travaux  d'agriculture  :  aussi, 
dans  Tété  qui  suivit ,  le  blé  se  vendit-il  douze  sols  les 
huit  boisseaux^.  Cette  même  année,  vers  la  Pente- 
côte, le  roi  Jean  réunit  une  armée  nombreuse,  comme 
s'il  allait  passer  la  mer;   et  malgré   l'opposition  de 


'  25  avril. 

2  Le  Glossaire  donne  à  summa  (charge  d'une  béte  de  somme)  le  même 
sens  qu'à  quarierium^  et  par  conséquent  la  même  valeur  comme  mesure 
(huit  boisseaux).  Le  blé  se  trouvait  donc  d'une  cherté  excessive,  puisque 
dans  l'ordonnance  précédente  sur  le  pain,  le  législateur  a  pris  comme  point 
de  départ,  et,  par  conséquent,  pour  le  taux  le  plus  élevé,  le  cas  où  les 
huit  boitseaux  se  vendaient  six  sols. 


'566  JEAN-SANS-TERRE. 

Tarcbeveque  de  Cantorbéry  et  de  beaucoup  d'autres, 
il  fit  rassembler  à  Porstmouth  une  grande  multitude 
de  vaisseaux.  Ensuite  le  roi  ,  accompagné  de  peu  de 
monde,  s'embarqua  aux  ides  de  juillet  et  se  confia 
aux  flots  en  faisant  déployer  toutes  les  voiles  ;  puis , 
changeant  brusquement  de  résolution  ,  il  aborda  le 
troisième  jour  à  Studland  près  de  Warham.  Le  roi, 
de  retour ,  extorqua  des  sommes  énormes  aux  comtes, 
aux  barons,  aux  chevaliers  et  aux  religieux  ,  préten- 
dantqu'on  avait  refusé  de  le  suivre  dans  les  provinces 
d*outre-mer  et  de  Taider  à  reconquérir  son  héritage. 
Vers  le  même  temps  ,  le  château  de  Chinon  se  rendit, 
la  veille  de  la  fête  de  saint  Jean-Baptiste. 

Vers  le  même  temps,  Hubert,  archevêque  de  Can- 
torbéry, mourut  à  Lenham  le  troisième  jour  avant 
les  ides  de  juillet ,  au  grand  contentement  du  roi 
Jean,  qui  le  soupçonnait  d'être  intimement  lié  .avec 
le  roi  de  France.  Apre?  la  mort  de  Tarchevêque  e\ 
avant  même  que  son  corps  eût  été  enseveli,  quelques 
jeunes  moines  du  couvent  de  Cantorbéry,  sans  deman- 
der le  consentement  du  roi,  élurent  archevêque  un 
certain  Regnault,  sous-prieur  dudit  couvent.  Quand 
Télection  fut  faite,  au  milieu  de  la  nuit,  ils  enton- 
nèrent l'hymne  Te  Deum  laudamus,  et  installèrent  le 
sous-prieur  d'abord  devant  le  maître-autel,  ensuite 
dans  le  siège  archiépiscopal;  car  ils  craignaient  que 
si  le  roi  venait  à  savoir  l'élection  qu'ils  méditaient  et 
qu'il  n'y  consentît  pas,  il  ne  cherchât  à  y  mettre  ob- 
stacle. Aussi,  cette  nuit  même,  le  sous-prieur  leur 
donna-t-il  caution  juratoire  qu'il  ne  divulguerait  pas 


ANNÉE  4205.  567 

son  élection  sans  la  permission  ou  sans  des  lettres 
spéciales  du  couvent,  et  qu'il  ne  montrerait  à  per- 
sonne les  lettres  de  créance  dont  il  était  en  possession. 
Alors  Hegnault,  ayant  pris  avec  lui  quelques  moines 
du  couvent,  se  rendit  à  la  cour  de  Rome.  Toutes  ces 
précautions  étaient  gardées,  afin  que  le  roi  ignorât 
l'élection  jusqu'à  ce  qu'on  pût  la  publier,  si  les  moines 
de  Cantorbéry  parvenaient  à  faire  approuver  de  la 
cour  de  Rome  le  choix  qu'ils  avaient  fait.  Mais  dès 
que  Regnault  eût  abordé  en  Flandre,  il  ne  tint  pas 
le  serment  qu'il  avait  prêté  ;  il  se  déclara  sans  ména- 
gement archevêque  élu  de  Cantorbéry,  annonça  qu'il 
se  rendait  en  cour  de  Rome  pour  y  faire  confirmer 
ladite  élection ,  montra  enfin  à  tout  venant  les  lettres 
de  créance  qu'il  avait  reçues  du  couvent,  se  figurant 
que  c'était  là  un  bon  moyen  d'avancer  ses  affaires. 
Lorsqu'il  fut  arrivé  à  Rome,  il  notifia  sur-le-champ 
son  élection  au  seigneur  pape  et  aux  cardinaux,  et 
faisant  parade  à  tout  le  monde  de  ses  lettres  de 
créance,  il  prétendit  exiger  du  seigneur  pape  qu'il 
confirmât  son  élection  par  un  effet  de  la  bienveil- 
lance apostolique  :  le  pape  lui  répondit  sans  tarder 
qu'il  voulait  délibérer  j  usqu'à  plus  ample  informatio<i . 
En  même  temps  le  pape  Innocent  écrivit  en  ces  termes 
aux  suffragants  de  l'église  de  Cantorbéry,  pour  proté- 
ger les  moines  de  ladite  église  :  *  «  Innocent,  serviteur 
des  serviteurs  de  Dieu,  à  ses  vénérables  frères  tous  les 

'  Cette  lettre  est  placée  à  sa  date  réelle  {S  déç.  4^04)  TopoceixtUt 
ayant  été  élu  le  8  janvier  4 19S.  Mais  pour  en  comprendre  le  but,  il  faut 
connaître  les  faits  exposés  à  la  page  572. 


568  JEAN-SANS-ÏERRE. 

suffragaiits  de  l'église  de  C^întorbéry,  salut  et  béné- 
diction apostolique.  Au  temps  de  la  loi  de  Moïse,  tout 
imparfaite  qu'elle  fût ,  les  parents  selon  la  chair 
étaient  l'objet  d'un  si  grand  respect  et  d'une  si  grande 
vénération  de  la  part  de  leurs  enfants  selon  la  chair, 
que  celui  qui  leur  disait  une  parole  injurieuse  était 
condamné  à  mourir  de  mort  d'après  Tordre  du  Sei- 
gneur. A  plus  forte  raison,  maintenant  que  nous 
sommes  gouvernés  par  cette  loi  de  grâce  qui,  toute 
î  ougie  du  sang  très-précieux  de  Jésus-Christ,  nous  a 
ouvert  les  portes  du  paradis,  il  convient  de  veiller  à 
ce  que  nous  n'encourions  pas  damnation  de  mort 
en  transgressant  cette  loi,  et  d'y  faire  d'autant  plus 
attention  qu'il  est  d'autant  plus  certain  que  le  sup- 
plice de  l'âme  est  plus  à  redouter  que  celui  du  corps. 
Si  donc  nous  devons  avoir  tant  de  respect  pour  nos 
parents  selon  la  chair,  que  sera-ce  de  nos  parents  se- 
lon l'esprit?  De  même  que  l'esprit  l'emporte  en  di- 
gnité sur  le  corps,  les  parents  Spirituels  ne  devront- 
ils  pas  de  même  obtenir  de  nous  plus  de  respect  et 
de  vénération  que  les  parents  charnels?  Nous  avons 
*  commencé  par  vous  dire  ces  choses,  mes  frères,  parce 
que,  d'après  le  désir  de  votre  salut  qui  doit  nous 
animer,  nous  craignons  que  la  tribulation  présente 
suscitée  par  vous  (on  le  dit  du  moins  )  à  l'église  de 
Cantorbéry,  votre  mère ,  que  vous  devez  honorer 
comme  telle,  n'engendre  pour  vous  péril  des  âmes, 
et  pour  ladite  église  un  détriment  tel  que  les  maux 
auxquels  donneront  lieu  vos  prétentions  fâcheuses, 
ne  puissent  être  guéris  dans  un  long  intervalle  de 


ANNÉE  ^203.  569 

lemps.  C'est  pourquoi  nous  vous  avertissons  instam- 
ment, vous  engageons  dans  le  Seigneur  tous  tant  que 
vous  êtes,  et  vous  recommandons  par  cet  écrit  apo- 
stolique de  faire  attention  à  ce  qui  convient  dans  cette 
affaire  à  votre  honneur  et  à  votre  salut,  et  de  ne  pas 
molester  à  tort  Téglise  de  Cantorbèry,  votre  mère, 
dont  vous  êtes  tenus  de  défendre  avec  fidélité  les  hon- 
neurs et  les  droits,  de  peur  qu'elle  ne  se  plaigne  à 
juste  titre  et  qu'elle  ne  vous  dise  :  «  J'ai  nourri  des 
«  fils  et  je  les  ai  élevés  ;  et  eux  non-seulement  ne  me 
«  connaissent  plus,  mais  encore  me  persécutent  très- 
«  cruellement.  »  Ce  n'est  pas  qu'en  vous  parlant  ainsi 
je  prétende  vous  détourner  d'exercer  vos  droits;  mais 
notre  pieuse  affection  nous  fait  craindre  qu'en  ne 
vous  renfermant  pas  dans  les  limites  établies  par  vos 
pères ,  vous  n'agissiez  en  cette  occasion  de  manière 
à  blesser  les  droits  d'autrui  \  préoccupés  que  vous 
êtes  de  vos  propres  droits.  Au  reste,  mes  frères,  que 
le  Seigneur  tout-puissant  illumine  vos  âmes  ;  qu'il 
fasse  que  vous  écartiez  tout  sujet  de  discussion  et  que 
vous  ne  refusiez  pas  à  votre  mère  Tobéissance  et  le 
respect  que  vous  lui  devez  :  souvenez-vous,  enfin,  de 
ne  pas  agir  contre  ce  précepte  de  la  loi  divine  et  de  la  loi 
naturelle  :  «  Ne  faites  pas  aux  autres  ce  que  vous  ne 
«  voudriez  pas  qu'on  vous  fît.»  Donné  à  liome,  à 


*  Alii  facialis  injuriam  :  nous  pensons  que  la  chancellerie  romaine 
laisse  avec  intention  dans  le  vague  les  réclamations  du  chapitre  dont 
il  sera  question  tout  à  l'heure.  Peut-être  même  Innocent  111  indique- 
t^il  qu'il  saurait  prendre  l'initiative  dans  Télection ,  le  cas  échéant. 
11.  24 


5T0  .  JEAN-SANS-TERRE. 

Saint-Pierre,  le  sixième  jour  avant  les  ides  de  dé- 
cembre, Tan  huitième  de  notre  pontificat.  » 

Cependant,  les  moines  de  Cantorbéry,  ayant  appris 
que  leur  sous-prieur  avait  violé  le  serment  qu'il  avait 
fait;  qu'aussitôt  après  son  arrivée  en  Flandre,  il  avait 
divulgué  son  élection  et  découvert  ce  qu'il  devait  tenir 
secret,  furent  vivement  irrités  contre  lui  et  députèrent 
sur-le-ehampau  roi  quelques  moines  de  leur  couvent 
pour  lui  demander  la  permission  de  se  choisir  un 
pasteur  convenable.  Le  roi  la  leur  accorda  volontiers 
et  même  sans  aucune  condition.  Seulement  il  les  prit 
à  part,  leur  fit  entendre  que  l'évêque  de  Norwich 
était  son  conseiller  le  plus  intime,  que  seul  de  tous 
les  prélats  d'Angleterre  il  était  initié  à  ses  pensées 
les  plus  secrètes,  qu'il  serait  fort  avantageux  pour  lui 
et  pour  son  royaume  qu'ils  parvinssent  à  l'élever  à 
Tarchiépiscopat  de  Cantorbéry.  Il  pria  donc  les  moines 
de  faire  part  de  son  désir  à  leur  couvent,  eux  et  les 
clercs  qu'il  chargerait  de  les  y  accompagner  ;  enfin, 
il  promit  toute  sa  faveur  royale  à  leur  couvent,  si  son 
vœu  était  exaucé.  Les  moines,  de  retour,  exposèrent 
au  chapitre  le  désir  et  la  demande  du  roi.  Le  cou- 
vent, pour  se  réconcilier  avec  le  roi  qu'il  avait  offensé, 
s'assembla  aussitôt.  Jean,  évêque  de  Norwich,  fut  élu 
d'un  commun  accord,  «t  quelques  moines  du  cou- 
vent furent  députés  vers  le  nouvel  élu,  qui  se  trou- 
vait alors  à  York,  pour  quelques  affaires  dont  le  roi 
l'avait  chargé,  afin  de  l'engager  à  se  rendre  à  Cantor- 
béry en  toute  hâte.  Les  députés,  s'étant  mis  en  route, 
rencontrèrent  l'évêque  Jean  à  Nottingham.  Après 


I 


ANNliE   1206.  571 

avoir  terminé  les  affaires  du  roi,  il  s'était  dirigé  vers 
le  midi;  il  alla  trouver  le  roi,  et,  tous  ensemble,  par- 
tirent pour  Can torbéry.  Le  lendemain,  au  milieu  de 
la  foule  réunie  dans  Téglise  métropolitaine,  en  pré- 
sence du  roi,  au  vu  et  su  de  tous,  le  prieur  de  Gan- 
torbéry  proclama  Télection  de  Jean  de  Gray,  évêque 
de  Norwich  ;  les  moines  vinrent  le  chercher  en  chan- 
tant Thymne  Te  Deum  laudamus^  le  portèrent  au 
maître-autel  et  le  placèrent  enfin  dans  le  siège  archi- 
épiscopal. Telle  fut  Torigine  d«  la  discorde  dont 
nous  aurons  à  nous  occuper  et  qui  causa  pour  des 
siècles  un  dommage  et  des  malheurs  irréparables  à 
TAngleterre.  Cela  fait,  le  roi,  en  présence  de  tous 
les  assistants,  mit  le  nouvel  élu  en  possession  de  tous 
les  biens  appartenants  à  Tarchevêché  :  puis  chacun 
se  retira  chez  soi.  De  cette  élection,  il  s'ensuivit  un 
nouveau  scandale  pire  que  le  premier,  comme  la 
suite  des  faits  nous  le  montrera  évidemment. 

Controverse  ad  sujet  de  l'élection  de  l'archevê- 
que DE  Càntorbéry.  —  Le  ROI  Jean  conduit  une  armée 
A  La  Rochelle.—  Attaque  et  prise  de  Montauban.  — 
Le  légat  du  pape  en  Angleterre.  —  Trêve  de  deux  ans 
entre  le  roi  d'Angleterre  et  le  roi  de  France.  — 
L'an  de  grâce  4  206  ,  le  roi  Jean  célébra  la  fête  de 
Noël  à  Oxford  ,  et,  vers  le  même  temps ,  dépêcha  à  la 
cour  de  Rome  quelques  moines  de  l'église  de  Cantor- 
béry  ,  à  la  tête  desquels  se  trouvait  maître  Élie  de 
Brantefeld.  Le  roi  Jean  leur  donna  de  fortes  sommes 
sur  le  trésor  public  pour  qu'ils  obtinssent  à  tout  pri» 


573  JEAN-SANS-TERHE. 

du  seigneur  pape  la  confirmation  de  Télection  faite 
en  faveur  de  l'évêque  de  Norwich.  De  leur  côté,  les 
évêques  suffragants  de  l'église  de  Cantorbéry  envoyè- 
rent des  ambassadeurs  à  Rome  pour  exprimer  au  sei- 
gneur pape  leurs  vifs  motifs  de  plainte.  «  Les  moines 
«  de  Téglise  de  Cantorbéry,  disaient-iis ,  ont  eu  la 
«  présomption  et  la  hardiesse  de  proclamer  l'élection 
«  qu'ils  avaientfaite  sans  que  nousy  eussions  participé, 
«  tandis  que ,  d'après  le  droit  commun  et  l'antique 
«  coutume,  nous  devons  assister  comme  eux  à  ladite 
«  élection.  »  En  outre,  les  ambassadeurs  dont  nous 
avons  parlé,  alléguaient  des  décrets,  s'appuyaient  sur 
des  exemples,  et  produisaient  des  témoins  ainsi  que  des 
preuves  testimoniales  par  écrit ,  pour  prouver  que  les 
suffragants  ,  de  concert  avec  les  moines  ,  avaient  élu 
trois  métropolitains.  De  son  côté  ,  le  chapitre  de  Can- 
torbéry prétendait  que,  par  un  privilège  spécial  des 
pontifes  romains ,  et  d'après  Tusage  ratifié  depuis 
longtemps,  il  pouvait  faire  les  élections  sans  le  con- 
cours des  évêques  ;  ce  qu'il  offrait  de  prouver  par 
des  témoins  compétents.  Après  avoir  entendu  les 
raisons  des  deux  parties  ,  et  avoir  examiné  attentive- 
ment les  témoignages  pour  ou  contre,  le  seigneur 
pape  fixa  pour  le  prononcé  de  la  sentence  le  dou- 
zième jour  avant  les  calendes  de  janvier,  pour  qu'a- 
lors ils  vinssent  entendre  la  réponse  que  la  justice  lui 
aurait  dictée. 

Cette  même  année ,  le  roi  d'Angleterre  Jean  réu- 
nit une  armée  nombreuse  à  Porstmouth  ,  dans  la 
semaine   de  la  Pentecôte  ,  et  s'élant  embarqué  ,  le 


ANNEE  ^206.  575 

septième  jour  avant  les  calendes  de  juillet,  il  aborda 
à  La  Rochelle  le  septième  jour  avant  les  ides  de  juil- 
let. A  cette  nouvelle ,  les  habitants  de  ce  pays  se  ré- 
jouirent ,  se  rendirent  avec  empressement  auprès  du 
roi  et  lui  firent  de  grandes  promesses  d'aide  et  de  se- 
cours. Le  roi  s'avança  alors  avec  plus  de  confiance  , 
et  soumit  à  ses  lois  une  grande  partie  de  cette  con- 
trée. Enfin  il  parut  devant  Mon  tau  ban  ,  château  Irès- 
fort  où  s'étaient  enfermés  tous  les  nobles  et  cheva- 
liers du  pays,  et  surtout  beaucoup  de  seigneurs  du 
royaume  ennemi.  Le  roi  Jean  se  disposa  aussitôt  à 
en  faire  le  siège.  Pendant  quinze  jours  ses  pierriers  , 
ses  balistes,  ses  machines  battirent  les  murs  en  brèche. 
Les  chevaliers  anglais  qui ,  dans  cette  occasion  ,  mé- 
ritèrent les  plus  grands  éloges,  montèrent  à  l'assaut, 
donnant  et  recevant  des  coups  terribles.  Enfin  les 
Anglais  remportèrent,  et  les  assiégés  étant  aux  abois, 
le  château  si  bien  fortifié  de  Montauban  fut  pris ,  lui 
dont  jadis  Charlemagne  n'avait  pu  s'emparer  après 
un  siège  de  sept  ans  *.  Le  roi  d'Angleterre  ,  dans  la 

•  Matt.  Paris  prend  la  légende  et  la  poésie  chevaleresque  pour  de 
l'histoire.  Le  type  du  héros  dans  l'épopée  féodale  n'est  point  Charle- 
magne, mais  Roland,  mais  Renaud,  et  le  fameux  poëme  d'Arioste  est 
dans  cet  ordre  d'idées  «  L'idéal  est  placé  dans  un  homme  seul,  dans  Re- 
tt naud ,  Renaud  de  Montauban,  )e  héros  sur  sa  montagne,  sur  sa  tour  ; 
«  dans  la  plaine  les  assiégeants,  roi  et  peuple,  innombrables  contre  un 
«  seul  et  à  peine  rassurés.  Ce  roi,  cet  homme-peuple,  fort  par  le  nombre 
«  et  représentant  l'idée  du  nombre,  ne  peut  être  compris  de  cette  poésie 
«  féodale;  il  lui  apparaît  comme  un  lâche.  Déjà  Charlemagne  a  fait  une 
«  triste  figure  dans  l'autre  cycle,  il  a  laissé  périr  Roland  ;  ici  il  poursuit 
«  lâchement  Renaud,  Gerard  de  Roussillon  ;  il  prévaut  sur  eux'par  la 
«  ruse.  Il  joue  le  rôle  du  légitime  et  indigne  Eurysthéc,  persécutant 


r>7i  .lEAN-SANS-TERRE. 

lettre  qu'il  écrivit  aux  justiciers,  aux  évéque$  et  aux 
autres  seigneurs  du  royaume ,  marqua  les  noms  de 
tous  les  nobles  et  illustres  hommes  qui  furent  pris 
dans  ce  château  avec  leurs  chevaux ,  leurs  armes  et 
des  dépouilles  immenses.  Ce  château  fut  pris  le  jour 
de  saint  Pierre  dit  aux  liens. 

Cette  même  année  ,  Jean  de  Ferentino  ,  légat  du 
saint  siège  apostolique  vint  en  Angleterre.  11  la  par- 
courut et  y  ramassa  une  grosse  somme  d'argent.  En- 
fin il  tint  un  concile  à  Reading,  la  veille  de  la  fête  de 
saint  Luc,  évangéliste.  Puis,  après  avoir  fait  prépa- 
rer ses  bagages  avec  la  plus  grande  précaution  et  avoir 
adressé  de  prudentes  recommandations  à  ceux  qui  les 
escortaient,  le  voyageur  gagna  la  mer  en  toute  hâte 
et  remercia  l'Angleterre  en  lui  tournant  le  dos.  Vers 
le  même  temps,  des  religieux  dans  les  pays  d'outre- 
mer prirent  à  cœur  de  rétablir  la  paix  entre  les 
deux  rois ,  et ,  à  force  de  négociations  ,  firent  con- 
clure ,  le  jour  de  la  Toussaint ,  une  trêve  de  deux 
ans.  Alors  le  roi  Jean  revint  en  Angleterre  ,  et  aborda 
à  Porstmouth  la  veille  des  ides  de  décembre.  Cette 
même  année  ,  Guillaume ,  évêque  de  Lincoln ,  la 
veille  de  l'Ascension  ,  alla  où  va  toute  créature.  Cette 
même  an  née  ^  Jocelin  de  Wells  fut  nommé  à  Rea- 
ding évêque  de  Bath  ,  et  fut  consacré  par  le  mi- 
nistère de  Guillaume,  évêque  de  Londres. 

«  Hercule  et  le  ssumettant  à  de  rudes  travaui:.  »  M.  MiCHELET,  Histoire 
4e  France ,  tom.  II,  dern.  chap.,  pag.  645.  Voy.  aussi  le  passage  de 
Ouillaume  au  court  «es  qu'il  cite  en  note,  manuscrit  de  Gérard  de  ^'c- 
vers. 


ANNEE  4206.  375 

Sentence  du  pape  Innocent  notifiée  aux  évéques  suf- 
FRAGANTS  DE  LEGJLiSE  DE  Cantorbéry.  --  Vers  la  même 
époque ,  le  pape  Innocent  notifia  sa  sentence  en  ces 
termes  aux  évêques  suffragants  de  Téglise  de  Cantor- 
béry :  a  Que  les  causes  importantes  de  Téglise  soient 
portées  au  saint  siège  apostolique  ,  c'est  ce  que  com- 
mande l'autorité  canonique  et  ce  qu'un  u$age  approu- 
vé de  tous  confirme.  Or ,  comme  une  discussion  s'est 
élevée  entre  vous  et  nos  chers  fils  le  prieur  et  les 
moines  de  l'église  de  Cantorbéry  au  sujet  du  droit  d'é- 
lection de  l'archevêque,  voTus  avez  exposé  d'une  part 
que  d'après  le  droit  commun ,  et  d'après  l'antique 
coutume  ,  vous  deviez  concourir  avec  eux  à  l'élection 
de  l'archevêque  de  Cantorbéry  ;  ils  ont  répondu  , 
d'autre  part ,  que  d'après  le  droit  commun,  d'après 
un  privilège  spécial  et  d'après  un  usage  antique  et 
approuvé  ,  ils  avaient  le  droit  d'élire  l'archevêque  de 
Cantorbéry  sans  vous  :  la  question  contestée  a  été 
plaidée  devant  nous  dans  toutes  les  formes  requises 
et  par  procureurs  convenables  ,  et  nous  avons  écouté 
attentivement  les  raisons  que  les  parties  ont  alléguées 
en  notre  présence.  Yos  députés  ont  présenté  des  dé- 
crets et  des  exemples ,  ont  produit  différents  témoins 
et  exhibé  des  preuves  testimoniales  tendant  à  prouver 
que  ,  de  concert  avec  les  moines ,  vous  aviez  élu  ^rois 
métropolitains  ;  lettres  et  témoignages  d  où  il  est  aussi 
résulté  qu'en  aucun  lieu  ou  qu'en  aucun  temps  vous 
n'avez  célébré  d'élection  pareille  sans  leur  concours. 
Les  témoins  produits  du  côté  des  moines  ont  prouvé 
-légitimement  que  le  prieur  et  le  couvent  de  l'église 


376  .IEAN-^ANS^TÊRRE. 

de  Cantorbéry  ,  depuis  les  temps  les  plus  reculés  jus- 
qu'à nos  jours ,  ont  célébré ,  dans  leur  chapitre  ,  Té- 
lection  de  leurs  archevêques  sans  votre  concours ,  et 
ont  oblenu  du  saint  siège  apostolique  la  confirmation 
d'élections  ainsi  faites.  De  plus ,  nous  et  nos  prédé- 
cesseurs leur  avons  accordé  un  bref  de  privilège  qui 
établit ,  qu'à  la  mort  de  Tarchevêque  de  Cantorbéry, 
nul  ne  devra  être  nommé  dans  le  chapitre  par  sur- 
prise ,  astuce  on  violence  ,  et  que  le  légitime  élu  sera 
celui  sur  qui  se  seront  réunis  les  suffrages  unanimes 
de  la  plus  grande  et  de  la  plus  saine  partie  du  cou- 
vent, qui  aura  pourvu  à  Télection  selon  le  Seigneur 
et  selon  les  statuts  des  saints  canons.  C'est  pourquoi, 
après  avoir  entendu  ces  raisons  et  beaucoup  d'autres 
alléguées  devant  nous ,  et  après  y  avoir  mûrement 
réfléchi  ;  considérant  qu'il  est  de  toute  évidence  que 
vous  ne   pouvez,  comme  vous  le  prétendez,  faire 
élection  sans  le  concours  des  moines,  et  que  votre 
élection  sans  leur  concours  n'est  pas  valable  ,  tandis 
que  l'élection  faite  par  les  moines  sans  votre  con- 
cours est  valable^    puisqu'elle  a  mérité  [souvent] 
d'être  confirmée  par  le  siège  apostolique:  voyant  enfin 
qu'il  est  nécessaire  de  nous  prononcer  pour  Tune  ou 
l'autre  partie ,  ayant  pris  l'avis  commun  de  nos  frères, 
nous  vous  imposons,  à  vous  et  à  vos  successeurs,  si- 
lence perpétuel  sur  le  droit  que  vous  prétendiez  avoir 
dans  1  election  de  l'archevêque  de  Cantorbéry ,  et  nous 
déclarons,  par  sentence  définitive,  les  moines  de  Can- 
torbéry hors  de  toute  réclamation  ou  attaque  de  votre 
part  ou  de  celle  de  vos  successeurs;  décidant,  en 


ANNEE  ^206.  577 

vertu  de  l'autorité  apostolique,  que  les  moines  de 
l'église  de  Cantorbéry  et  leurs  successeurs  à  Tavenir, 
ont  droit  d'élire  l'archevêque  sans  votre  concours. 
Donné  à  Rome,  à  Saint-Pierre,  le  douzième  jour 
avant  les  calendes  de  janvier  ,  Tan  neuvième  de  notre 
pontificat  » 

Voyage  de  Thdrcill  au  purgatoire  ,  a  l'enfer  et  ad 
PARADIS.  —  Cette  année ,  dans  le  village  de  l'évêché 
de  Londres  qu'on  appelle  Tidstude ,  vivait  un  homme 
simple  ,  adonné  aux  travaux  rustiques,  et  aussi  hos- 
pitalier que  la  médiocrité  de  sa  fortune  le  lui  per- 
mettait. Un  soir ,  la  veille  de  la  fête  des  apôtres  Si- 
mon et  Jude  ,  tandis  qu'il  préservait  de  Tinondation 
son  petit  champ  qu'il  venait  d'ensemencer  le  jour 
méme,etcreusaitdes  rigoles  pour  détourner  les  eaux, 
il  aperçut  tout  à  coup  ,  en  levant  les  yeux  ,  un  homme 
encore  éloigné  et  qui  paraissait  se  diriger  vers  lui  : 
en  Tapercevant ,  il  se  mit  à  réciter  l'oraison  domi- 
nicale ;  le  visiteur  qui  s'était  approché  presque  aussi- 
tôt, lui  dit  qu'il  désirait  lui  parler  quand  sa  prière 
serait  achevée.  L'oraison  terminée  ,  ils  se  saluèrent. 
Alors  le  nouveau  venu  lui  demanda  :  «  Chez  lequel 
«  de  vos  voisins  pourrai-je  le  mieux  trouver  l'hospita- 
«  lité  pour  cette  nuit?  »  Le  villageois  répondit  en  lui 
citant  quelques-uns  de  ses  voisins  et  en  vantant  leur 
zèle  hospitalier  ;  mais  à  chaque  nom  qu'il  citait , 
le  nouveau  venu  refusait  d'entrer  sous  leur  toit. 
Le  villageois  comprenant  que  l'étranger  connaissait 
le  caractère  de  ses  voisins ,  se  mit  à  le  supplier  in- 


iU  JEAN-SANS-TERRE. 

stdmment  de  daigner  venir  chez  lui.  «  Ta  femme, 
«  lui  répondit  son  interlocuteur,  a  déjà  donné  Thos- 
«  pitalité  à  deux  pauvresses.  Celte  nuit  je  me  rendrai 
«  dans  ta  maison  pour  te  conduire  à  ton  patron  ,  le 
«  bienheureux  Jacques  ,  que  tu  invoques  si  souvent 
«  avec  ferveur.  Car  je  suis  Julien  Thospitalier ,  et  je 
«  suis  envoyé  vers  toi  afin  que  des  secrets  qui  sont 
«  ignorés  des  hommes  vivants  dans  la  chair ,  te  soient 
«  révélés.  Rends-toi  au  plus  tôt  dans  ta  maison  et 
«  prépare-toi  au  voyage.  »  A  ces  mots,  l'apparition 
qui  lui  avait  parlé ,  disparut.  Thurcill  (tel  était  le 
nom  de  cet  homme)  se  hâta  de  retourner  à  son  logis, 
se  lava  les  pieds  ,  et  trouva  chez;  lui  les  deux  pauvres 
femmes  comme  le  lui  avait  annoncé  saint  Julien .  En- 
suite il  se  coucha  hors  de  la  chambre  dans  un  lit 
que,  par  continence  ,  il  avait  préparé  à  part  et  s'en- 
dormit. Lorsque  tous  les  habitants  de  la  maison  goû- 
tèrent le  repos  du  sommeil,  saint  Julien  se  présenta, 
ei,  réveillant  notre  homme,  il  lui  dit  :  «  Me  voici , 
«  ainsi  que  je  te  l'avais  promis;  parlons,  il  est  temps. 
«  Que  ton  corps  repose  dans  ce  lit ,  ton  âme  seule 
.  «  doit  venir  avec  moi ,  et  pour  que  ton  corps  ne  pa- 
u  raisse  pas  mort ,  je  lui  enverrai  le  souffle  qui  in- 
«  diquela  vie.  »  Ils  quittèrent  alors  la  maison  :  Thur- 
cill suivait  saint  Julien  qui  lui  montrait  la  route. 

Tandis  qu'ils  marchaient  dans  la  direction  de  Fo- 
rieat ,  au  centre  du  monde  (comme  son  guide  Vnr- 
vouait  lui-même) ,  ils  entrèrent  dans  une  basilique 
d'une  structure  admirable ,  dont  le  dôme  était  seu- 
lement souteau  sur  trois  colonnes.  Cette  basilique 


ANNÉE  ^206.  579 

était  grande  et  fort  spacieuse.  Tout  autour  se  trou- 
vait une  galerie  sans  murailles  comme  dans  un  cloître 
de  moines.  Cependant,  du  côté  nord  ,  il  y  avait  un 
mur  assez  peu  haut,  puisque  son  élévation  ne  dépas- 
sait pas  six  pieds,  et  qui  se  trouvait  joint  au  faîte  de 
la  basilique  par  trois  colonnes.  Au  milieu  de  la  ba- 
silique il  y  avaif  une  sorte  de  grand  baptistère  d'où 
s'échappait  une  flamme  vive  qui  ne  brûlait  pas ,  mais 
qui  répandait  sans  interruption ,  sur  toute  la  basi- 
lique et  sur  tous  les  lieux  d'alentour,  une  splendeur 
éclatante  semblable  aux  feux  du  soleil  à  midi.  Cette 
splendeur  provenait  de  la  dîme  des  justes ,  ainsi  que 
saint  Julien  1  apprit  à  son  compagnon.  Lorsqu'ils  en- 
trèrent dans  la  basilique,  saint  Jacques  se  présenta 
à  eux  avec  une  espèce  de  mitre  sur  la  tête.  En  aper- 
cevant le  pèlerin ,  objet  de  son  message  ,  il  dit  à  saint 
Julien  et  à  saint  Domnin  \  qui  étaient  les  gardiens 
de  ce  lieu  ,  de  montrer  à  son  pèlerin  les  lieux  de  sup- 
plices des  méchants  ainsi  que  les  demeures  des  justes. 
Alors  saint  Julien  annonça  à  celui  qu'il  avait  amené 
que  cette  basilique  était  la  demeure  des  âmes  à  leur 
sortie  du  corps ,  et  qu'on  fixait  en  ce  lieu ,  tant  aux 
âmes  qui  devaient  être  damnées  ,  qu'à  celles  qui  de- 
vaient être  sauvées  en  passant  par  le  purgatoire  ,  le 
séjour  que  Dieu  leur  avait  destiné  ,  d'après  leurs  mé- 
rites. Ce  lieu  avait  été  construit  miséricordieusement 
par  le  Seigneur  Sauveur  sur  les  instances  de  la  glo- 


*  Domnius ,  non»  lisons  Domninus  ,  saint  Domnin,  martyr  au  tempt 
de  Maximien. 


§80  JEAN-SANS-TERRE. 

rieuse  Vierge  Marie  ,  afin  que  toutes  les  âmes  retrem- 
pées dans  le  Christ ,  pussent  s'y  réunir  aussitôt  après 
leur  sortie  du  corps  sans  être  inquiétées  par  les  dé- 
mons ,  et  y  attendre  leur  jugement  selon  leurs  œuvres. 
Dans  cette  basilique  ,  due  à  sainte  Marie  et  qu'on 
appelle  la  congrégation  des  âmes  ,  Thurcill  vit  beau- 
coup d'âmes  justes  qui  étaientcomplétement  blanches 
et  qui  avaient  des  figures  de  jeunes  gens.  Ayant  été 
conduit  au  delà  du  mur  septentrional ,  il  aperçut  un 
grand  nombre  d'âmes  qui  se  tenaient  près  de  ce  mur. 
Elles  étaient  couvertes  de  taches  blanches  et  de  taches 
noires.  Les  unes  avaient  plus  de  blanc  que  de  noir; 
chez  les  autres,  c'était  le  contraire.  Celles  en  qui  le 
blanc  dominait,  se  tenaient  très-près  du  mur;  celles 
qui  en  étaient  le  plus  éloignées,  n'avaient  en  elles 
rien  de  blanc ,  et  présentaient  un  spectacle  hideux. 

Non  loin  du  mur  se  trouvait  l'entrée  du  puits  de 
la  géhenne  :  de  ce  puits  s'échappaient  continuellement 
une  fumée  et  une  vapeur  noire,  qui  allaient  s'engouf- 
,  frer  dans  des  cavernes,  en  offusquant  le  visage  des  as- 
sistants :  cette  fumée  provenait  des  dîmes  injustement 
gardées,  ou  des  dîmes  injustement  levées  sur  les  fruits 
de  la  terre.  Cette  odeur  fétide  causait  d'inexprimables 
angoisses,  en  soulevant  le  cœur  de  tous  ceux  qui 
étaient  coupables  de  ce  péché.  Dès  que  Thurcill  fut 
arrivé  dans  ce  lieu,  cette  puanteur  l'affecta  si  violem- 
ment, que  l'ayant  sentie  par  deux  fois,  il  toussa  par 
deux  fois  comme  s'il  eût  été  pris  h  la  gorge.  Plus  tard , 
ceux  qui  à  Tidptude  étaient  couchés  près  de  son  corps, 
affirmèrent  qu'au  même   moment  son  corps  avait 


ANNEE  <206.  384 

toussé  semblablement  par  deux  fois.  Alors  saint  Ju- 
lien :«  Il  paraît,  dit-il,  que  tu  n'as  pas  payé  exactement 
«  la  dîme  de  ta  moisson  :  c'est  pour  cela  que  lu  as 
«  senti  cette  puanteur,  »  et  comme  l'autre  s'en  excusait 
sur  sa  pauvreté,  le  saint  reprit  :  «  Ton  champ  aurait 
«  produit  des  fruits  plus  abondants ,  si  tu  avais  payé 
«  tes  dîmes  exactement,  »et  le  saint  lui  recommanda 
de  ^e  confesser  de  ce  péché  publiquement  dans  l'é- 
glise, et  d'en  recevoir  l'absolution  d'un  prêtre. 

Dans  la  partie  orientale  de  la  basilique  dont  nous 
avons  parlé,  se  trouvait  une  immense  fournaise  allu- 
mée entre  deux  murs.  L'un  de  ces  murs  s'élevait  du 
côté  du  septentrion,  Taulre  du  côté  du  midi;  ils 
étaient  séparés  en  largeur  par  un  vaste  espace,  et 
s'étendaient  en  longueur,  bien  loin  du  côté  de  l'o- 
rient, jusqu'à  un  étang  d'une  prodigieuse  grandeur. 
Dans  cet  étang  étaient  plongées  les  âmes  qui  venaient 
de  passer  par  le  feu  expiatoire.  L'eau  de  cet  étang  était 
incomparablement  salée  et  froide,  comme  cela  fut 
ensuite  prouvé  à  Thurcill.  Il  y  avait  ensuite  un  grand 
pont  tout  planté  de  pieux  et  de  pointes  de  fer,  que 
devait  traverser  quiconque  voulait  arriver  à  la  mon- 
tagne de  la  joie.  En  gravissant  cette  montagne,  on 
arrivait  à  une  vaste  église,  d'une  admirable  structure, 
et  qui  paraissait  assez  grande  pour  contenir  tous  les 
habitants  du  monde.  Le  bienheureux  conduisit  son 
compagnon  à  travers  le  feu ,  et  sans  que  celui-ci  fût 
aucunement  blessé,  jusqu'à  l'étang  dont  nous  avons 
parlé,  et  ils  s'avancèrent  par  la  route  qui,  à  partir  de 
la  basilique,  s'étendait  au  milieu  des  flammes.  Ce  feu 


iM  '  ÎEAN-SANS-TERRK. 

était  alimenté  par  des  combustibles  qui  ressemblaient 
à  du  bois  :  on  eût  dit  la  flamme  qui  embrase  un  four 
violemment  chauffé,  tant  elle  remplissait  tout  cet  es- 
pace avec  une  égale  intensité.  Elle  brûlait  plus  ou 
iDoins  longtemps,  selon  la  mesure  de  leurs  fautes, 
les  âmes  noires  et  les  âmes  tachées  de  noir.  A  leur 
sortie  du  feu ,  les  âmes  descendaient  dans  cet  étang 
si  froid  et  si  salé,  sur  un  signe  de  saint  Nicolas,  qui 
présidait  à  ce  purgatoire.  Les  unes  étaient  plongées 
entièrement,  les  autres  jusqu'au  cou,  celles-ci  jusqu'à 
la  poitrine  et  aux  bras,  celles-là  jusqu'au  nombril  et 
aux  reins;  d'autres  jusqu'aux  genoux ,  d'autres  enfin 
jusqu'à  la  cheville  des  pieds.  Après  l'épreuve  de  l'é- 
tang, reste  le  passage  du  pont  ;  ce  pont  conduit  au 
vestibule,  et  est  en  face  de  l'église  dont  nous  avons 
parlé,  du  côté  de  l'occident.  En  traversant  ce  pont , 
les  âmes  vont  ou  difficilement  et  lentement,  ou  libre- 
ment et  vite,  sans  éprouver  ni  aucun  délai  ni  aucune 
angoisse  dans  ce  passage.  Or  il  y  en  qui  ne  sortent 
de  ce  feu  qu'après  avoir  été  brûlées  par  lui  pen- 
dant plusieurs  années.  Ceux  qui  ne  sont  aidés  ni  par 
des  messes  spéciales  ni  par  des  aumônes  faites  à  leur 
intention  ,  ceux  qui  pendant  leur  vie  n'avaient  pas 
cherché  à  racheter  leurs  péchés  par  des  œuvres  de 
miséricorde  envers  les  pauvres ,  ceux-là  ,  lorsqu'ils 
arrivaient  au  pont  et  qu'ils  désiraient  le  traverser, 
pour  obtenir  le  repos  tant  souhaité,  s'avançaient  nu- 
pieds  sur  des  pieux,  sur  des  clous  aigus,  dont  le  pont 
était  hérissé,  et  ressentaient  d'horribles  douleurs.  Ne 
pouvant  supporter  plus  longtemps  l'atroce  souffrance 


ANNEE  4206.  585 

qui  leur  déchirait  la  plante  des  pieds,  ils  cherchaient 
dans  leur  épuisement  à  s'aider  avec  leurs  mains. 
Mais  aussitôt  leurs  mains  étaient  percées  de  clous,  et 
dans  l'angoisse  qui  les  dévorait,  ils  tombaient  à  plat 
ventre  ,  se  roulaient  sur  les  pointes  de  fer,  et  arri- 
vaient enfin,  en  setraînant,  à  l'extrémité  du  pont,  tout 
couverts  de  sang ,  et  ne  formant  plus  ([u'une  plaie. 
Cependant,  dès  qu'ils  étaient  arrivés  dans  le  vestibule 
de  1  église,  ils  ne  pensaient  plus  qu'à  l'heureuse  en- 
trée qui  leur  était  promise,  et  oubliaient  complète- 
ment les  maux  terribles  qu'ils  avaient  soufferts. 

Après  avoir  \u  ces  choses,  saint  Julien  et  celui 
qu'il  avait  amené  revinrent  à  travers  les  flammes  à 
la  basilique  de  la  bienheureuse  Marie,  et  là,  ils  s'ar- 
rêtèrent avec  les  âmes  blanches  qui  venaient  d'arri- 
ver :  pour  les  rendre  plus  blanches  encore  ,  saint  Ju- 
lien et  saint  Domnin  les  aspergèrent  d'eau  bénite.  Le 
matin  du  samedi,  vers  la  première  heure,  l'archange 
saint  Michel  et  les  apôtres  Pierre  et  Paul  arrivèrent 
pôtir  distribuer  aux  âmes  rassemblées  au  dedans  ou 
au  dehors  de  l'église,  les  demeures  que  Dieu  leur 
avait  fixées,  à  chacune  selon  ses  mérites.  Saint  Michel 
emmena  toutes  les  âmes  blanches,  à  travers  les 
flammes  du  purgatoire  et  les  autres  lieux  du  sup- 
plice, sans  qu'elles  ressentissent  aucune  douleur, 
jusqu'à  l'entrée  de  cette  grande  basilique,  qui  est  sur 
la  montagne  de  joie,  et  qui  dans  sa  partie  occidentale 
a  une  porte  toujours  ouverte.  Quant  aux  âmes  qui 
étaient  tachées  de  blanc  et  de  noir,  et  qui  assiégeaient 
hors  de  la  basilique  le  mur  septentrional ,  le  bien- 


3S4  JEAN-SANS-TERRbl. 


heureux  Pierre  les  introduisit  dans  le  feu  expiatoire, 
sans  examiner  préalablement  leurs  œuvres,  et  les  fit 
passer  par  une  porle  qui  se  trouvait  à  Torient  de  la 
basilique ,  afin  que  les  flammes  de  la  fournaise  pussent 
faire  disparaître  les  taches  dont  le  contact  du  péché 
les  avait  souillées. 

Cependant  le  bienheureux  apôtre  Paul  s'assit  à  l'ex- 
trémité du  mur  septentrional ,  dans  l'intérieur  de  la 

•  basilique  :  hors  du  mur,  en  face  de  Fapôtre,  se  tenait 
le  diable  avec  ses  satellites.  Le  trou  aux  flammes  dé- 
vorantes, qui  était  l'entrée  du  puits  de  la  géhenne, 
s'ouvrait  aux  pieds  du  diable.  Une  balance  parfaite- 
ment juste  était  suspendue  au  mur  entre  l'apôtre  et  le 
diable.  Un  des  plateaux  de  cette  balance  pendait  en 
dehors,  en  face  du  diable.  L'apôtre  avait  à  la  main 
deux  poids  ,  l'un  plus  gros  ,  l'autre  plus  petit,  mais 
tous  deux  aussi  brillants  que  l'or  :  le  diable  en  avait 
aussi  deux  qui  étaient  ternes  et  de  couleur  de  suie. 
Les  âmes  complètement  noires  s'approchèrent  alors 
l'une  après  l'autre,  avec  grande  crainte  et  grand  trem- 
blement :  car  on  allait  peser  leurs  œuvres  bonnes  et 
mauvaises,  et  elles  devaient  assister  à  ce  spectacle.  En 
effet,  les  poids  dont  nous  avons  parlé  servaient  à 
peser  les  œuvres  de  chaque  âme,  selon  qu'elle  avait 
fait  le  bien  ou  le  mal.  Lorsque  le  plateau  pencliait  du 
côté  de  Tapôtre,  et  que  les  poids  qu'il  y  avait  mis 
l'emportaient,  l'apôtre  emmenait  l'âme,  et  l'intro- 

.  duisait  dans  le  feu  du  purgatoire,  parla  porte  orien- 
tale qui  touchait  a  la  basilique,  pour  qu'elle  expiât 
ses  crimes.  Au  contraire,  lorsque  l'autre  plateau  était 


ANNEE  ^206.  385 

le  plus  pesant  et  penchait  du  côlé  du  diable,  celui-ci, 
avec  ses  satellites,  se  saisissait  de  Tâme  malheureuse, 
qui  jetait  des  cris  ,  et  qui  maudissait  son  père  et  sa 
mère,  leur  reprochant  de  Tavoir  engendrée  pour  une 
éternité  de  supplices.  Les  démons  la  précipitaient, 
avec  de  grands  éclats  de  rire  ,  dans  le  puits  pro- 
fond et  enflammé  qui  se  trouvait  aux  pieds  du  dia- 
ble. On  trouve ,  dans  les  écrits  des  saints  pères  ,  cet 
équilibre  entre  le  bien  et  le  mal  très-souvent  men- 
tionné. 

Le  jour  de  samedi,  vers  le  soir,  tandis  que  saint 
Domnin  était  avec  saint  Julien  dans  la  basilique  dont 
j'ai  parlé,  un  démon  arriva  du  côté  de  Toccident  :  il 
était  monté  sur  un  cheval  tout  noir  dont  il  hâtait  la 
course;  il  le  forçait  avec  des  applaudissements  dé- 
risoires à  parcourir  une  foule  de  cercles.  A  cette 
vue,  une  troupe  d'esprits  malins  allèrent  en  grand 
nombre  à  la  rencontre  de  la  proie  qu'on  leur  ame- 
nait, lui  prodiguant  l'insulte  et  la  moquerie.  Saint 
Domnin  ordonna  alors  au  dénion  de  s'approcher  et 
de  lui  dire  quelle  était  Tâme  qu'il  amenait.  Comme 
celui-ci  tardait  à  répondre,  tant  il  était  content  d'avoir 
en  son  pouvoir  cette  malheureuse  âme,  le  saint  prit 
aussitôt  un  fouet  et  en  appliqua  quelques  bons  coups 
sur  le  démon,  qui  le  suivit  alors  jusqu'au  mur  sep- 
tentrional, là  où  les  mérites  des  âmes  avaient  été  pe- 
sés. Le  saint  demanda  au  démon  quelle  était  cette 
âme  qu'il  avait  tourmentée  ainsi  en  la  prenant  pour 
monture.  Celui-ci  répondit  :  «  C'est  un  seigneur  du 
«  royaume  d'Angleterre,  mort  la  nuit  pn'cédenle  sans 
II.  25 


J«6  JEAN-SANS-TERRE. 

M  être  confessé  et  sans  avoir  reçu  le  corps  du  Seigneur, 
«  Entre  autres  crimes  dont  il  s'est  rendu  coupable, 
«  il  s'est  montré  surtout  fort  cruel  envers  les  liom- 
«  mes,  et  en  a  réduit  un  grand  nombre  à  la  dernière 
«  fnisère;  il  a  agi  ainsi  principalement  à  l'instigation 
«  de  sa  femme,  qui  l'a  toujours  poussé  à  l'inhuma- 
«  nité.  J'ai  transformé  cette  âme  en  cheval,  parce  qu'il 
«  nous  est  permis  de  donner  la  forme  que  nous  vou- 
«  Ions  aux  âmes  des  damnés  ;  et  maintenant  je  des- 
«  cendrais  aA'ec  elle  dans  le  lieu  des  supplices  éter- 
«  nels ,  si  la  nuit  qui  précède  le  dimanche  n'allait 
«  venir  :  c'est  le  moment  où  il  faut  que  nous  don- 
«  nions  nos  représentations  théâtrales,  et  où  nous 
«  devons  châtier  les  âmes  malheureuses  par  des  sup- 
«  plices  plus  cruels  encore.  »  Après  avoir  ainsi  parlé, 
le  démon  fixa  les  yeux  sur  Thurcill,  et  dit  au  saint  : 
«  Quel  est  ce  villageois  qui  se  tient  à  vos  côtés?— Ne 
«  le  connais-tu  pas?  »  reprit  le  saint.  Alors  le  démon  : 
«  En  effet,  j'ai  vu  cet  homme  dans  l'église  de  Tids- 
«  tude,  au  comté  d'Essex,  le  jour  de  la  dédicace  de 
«  cette  église.  »  Le  saint  lui  dit  :  «  Sous  quel  habit 
«  t'étais-tu  introduit  dans  cette  église?— Sous  l'habit 
«  d'une  femme,  répondit  le  démon.  Je  m'étais  avancé 
0  jusqu'au  baptistère;  mais,  quand  je  voulus  dépas- 
«  ser  la  balustrade,  je  rencontrai  un  diacre  tenant  à  la 
«  main  son  goupillon  ;  il  m'aspergea  d'eau  bénite,  et 
«  aussitôt  je  me  mis  à  fuir  en  poussant  un  grand  cri  : 
«  je  ne  fis  qu'un  saut  depuis  l'église  jusqu'à  la  prai- 
«  rie,  qui  en  est  éloignée  d'environ  deux  stades.  » 
Thurcill  affirma  que  lui  et  la  plupart  des  paroissiens 


ANNEE  4  206.  387 

avaient  entendu  ce  cri,  mais  sans  en  connaître  nul- 
lement la  cause. 

Saint  Domnin  dit  ensuite  au  démon  :  «  Nous  vou- 
<•  Ions  aller  avec  toi  pour  assister  à  vos  jeux.  —  Si 
«  vous  voulez  venir  avec  moi,  répondit  le  démon, 
a  gardez-vous  d'amener  ce  villageois  avec  vous  ;  car, 
«  à  son  retour  parmi  les  siens,  il  dévoilerait  aux  vi- 
«  vants  ce  qui  se  passe  parmi  nous,  les  raffinements 
«  de  supplices  que  nous  tenons  secrets,  et  cela  nous 
«  ferait  perdre  bien  des  gens  qui  pratiquent  nos  œu- 
«  vres.  —  Va  et  hâte-loi,  reprit  le  saint.  Saint  Julien 
«  et  moi  nous  te  suivons.  »  Le  démon  marchait  le 
premier  ;  les  saints  le  suivaient,  accompagnés  deThur- 
cill,  caché  derrière  eux.  ils  arrivèrent  par  un  chemin 
qui  allait,  en  montant,  à  une  plaine  du  côté  du  nord. 
Sur  le  revers  de  cette  montagne,  se  trouvait  une  vaste 
maison  couleur  de  suie  et  entourée  de  vieux  murs  : 
il  y  avait  dans  cette  maison  plusieurs  grandes  cours 
remplies  de  sièges'  de  fer  rougis  au  feu.  Or,  ces  siè- 
ges, hérissés  de  clous  et  auxquels  étaient  adaptés  des 
cercles  de  fer  chauffés  à  blanc,  étaient  placés  en  haut 
et  en  bas,  à  droite  et  à  gauche.  Des  hommes  et  des 
femmes,  sans  distinction  de  rang,  y  étaient  iniséra- 
blement  assis;  de  tous  côtés,  ils  étaient  percés  par  les 
clous  ardents;  les  cercles  de  fer  rouge  les  mainte- 
naient sur  ces  sièges  de  douleur  et  les  brûlaient  hor- 
riblement. Ces  sièges  étaient  si  nombreux,  et  la  mul- 
titude de  ceux  qui  y  étaient  placés  était  telle,  que  le 

*  SudibuSj  nous  lisons  sedibus^  a  cause  de  ce  qui  suit. 


5RS  JEAN-SANS-TERRE. 

langage  ne  peutsuffîre  à  les  compter.  Ces  cours  étaient 
entourées  par  des  murs  de  fer  entièrement  noirs,  et, 
près  de  ces  murs,  se  trouvaient  d'autres  sièges  où  les 
démons,  assis  en  rond  comme  à  un  joyeux  spectacle, 
se  moquaient  les  uns  les  autres  des  tourments  de  ces 
malheureuses  âmes,  et  leur  reprochaient  leurs  an- 
ciens péchés.  Sur  le  revers  de  la  montagne  dont  nous 
avons  parlé  et  non  loin  de  l'entrée  de  cet  affreux 
séjour,  s'étendait  un  mur  haut  de  cinq  pieds,  au-des- 
Fus  duquel  on  voyait  parfaitement  tout  ce  qui  se  pas- 
sait dans  ce  lieu  de  supplices.  Saint  Julien  et  saint 
Domnin  se  placèrent  en  dehors,  regardant  par  des- 
sus le  mur  et  voyant  l'horrible  spectacle  de  l'intérieur. 
Le  villageois  était  caché  entre  eux  et  voyait  aussi  par- 
faitement tout  ce  qui  se  passait. 

Lorsque  les  ministres  du  Tartare  eurent  pria  place 
à  ce  spectacle  récréatif,  le  chef  de  la  cohorte  infernale 
dit  à  ses  satellites  :  «  Que  l'orgueilleux  soit  arraché 
«  de  son  siège,  et  qu'il  vienne  jouer  devant  nous.  » 
A  ces  mots,  un  malheureuxfutamené  par  les  démons  : 
il  était  couvert  d'un  vêtement  noir,  et  il  reproduisit, 
au  grand  plaisir  des  démons  qui  applaudissaient  à 
l'envi  tous  les  gestes  habituels  à  l'homme  orgueilleux. 
Il  redressait  la  lête ,  se  présentait  la  face  haute,  re- 
gardait de  travers  et  les  sourcils  froncés,  prononçait 
impérieusement  des  paroles  vaniteuses  ;  il  haussait 
ses  épaules,  qui  ne  semblaient  pas  pouvoir  supporter 
ses  bras,  croisait  ses  bras  sur  sa  poitrine,  rejetaitla  tête 
en  arrière  ;  son  visage  pâlissait,  ses  yeux  (»nflammés 
annonçaient  la  colère  ;  il  af)prochait  son  doigt  de  son 


ANNÉE  ^206.  38» 

uez,  et  semblait  faire  de  grandes  menaces.  Cet  or- 
gueil grotesque,  qui  naissait  sans  motif,  faisait  pous- 
ser de  grands  éclats  de  rire  aux  esprits  impurs.  Au 
moment  où  il  se  gloriCait  de  ses  habits  et  serrait  son 
manteau  autour  de  lui,  comme  c'est  l'usage  ^  des  va- 
niteux; ses  vêtements  parurent  tout  à  coup  être  de 
feu,  et  brûlèrent  le  corps  de  ce  malheureux.  Ensuite 
les  démons,  armés  de  fourches  et  de  crocs  de  fer 
rouge  se  jetèrent  avec  fureur  sur  lui  et  le  déchirè- 
rent, membre  à  membre.  Un  des  démons  fit  bouillir 
dans  une  poêle  de  la  graisse,  de  la  poix  et  d'autres 
corps  huileux^  et  arrosa  avec  le  liquide  brûlant  les 
membres  en  lambeaux  du  malheureux.  A  chaque  as- 
persion du  démon ,  les  membres  faisaient  entendre 
un  bruit  semblable  à  celui  que  fait  l'eau  froide  ver- 
sée dans  du  sang  bouillant.  Après  que  les  membres 
divisés  eurent  été  ainsi  brûlés,  ils  se  réunirent,  recom- 
posèrent un  tout,  et  Torgueilleux  reprit  sa  première 
forme.  Bientôt  les  forgerons  de  TÉrèbe  s'approchè- 
rent du  malheureux  avec  des  marteaux  et  trois  lames 
de  fer  rouge  garnies  de  trois  rangs  de  clous.  Sur  la 
partie  antérieure  du  corps,  à  droite  et  à  gauche,  ils 
lui  appliquèrent  deux  de  ces  lames,  et  lui  enfoncè- 
rent dans  la  chair  les  clous  rougis  à  grands  coups  de 
marteau.  Ces  lames  partaient  des  pieds,  couvraient 
les  jambes  et  les  cuisses,  et  se  prolongeaient  jus- 
qu'aux épaules,  en  se  recourbant  sur  le  col.  La  troi- 
sième lame  fut  appliquée  depuis  les  parties  de  la  gé- 

'  Manicasque  ronsuendo  vonsiiingeret^  nous  donnons  le  «eiis  pro- 
bable en  lisant  manicuriKiiie  consueio  consl  ringer  et. 


39a  JEAN-SANS-TERRt. 

nération  jusqu'au  sommet  de  la  tête,  en  passant 
sur  le  ventre.  Lorsque  le  malheureux  eut  subi  très- 
lonjjtemps  les  supplices  que  nous  avons  détaillés,  il 
fut  traîné  cruellement  jusqu^à  son  siège  ^  on  Ty  assu- 
jettit, et  des  clous,  longs  de  cinq  doigts  et  chauffés  à 
blanc,  le  torturaient  horriblement  de  toutes  parts. 
Enfin ,  on  Temmena  hors  de  ce  lieu  de  supplices,  et 
on  le  replaça  sur  le  siège  qu'il  s'élait  fabriqué  lui- 
même  de  son  vivant  :  il  était  réservé  à  de  nouvelles 
tortures. 

Après  lui ,  un  prêtre  fut  arraché  cruellement  de 
son  siège  enflammé,  et  amené  par  les  ministres  d'ini- 
quité devant  les  esprits  impurs  pour  leur  servir  de 
jouet.  Aussitôt  ils  lui  fendirent  le  gosier  par  le  jmi- 
lieu  ,  et  en  tirèrent  la  langue,  qu'ils  coupèrent  à  la 
racine.  Cet  homme  n'avait  récité,  lorsqu'il  le  pou- 
vait, ni  messes  ni  prières  pour  le  peuple  qui  lui  était 
confié,  et,  en  récompense  des  biens  temporels  qu'il  en 
avait  reçus,  il  ne  lui  avait  été  utile  ni  par  de  saintes 
exhortations  ni  par  l'exemple  des  bonnes  œuvres.  Les 
démons  le  déchirèrent  ensuite  membjie  à  membre, 
ainsi  qu'ils  avaient  fait  pour  l'orgueilleux,  et  quand 
son  corps  eut  repris  sa  forme,  ils  le  replacèrent  sur 
son  siétre  de  douleurs. 

Us  amenèrent  ensuite  un  chevalier  qui  avait  passé 
sa  vie  à  massacrer  des  innocents,  à  se  battre  dans  les 
tournois  ,  et  à  commettre  des  rapines.  Ce  chevalier, 
armé  de  toutes  pièces,  était  monté  sur  un  cheval  noir  : 
et  toutes  les  fois  qu'il  lui  faisait  sentir  l'éperon  ,  ce 
cheval  rendait  par  la  bouche  et  par  les  naseaux  une 


ANNÉE  n06.  S»l 

flamme  mêlée  de  fumée  et  de  celle  puanteur  qu'exhale 
la  poix.  C'était  un  supplice  pour  son  cavalier.  La  selle 
était  hérissée  de  très-lougs  clous  rougis  au  feu.  La 
-cuirasse,  le  casque,  Técu  et  les  bottines  étaient  de  feu , 
et  en  même  temps  d'un  poids  accablant  pour  celui 
qui  les  portait.  Ce  qui  s  ajoutait  au  supplice  déjà  ter- 
rible d'être  brûlé  jusqu'aux  os.  Cependant  lèche 
valier  faisait  prendre  le  galop  à  son  coursier,  et  diri- 
geait sa  lance  contre  les  démons  qu'il  rencontrait,  et 
qui  se  moquaient  de  lui  ;  mais  taudis  qu'il  donnait  une 
représentation  de  ses  anciens  exercices  militaires,  il 
futjetéenbasdeson  cheval,  et  déchiré  par  les  démons, 
qui  l'arrosèrent  de  l'aboaiinable  mélange  dont  j'ai 
parlé.  Quand  ses  membres  brûlés  se  furent  réuuis , 
on  cloua  sur  eux  les  trois  lames  que  j'ai  décrites.  En- 
fin, il  fut  entraîné  violemment  vers  son  siège ,  ayant 
recouvré  la  vie  pour  de  nouveaux  supplices. 

(Ils  entraînèrent  aussi,  pour  servir  de  jouet,  un  mar- 
chand qui  s'estait  servi  de  fausses  balances  et  de  faux 
poids,  et  quelques-uns  de  c^ux  qui,  en  tirant  violem- 
ment dans  leurs  boutiques  des  étoffes  neuves,  les  dé- 
chirent en  long  ou  en  large  ,  puis  les  recousent  avec 
adresse  et  les  vendent  dans  des  lieux  qu'ils  ont  soin 
de  tenir  obscurs.  Ces  misérables  furent  arrachés  de 
leurs  sièges ,  et  forcés  de  reproduire  les  manœuvres 
frauduleuses  qu'ils  employaient  :  ce  qui  les  couvrait 
de  honte  et  ce  qui  aggravait  leur  supplice  :  or,  les  dé- 
mons les  torturaient  comme  les  précédents  '.) 

•  Intercalatiou  fournie  par  le  manuscrit  deCo(toii  et  le  texte  de  Wen- 
d«ver. 


392  JEAN-SANS-TblRRK. 

A  la  suite  de  ces  marchands  on  amena  dans  l'as- 
semblée un  homme  fort  habiledans  les  lois  mondaines, 
.  après  qu'on  Teut  arraché  avec  de  grandes  tortures  de 
.  son  siège  qu'il  s'était  fabriqué  lui-même  pendant  Ion- 
guesannées,  en  vivant  dans  le  crime  et  [en  vendant]  la 
justice. Cettehommeavaitoccupéle  premier  rang  parmi 
les  plus  fameux  [légistes]  d'Angleterre;  mais  il  venait 
de  terminer  misérablement  sa  vie ,  l'année  même  où 
cette  vision  eut  lieu.  Comme  il  mourut  sans  avoir  en 
aucune  façon  disposé  de  ses  biens,  tout  ce  qu'il  avait 
enlevé  à  autrui  par  son  insatiable  rapacité  fut  con- 
fisqué et  complètement  pilié.  U  avait  coutume  de  siéger 
dans  Téchiquier  du  roi,  et  se  faisait  donner  des  pré- 
sents par  chacune  des  deux  parties.  Dès  qu  il  fut 
amené  devant  les  esprits  immondes  sur  cet  affreux 
théâtre,  l'ironie  et  les  insultes  des  démons  le  forcèrent 
à  l'eprésenter  les  actes  de  sa  vie  passée.  Alors  il  se 
tournait  tantôt  à  droite,  tantôt  à  gauche,  engageant 
les  uns  à  exposer  leur  plainte,  fournissant  aux  autres 
des  moyens  contradictoires  ;  et  en  même  temps,  il  pré- 
sentait à  celui-ci  et  à  celui-là  ses  mains  habituées  à 
;  recevoir  des  présents,  comptait  l'argent  qu'fî  venait 
d'obtenir,  et  le  mettait  dans  sa  bourse,  f.orsque  les 
démons  se  furent  amusés  quelque  temps  du  spectacle 
de  ce  malheureux,  les  pièces  d'argent  devinrent  tout  à 
coup  brûlantes,  et  elles  lui  causèrent  de  cruelles  dou- 
leurs, parce  qu'il  était  forcé  de  les  mettre  toutes  rou- 
ges dans  sa  bouche  et  de  leâ  avaler.  Lorsqu'il  les  eut 
avalées,  deux  démons  s'approchèrent  avec  une  roue 
{\v  chariot  en  fer,  héiissée  tout  autour  de  piquants 


ANNÉE  V206.  5»5 

et  de  clous  :  ils  la  firent  tourner  cruellement  sur  le 
dos  du  pécheur ,  le  lui  écrasèrent  par  une  rotation 
rapide  et  flambloyante ,  et  le  forcèrent  à  rejeter  en 
vomissant  et  avec  d'horribles  angoisses  les  pièces  de 
monnaiequ'il  avait  avalées  avec  tant  de  douleur.  Lors- 
qu'il les  eut  rejetées,  un  démon  les  lui  fit  ramasser 
pour  qu'il  les  avalât  une  seconde  fois  avec  les  mêmes 
souffrances.  Ensuite,  les  ministres  du  Tartare  entrè- 
rent en  fureur,  et  exercèrent  sur  lui  toutes  les  lorlures 
dont  nous  avons  parlé.  Sa  femme  aussi  était  attachée 
sur  un  siège  ardent  el  hérissé  de  pointes;  parce  qu'elle 
avait  fait  prononcer  dans  plusieurs  églises  l'excommu- 
nication ,  à  cause  d'un  certain  anneau  qu'elle  avait 
placé  par  mégarde  dans  son  écrin,  et  qu'elle  préten- 
dait lui  avoir  été  volé.  Comme  elle  avait  été  prévenue 
par  une  mort  subite  ,  elle  n'avait  jamais  été  absoute 
de  cet  abus  de  pouvoir. 

On  amena  ensuite,  pour  servir  de  spectacle  aux  dé- 
mons furieux,  un  homme  et  une  femme  adultères. 
11  furent  obligés  de  s'unir  dans  un  accouplement 
hideux,  et  de  reproduire  les  poses  les  plus  lascives  el 
les  gestes  les  plus  impudiques.  Celte  scène  les  cou- 
vrait de  honte  et  leur  attirait  les  reproches  des  dé- 
mons. Ensuite  ils  devinrent  comme  furieux,  se  déchi- 
rèrent et  se  mordirent  l'un  Tautre.  Cet  amour  des  sens 
qui  les  enflammait  auparavant  semblait  s'être  changé 
en  cruauté  et  en  haine.  Bientôl  la  troupe  furieuse  les 
déchira  membre  par  membre,  et  épuisa  sur  eux  tous 
les  précédenls  supplices.  Les  fornicateurs  qui  paru- 
rent ensuile  éprouvèrent  des  tortures  pareilles,  mais 


0t»      .       -     .  JEAN-SANS-TERRE. 

tellement  abominables,  que  l'écrivain  doit  garder  le 
silence. 

Parmi  d'auires  malheureux  ,  deux  hommes  de  la 
recedes  calomniateurs  furent  amenés  par  les  démons. 
Leurs  bouches  étaient  horriblement  fenduesjusqu  aux 
oreilles,  et  quand  ils  approchaient  leurs  visages,  ils  se 
lançaient  des  regards  furieux.  Alors ,  on  leur  mit 
dans  la  bouche  deux  fers  rougis  au  feu  qui  formaient 
Textrémité  d'une  même  lance,  et  chacun  d'eux,  ron- 
geant ce  fer  avec  d  horribles  grimaces,  arrivait  rapi- 
dement au  milieu  du  bois  de  la  lance  ;  alors,  leurs  vi- 
sages se  rencontraient  ;  ils  se  déchiraient  à  belles  dents, 
et  faisaient  couler  leur  sang  sous  leurs  morsures. 

On  amena  enfin,  parmi  beaucoup  d'autres,  des 
voleurs,  des  incendiaires,  des  violateurs  des  lieux 
saints.  Ils  étaient  placés  par  les  ministres  du  Tartare 
sur  des  roues  de  fer  ardent,  garnies  de  pieux  et  de 
piquants  ;  et  ces  roues  avaient  été  chauffées  si  violem- 
ment qu'elles  lançaient  une  pluie  d'étincelles.  Ces 
malheureux  étaient  entraînés  dans  leur  tournoiement 
et  souffraient  d'horribles  tortures. 

Non  loin  de  l'entrée  de  l'enfer  souterrain,  Thur- 
cill  aperçut  quatre  autres  places.  La  première  con- 
tenait d'innombrables  fournaises  et  d'énormes  chau- 
dières remplies  jusqu'au  bord  de  poix  et  d'autres 
matières  bouillantes.  Les  âmes  y  étaient  entassées  et 
la  force  de  l'ébullition  faisait  venir  à  la  superficie  des 
têtes  qui  semblaient  être  celles  de  poissons  noirs,  puis 
les  rejetait  au  fond.  La  secojide  place  contenait  aussi 
(les  chaudières;   inais  celles-là  étaient  remplies  de 


ANNEE  ^206.  5V5 

neige  et  de  glace  congelée.  Les  âmes  qui  y  étaient 
plongées  ressentaient  Tintolérable  tourment  d'un 
froid  atroce.  Les  chaudières  qui  se  trouvaient  dans 
la  troisième  place  contenaient  de  Teau  sulfureuse 
bouillante  et  d'aulres  liqueurs  qui  jettent  une  odeur 
et  une  fumée  félidés.  Elles  étaient  réservées  spéciale- 
ment aux  âmes  qui  avaient  fini  leur  vie  dans  de  fé- 
tides débauches.  Dans  la  quatrième  place,  il  y  avait 
des  chaudières  pleines  d'une  eau  très-noire  et  très- 
salée,  et  Tâcreté  de  cette  eau  aurait  suffi  pour  enlever 
instantanément  Técorce  d'un  morceau  de  bois  qu'on 
y  aurait  plongé.  Dans  ces  chaudières  étaient  jetés  en 
masse  les  pécheurs,  les  homicides,  les  voleurs,  les  ra- 
visseurs, les  femmes  empoisonneuses,  les  riches  qui 
avaient  accablé  leurs  hommes  d'injustes  exactions, 
ils  étaient  condamnés  à  bouillir  sans  cesse,  ^t  les  dé- 
mons étaient  là  avec  des  fourches  de  fer  chauffées  à 
blanc  pour  les  rejeter  dans  les  chaudières  ardentes 
s'ils  tentaient  de  s'en  échapper.  Ceux  qui  avaient 
bouilli  pendant  sept  jours  dans  les  liqueurs  brûlantes, 
étaient  plongés  le  huitième  jour  dans  l'horrible  froid 
de  la  seconde  place  ;  et  au  contraire  ceux  qui  avaient 
souffert  le  tourment  du  froid  étaient  jetés  dans  la 
poix  bouillante  :  semblablement  ceux  qui  avaient 
bouilli  dans  l'eau  salée  avaient  à  subir  l'épreuve  du 
soufre  fondu  et  fétide.  Ces  changements-dans  les  sup- 
plices avaient  constamment  lieu  de  huit  jours  en  huit 
jours. 

Après  avoir  assisté  à  ces  terribles  spectacles,  l'au- 
rore du  dimanche  commençant  à  poindre,  saint  Ju- 


390  JEAN-SANS-TERRE. 

lien  et  saint  Domuin  accompagnés  de  ThurcilF,  se 
dirigèrent  vers  la  montagne  de  joie  ;  ils  traversèrent 
le  feu  du  purgatoire,  Tétang,  le  pont  semé  de  pi- 
quants, et  ils  arrivèrent  au  vestibule  qui  se  trouvait 
dans  la  partie  occidentale  du  temple  dont  nous  avons 
parlé.  Ce  temple,  situé  sur  la  montagne,  avait  une 
porte  vaste  et  brillante  toujours  ouverte  ;  c'était  par  là 
que  saint  Michel  introduisait  lésâmes  complètement 
blanches.  Dans  ce  vestibule  étaient  réunies  toutes  le* 
âmes  qui  avaient  accompli  leur  expiation  :  elles  at- 
tendaient avec  le  plus  ardent  désir  qu'il  leur  fût  per- 
mis de  faire  leur  heureuse  entrée  dans  ce  temple. 
Hors  du  temple,  dans  la  plaine  méridionale,  Thur- 
cill  aperçut  une  infinité  d'âmes  qui  toutes,  les  regards 
tournés  vers  la  basilique,  se  fatiguaient  à  attendre  et 
à  désirer  les  prières  des  amis  qu'elles  avaient  laissés 
sur  la  terre.  C'était  là  ce  qui  pouvait  leur  mériter 
l'entrée  de  la  basilique;  et  plus  chaque  âme  trouvait 
un  aide  spécial  dans  le  souvenir  des  vivants,  plus  elle 
approchait  de  la  basilique.  Dans  ce  lieu,  Thurcill 
reconnut  bien  des  gens  avec  qui  il  avait  été  lié  et 
même  tous  ceux  qu'il  n'avait  vus  autrefois  que  très- 
légèrement.  A  chaque  âme  que  Thurcill  examinait, 
saint  Michel  lui  disait  par  combien  de  messes  elle  pour- 
rait être  délivrée  et  admise  à  entrer  dans  le  temple. 
Toutes  les  âmes  qui  attendaient  en  ce  lieu  n'avaient 
à  subir  aucune  peine  :  leur  seule  anxiété  consistait 
dans  le  désir  où  elles  étaient  d'obtenir  quelque  secours 
spécial  de  la  part  de  leurs  amis.  Néanmoins  toutes 
lésâmes  qui  attendaient  ainsi,  avançaient  de  jour  en 


ANNEE- 4206.  397 

jour  plus  près  de  la  basilique  :  ce  qu'elles  devaient 
aux  prières  que  Péglise  catholique  récite  pour  les 
morts  en  général. 

Le  villageois  ayant  été  introduit  dans  le  temple 
par  saint  Michel,  aperçut  beaucoup  d'âmes  blanches 
qui  avaient  appartenu  à  des  hommes  et  à  des  femmes 
qu'il  avait  connus  pendant  leur  vie.  Toutes  mon- 
taient les  degrés  du  temple  et  paraissaient  goûter  des 
transports  de  joie.  A  mesure  que  ces  âmes  montaient 
les  degrés  du  temple  du  côté  de  l'orient,  il  remarqua 
qu'elles  devenaient  plus  blanches  et  plus  brillantes. 
Dans  la  grande  basilique  se  trouvaient  de  magnifi- 
ques demeures  où  résidaient  les  âmes  des  justes,  plus 
blanches  que  la  neige.  Leurs  visages  et  leurs  cou- 
ronnes brillaient  éclairés  comme  par  des  rayons  d'or. 
Chaque  jour,  à  heure  fixe,  ils  entendaient  les  con- 
certs des  cieux  :  on  eût  dit  les  accords  réunis  de  tous 
les  instruments  connus.  Cette  harmonie,  par  sa  dou- 
ceur suave,  anime  et  nourrit  tous  ceux  qui  habitent 
dans  ce  temple,  aussi  bien  que  s'ils  étaient  alimentés 
par  les  mets  les  plus  délicats.  Les  âmes  qui  restaient 
en  dehors  de  la  basilique,  dans  le  vestibule,  n'étaient 
pas  encore  dignes  d'entendre  ces  célestes  concerts. 
C'est  dans  ce  temple  que  la  plupart  des  saints  avaient 
en  quelque  sorte  fixé  leur  domicile  ;  c'est  là  qu'ils 
recevaient  avec  joie  ceux  qui,  après  le  Seigneur,  les 
avaient  invoqués  spécialement,  pour  présenter  en- 
suite ces  âmes,  dont  ils  étaient  les  patrons,  devant  le 
trône  de  Dieu. 

Thurcill  et  ses  guides  se  dirigèrent  bientôt  vers  la 


Jm  JEAN-SANS-TERRE. 

plaine  qui  s'étendait  à  IWient  du  temple,  et  parvin- 
rent dans  un  lieu  délicieux,  émaillé  des  fleurs  les  plus 
variées  ;  les  plantes,  les  arbres  et  les  fruits  y  exha- 
laient de  suaves  parfums.  Ce  lieu  était  arrosé  par  une 
fontaine  limpide,  qui  se  partageait  en  quatre  ruis- 
seaux de  liqueur  et  de  couleur  différentes.  Au-dessus 
de  cette  fontaine  s'élevait  un  arbre  superbe^  dont  les 
rameaux  étaient  immenses  et  la  hauteur  prodigieuse. 
Cet  arbre  était  abondamment  chargé  de  fruits  de 
toute  espèce  qui  charmaient  la  vue  et  lodorat.  Sous 
cetarbre,  près  delà  fontaine,  était  étendu  un  homme 
dont  les  formes  étaient  belles  et  gigantesques.  11  était 
revêtu  depuis  les  pieds  jusqu'à  la  poitrine  d'une  tu- 
nique de  diverses  couleurs,  tissue  avec  un  art  infini  ; 
d'un  œil  il  semblait  rire  et  de  l'autre  il  semblait  pleu- 
rer. «  Tu  vois,  dit  saint  Michel,  le  premier  père  du 
«  genre  humain,  Adam  :  en  riant  d'un  œil,  il  mani- 
«  feste  la  joie  qu'il  ressent  pour  l'ineffable  glorification 
«  de  ceux  de  ses  enfants  qui  doivent  être  sauvés;  en 
«  pleurant  de  l'autre  ,  il  annonce  la  douleur  que  lui 
«  causentceux  de  ses  enfants  qui  doiveiitêtre  repoussés 
«  et  damnés  par  le  jugement  du  Dieu  de  justice.  Le  vê- 
t  tement  dont  il  est  couvert  ne  forme  pas  encore  une 
«  tunique  complète  :  c'est  le  vêtement  d'immortalité 
«  et  de  gloire  dont  il  a  été  dépouillé  à  cause  de  sa  pre- 
«  mière  désobéissance.  Mais  depuis  Abel,  le  juste 
«  d'entre  ses  fils,  jusqu'aujourd'hui,  ce  vêtement  a  été 
«  refait  par  Jes  générations  de  justes  qui  se  sont  suc- 
«  cédé.  Selon  que  ces  élus  ont  brillé  par  différentes 
«  V€rtufi  ,  ce  vêtement  s'est  composé  de  diverses  cou- 


ANNÉE  4206.  5fi^ 

«  leurs.  Quand  le  nombre  des  élus  sera  complet,  la 
«  robe  de  gloire  et  d'immortalité  sera  aussi  achevée  ; 
«  alors  le  monde  finira.  » 

En  quittant  ce  lieu  et  ens'avançant  un  peu  ,  ils  ar- 
rivèrent à  une  porte  extrêmement  brillante,  ornée 
de  diamants  et  de  pierres  précieuses.  Le  mur  d'en.- 
ceinte  rayonnait  comme  s'il  était  d'or.  Aussitôt  qu'ils 
eurent  passé  sous  cette  porte ,  ils  virent  un  temple 
d'or  beaucoup  plus  magnifique  que  le  premier.  Tout 
y  était  si  beau,  si  charmant,  si  éclatant  de  splen- 
deur, qu'en  comparaison  les  lieux  qu'ils  avaient  vus 
d'abord  semblaient  avoir  perdu  tout  leur  prix.  Thur- 
cill  ,  en  entrant  dans  ce  temple  ,  aperçut  sur  le  côté 
une  espèce  de  chapelle  dont  Téclat  était  admirable, 
et  où  résidaient  trois  vierges  belles  d'une  ineffable 
beauté.  C^étaient ,  ainsi  que  le  lui  apprit  l'archange, 
sainte  Catherine  ,  sainte  Marguerite  et  sainte  Osithe. 
Tandis  qu'il  était  occupé  à  les  contempler  avec  ad- 
miration ,  saint  Michel  dit  à  saint  Julien  :  «  Hâte-toi 
«  de  faire  rentrer  cette  âme  dans  son  corps  ;  car  si 
«  tu  ne  la  ramènes  prompte  ment  sur  la  terre  ,  ton 
«  protégé  sera  étouffé  par  la  quantité  d'eau  froide 
«  que  ceux  qui  entourent  son  lit  ne  cessent  de 
«  lui  jeter  au  visage.  »  A  ces  mots  ,  Thurcill  re- 
prit, sans  savoir  comment,  ses  sens  corporels  et  se 
retrouva  dans  son  lit.  Il  y  avait  deux  jours  et  autant 
de  nuits  qu'il  était  plongé  dans  cette  extase  ;  et  depuis 
le  soir  de  la  sixième  férié  jusqu'au  soir  du  dimanche 
suivant,  il  était  resté  dans  ce  sommei!  léthargique. 
Le  lendemain  au  matin  ,  il  se  hâta  de  se  rendre  h 


4àô  JEAN-SANS-TERRE. 

Téglise  ;  le  prêtre  et  les  autres  paroissiens  qui  l'avaient 
vu  peu  auparavant  dans  cet  état  d'anéantissement  lui 
demandèrent  instamment  de  vouloir  bien  leur  racon- 
ter ce  qui  lui  avait  été  révélé.  Thurcill^  à  cause  de  la 
simplicité  de  son  esprit,  s'en  excusa  constamment, 
jusqu'à  ce  que  saint  Julien  lui  eût  apparu  et  lui  eût 
commandé  de  raconter  tout  ce  qu'il  avait  vu  :  «Car  il 
ne  l'avait  entraîné,  lui  dit-il,  au-delà  de  ce  monde  que 
pour  qu'il  publiât  ce  qu'il  avait  vu  et  entendu.»  Dès 
lors  le  villageois  obéit  aux  ordres  sacrés.  Le  jour  de 
la  Toussaint  et  d'autres  fois  encore ,  il  raconta  sa  vi- 
sion gravement ,  clairement  et  en  bon  anglais  :  ce 
qui  causa  une  grande  surprise  à  tous  ceux  qui  l'en- 
tendirent. Tous  admiraient  l'éloquence  extraordinaire 
de  cet  homme  qui ,  jusqu'alors  ,  n'avait  paru  qu'un 
paysan  pauvre  d'esprit  et  tout  à  fait  étranger  à  l'art 
de  la  parole.  Thurcill  ne  cessa  point  de  raconter  la 
vision  qu'il  avait  eue;  et  chacun  ,  en  l'écoutant,  se 
lamentait  et  poussait  de  profonds  soupirs. 

GeOFFROI,  ARCHEVÊQUE  d'yORR,  REFDSE  l'iMPOT  ÉTABLI 
PAR  LE  ROI   JEAN.  —  FaITS  DIVERS.  —  OrDRE  DES    FRÈRES 

MiNEDRs.  —  L'an  de  grâce  ^1207  ,  le  roi  Jean  célébra 
la  fête  de  Noël  à  Winchester  en  présence  des  grands 
du  royaume.  Puis,  à  l'époque  de  la  Purification  de 
la  bienheureuse  Marie  ,  il  imposa  dans  toute  l'An- 
gleterre un  treizième  sur  tous  les  biens  meubles  et 
autres  ,  et  les  ecclésiastiques  et  prélats  y  furent  com- 
pris tout  aussi  bien  que  les  laïques  ;  tous  murmu- 
raient ,  mais  personne  n'osait  résister.  L'archevêque 


ANNÉE  ^207.  40^ 

d  York  ,  Geoffroi ,  fut  le  seul  qui ,  non-seulement 
ne  se  prêta  pas  à  cette  mesure,  mais  encore  s  y 
opposa  ouvertement;  il  quitta  secrètement  l'Angle- 
terre ,  et  en  se  retirant  il  lança  sentence  d'anathème 
spécialement  sur  ceux  qui  exerceraient  cette  rapine 
dans rarchevêché  d'York,  et  généralement  sur  tous 
les  envahisseurs  de  Téglise  ou  des  choses  ecclésias- 
tiques. Vers  le  même  temps  ,  le  sixième  jour  avant 
les  calendes  de  février  ,  un  vent  violent  qui  survint 
tout  à  coup  renversa  les  édifices  ,  déracina  les  arbres 
et  engloutit  les  troupeaux  de  gros  et  de  menu  bétail 
sous  des  monceaux  déneige.  Cette  même  année, 
Tempereur  Othon  se  rendit  en  Angleterre ,  eut  une 
entrevue  avec  le  roi  son  oncle ,  et  revint  dans  ses  états, 
après  avoir  reçu  dudit  roi  un  présent  de  cinq  mille 
marcs  d'argent. 

Vers  le  même  temps,  des  prédicateurs,  qu'on  ap- 
pelle les  frères  Mineurs ,  commencèrent  à  paraître, 
et,  favorisés  par  le  pape  Innocent ,  ils  se  répandirent 
sur  la  terre.  Ils  séjournaient  dans  les  villes  et  dans  les 
cités  au  nombre  de  dix-sept  ;  ils  ne  possédaient  rien 
absolument,  vivaient  selon  l'Évangile,  se  conten- 
taient pour  leur  nourriture  et  pour  leurs  habits,  du 
strict  nécessaire ,  marchaient  nu-pieds  ,  et  donnaient 
à  tous  un  exemple  frappant  d'humilité.  Les  di- 
manches et  fêtes  ,  ils  sortaient  de  leurs  habitations  , 
allaient  prêcher  dans  les  églises  paroissiales  l'évan- 
gile du  Verbe  ,  mangeant  et  buvant  ce  qu'ils  trou- 
vaient chez  ceux  envers  qui  ils  s'acquittaient  '  du  soin 

'  *  Imppudebat ,  noas  lisons  impendebaut. 

n.  26 


402  JEAN-SANS-TERRE. 

de  la  prédication.  Les  frères  Mineurs  étaient  d'au- 
tant plus  éclairés  dans  la  contemplation  des  choses 
célestes  ,  qu'ils  étaient  plus  étrangers  aux  affaires  de 
ce  monde  et  aux  délices  des  sens.  Chez  eux ,  on  ne 
garde  pour  le  lendemain  aucune  espèce  d'aliment , 
afin  que  tous  les  actes  extérieurs  soient  d'accord  avec 
cette  pauvreté  intérieure  qui  est  le  vœu  de  leur  âme. 

Le  pape  casse  la  double  élection  de  l'archevêque  de 
Cantorbéry.  —A  la  place  des  deux  prétendants,  on 

ÉLIT  le  cardinal  ÉtIENNE  DE  LaNGTON.  SuiTES  CU- 
RIEUSES DE  CETTE  PROMOTION.  NÉGOCIATIONS  ET  LET- 
TRES   ENTRE    LE    ROI   ET    LE    PAPE.    —    FaITS    DIVERS.    

Naissance  de  Henri  (111).  —  Vers  la  même  époque  ,  les 
moines  de  l'église  de  Cantorbéry  parurent  devant  le 
seigneur  pape ,  pour  faire  décider  par  lui  leurs 
prétentions  scandaleuses.  En  effet ,  une  partie  des 
moines,  munie  de  lettres  de  créance ,  présenta  Re- 
gnault ,  sous-prieur  de  Cantorbéry,  comme  élu  à  la 
dignité  d'archevêque,  et  demanda  instamment ,  ainsi 
qu'elle  l'avait  fait  plusieurs  fois  ,  la  confirmation  de 
cette  élection.  L  autre  partie  des  moines  du  même 
couvent ,  également  munie  de  lettres  de  créance,  pré- 
senta Jean ,  évêque  de  Norw^ich  :  mais  ceux-ci  allé- 
guaient que  l'élection  du  sous-prieur  était  nulle  pour 
plusieurs  motifs  :  d'abord  parce  qu'elle  avait  été 
faite  pendant  la  nuit,  clandestinement  et  sans  le  con- 
sentement du  roi ,  ensuite  parce  que  la  majeure  et  la 
plus  saine  partie  du  couvent  n'y  avait  pas  assisté.  S'ap- 
puyaiit  sur  ces  raisons,  ils  demandèrent  au  pape  de 


ANNEE  ^207.  405 

confirmer  réloclion  qui  avait  été  faite  à  la  clarté  du 
jour,  en  présence  et  de  l'aveu  du  roi ,  confirmée  en- 
fin par  les  témoins  nécessaires.  Celui  qui  portait  la 
parole  pour  le  sous-prieur  ,  voyant  que  le  pape  avait 
icouté  attentivement  ces  raisons  et  y  réfléchissait ,  al- 
légua de  son  côté  que  la  seconde  élection  était  nulle 
et  de  nul  effet ,  parce  que ,  quelle  que  fût  la  première 
élection  ,  légitime  ou  non  ,  elle  eût  dû  être  cassée 
avant  qu'on  procédât  à  une  seconde;  aussi  n'en  per- 
sistait-il pas  moins  à  ce  que  la  première  élection  fût 
reconnue  pour  bonne.  Enfin  ,  après  de  longues  dis- 
cussions de  part  et  d'autre  ,  le  seigneur  pape  ayant 
compris  que  les  deux  parlies  ne  pouvaient  s'accorder 
sur  la  personne,  et  que  d'ailleurs  les  deux  élec- 
tions étaient  vicieuses  et  n'avaient  point  été  faites 
selon  les  statuts  des  sacrés  canons  ,  les  cassa  Tune  et 
l'autre,  sur  l'avis  de  ses  cardinaux.  Il  défendit  à  cha- 
cun des  prétendants  d'aspirer  désormais  à  la  dignité 
d'archevêque ,  et  le  leur  interdit  par  sentence  défi- 
nitive et  apostolique.  Voilà  en  quelques  mots  la 
cause  et  l'origine  d'une  grande  querelle.  Le  roi  Jean 
s'était  engagé  verbalement  auprès  des  douze  moines 
députés  par  le  couvent  de  Cantorbéry  ,  à  accepter  ce- 
lui qu'ils  éliraient ,  mais  en  même  temps  il  avait  été 
convenu  entre  le  roi  et  eux,  sous  la  foi  du  serment, 
et  par  promesse  solennelle  ,  qu'ils  n'éliraient  en  au- 
cune façon  un  autre  que  Jean  ,  évéque  de  Norwich. 
Ils  avaient  aussi  des  lettres  du  roi.  Mais  lorsqu'ils 
eurent  compris  que  Télection  de  Jean  de  Gray  dé- 
plaisait au  pape  et  avait  été  cassée  par  lui ,  ils  se  ren- 


^04  JEAN-SANS-TERRE. 

dirent  aux  suggestions  des  cardinaux  et  du  seigneur 
pape  ,  qui  les  assurèrent  que  liberté  leur  serait  don- 
née d'élire  qui  ils  voudraient ,  et  de  tenir  cette  élec- 
tion secrète ,  pourvu  qu'ils  choisissent  un  homme 
capable  et  surtout  un  Anglais.  Alors,  par  le  conseil 
du  pape ,  ils  élurent  maître  Etienne  de  Langton ,  car- 
dinal, qui  tenait  le  premier  rang  dans  la  cour  de 
Rome  ,  et  qui  n'avait  point  son  pareil  pour  les  mœurs 
et  la  science.  Le  pape  ne  pouvait  manquer  de  soute- 
nir le  nouvel  archevêque  dans  les  tribulations  de 
toute  espèce  qu'il  eut  à  subir. 

Le  seigneur  pape*  ,  après  avoir  cassé  les  deux  élec- 
tions dont  nous  avons  parlé,  n'avait  pas  voulu  que  le 
troupeau  du  Seigneur  restât  plus  longtemps  sans  pas- 
teur; il  engagea  donc  les  moines  de  Cantorbéry  qui 
avaient  été  envoyés  vers  lui  relativement  aux  affaires 
de  ladite  église,  à  élire  maître  Etienne  de  Langton, 
prêtre-cardinal,  homme  (nous  l'avons  dit)  fort  in- 
struit dans  les  lettres  ,  prudent ,  et  de  mœurs  irré- 
prochables ;  assurant  en  outre  aux  moines  que  ce 
choix  serait  fort  avantageux  tant  pour  le  roi  lui- 
même  que  pour  toute  l'église  anglicane.  Les  moines 
répondirent  à  cela  en  alléguant  qu'il  ne  leur  était 
point  permis  de  faire  une  élection  canonique  sans  le 
consentement  du  roi  et  celui  de  leur  couvent.  Mais 
le  pape  leur  arrachant  en  quelque  sorte  la  parole  de 
la  bouche ,  leur  dit  :  «  Sachez  que  vous  avez  plein 


^  Matt.  Pîiris  expose  le  fait;  puis  donnp  les  détails.   Il  procède  ainsi 
quelquefois.  » 


ANNÉE  ^207.  405 

«  pouvoir  dans  Péglise  de  Cantorbéry ,  et  que  le  con- 
«  sentemeut  des  princes  n'est  pas  requis  pour  les  élec- 
«  lions  qui  se  font  à  la  cour  apostolique.  C'est  pour- 
«  quoi  nous  vous  commandons,   à   vous  dont   le 
«  nombre  et  la  qualité  suffisent  pour  légitimer  Té- 
«  lection  ,  et  cela  en  vertu  de  l'obéissance  que  vous 
«  nous  devez  et  sous  peine  d'anathème ,  d'élire  pour 
«  archevêque  celui  que  nous  vous  donnons  comme 
a  le  père  et  le  pasteur  de  vos  âmes.  »  Les  moines, 
craignant  d'encourir  sentence  d'excommunication  , 
cédèrent  en6n,  quoique  à  contre-cœur  et  en  mur- 
murant. Seul  d'eux  tous  ,  maître  Élie  de  Brantefeld , 
qui  était  venu  à  Rome  au  nom  du  roi  et  de  l'évêque 
de  Norwich  ,  refusa  de  participer  à  Télection.  Tous 
les  autres  portèrent  à  l'autel  le  nouvel  élu  en  chan- 
tant l'hymne  :  Te  Deum  laudamus.  Ensuite  ,  le  quin- 
zième jour  avant  les  calendes  de  juillet,  Langton  fut 
sacré  par  le  pape  lui-même  dans  la  ville  de  Viterbe. 
Vers  la  même  époque^  le  pape  Iimocent,  désirant 
disposer  l'esprit  du  roi  Jean  en  faveur  de  son  pro- 
tégé,  et  sachant  que   ledit  Jean  était  cupide  et  eu 
même  temps  fort  curieux  et  fort  amateur  de  pierres 
précieuses,  lui  envoya  un  présent  de  pierreries  avec 
une  lettre  qui  servait  d'explication  :  «  Innocent,  pape, 
troisième  du  nom,  à  Jean,  roi  d'Angleterre,   etc. 
Parmi  les  richesses  terrestres  que  l'œil  mortel  voit 
avec  envie  et  désire  comme  les  plus  précieuses,  nous 
pensons  que  l'or  fin  et   les   pierreries  obtiennent  le 
premier  rang.  Quoique  votre  excellence  royale  abonde 
en  richesses  de  celte  nature  et  en  beaucoup  d'autres, 


406  JEAN-SANS-TERRHT. 

nous  avons  destiné  à  voire  grandeur  quatre  anneaux 
d'or  où  sont  enchâssées  diverses  pierres  précieuses, 
en  signe  de  notre  bienveillance  et  de  notre  tendresse. 
El,  jifîn  que  vous  regardiez  plutôt  ce  que  ce  présent 
signifie  que  ce  qu'il  vaut,  nous  désirons  spécialemeiit 
que  vous  en  considériez  la  forme,  le  nombre,  la  ma- 
tière et  la  couleur.  La  rondeur  de  Tanneau  marque 
réternité,  qui  n'a  ni  commencement  ni  fin.  Ainsi 
votre  prudence  royale  a  dans  cette  figure  tie  quoi  s'é- 
lever des  choses  terrestres  aux  choses  célestes,  de  quoi 
passer  du  teniporel  à  Téternel.  Le  nombre  de  quatre 
forme  un  carré  qui  marque  la  fermeté  d'un  cœur 
que  l'adversité  ne  peut  abattre  ni  la  prospérité  élever; 
ce  qui  arrive  glorieusement  quand  il  est  soutenu  par 
les  quatre  vertus  principales,  je  veux  dire  la  justice, 
la  force,  la  prudence  et  la  tempérance  :  la  justice 
qu'on  exerce  dans  les  jugements,  la  force  dont  on  a 
besoin  dans  les  événements  fâcheux,  la  prudence  qui 
sert  de  guide  dans  les  conjonctures  douteuses,  la  tem- 
pérance qui  modère  le  cœur  dans  la  bonne  fortune. 
Par  For,  qui  est  la  matière  des  anneaux,  est  marquée 
la  sagesse  qui  excelle  parmi  tous  les  dons  du  ciel, 
comme  lor  parmi  les  métaux.  Aussi  le  prophète  a-t-il 
dit  :  «  L'esprit  de  sagesse  reposera  sur  lui ,  etc.  ;  » 
et  il  n'y  a  rien  en  efiet  de  plus  nécessaire  à  un  roi  : 
ce  qui  fît  que  le  pacifique  roi  Salomon  la  demanda  à 
Dieu  préférablement  à  toute  autre  chose,  comme  le 
meilleur  moyen  de  bien  gouverner  son  peuple.  Enfin 
le  vert  de  l'émeraude  vous  marque  la  foi,  la  pureté 
du  saphir  l'espérance,  le  rouge  du  grenat  la  charité, 


ANiNEK   1207.  407 

la  clarté  de  la  topaze  les  ^bonnes  œuvres;  car  le  Sei- 
gneur a  dit  :  «  Que  voire  lumière  luise.  »  Vous  avez 
donc  dans  l'émeraude  de  quoi  vous  élever  à  croire, 
dans  le  saphir  de  quoi  vous  encourager  à  espérer, 
dans  le  grenat  de  quoi  vous  porter  à  aimer,  dans  la 
topaze  de  quoi  vous  exciter  à  agir;  jusqu'à  ce  que, 
ayant  monté  par  degrés  de  vertus  en  vertus,  vous 
parveniez  à  voir  le  Dieu  des  dieux  dans  la  céleste 
Sion.  »  Ce  présent,  ayant  été  offert  au  roi,  parut 
d  abord  lui  plaire;  mais  peu  de  jours  après,  comme 
la  suite  du  récit  le  fera  voir.  Tor  pur  se  changea 
en  scorie  et  en  dérision,  les  pierreries  en  gémisse- 
ments, l'amour  en  rancune*. 

Ce  présent  fut  suivi  d  une  nouvelle  lettre  adressée 
par  le  pape  Innocent  au  roi  d'Angleterre,  par  laquelle 
il.  l'exhortait  humblement  et  pieusement  à  rece- 
voir avec  bonté  maître  Etienne  de  Langton,  prêtre- 
cardinal  de  Saint-Chrysologone,  élu  canoniquemeut 
à  Tarchevéchéde  Cantorbéry  :  «c'est  un  homme,  di- 
sait-il, qui  est  né  dans  votre  royaume.  Non-seulement 
il  a  mérité  le  titre  de  maître  par  sa  science  dans  les 
lettres  séculières,  mais  encore  il  a  été  jugé  digne  d'ê- 
tre docteur  en  théologie.  Son  caractère  et  ses  mœurs 
sont  encore  bien  au-dessus  de  sa  vaste  science.  Enfin, 
sa  personne  sera  de  la  plus  grande  utilité  tant  à  votre 
âme  qu'à  votre  corps.  »  Après  avoir  ainsi  cherché  à 
obtenir  le  consentement  du  roi  par  des  paroles  aussi 
gracieuses  que  persuasives,  il  écrivit  au  prieur  et  aux 

<  Il  y  a  là  plusieurs  jeux  de  mots  intraduisibles  eii  français  :  aurum- 
scoriam'f  obrizum-derisum;  ijemmœ-gemitus  ,  amor-rancorem. 


^m  JEAN-SANS-TERRE. 

moines  de  Canlorbéry,  leur  enjoigûant,  en  vertu  de 
la  sainte  obédience,  de  reconnaître  ledit  archevêque 
pour  leur  pasteur,  et  de  lui  obéir  humblement  dans 
les  choses  temporelles  comme  dans  les  choses  spiri- 
tuelles. Lorsque  les  lettres  du  seigneur  pape  furent 
parvenues  au  roi  d'Angleterre,  il  entra  dans  le  plus 
violent  courroux,  tant  à  cause  de  la  promotion  de 
maître  Etienne  que  pour  l'annulation  de  Télection 
faite  en  faveur  de  levêque  de  Norwich.  Il  brûla  de 

j  se  venger  sur  les  moines  de  Cantorbéry,  qu'il  accu- 
sait de  trahison;  il  leur  reprocha  d'avoir,  au  mépris 
de  tousses  droits  et  sans  sa  permission,  élu  d'ebord 
leur  sous-prieur  ;  d'avoir  ensuite  nommé  Tévêquede 
Norwich,  pour  pallier  leur  faute  et  lui  donner  en 
quelque  sorte  satisfaction;;  d'avoir  reçu  de  l'argent 
sur  le  fisc,  pour  couvrir  les  frais  de  leur  voyage  et 
pour  obtenir  du  siège  apostolique  la  confirmation  de 

-  la  nouvelle  élection  faite  en  faveur  dudit  évêque: 
d'avoir  enfin,  pour  comble  d'iniquité,  élu  à  Rome 
Etienne  de  Langton,  son  ennemi  public ,  et  de  l'a- 
voir fait  sacrer  archevêque.  Aussi,  transporté  de  fu- 
reur et  d'indi^rnation,  il  envoya  Foulques  de  Cante- 
loup  et  Henri  de  Cornouailles,  chevaliers  cruels  et 
dépourvus  de  toute  humanité,  avec  des  hommes  d'ar- 
mes, pour  chasser  d'Angleterre  ou  pour  punir  de  la 
peine  capitale  les  moines  de  Cantorbéry,  comme  cri- 
minels de  lèse-majesté.  Ils  se  hâtèrent  d'obéir  aux 
ordres  de  leur  seigneur,  partirent  pour  Cantorbéry  , 
entrèrent  l'épée  nue  dans  le  monastère,  ordonnè- 
rent, au  nom  du  roi  et  d'un  ton  furieux,  au  prieur 


ANNEE  ^207.  409 

el  aux  moines  de  sortir  sur-le-champ  du  royaume 
d'Aogleterre,  comme  traîtres  à  la  majesté  royale;  et 
ils  affirmèrent  avec  serment  que,  s'ils  refusaient  de 
le  faire,  ils  mettraient  le  feu  tant  au  monastère 
qu'aux  autres  bâtiments,  et  les  brûleraient  eux  et 
leurs  édifices. 

Les  moines  agirent  avec  trop  de  précipitation,  et 
se  retirèrent  tous  sans  qu'on  leur  fît  aucune  violence 
et  sans  qu'on  mît  la  main  sur  eux.  Il  n'en  resta  que 
treize  que  la  maladie  retenait  à  l'infirmerie,  et  qui 
ne  pouvaient  marcher.  Aussitôt  ils  passèrent  en  Flan- 
dre, et  ils  furent  reçus  honorablement  dans  l'abbaye 
de  Saint-Bertin  et  dans  d'autres  monastères  d'outre- 
mer. Ensuite,  par  Tordre  du  roi,  des  moines  de  Saint- 
Augustin  vinrent  prendre  possession  de  l'église  de 
Cantorbéry  où  ils  furent  installés  par  les  soins  de 
Foulques,  qui  pillait  et  confisquait  tous  les  biens  des 
moines  chassés.  Les  terres  tant  de  l'archevêché  que 
du  couvent  restèrent  incultes.  Les  religieux  dont  j'ai 
parlé  quittèrent  leur  monastère  et  allèrent  en  exil , 
la  veille  des  ides  de  juillet  \ 

Les  moines  de  Cantorbéry  ayant  été  chassés  de 
cette  manière ,  le  roi  d'Angleterre  Jean ,  envoya  au 
pape  des  messagers  chargés  de  lui  remettre  une  lettre 
de  reproches  et  de  menaces  :  «  C'est  peu  d'avoir  re- 
jeté, à  notre  honte,  Télection  de  l'évêque  de  Norwich  ; 
vous  avez  fait  consacrer  archevêque  de  Cantorbéry 
un  certain  Etienne  de  Langton,  homme  qui  nous  est 

*  Nou»  adoptons  l'addition. 


À\0  JEAN-SÂNS-TERRE. 

tout  à  fait  inconnu ,  et  qui  a  longtemps  demeuré  en 
France  parmi  nos  ennemis  déclarés  ;  et  ce  qui  est 
encore  plus  contraire  et  préjudiciable  aux  libertés  de 
notre  couronne,  vous  avez  pris  sur  vous  de  faire  élire 
cedil  Etienne,  sans  requérir  notre  consentement ,  que 
ces  moines  auraient  dû  demander.  Nous  ne  saurions 
assez  nous  étonner  comment  vous  en  particulier,  et 
toute  la  cour  de  Rome  en  général ,  avez  pu  oublier 
combien  notre  amitié  royale  vous  a  été  jusqu'ici  né- 
cessaire ,  et  que  vaus  n'ayez  pas  fait  réflexion  que  vous 
tirez  plus  de  profit  du  seul  royaume  d'Angleterre 
que  de  tous  les  autres  pays  d'en  deçà  les  Alpes.  Au 
reste,  soyez  persuadé  que  nous  combattrons  jusqu'à 
la  mort ,  s  il  le  faut,  pour  les  prérogatives  de  notre 
couronne,  et  que  nous  sommes  fermement  décidé  à 
ne  nous  relâcher  en  rien  touchant  l'élection  et  la  pro- 
motion de  l'évêque  de  Norwich,  que  nous  regardons 
comme  très-utile  pour  nous.  »  Enfin  il  concluait  en 
disant  :  «  Si  vous  vous  refusez  à  notre  vœu ,  nous 
fermerons  la  route  de  la  mer  à  tous  ceux  qui  vou- 
draient aller  à  Rome  ;  de  peur  que  notre  terre  ne 
perde  ses  ressources  ,  et  que  nous  ne  soyons  affai- 
blis pour  en  repousser  nos  ennemis.  Et  même, 
comme  nous  avons,  tant  en  Angleterre  que  dans  les 
autres  pays  de  notre  obéissance,  des  archevêques, 
des  évéques,  et  d'autres  sortes  de  prélats  d'une  capa- 
cité et  d'une  instruction  profondes,  nous  empêche- 
rons ,  si  la  nécessité  nous  y  oblige ,  qu'on  aille  men- 
dier auprès  d'étrangers  des  décisions  ou  des  juge- 
ments qui  peuvent  être  rendus  chez  nous.  » 


ANNÉE  ^207.  À\\ 

Lorsque  les  députés  du  roi  eurent  annoncé  sa  ré- 
ponse à  Taudience  du  seigneur  pape,  il  écrivit  en  ces 
termes  au  roi  d'Angleterre  :  «  Innocent,  évêque,  ser- 
viteur des  serviteurs  de  Dieu,  à  son  très-cher  fils  en 
Jésus-Christ,  Jean,  illustre  roi  d'Angleterre,  salut  et 
bénédiction  apostolique.  Nous  vous  avions  écrit  rela- 
tivement à  l'affaire  de  l'église  de   Cantorbéry  une 
lettre   humble,    attentive    et   bienveillante,    pleine 
d'exhortations  et  de  prières  :  vous  nous  avez  répondu 
(ce  que  je  dis  n'est  pas  pour  vous  offenser)  presque 
eu  nous  menaçant,  et  en  nous  adressant  des  reproches 
pleins  d'opiniâtreté  et  d'insolence.  Tandis  que  nous 
nous  étions  attaché  à  avoir  pour  vous  plus  de  défé- 
rence que  nous  n'y  sommes  tenu,  vous  ne  vous  êtes 
pas  attaché  à  avoir  pour  nous  la  simple  déféreiice  à 
laquelle  vous  êtes  tenu;  et  vous  n'avez  point  fait  at- 
tention à  ce  qui  était  de  convenance.  Vous  dites  que 
votre  amitié  nous  est  très- nécessaire  :  mais  !a  nôtre 
ne  vous  l'est  pas  moins.  Tandis  que  dans  cette  occa- 
sion nous  vous  accordons  un  honneur  que  nous  n'a- 
vons accordé  à  aucun  prince  ,  vous  cherchez  à  porter 
atteinte  à  l'honneur  qui  nous  est  du  ,  autant  que  ja- 
mais aucun  prince  n'a  prétendu  le  faire  en  pareille 
occasion  ;  vous  vous  appuyez  sur  de  frivoles  prétextes, 
en  assurant  que  vous  ne  pouvez  donner  votre  con- 
sentement à  l'élection  que  les  moines  de  Cantorbéry 
ont  faite  de  notre  cher  fils  maître  Etienne,  prêtre- 
cardinal  du  titre  de  Saint-Chrysologone,  disant  qu'il  a 
demeuré  parmi  vos  ennemis,  et  que  sa  personne  vous 
est  tout  à  fait  inconnue.  Certes  on  peut  appliquer  ici 


/<Î2  JEÂN-SÂNS-TERRE. 

le  proverbe  de  Saloaioii  :  «  En  vain  le  filet  est  tiré  de- 
vant les  yeux  des  oiseaux  ailés.  »  Car  notre  avis  est 
qu'on  doit  non-seulement  ne  pas  lui  faire  un  crime  , 
mais  plutôt  lui  faire  un  titre  de  gloire  de  ce  que,  dans 
les  études  auxquelles  il  s'est  adonné  longtemps  à 
Paris ,  il  a  fait  assez  de  progrès  pour  mériter  d'être 
docteur ,  non-seulement  dans  les  sciences  libérales , 
mais  encore  dans  la  théologie.  Comme  en  outre  de 
bonnes  mœurs  viennent  se  joindre  à  son  érudition  , 
il  a  été  jugé  digne  d'obtenir  une  prébende  à  Paris. 
Aussi  sommes-nous  fort  étonné ,  qu'un  homme  de  si 
grand  renom,  qui  est  né  dans  votre  royaume  ,  vous 
soit  inconnu  même  de  réputation ,  surtout  puisque 
vous  lui  avez  écrit  trois  fois  depuis  que  nous  l'avons 
promu  à  la  dignité  de  cardinal  ;  lui  disant  que  vous 
aviez  eu  l'intention  de  l'appeler  auprès  de  vous  pour 
faire  partie  de  vos  conseils  intimes,  et  que  vous  vous 
réjouissiez  de  le  voir  élevé  à  un  plus  haut  rang.  Vous 
auriez  du  plutôt  faire  attention  qu'il  est  né  dans  votre 
terre,  de  parents  qui  vous  étaient  fidèles  et  dévoués, 
et  qu'il  avait  été  pourvu  d'une  prébende  dans  l'église 
d'York,  qui  est  bien  plus  illustre  et  plus  importante 
que  celle  de  Paris.  D'où  il  est  prouvé  que  ledit  Etienne 
vous  chérit ,  vous  et  votre  royaume,  d'affection  sin- 
cère, par  des  motifs  de  chair  et  de  sang,  et  par  égard 
pour  son  bénéfice  et  office  ecclésiastique.  Vos  députés 
nous  ont  exposé  un  autre  motif,  à  cause  duquel  vous 
n'avez  pas  donné  votre  consentement  à  l'élection  : 
c'est  (jue  votre  consentement  n'a  pas  été  requis  par 
ceux  qui  devaient  le  lequérir  de  vous,  et  il  nous  ont 


ANNEE  ^207.  445 

assuré,  que  les  lettres  par  lesquelles  nous  vous  enga- 
gions à  nous  envoyer  des  procureurs  pour  cette  affaire 
ne  vous  sont  point  parvenues.  Les  moines  de  Cantor- 
béry  ,  quoiqu'ils  se  soient  présentés  à  vous  pour 
d'autres  affaires,  n'ont  demandé  votre  consentement 
ni  par  lettres  ni  par  message.  Aussi  vos  députés  nous 
ont-ils  supplié  ,  avec  grande  instance ,  de  daigner  ac- 
corder un  délai  convenable,  puisqu'il  nous  avait  plu 
de  vous  réserver  cette  distinction  honorifique,  je  veui 
dire  la  demande  du  consentement  royal  faite  par  les 
moines  de  Cantorbéry,  formalité  qui  n'avait  pas  été 
remplie  :  pendant  ce  délai ,  elle  devait  l'être,  afin  qu'on 
ne  semblât  pas  déroger  à  votre  droit.  Enfin,  quand  ils 
se  sont  adressés  à  la  personne  même  de  l'élu,  et  cela 
publiquement,  ils  auraient  mieux  fait  de  se  taire.  En 
effet,  quand  même  leurs  griefs  eussent  été  vrais ,  cela 
n'aurait  pu  empêcher  la  promotion.  Quoiqu'on  n'ait 
pas  coutume  d'attendre  le  consentement  des  princes 
pour  les  élections  qui  se  font  à  Rome,  deux  moines 
cependant  furent  envoyés  avec  la  mission  spéciale 
de  requérir  votre  assentiment  ;  mais  ils  ont  été  rete- 
nus à  Douvres,  sans  pouvoir  exécuter  leur  mandat  ; 
et  les  lettres  par  lesquelles  nous  demandions  que  vos 
procureurs  fussent  dirigés  vers  nous,  ont  été  remises 
à  vos  gens  pour  qu'ils  vous  les  présentassent  fidèle- 
ment. Et  nous,  qui  avons  pouvoir  sur  ladite  église  de 
Cantorbéry,  nous  avons  daigné  invoquer  dans  cette 
affaire  la  bienveillance  royale.  Notre  courrier  qui 
vous  a  présenté  nos  lettres  apostoliques  a  remis  aussi 
5  votre  sublimité  royale ,  relativement  au  consente- 


444  JEAN-SANS-TERRE. 

ment  requis,  des  lettres  du  prieur  et  des  moines  qui 
ont  célébré  ladite  élection,  sur  Tordre  de  tout  le  cha- 
pitre de  Cantorbéry.  Après  toutes  ces  démarches, 
nous  avons  jugé  qu'il  n'était  plus  besoin  de  sollici- 
ter le  consentement  royal ,  et  nous  avons  agi  ,  sans 
dévier  à  droite  ou  à  gauche ,  selon  que  nous  le  mar- 
quent les  statuts  canoniques  des  saints  Pères ,  qui 
veulent  qu'on  n'apporte  '  ni  retard  ni  difficulté  à  de 
fégitimes  dispositions ,  quand  elles  ont  pour  but  de 
donner  un  pasteur  au  troupeau  du  Seigneur  qui  en  a 
été  longtemps  privé.  Maintenant  suggère  qui  voudra 
à  votre  discrétion,  ou  à  votre  royale  prudence,  un 
motif  qui  puisse  vous  empêcher  en  quelque  façon, 
de  donner  les  mains  à  la  consommation  de  cette  af- 
faire. Quant  à  nous  ,  nous  ne  pouvons  différer  plus 
longtemps,  sans  perdre  de  notre  réputation,  et  sans 
mettre  notre  conscience  en  péril,  de  ratifier  une  élec- 
tion canonique,  faite  unanimement  sans  violence  ni 
dol,  et  s'appliquant  à  une  personne  convenable.  C'est 
donc  à  vous  ,  mon  très-cher  fils ,  à  vous ,  envers  qui 
nous  avons  eu  plus  de  déférence  que  nous  n'y  étions 
tenu  ,  de  vous  efforcer  d'avoir  envers  nous  la  simple 
déférence  qui  nous  est  due ,  afin  que  vous  méritiez 
plus  abondamment  la  faveur  de  Dieu  et  la  nôtre  : 
songez  qu'en  agissant  autrement,  vous  vous  mettriez 
dans  un  embarras  tel,  que  vous  ne  pourriez  plus  vous 
en  tirer  facilement  ;  songez  aussi  qu'il  faut  que  celui- 
là  soit  victorieux  «  devant  qui   s'inclinent    tous    les 

*  Auferatur^  évidemment  afferaiur. 


ANNÉE  ^207.  4^5 

êtres*  célestes,  terrestres  et  infernaux;  «devant  celui 
dont  nous  occupons  la  place  sur  la  terre,  tout  indigne 
que  nous  en  sommes.  Ne  vous  laissez  donc  pas  do- 
miner par  les  conseils  de  ceux  qui  ne  désirent  que  de 
vous  mettre  dans  un  état  fâcheux  ;  parce  qu'il  est 
beaucoup  plus  commode  de  pêcher  en  eau  trouble. 
Au  contraire,  rapportez-vous-en  à  notre  bon  plaisir, 
qui  ne  peut  que  vous  procurer  louange,  gloire  et 
honneur.  En  effet,  il  serait  dangereux  pour  vous  de 
vous  révolter  contre  Dieu  et  Téglise  en  cette  occa- 
sion. C'est  une  cause  pour  laquelle  le  bienheureux 
martyr  et  glorieux  pontife  Thomas  a  versé  dernière- 
ment son  sang;  souvenez-vous  surtout  que  votre  père* 
et  votre  frère,  d'illustre  mémoire,  alors  rois  d'Angle- 
terre ,  ont  été  forcés  à  la  fin  de  renoncer  aux  iniques 
coutumes  [de  Clarendon]  entre  les  mains  des  légats  du 
saint-siége  apostolique.  Mais  si  vous  acquiescez  hum- 
blement à  ce  que  nous  attendons  de  vous,  nous  au- 
rons soin  de  veiller  suffisamment  pour  vous  et  pour 
les  vôtres,  à  ce  qu'il  ne  vous  arrive  à  cet  égard  aucun 
préjudice.  —  Donné  au  palais  de  Latran,  Tan  dixième 
de  notre  pontificat.  »  Vers  le  même  temps ,  Simon , 
évéque  de  Chicester  ,  mourut.  Tous  les  biens  des 
moines  de  Cantorbéry  furent  confisqués,  le  jour  de  la 
translation  de  saint  Swithun. 

Cependant  Geoffroi ,  archevêque  d'York  ,  avait 
quitté  secrètement  le  royaume,  ne  voulant  pas  con- 
sentir à  l'exaction  du  treizième.  Le  soleil  subit  une 

*  Genu ,  nous  lisous  genus. 


416  JEAN-SANS-TERRE. 

éclipse  qui  dura  depuis  la  sixième  heure  jusqu'à  la 
neuvième.  Cette  même  année  la  lune  en  subit  une 
semblable. 

Cette  même  année,  le  jour  de  saint  Remy,  la  reine 
Isabelle  donna  au  roi  Jean  son  fils  aîné ,  qui  fut  ap- 
pelé Henri,  du  nom  de  son  aïeul,  le  jour  de  la  lune 
étant  XI ,  un  jour  de  lundi ,  la  lettre  dominicale  se 
trouvant  être  G  * . 

F41TS  DIVERS.  —  Le  pape  admoneste  le  roi  Jean  au 

SUJET   DE  SON    REFUS   DE   RECONNAITRE    l'aRCHEVÊQUE   DE 

Cantorbéry,  —  Le  royaume  d'Angleterre  est  inter- 
dit. — -L'an  du  Seigneur  ^208,  le  roi  Jean  célébra  la 
nativité  du  Cbrist  à  Windsor,  et  distribua  à  ses  che- 


*  On  entend  par  lettre  dominicale  la  lettre  de  Falphabet  qui  sert  à 
marquer  les  dimanches  pendant  le  cours  de  l'année.  Il  y  en  a  sept  ;  A^ 
B,  G,  D,  E,  F,  G;  et  c'est  pour  trouver  l'ordre  de  ces  lettres  qu'a  été 
inveiitéle  cycle  solaire,  parce  qu'au  bout  de  vingt-huit  ans  les  lettres  do- 
minicales reviennent  dans  le  même  ordre.  Ces  sept  lettres  dominicales 
se  suivent  et  se  succèdent  pour  marquer  le  dimanche  par  un  ordre  con- 
traire et  rétrograde,  en  sorte  qu'en  supposant  A  la  lettre  dominicale 
d'une  année,  G  devenait  la  lettre  dominicale  de  l'année  suivante,  ensuite 
F  pois  E,  etc.,  en  remontant  jusqu'à  A.  En  effet,  supposé  A  la  lettre 
du  trois  centsoixante-cinquième  jour  de  l'année  (dimanche),  A  sera  aussi 
la  lettre  du  lundi,  premier  jour  de  l'année  suivante,  et  le  dimanche, 
septième  jour  de  cette  même  année,  tombera  sous  la  lettre  G.  Ce  cercle 
s'achèverait  en  sept  ans,  si  l'année  bissextile  ne  dérangeait  l'ordre  des 
lettres,  en  exigeant  deux  lettres  dominicales  pour  l'année  intercalaire, 
l'une  jusqu'au  bissexte  (24  février),  et  l'autre  pour  le  reste  de  l'année, 
ce  qui  a  donné  lieu  au  cycle  solaire.  La  réforme  du  calendrier  sous  Gré- 
goire XIII  a  troublé  l'ordre  des  lettres  dominicales,  de  telle  sorte  que  la 
lettre  A  de  l'ancien  calendrier  répond  à  la  lettre  D  du  nouveau.  {Voir 
le  Diet,  de  Trévoux,  art.  Lettre  dominicale.) 


ANNÉE  ^208.  4n 

valiers  beaucoup  de  vêtements  de  fête.  Puis,  le  lende- 
main de  la  purification  de  la  bienheureuse  Marie,  la 
lune  éprouva  une  éclipse  :  elle^ parut  d'abord  d'un 
rouge  sanglant  et  ensuite  complètement  noire.  Vers 
le  même  temps,  Philippe,  évêque  de  Durham,  et 
Geoffroi,  évêque  de  Chester,  payèrent  tribut  à  la  na- 
ture humaine  et  cessèrent  d'être  corporellement.  Cette 
même  année ,  Isabelle,  reine  d'Angleterre,  donna 
au  roi  Jean  un  fils  légitime  qu'elle  appela  Richard. 

Cette  même  année,  le  pape  Innocent,  voyant  le 
cœur  du  roi  Jean  tellement  endurci,  que  ni  la  dou- 
ceur des  avertissements  ni  la  sévérité  des  menaces  ne 
pouvaient  l'amener  à  reconnaître  Etienne  pour  ar- 
chevêque de  Cantorbéry,  fut  touché  de  douleur,  et, 
sur  le  conseil  de  ses   cardinaux,   donna  mission  à 
Guillaume,  évêque  de  Londres,  à  Eustache,  évêque 
d'Ély,  à  Mauger,  évêque  de  Worcester,  d'aller  trou- 
ver le  roi  et  d'appeler  son  attention  avec  une  pieuse 
sollicitude  sur  Tétat  de  l'église  de  Cantorbéry.  Ils  de- 
vaient l'exhorter  au  nom  du  Seigneur  à  se  laisser 
vaincre  par  Dieu,  parce  que  c'était  une  victoire  que 
d'être  vaincu  ainsi,  et  que  par  ce  moyen  il  s'attirerait 
la  faveur  du  Dieu  dont  on  peut  dire  que  celui  qui  le 
sert  est  roi.  Dansle  cas  où  ils  le  trouveraient  rebelle  et 
opiniâtre  à  cet  avis  (comme  cela  eut  lieu  en  effet),  ils 
lanceraient  l'interdit  sur  tout  le  royaume  d'Angleterre 
et  lui  annonceraient  au  nom  de  l'autorité  apostoli- 
que, que  si  ce  moyen  ne  suffisait  pas  pour  le  corriger 
de  son  opiniâtreté,  le  pape  appesantirait  encore  su 
main  sur  lui;  parce  qu'il  fallait  nécessairement  que 
II.  27 


^^8  -         JEAN-SÀNS-TERRE. 

celui-là  fût  vainqueur,  qui,  pour  le  salut  de  la  sainte 
église,  avait  dompté  le  diable  et  les  aiiges  rebelles  et 
enlevé  leur  proie  aux  cachots  du  Tartare.  Le  pontife 
écrivit  aussi  des  lettres  apostoliques  aux  évêques  suf- 
fragants  de  Téglise  de  Cantorbéry  et  aux  autres  prélats 
de  ce  diocèse,  leur  commandant,  en  vertu  de  Tobéis- 
sance  qu'ils  lui  devaient,  de  reconnaître  pour  leur 
père  et  pasteur  ledit  archevêque  et  d'avoir  soin  de  lui 
obéir  avec  la  charité  convenable. 

Les  évêques  de  Londres,  d'Ély  et  de  Worcester  al- 
lèrent trouver  le  roi  Jean  d'après  l'ordre  qui  leur 
avait  été  transmis.  Ils  lui  exposèrent  fidèlement  le 
message  apostolique,  le  supplièrent  humblement  et 
en  versant  des  larmes  d'avoir  le  Seigneur  devant  les 
yeux,  de  rappeler  dans  leur  église  l'archevêque  et  les 
moines  de  Cantorbéry,  de  les  honorer  et  de  les  aimer 
avec  charité  parfaite,  d'éviter  le. scandale  d'un  inter- 
dit, afin  que  celui  qui  récompense  les  mérites  dai- 
gnât augmenter  sa  puissance  temporelle  et  lui  accor- 
dât après  sa  mort  la  gloire  qui  n'a  point  de  fin.  Mais, 
au  moment  où  les  évêques  qui  parlaient  dans  son 
intérêt  allaient  continuer,  le  roi  entra  en  fureur,  vo- 
mit des  torrents  de  blasphèmes  contre  le  pape  et 
contre  ses  cardinaux,  et  jura  par  les  dents  de  Dieu 
que  si  eux  ou  d'autres  avaient  l'audace  de  mettre  ses 
terres  en  interdit,  il  renverrait  sur-le-champ  au  pape 
tous  les  prélats,  clercs  ou  prêtres  ordonnés  d'Angle- 
terre et  confisquerait  tous  leurs  biens;  ajoutant  qu'il 
ferait  arracher  les  yeux  et  couper  le  nez  à  tous  les 
Homains  quels  qu'ils  fussent  qui  se  trouveraient  dans 


ANNEE  ^208.  4^9 

«es  états,  afin  qu'à  ces  marques  d'ignominie  on  les 
distinguât  entre  toutes  les  nations.  Puis,  s'adressant 
aux  évêques  eux-mêmes,  il  leur  ordonna  de  sortir  au 
plus  vite  de  sa  présence,  s'ils  voulaient  éviter  quel- 
que scandaleux  châtiment  corporel.  Les  trois  évê- 
ques s'étant  retirés  et  voyant  que  le  repentir  ne  ger- 
mait pas  daiis  le  cœur  du  roi,  ne  craignirent  point, 
dans  le  carême  suivant,   d'exécuter  la  sentence  du 
souverain  pontife,  et  le  premier  lundi  de  la  passion 
de  notre  Seigneur,  qui  tombait  le  dixième  jour  avant 
les  calendes  d'avril,  ils  lancèrent  l'interdit  général 
sur  toute  l'Angleterre;  et  cet  interdit,  selon  le  bref 
formel  du  pape,  devait  être  observé  sans  aucune  ex- 
ception et  nonobstant  tout  privilège.  Alors  en  Angle- 
terre tous  les  sacrements  ecclésiastiques  furent  sus- 
pendus, excepté  la  confession  et  le  viatique  pour  les 
moribonds  et  le  baptême  pour  les  enfants.  Les  corps 
de  ceux  qui  mouraient  étaient  portés  hors  des  villes 
et  des  bourgs  et  jetés  comme  des  chiens  dans  les  or- 
nières ou  dans  les  fossés,  sans  que  les  prêtres  leur  ac- 
cordassent le  secours  de  leurs  prières.  Que  dirai-je? 
Guillaume,   évêque  de  Londres,  Eustache,  évêque 
d'Ély,  Mauger,  évêque  de  Worcester,  Jocelin,  évêque 
de  Bath,  et  Gilles,  évêque  de    Hereford,  quittèrent 
secrètement  l'Angleterre;  pensant  qu'il  valait  mieux 
éviter  pour  un  temps  la  colère  du  roi  irrité  que  de 
rester  sans  profit  pour  personne  dans  une  terre  in- 
terdite. 

Le  roi  Jean  ordonne  la  confiscation  de  tods  les- 


420  JEAN-SANS-TERRE. 

BIENS    DU  CLERGÉ,    —    II   s'aSSCRE    DE    LA   FIDÉLITÉ  ET  DE 

l'appui  des  grands  du  royaume.  —  Refus  de  Guillaume 
DE  ]3rause.  —  Faits  divers.  —  Le  roi  d'Angleterre 
devint  furieux  à  la  nouvelle  de  Finterdit.  Il  envoya 
ses  vicomtes  et  autres  ministres  d'iniquité  dans  toute» 
les  contrées  du  royaume  avec  ordre  de  déclarer  tant 
aux  prélats  qu'aux  personnes  de  leur  juridiction  et 
avec  les  menaces  les  plus  terribles,  qu'ils  eussent  à  quit- 
ter le  royaume  sur-le-champ  et  à  aller  demander  au 
pape  qu'il  leur  fît  rendre  justice.  Il  mit  les  évêchés, 
les  abbayes,  les  prieurés  sous  la  garde  des  laïques,  et 
fit  confisquer  tous  les  revenus  ecclésiastiques.  Mais 
en  Cette  occasion  la  généralité  des  prélats  agit  avec 
grande  sagesse  ;  ils  déclarèrent  qu'ils  ne  sortiraient 
de  leurs  monastères  qu'expulsés  par  la  violence.  Les 
officiers  royaux,  étant  instruits  de  cette  résolution, 
ne  voulurent  faire  violence  à  aucun  d'eux,  car  ils 
n'avaient  point  d'ordres  du  roi  à  cet  égard.  Mais  ils 
se  saisirent  de  tous  leurs  biens  au  profit  du  roi  et  leur 
donnèrent  à  peine,  sur  ce  qui  leur  appartenait,  de 
quoi  se  nourrir  et  se  vêtir.  Les  greniers  des  clercs 
furent  fermés  partout  sur  l'ordre  du  roi  et  devinrent 
la  propriété  du  fisc.  Les  concubines  des  prêtres  et  des 
clercs  furent  saisies  dans  toute  l'Angleterre  par  les 
ofOciers  royaux  et  forcées  à  payer  de  grosses  rançons. 
Tout  religieux  ou  tout  Lomme  appartenant  à  l'église 
qui  était  rencontré  voyageant  sur  les  routes,  était  jeté 
à  bas  de  son  cheval,  dépouillé,  nialtraité  par  les  gens 
du  roi  et  il  n'y  avait  personne  qui  rendît  justice  aux  op- 
primés. Un  jour,  tandis  que  le  roi  Jean  se  trouvait  sur 


ANNEE  ^208.  -«24 

les  limites  du  pays  de  Galles,  les  officiers  d'un  certain 
vicomte  lui  amenèrent,  les  mains  liées  derrière  le 
dos,  un  brigand  qui  avait  volé  et  tué  un  prêtre  sur  la 
grandVoute;  ils  demandèrent  au  roi  ce  qu'il  fallait 
faire  de  cet  homme.  Il  leur  répondit  aussitôt  :  «  Il 
«  m'a  débarrassé  d'un  de  mes  ennemis,  lâchez-le  et 
«  laissez-le  aller.  »  Les  parents  de  l  archevêque  et 
ceux  des  évêques  qui  avaient  prononcé  l'interdit 
furent  saisis  par  Tordre  du  roi  :  on  les  dépouillait 
de  tous  leurs  biens  et  on  les  jetait  dans  les  prisons. 
Au  milieu  de  ces  calamités,  les  évêques  dont  nous 
avons  parlé  passaient  leur  temps  au  delà  de  la  mer, 
vivant  dans  Tabondance  et  les  plaisirs,  ils  ne  se  pré- 
sentaient point  comme  un  rempart  pour  la  maison  du 
Seigneur,  et  justifiaient  cette  parole  du  Rédempteur: 
«  Lorsqu'ils  ont  vu  le  loup  venir  à  eux,  ils  ont  laissé 
«  là  les  brebis,  et  se  sont  enfuis.  » 

Au  milieu  de  ces  œuvres  de  violence  et  d'impiété, 
le  roi  Jean  commença  à  réfléchir  et  à  craindre  que  le 
seigneur  pape,  ne  se  contentant  pas  de  l'interdit, 
n'appesantît  sa  main  sur  lui  en  l'excommuniant  no- 
minalement ,  ou  en  déliant  les  seigneurs  anglais  du 
serment  de  fidélité.  Aussi ,  pour  ne  pas  paraître  avoir 
rien  perdu  de  sa  puissance  royale,  il  envoya  une 
troupe  de  gens  armés  vers  les  plus  puissants  barons, 
et  surtout  vers  ceux  dont  il  suspectait  la  fidélité  ,  et 
il  exigea  d'eux  des  otages  afin  de  pouvoir  les  mainte- 
nir dans  le  devoir  ,  si  par  la  suite  ils  tentaient  d'ab- 
jurer sa  cause.  Beaucoup  d'entre  eux  acquiescèrent 
aux  ordres  du  roi,  et  livrèrent  à  ses  officiers  les  uns 


422  jean-sans-terre:. 

leurs  ûls ,  les  autres  leurs  neveux  et  leurs  proches 
parents  selon  la  chair.  Les  gens  du  roi  s'étant  présen- 
tés à -Guillaume  de  Brause ,  noble  seigneur,  et  lui 
ayant  demandé  des  otages  comme  ils  avaient  fait  aux 
autres ,  ils  rencontrèrent  un  obstacle   auquel  ils  ne 
s'attendaient  pas.  En  effet,  Tépouse  de  Guillaume, 
nommée  Mathilde  ,  leur  coupa  la  parole  en  s'écria nt 
avec  Temportement  de  la  femme  :  «  Je  ne  confierai 
9  pas  mes  enfants  à  votre  maître  le  roi  Jean,  lui  qui 
«  a  tué  lâchement  son  neveu  Arthur  qu'il  aurait  dû 
«  garder  honorablement.  »  Son  mari  ayant  entendu 
cette  parole  ,  réprimanda  Mathilde  et  dit  :  «  Vous  avez 
«  tenu  contre  notre  seigneur  le  roi  le  langage  d'une 
«  femme  folle.  Si  je  l'ai  offensé  en  quelque  point ,  je 
«  suis  prêt  à  lui  donner  satisfaction  comme  à  mon 
«  seigneur  et  maître  ,  par  moi-même  et  sans  otages, 
«  en  me  présentant  au  jugement  de  sa  cour  et  de  mes 
«  pairs  les  barons ,  au  jour  et  au  lieu  qui  me  seront 
«  assignés.  »   Les  messagers ,  de  retour  auprès  du 
roi ,  lui  racontèrent  ce  qu'ils  avaient  entendu.  Le  roi, 
violemment  courroucé  ,  envoya  secrètement  ses  che- 
valiers et  ses  sergents  pour  s'emparer  de  Guillaume 
et  de  toute  sa  famille,  et  pour  les  lui  amener  au  plus 
vite.  Mais  Guillaume  ,  averti  par  ses  amis,  s'était  ré- 
fugié en  Irlande  avec  sa  femme ,  ses  enfants  et  ses 
proches.  Cette  même  année  ,  les  moines  blancs  qui 
avaient  observé  l'interdit  dans  le  principe,  prirent 
ensuite  sur  eux,  d'après  Tordre  de  leur  principal 
tabbé,  de  célébrer  les  offices  divins.  Mais  lorsque  cette 
témérité  fut  parvenue  à  la  connaissance  du  souve- 


ANNÉE   1209.  425 

rain  pontife,  ceiui-ci  les  suspendit  à  leur  grande  con- 
fusion. Celte  même  année ,  Philippe ,  duc  de  Souabe, 
qui  disputait  l'empire  à  Othon ,  fut  tué. 

Faits  divers.  —  Paix  entre  le  iioi  Je  aïs  et  le  roi 
d'Ecosse.  —  L'an  du  Seigneur  i209,  le  roi  d'An- 
gleterre Jean ,  passa  les  fêtes  de  Noël  à  Bristol ,  et  là 
interdit  dans  toute  l'Angleterre  la  chasse  aux  oiseaux. 
Henri,  duc  de  Souabe  ',  s'étant  rendu  en  Angleterre 
et  s'étant  présenté  au  roi  Jean  au  nom  d'Othon  ,  roi 
d'Allemagne ,  en  obtint  une  grosse  somme  d'argent 
pour  subvenir  aux  besoins  dudit  Othon  ,  et  se  hâta 
de  retourner  dans  son  pays. 

Cette  même  année,  par  la  médiation  d'Etienne, 
archevêque  de  Cantorbéry  ,  la  permission  de  célé- 
brer une  fois  par  semaine  les  offices  divins  fut  ac- 
cordée aux  églises  conventuelles  d'Angleterre  ;  mais 
les  moines  blancs  furent  exceptés  de  cette  faveur,  parce 
qu'après  avoir  observé  d'abord  l'interdit ,  ils  avaient 
ensuite  célébré  les  offices  sur  Tordre  de  leur  principal 
abbé ,  mais  sans  l'aveu  du  pape.  Vers  le  même  temps, 
Louis,  fils  aîné  et  légitime  héritier  de  Philippe  ,  roi 
de  France,  reçut  à  Compiègne  le  baudrier  militaire 
des  mains  de  son  père  ,  et  cent  autres  seigneurs  fu- 
rent créés  chevaliers  avec  lui.  Vers  la  fête  de  saint 
Michel ,  le  roi  Jean  transporta  son  échiquier  de 
Westminster  à  Northampton ,  en  haine  des  gens  de 
Londres. 

•  Nous  pensons  qu'il  s'agit  de  Henri  1'''',  duc  de  Lothier  et  de  Bra- 
bant, qui  avait  embrasse  le  parti  d'Othon. 


AU-  JEAN-SANS-TERRE. 

Vers  le  même  temps ,  le  roi  Jean  ayant  rassemblé 
une  nombreuse  armée  ,  dirigea  ses  armes  et  ses  ban- 
nières du  côté  de  TEcosse.  Étant  arrivé  dans  la  pro- 
vince de  Northumberland  ,  il  rangea  ses  troupes  en 
bataille  près  d'un  château  qu'on  appelle  Norham. 
Lorsque  le  roi  d'Ecosse  reçut  cette  nouvelle  ,  il  crai- 
gnit de  se  mesurer  avec  le  roi  Jean  ,  dont  il  connais- 
sait le  caractère  emporté  et  cruel.  Il  marcha  à  sa 
rencontre,  et  offrit  de  traiter  de  la  paix.  Mais  le  roi 
d'Angleterre  entra  en  fureur  et  lui  reprocha  amè- 
rement d'avoir  donné  asile  dans  son  royaume  ^ 
ses  fugitifs  et  à  ses  ennemis  déclarés ,  et  de  leur 
avoir  accordé  aide  et  faveur  à  son  grand  préjudice; 
quand  le  roi  d'Angleterre  eut  exhalé  ainsi  sa  colère , 
des  amis  communs  interposèrent  leur  médiation  ,  et 
la  bonno  harmonie  fut  rétablie  aux  conditions  sui- 
vantes :  Le  roi  d'Ecosse  donnera  au  roi  d'Angleterre, 
pour  le  bien  de  la  paix,  onze  mille  marcs  d'argent; 
pour  plus  grande  sécurité,  il  livrera  ses  deux  filles 
en  otages,  afin  que,  par  ce  moyen  ,  une  paix  plus 
solide  soit  conclue.  Le  roi  d'Angleterre  ,  en  quittant 
le  château  de  Norham  ,  le  quatrième  jour  avant  les 
calendes  de  juillet,  ordonna  que  dans  toutes  les  fo- 
rêts d'Angleterre  ,  les  broussailles  fussent  brûlées  et 
les  fossés  comblés,  livrant  ainsi  les  fruits  de  la  terre 
aux  ravages  des  bêtes  fauves.  Ensuite  il  reçut  l'hom- 
mage de  tous  les  hommes  libres-tenanciers,  et  voulut 
que ,  dans  tout  le  royaume ,  les  enfants  de  douze  ans 
vinssent  lui  jurer  fidélilé  ;  aprèsquoi  il  leur  donna 
lo  baiser  de  paix  et  les  renvoya.  Les  Gallois  aussi 


ANNEE  ^209.  425 

(chose  inouïe  jusqu'alors!)  se  rendirent  auprès  du  roi 
à  Woodstock  ,  et  lui  firent  hommage  ;  mais  leur  sé- 
jour fut  aussi  onéreux  aux  riches  qu'aux  pauvres. 
Cette  même  année ,  Othon ,  fils  du  duc  de  Saxe  et  ne- 
veu du  roi  d'Angleterre,  fut  sacré  à  Rome  empe- 
reur romain  par  le  pape  Innocent  111 ,  le  quatrième 
jour  avant  les  nones  d'octobre. 

Dispersion  de  l'université  d'Oxford.  —  Le  roi  Jean 

EST  excommunié  NOMINATIVEMENT.  —  Sa  CRUAUTÉ.  —  1l 
est    ENCOURAGÉ  DANS    SA  RÉSISTANCE  PAR    UN    THÉOLOGIEN 

NOMMÉ  LE  Maçon.  — -  Consécration  de  l'évêque  de  Lin- 
coln. —  Vers  le  même  temps,  un  clerc  qui  s'occu- 
pait d'études  libérales  tua  à  Oxford  ,  une  femme  par 
accident;  et  voyant  qu'elle  était  morte,  il  pourvut  à 
son  salut  par  la  fuite.  Le  gouverneur  de  la  ville  et 
beaucoup  d'autres  accoururent ,  et ,  à  la  vue  de  la 
femme  morte  ,  ils  se  mirent  à  chercher  le  meurtrier 
dans  sa  maison;  car  elle  la  louait  au  clerc  dont  j'ai 
parlé  et  à  trois  autres  clercs  de  ses  amis.  Ne  trouvant 
pas  le  véritable  coupable,  ils  s'emparèrent  des  trois 
autres  clercs  qui  ne  savaient  pas  même  de  quoi  il  s'a- 
gissait, et  ils  les  jetèrent  en  prison.  Peu  de  jours 
après ,  sur  l'ordre  du  roi  d'Angleterre  ,  et  au  mépris 
des  libertés  ecclésiastiques,  on  les  conduisit  hors  de 
la  ville,  et  on  les  pendit.  A  la  nouvelle  de  cette  ini- 
quité, trois  mille  clercs,  tant  maîlres  qu'écoliers, 
quittèrent  Oxford  ;  en  sorte  qu'il  ne  resta  plus  per- 
sonne dans  l'université.  Les  uns  se  retirèrent  à  Cam- 
bridge,  les  autres  à    Heading,   et  s'y    livrèrent  à 


42è  JEAN-SàNS-TÉRRE. 

Tétude  des  lettres.  L'université  d'Oxford  fut  coiïiplé- 
tement  déserte.  Celte  même  année,  Hugues  ,  archi- 
diacre de  Wells  et  chancelier  du  roi ,  fut  élu,  par  les 
soins  dudit  roi,- à  Tévéché de  Lincoln.  Aussitôt  après 
l'élection  faite  ,  il  reçut  du  roi  la  libre  disposition  de 
tout  l'évêclié. 

Il  y  avait  déjà  près  de  deux  ans  que  le  roi  Jean,  à 
cause  de  l'interdit,  exerçait  dans  toute  l'Angleterre 
une  persécution  furieuse  et  infatigable  tant  contre  les 
gens  d'église  que  contre  plusieurs  laïques  :  on  ne 
pouvait  plus  espérer  qu'il  voulût  se  corriger  ou  don- 
ner satisfaction.  En6n  le  pape  Innocent  ne  put  souf- 
frir plus  longtemps  que  dé  tels  excès  restassent  im- 
punis. Aussi,  sur  l'avis  de  ses  frères  les  cardinaux,  il 
songea  'à  extirper  radicalement  le  scandale  de  l'é- 
glise, et  donna  mission  aux  évêques  de  Londres, 
d'Ély  et  de  Worcester,  de  lancer  l'excommunication 
sur  le  roi  Jean  nominalement,  et  de  faire  publier 
solennellement,  chaque  dimanche  et  chaque  jour  de 
fête,  dans  toutes  les  églises  conventuelles  d'Angle- 
terre, la  sentence  qui  devait  le  rendre  pour  tous  un 
objet  d'horreur  dont  on  évite  le  contact.  Mais,  quand 
les  évéques  dont  j'ai  parlé  eurent  transmis  aux  évê- 
ques, leurs  confrères,  etauxautresprélats  d'Angleterre 
qui  étaient  restés  en  Angleterre  l'ordre  apostolique , 
et  qu'ils  les  eurent  chargés  de  publier  la  sentence, 
la  crainte  qu'inspirait  le  roi  ,  ou  le  désir  de  conser- 
ver sa  faveur  les  renditions  muets,  comme  des 
chiens  qui  n'osent  aboyer.  Aussi  ils  différèrent  de 
remplir  le  devoir  qui  leur  avait  été  imposé,  et  n'cxé- 


ANNÉE  ^209.  Atî 

cutèrent  nullement  le  mandat  apostolique,  selon  les 
règles  du  droit.  Néanmoins  la  sentence  fut  bientôt 
connue  :  elle  se  répandit  daifs  les  rues  et  dans  les 
places  publiques.  Partout  où  les  hommes  s'assem- 
blaient, elle  était  Tobjetdes  entreliens  les  plus  secrets, 
et  passait  de  bouche  en  bouche.  Un  jour  queGeoffroi, 
archidiacre  de  Norwich,  siégeait  à  Westminster  dans 
l'échiquier,  relativement  aux  affaires  du  roi  ,  il  se 
mit  à  s'entretenir  à  voix  basse  avec  ses  collègues  as- 
sis près  de  lui,  sur  la  sentence  lancée  contre  le  roi,  et 
dit  qu'il  n'était  point  sûr  à  des  bénéficiers  d'être  plus 
longtemps  les  officiers  d'un  roi  excommunié  ;  et,  à 
ces  mots,  il  retourna  chez  lui  sans  demander  son 
congé.  Peu  de  temps  après,  ces  faits  étant  venus  à  la 
connaissance  du  roi,  il  fut  violemment  courroucé,  et 
envoya  le  chevalier  Guillaume  Talbot  avec  une 
troupe  d'hommes  d'armes  qui  se  saisirent  de  l'archi- 
diacre, le  chargèrent  de  lourdes  chaînes  et  le  jetè- 
rent dans  un  cachot.  Au  bout  de  quelques  jours,  sur 
Tordre  du  roi  Jean  ,  on  le  revêtit  d'une  chape  de 
plomb,  et  le  malheureux  expira  tant  par  la  faim  qu'on 
lui  avait  fait  souffrir  que  par  la  pesanteur  d'un  pareil 
fardeau. 

A  l'époque  de  l'interdit,  un  faux  théologien,  maî- 
tre Alexandre  dit  le  Maçon,  s'était  introduit  dans  les 
conseils  du  roi.  Cet  homme,  par  ses  encouragements 
iniques  ,  ne  contribuait  pas  peu  à  entretenir  le  roi 
dans  ses  dispositions  cruelles.  Il  disait  que  le  fléau 
qui  désolait  l'Angleterre  ne  provenait  pas  de  la  faute 
du  roi,  mais  des  désordres  commis  par  les  sujets.  Il 


428  JliAN-SANS-TERRE. 

prétendait  qu'un  roi  était  la  verge  de  la  fureur  du 
Seigneur;  qu'un  prince  était  fait  pour  gouverner  ses 
peuples  et  ses  autres  sujets  avec  une  verge  de  fer,  et 
pour  les  briser  tous  comme  un  vase  de  potier;  pour 
mettre  dans  les  entraves  les  pieds  des  puissants ,  et 
pour  attacher  les  fers  aux  mains  de  ses  nobles.  Il 
ajoutait  qu'il  n'appartenait  pas  au  pape  de  s'immis- 
cer dans  les  affaires  laïques  des  rois  ou  des  princes, 
ou  de  se  mêler  du  gouvernement,  et  il  s'appuyait  sur 
quelques  arguments  vraisemblables,  en  répétant  que 
le  Seigneurn'avaitdonnéauprincedes  apôtres,  Pierre, 
d'autre  puissance  que  celle  qui  doit  s'exercer  sur  Té- 
gliseetsur  les  choses  ecclésiastiques.  Par  ces  raison- 
nements spécieux  et  d'autres  semblables  ,  il  s'attira 
tellement  la  faveur  du  roi,  que  ce  même  roi  dépouilla 
par  violence  plusieurs  religieux  de  leurs  bénéfices 
pour  les  lui  donner.  Mais,  dans  la  suite,  lorsque  le 
pape  eut  été  informé  de  la  perversité  de  cet  homme  , 
il  eut  soin  qu'on  le  dépouillât  de  tous  ses  biens  et  de 
tous  ses  bénéfices,  et  il  fut  bientôt  réduit  à  une  si 
grande  misère,  que,  vêtu  de  mauvais  haillons  et  cou- 
vert de  honte,  il  se  vit  forcé  de  mendier  son  pain  de 
porte  en  porte.  En  le  voyant  ainsi,  bien  des  gens  di- 
saient pour  se  moquer  :  «  Voici  Thomme  qui  n'a  pas 
«  pris  le  Seigneur  pour  aide,  mais  qui  a  mis  son  es- 
«  poir  dans  la  multitude  de  ses  richesses  et  sa  force 
«  dans  sa  vanité.  Maintenant,  qu'il  soit  toujours  en 
((  haine  au  Seigneur,  el  que  son  souvenir  disparaisse 
((  de  la  terre,  parce  qu'il  ne  s'est  pas  souvenu  de  ce 
«  (jue  c'était  que  la  miséricorde!  C'est  pourquoi  Dieu 


ANNEE  ^2^0.  42» 

«  le  détruira  à  la  fin  ,  sa  prière  lui  sera  réputée  à 
«  péché,  et  son  habitation  sera  rasée  de  la  terre  des 
«  vivants.  » 

Vers  le  même  temps,  Hugues,  élu  à  Lincoln,  ob- 
tint du  roi  la  permission  de  passer  en  France  pour 
s'y  faire  consacrer  par  Tarchevêque  de  Rouen  ;  mais 
il  n'eut  pas  plutôt  abordé  en  Normandie,  qu'il  alla 
trouver  Etienne,  archevêque  de  Cantorbéry,  et  après 
lui  avoir  promis  obéissance  canonique,  il  fut  consacré 
par  lui,  le  treizième  jour  avant  les  calendes  de  jan- 
vier. Lorsque  le  roi  en  eut  été  informé,  il  mit  la  main 
surl'évêché  de  Lincoln,  et  en  détourna  à  son  profit 
tous  les  revenus.  Le  roi  confia  aussi  son  sceau  à 
Gaultier  de  Gray,  et  le  nomma  chancelier.  Dans  ces 
nouvelles  fonctions,  Gaultier  ne  songea  qu'à  faire  en 
tout  la  volonté  du  roi. 

Exactions  sanglantes  contre  les  Juifs.  —  Histoire 
d'un  juif  de  Bristol.  —  Démêlé  entre  l'empereur 
Otbon  et  le  pape.  —  Excommunication  d'Othon.  — 
L'an  ^210  de  la  nativité  du  Sauveur,  aux  fêles  de 
Noël,  le  roi  Jean  tint  sa  cour  à  Windsor.  Malgré  la 
sentence  prononcée  contre  lui,  tous  les  seigneurs 
d'Angleterre  étaient  présents  et  communiquaient 
avec  lui.  Ce  n'est  pas  qu'ils  n'eussent  point  connais- 
sance de  cette  sentence,  qui,  sans  avoir  été  pu- 
bliée hautement,  ne  s'était  pas  moins  répandue  de 
bouche  en  bouche  et  d'oreille  en  oreille  dans  toutes 
les  contrées  d'Angleterre;  mais  c'est  que  le  roi  ten- 
dait des  embûches,  et  faisait  tout  le  mal  possible  à 


JJ50  JEAN-SANS-TERRE. 

ceux  qui  refusaient  devenir.  Ensuite,  sur  Tordre  du 
roi,  on  se  saisit  de  tous  les  juifs  d'Angleterre,  hom- 
mes et  femmes  ;  on  les  emprisonna  et  on  les  maltraita 
cruellement,  jusqu'à  ce  qu'ils  eussent  payé  sur  leurs 
biens  ce  qu'exigeait  la  rapacité  du  roi.  Quelques-uns 
d'entre  eux,  exposés  à  d'affreuses  tortures,  donnaient 
tout  ce  qu'ils  "possédaient  et  promettaient  plus  en- 
core, afin  d'échapper  à  tant  de  supplices.  Il  y  en  eut 
un  à  Bristol,  qui,  après  avoir  subi  des  tortures  de 
toute  espèce,  refusait  constamment  de  se  racheter  et 
de  mettre  fin  à  ses  douleurs.  Le  roi  ordonna  alors  à 
ses  bourreaux  de  lui  arracher  tous  les  jours  une  dent 
mâchelière,  jusqu'à  ce  qu'il  eût  payé  dix  mille  marcs 
d'argent.  Pendant  sept  jours  il  se  laissa  arracher 
sept  dents ,  en  souffrant  d'intolérables  angoisses  ; 
mais  le  huitième  jour,  au  moment  où  les  bourreaux 
allaient  se  mettre  à  Tœuvre,  ce  juif,  tardif  conserva- 
teur d'instruments  si  utiles,  donna  l'argent  qu'on 
lui  demandait ,  afin  qu'il  lui  fût  permis,  après  avoir 
perdu  sept  dents,  de  garder  la  huitième. 

A  cette  même  époque  ,  Othon  ,  empereur  des  Ro- 
mains, se  souvint  du  serment  qu'il  avait  fait  lorsque 
le  pape  l'avait  élevé  à  l'empire,  et  par  lequel  il  s'é- 
tait engagé  à  conserver  les  dignités  de  l'empire  ,  et  à 
recouvrer ,  selon  son  pouvoir ,  les  droits  qui  en  au- 
raient été  détachés.  Il  chargea  ,  en  conséquence,  les 
hommes  loyaux  de  l'empire  de  faire  une  enquête 
sur  ses  châteaux  seigneuriaux  ,  et  s'efforça  de  ra- 
mener en  son  pouvoir  tout  ce  qui,  d'après  l'enquête, 
paraissait  appartenir  à   l'empire.   Cette  mesure  lit 


ANNEE  ^2I0.  45^ 

naître  une  grande  discussion  entre  le  seigneur  pape  et 
ledit  empereur,  parce  qu'à  lepoque  où  Fempire  était 
vacant,  le  pape  s'était  emparé  de  plusieurs  châteaux 
et  autres  possessions  qui  étaient  du  ressort  de  la  di- 
gnité impériale.  Aussi  Tempereur ,  en  voulant  re- 
couvrer ce  qui  était  sien  ,  s'attira  la  haine  injuste  du 
pape.  L'empereur  Othon  ne  ménagea  pas  non  plus 
Frédéric,  roi  de  Sicile,  qui ,  également  pendant  la 
vacance  de  l'empire,  s'était  saisi  de  quelques  forte- 
resses et  les  avait  gardées.  A  ce  sujet ,  le  pape  Inno- 
cent adressa  à  l'empereur  Othon  lettre  sur  lettre ,  et 
message  sur  message  pour  lexhorter  à  cesser  de  per- 
sécuter l'église  romaine  et  à  ne  pas  dépouiller  de  son 
héritage  le  roi  de  Sicile  ,  dont  la  tutelle  avait  été  con- 
fiée au  saint  siège  apostolique.  On  assure  que  l'em- 
pereur répondit  ainsi  aux  messagers  pontificaux  : 
«  Si  le  souverain  pontife  désire  posséder  injustement 
«  ce  qui  appartient  à  l'empire ,  qu'il  me  délie  du  ser- 
«  ment  que  lui-même  m'a  fait  prêter  à  l'époque  de 
«  ma  consécration  ;  serment  par  lequel  je  m'enga- 
«  geais  à  faire  recouvrer  à  la  dignité  impériale  les 
«  droits  qui  en  avaient  été  détachés.  »  Le  pape  ne 
voulut  pas  délier  l'empereur  du.  serment  qu'il  avait 
prêté ,  et  que  tous  les  empereurs  sont  tenus  de  jurer 
sur  les  saints  Évangiles  le  jour  de  leur  consécration. 
L'empereur  ,  de  son  côté  ,  refusa  de  se  dessaisir  des 
droits  impériaux  qu'il  avait  déjà  en  grande  partie  re- 
couvrés à  la  tête  d'une  armée  puissante.  Le  pape 
lança  alors  contre  Tempereur  une  sentence  d'excom- 
munication ,  et  délia  du  serment  de  fidélité  tous  les 


^' 


432  ■  JEAN-SANS-TERRE. 

seigneurs  d'Allemagne  et  tous  ceux  de  l'empire  ro- 
main j  ce  qui  augmenta  encore  la  haine  et  la  colère 
du  roi  Jean. 

Le  roi  Jean  conduit  cne  armée  en  Irlande.  —  Nou- 
velles CRUAUTÉS    ET    NOUVELLES  EXACTIONS   DU  ROI.  

Cette  même  année,  le  roi d\4ngleterre  Jean  réunit  à 
Pembroke ,  dans  le  pays  de  Galles  ,  une  nombreuse 
armée.  11  partit  pour  l'Irlande,  et  y  aborda  le  hui- 
tième jour  avant  les  ides  de  juin.  A  son  arrivée  dans 
la  ville  de  Dublin ,  plus  de  vingt  rois  du  pays  se  ren- 
dirent auprès  de  lui ,  saisis  de  la  plus  vive  terreur , 
lui  firent  hommage  et  lui  jurèrent  fidélité.  Cependant 
quelques  autres  rois  du  pays  restèrent  chez  eux  et  dé- 
daignèrent de  venir  trouver  le  roi ,  parce  qu'ils  oc- 
cupaient des  positions  où  ils  ne  craignaient  point 
d'être  forcés.  Le  roi  fit  publier  en  Irlande  les  lois  et 
coutumes  anglaises;  il  y  établit  des  vicomtes  et  d'au- 
tres officiers  qui  devaient  rendre  la  justice  au  peuple 
de  cette  île  d'après  les  lois  anglaises.  Déjà  Jean  de 
Gray,  évèque  de  Norwich  ,  qu'il  avait  établi  justicier 
dans  ce  pays,  avait  fait  fabriquer  le  denier  irlandais 
conformément  au  poids, de  la  monnaie  anglaise  ,  et 
avait  ordouné  que  l'obole  aussi  bien  que  le  quart  d'as 
fussent  fondus  dans  des  moules  ronds.  Le  roi  Jean 
voulut  qu'en  Irlande  comme  en  Angleterre  la  mon- 
naie fût  la  même  pour  tous  et  d'un  usage  commun  , 
et  que ,  dans  ses  trésors ,  on  reçût  le  denier  frappé 
dans  l'une  et  l'autre  contrée.  Le  prophète  Merlin 
avait  prédit  cette  forme  ronde  donnée  à  la  monnaie, 


ANNEE  ^2^0.  433 

quand  il  disait  :  «  Ce  qui  sert  aux  échanges  du  com- 
«  merce  sera  coupé  en  deux  :  la  moitié  sera  ronde  ^  » 
Après  avoir  ainsi  organisé  le  gouvernement ,  le  roi 
Jean  s'avança  dans  le  pays  avec  une  nombreuse  ar- 
mée. Il  s'empara  de  plusieurs  forteresses  dont  ses 
ennemis  étaient  maîtres  :  car  Gaultier  de  Lasci,  noble 
baron  ,  et  beaucoup  d'autres,  redoutaient  de  tomber 
entre  ses  mains  et  fuyaient  devant  sa  face.  Entin  le 
roi  étant  venu  dans  un  canton  d'Irlande  qu'on  ap- 
pelle Meath  ,  assiégea  et  prit,  dans  une  forteresse  du 
pays ,  Mathilde ,  épouse  de  Guillaume  de  Brause , 
ainsi  que  Guillaume  son  fils  ,  et  la  femme  de  ce  der- 
nier. Les  caplifs  s'étant  échappés  secrètement,  furent 
repris  dans  Tîle  de  May  et  présentés  au  roi  qui  les  fit 
charger  de  lourdes  chaînes  ,  les  envoya  en  Angle- 
terre ,  les  fit  renfermer  sous  bonne  garde  dans  le 
château  de  Windsor  ,  où  ils  moururent  tous  de  faim 
par  son  ordre.  Alors  le  roi  Jean ,  ayant  fait  recon- 
naître ses  lois  dans  la  plus  grande  partie  de  l'Irlande, 
remonta  triomphant  sur  ses  vaisseaux  ,  et  aborda  en 
Angleterre ,  le  troisième  jour  avant  les  calendes  de 
septembre,  puis  s'étant  rendu  à  Londres  en  toute 
hâte,  y  fit  convoquer  tous  les  prélats  d'Angleterre. 
Vinrent  à  cet  appel  général ,  les  abbés,  les  prieurs  , 
les  abbesses  ,  les  templiers  ,  les  hospitaliers  ,  les  gar- 
diens des  possessions  de  Tordre  de  Cîteaux  et  des 
autres  ordres  d'oulre-mer  ,  quels  que  fussent  leur 
rang  et  le«ir  règle;  et  le  roi  Jean  exigea  d'eux  une 

*  Voir  la  noie  7*  sur  les  monnaies  n  la  Hn  dn  volume. 

n.  28 


45  i  •  JEAN-SANS-TERRE. 

rançon  si  énorme  et  une  si  horrible  dilapidation  des 
choses  ecclésiastiques,  que  la  somme  qu  il  leur  ex- 
torqua monta,  dit-on  ,  à  plus  de  cent  mille  livres 
sterling.  Les  moines  bluncs  d'Angleterre  ^  durent 
contribuer  à  ce  tailiage ,  et  durent  payer  à  part  au 
roi,  bon  gré,  malgré,  et  nonobstant  tout  privilège  , 
une  somme  de  quarante  mille  livres  d'argent,  (et  il 
ne  souffrit  pas  que  les  abbés  des  moines  blancs  se 
rendissent  au  chapitre  annuel  de  leur  ordre,  de  peur 
que  leurs  plaintes  ne  soulevassent  le  monde  entier 
contre  lui.  Ceux  qui  donnèrent  au  roi  Jean  ces  con- 
seils de  rapiner  à  Sainte-Brigite  de  Londres  ,  étaient 
Guillaume  Bruer  ,  Robert  de  Turnham ,  Regnault  de 
Cornouailles  et  Richard  du  Marais,  qui  ,  tous,  pé- 
rirent malheureusement^.)  Enfin,  si  l'on  racontait 
en  détail  cette  série  d'exactions  ,  il  y  aurait  de  quoi 
arracher  des  larmes  aux  yeux  des  tyrans  eux-mêmes, 
et  exciter  Tindignation  chez  tous  ceux  qui  en  enten- 
«iraient  le  récit.  Cette  même  année,  Gaultier  de  Gray 
fut  élu  évêque  de  Chester,  et  Henri  ,  archidiacre  de 
Stafford  ,  évêque  d'Exeter.  Une  foule  de  juifs  ,  pour 
se  soustraire  à  la  persécution ,  abandonnèrent  le 
royaume. 

Le  boi  Jean  soumet  le  pays  de  Galles.  —  Députés 
DU  pape.  —  Regnault  ,  comte  de  Boulogne  ,  proscrit 

*  Les  moines  de  Cîteaux,  ainsi  nommés  parce  qu'ils  portaient  Tbabit 
blanc,  par  opposition  aux  moines  noirs ,  les  bénédictins.  Saint-Albans 
était  une  abbaye  de  bénédictins. 

•  Intercalation  fournie  par  le  manuscrit  de  Cotton. 


ANNEK  H  211.  455 

PAR     LE     ROI     DE    FrANCE. MoRT    DE    GUILLAUME     DE 

Brause.  —  Les  sujets  du  roi  déliés  dd  serment  de  fi- 
délité.—Noms  DE  SES  principaux  CONSEILLERS.  —  L'oil 

de  grâce  ^2^^  ,  le  roi  d'Angleterre  Jean  ,  à  l'époque 
de  Noël  ,  tint  sa  cour  à  York  ,  en  présence  des  coriîtes 
et  barons  du  royaume.  Cette  même  année  ,  le  même 
roi  réunit  une  nombreuse  armée  à  Leominster  (?)*, 
et  entra  dans  le  pays  de  Galles  ,  le  8  avai.t  les  ides  de 
juillet.  Suivi  de  forces  puissantes,  il  pénétra  dans 
l'intérieur  du  pays  jusqu'au  Snowdon  ,  détruisant 
tout  sur  son  passage.  Il  sounût  sans  obstacle  les  rois 
et  les  seigneurs  du  pays.  11  se  fît  livrer  vingt-huit  ota- 
ges qui  devaient  répondre  de  leur  fidélité  à  l'avenir; 
puis,  iejourdel  assumption  de  la  bienheureuseMarie, 
il  revint  victorieux  à  Leominster.  De  là,  il  se  rendit 
à  Northampton  où  il  fut  joint  par  deux  députés  que 
le  pape  lui  envoyait  avec  des  lettres  apostoliques.  C'é- 
tait lesous-diacrePandolphe,  conseillerintime  du  sei- 
gneur pape,  et  frèreDurand  de  la  milice  du  Temple. 
Ils  venaient  pour  rétablir  la  paix  entre  la  royauté  et  le 
sacerdoce.  Sur  les  exhortations  des  députés,  le  roi  con- 
sentit volontiers  à  ce  que  l'archevêque  et  les  moines  de 
Cantorbéry,  ainsi  que  les  évêques  bannis  d'Angleterre, 
revinssent  dans  le  royaume  sans  être  inquiétés  Mais 
quand  il  fut  question  des  torts  que  ceux-ci  avaient 
soufferts  et  de  leurs  biens  confisqués  ,  le  roi  refusa  de 
donner  satisfaction  à  l'archevêque  et  aux  évêques  ;  et 


4  Album  monasteriuin ,  dit  le  texte.  Ne  retrouvant  pas  ce  lieu  dans 
Oamden ,  nous  donnons  la  traduction  In  plus  probable. 


Î5G  JEAN-SANS-TERRE. 

les  députés  revinrent  en  Gaule  sans  avoir  rien  conclu. 
Ensuite  !e  roi  Jean  imposa  un  escuage  de  deux  marcs 
d'argent  à  tous  les  chevaliers  qui  n'avaient  point  fait 
partie  de  l'expédition  dans  le  pays  de  Galles.  Cette 
même  année  mourut  un  noble  seigneur,  un  illustre 
chevalier  ,  Roger ,  constable  de  Chester. 

Vers  le  même  temps,  Regnault,  comte  de  Boulo- 
gne, homme  d'une  grande  bravoure  et  d'une  grande 
expérience  dans  la  guerre,  fut  injustement  chassé  de 
son  comté  et  privé  de  tous  ses  biens  par  Philippe, 
roi  de  France.  Après  Texpulsioji  du  comte,  le  roi  de 
France  fit  épouser  à  son  fils  Philippe  la  fille  et  la 
légitime  héritière  dudit  Regnault,  et  lui  donna  le 
comté  de  Boulogne  en  propriété  perpétuelle.  Regnault 
étant  venu  en  Angleterre,  fut  reçu  honorablement  par 
le  roi  Jean  ,  qui  lui  donna  par  une  largesse  vraiment 
royale  trois  cents  livrées*  de  terre,  pour  lesquelles  ledit 
comte  fit  hommage  et  jura  fidélité  au  roi.  Léolin  , 
prince  de  Nortwalles,  est  forcé  à  la  soumission. 
Robert  deTurnham  meurt  à  cette  époque. 

Vers  le  même  temps,  le  vieux  Guillaunie  de  Brause, 
qui ,  fuyant  devant  le  roi  d'Angleterre  Jean ,  s'était 
sauvé  d'Irlande  en  Fiance,  mourut  à  Corbeil  ^  la 
veille  de  saint  Laurent.  Son  corps  fut  porté  à  Paris 
et  enseveli  honorablement  dans  l'abbaye  de  Saint- 
Victor.  Cette  même  anne,  le  pape  Innocent,  voyant 
que  le  roi  d'Angleterre  Jean  avait  dédaigné  les  avis 

i  Cliaque  livrée  exprimait  un  revenu  annuel  d'une  livre  d'argent  {Voir 
li)  note  2  à  la  pa{>e  406  du  premier  volume. 
1  Ebulam^  nous  adoptons  la  var.  Corhilam. 


ANNÉE  ^2^^.  -<57 

salutaires  des  députés  qu'il  lui  avait  envoyés,  et  cour- 
roucé de  son  opiniâtreté  extraordinaire,  délia  du 
serment  de  fidélité  et  de  la  soumission  qu'ils  avaient 
jurée  au  roi  les  princes  et  autres,  grands  comme 
petits,  qui  étaient  du  ressort  de  la  couronne  d'An- 
gleterre ;  défendant  formellement,  et  sous  peine  d'ex- 
communication, à  tous  en  général  et  à  chacun  en 
particulier,  de  communiquer  en  aucune  façon  avec 
lui,  soit  dans  les  repas ,  soit  dans  les  conseils ,  soit 
dans  les  entretiens.  A  Tépoque  de  l'interdit,  le  roi 
était  entouré  d'iniques  conseillers  que  je  nommerai 
ici  en  partie  :  Guillaume ,  frère  du  roi  et  comte  do 
Salisbury,  Albéricde  Ver,  comte  d'Oxford ,  Geoffroi , 
fils  de  Pierre,  justicier  d'Angleterre;  trois  évêques 
courtisans  Philippe,  évêque  de  Durham,  Pierre, 
évêque  de  Winchester,  Jean,  évêque  de  Norwich  , 
Hichard  du  Marais,  chancelier  du  roi,  Hugues  de 
Neuilly,  grand  forestier,  ^Guillaume  de  Wrotham , 
gardien  des  porls  maritimes  ,  Robert  de  Vieux-Pont 
et  Hyon  son  frère  ,  Brien  de  l'isle ,  Geoffroi  de  Luci , 
Hugues  de  Bailleul  et  Bérard  son  frère,  Guillaume 
de  Canteloup  et  Guillaume  son  fils ,  Foulques  de  Can- 
teloup ,  Regnault  de  Cornouailles  ,  vicomte  de  Kent, 
Robert  de  Braibroc  et  Henri  son  fils  ,  Philippe  de 
VIetores,  Jean  de  Bassingburn ,  Philippe  Marci , 
châtelain  de  Nottingham  ,  Pierre  de  Maulei  ,  Robert 
de  Gaugi,  Gérard  d'Athies  et  Ingelard  son  neven, 
Foulques  et  Guillaume  Brner,  Pierre,  fils  de  Hére- 

*  Protofesturius^  nous  lisons  Protoforcsturius. 


^58  JKAN-SANS-TERRE. 

bert,  Thomas  Basset ,  et  beaucoup  d'autres  qu  il  se- 
rait trop  long  d'énuniérer  :  tous  s'efforçaient  de 
plaire  au  roi,  et  en  toute  occasion  lui  donnaient  non 
pas  des  conseils  dictés  par  la  raison,  mais  ceux  qu'ils 
savaient  devoir  lui  plaire.  Vers  le  même  temps,  Geof- 
froi,  archevêque  d'York  ,  quitta  ce  monde  et  eut  pour 
successeur  Gaultier.  Mort  du  comte  d'Albemarle  et  de 
l'abbé  de  Saint-Edmorid, Sampson, qui avaitconstruit 
un  aqueduc  et  fait  beaucoup  de  bien  à  son  église. 

Alexandre,  fils  du  roi d  Ecosse,  est  crée  chevalier. 
—  Nouvelles  hostilités  des  Gallois.  —  Le  roi  Jean 
est  averti  d'une  trahison  contre  sa  personne.  —  Pro- 
phétie d'un  ermite.—  L'an  du  Seigneur  ^2^2,  le  roi 
Jean  passa  les  fêtes  de  Noël  à  Windsor,  et  dans  le 
carémesuivant,  le  dimanche  où  l'on  chante:  Réjouis- 
toij  Jérusalem,  le  même  roi  ceignit  le  baudrier  mili- 
taire à  Alexandre,  fils  et  légitime  héritier  du  roi 
d'Ecosse.  C'est  à  Londres ,  à  Sainte-Brigitte  et  dans 
le  repas  donné  à  l'occasion  de  la  fête  des  hospitaliers 
de  Clarkenvell,  que  cette  cérémonie  eut  lieu.  Cette 
même  année,  Manger,  évéque  de  Worcester,  exilé 
et  proscrit  d'Angleterre,  parce  qu'il  défendait  les 
libertés  de  Téglise  anglicane  et  qu'il  désirait  la  jus- 
tice, expira  à  Pontigny. 

Vers  le  même  temps,  les  Gallois  sortirent  à  main 
armée  des  lieux  où  ils  étaient  cachés  ,  s'emparèreitt 
de  quelques  chateaux  appartenant  au  roi  d'x\ngle- 
terre  ,  coupèrent  la  têt<^  à  tous  les  chevaliers  et  ser- 
gents qu'ils  y  rencontrèrent,  désolèrent  une  foule  de 


ANNÉE  ^212.  459 

bourgades  qu'ils  livrèrent  aux  flammes,  etse  retirèrent 
chez  eux  chargés  de  dépouilles  et  de  butin,  sans 
avoir  perdu  un  seul  homme.  Lorsque  ce  fait  fut  par- 
venu à  la  connaissance  du  roi  d'Angleterre,  il  entra 
dans  une  grande  colère,  et  réunissant  une  immense 
armée  de  chevaliers  et  de  soldats  ,  cavaliers  ou  fan- 
tassins ,  il  se  prépara  à  dévaster  tout  le  pays  de  Galles 
et  à  en  exterminer  les  habitants.  Lorsque  le  roi  fut 
arrivée  Nottingham  à  la  tête  de  ces  forces  nombreuses, 
il  fit  saisir  vingt-huit  enfants  qui  lui  avaient  été  livrés 
comme  otages  par  les  Gallois  Tannée  précédente,  et 
pour  se  venger  de  cette  attaque  ,  les  fit  tous  pendre 
avant  son  dîner.  Ensuite  il  se  mit  à  table;  mais 
tandis  qu'il  buvait  et  mangeait ,  il  recul  un  message 
du  roi  d'Ecosse  qui  lui  donnait  avis  d'une  trahison 
méditée  contre  lui  :  bientôt  arriva  un  autre  mes- 
sager envoyé  par  la  fille  dudit  roi  Jean,  femme  du 
prince  de  Galles  Léolin;  et  ce  second  messager  lui 
remit  des  lettres  semblables  aux  premières  ,  en  lui 
disant  que  leur  contenu  était  secret.  Après  son  dîner, 
le  roi  se  retira  d.ins  un  lieu  écarté  et  se  îU  exposer  la 
teneur  de  ces  lettres.  Quoiqu'elles  vinssent  toutes 
deux  de  pays  différents,  elles  lui  mandaient  cepen- 
dant la  même  chose.  Mais  le  roi  Jean  s  étant  rendu 
à  Chester  sans  s'inquiéter  de  ces  avis  menaçants , 
reçut  de  nouveau  des  messages  et  des  lettres  qui  lui 
disaient  que  s'il  persévérait  dans  son  expédition  com- 
mencée, il  serait  ou  massacré  par  ses  propres  barons, 
ou  livré  à  la  haine  des  Gallois.  A  cette  nouvelle  ,  le 
roi  lut  saisi  d'inquiétude  et  de  consternation;  il  se 


440  JEAN-SANS-TERRK. 

souvint  que  les  seigneurs  anglais  avaient  été  déliés  de 
leur  serment  de  fidélité,  et  il  conamença  à  ajouter 
foi  aux  lettres  qui  lui  étaient  remises.  Alors  chan- 
geant fort  à  propos  de  dessein  ,  il  licencia  son  armée, 
se  rendit  à  Londres  et  envoya,  vers  tous  les  seigneurs 
dont  la  fidélité  lui  était  suspecte,  des  messagers  chargés 
de  leur  demander  des  otages.  C'était  un  moyen  de 
reconnaître  ceux  qui  voudraient  ou  non  obéir  à  ses 
ordres.  Les  seigneurs,  n'osantrésisterauxinjonctions 
du  roi  ,  remirent  leurs  fils  ,  leurs  neveux  et  leurs 
parents  à  sa  volonté  ;  et  la  colère  du  roi  Jean  se  calma 
pour  quelque  temps.  Cependant  Eustache  de  Vesci 
et  Robert  (ils  de  Gaultier  ,  accusés  de  la  trahison  dont 
j'ai  parlé  et  devenus  suspects  au  roi ,  quittèrent  l'An- 
gleterre :  Eustache  passa  on  Ecosse,  et  Robert  en 
France. 

Vers  la  même  époque,  il  y  avait  dans  la  province 
d'York  un  ermite,  nommé  Pierre,  qui  avait  grande 
réputation  de  sagesse  parce  qu'il  avait  souvent  pré- 
dit l'avenir.  Entre  autres  choses  qui  lui  avaient  été 
révélées  sur  le  roi  Jean  par  l'esprit  de  prophétie  ,  il 
affirmait  et  proclamait  hautement ,  publiquement  et 
devant  tous  ceux  qui  voulaient  l'entendre  :  «  Que 
«  Jean  ne  serait  plus  roi  à  l'Ascension  prochaine  ni 
«  plus  tard;  et  que  ,  ce  jour-là ,  la  couronne  d'An- 
«  gleterre  serait  transférée  à  un  autre.  »  Le  roi,  ayant 
été  informé  des  paroles  de  l'ermite ,  se  le  fit  amener , 
etluidemanda  :  «  Est-ce  que  je  dois  mourir  ce  jour-là? 
«  Par  quel  autre  moyen  perdrai-je  mon  trône?  » 
Celui-ci  se  contenta  de  répondre  :  «  Sachez,  pour  sur, 


ANNÉE  ^212.  441 

«  qu'au  jour  que  j'ai  dit,  vous  ne  serez  plus  roi;  et 
«  si  je  suis  convaincu  de  mensonge ,  laites  de  moi  ce 
«qu'il  vous  plaira.  »  Alors  ,  le  roi  lui  dit  :  «  Je  te 
«  prends  au  mot ,  »  et  il  le  donna  en  garde  à  Guil- 
laume d'Harcourt,  qui  l'enferma  à  Corfe,  sous  bonne 
garde  et  chargé  de  fers  ,  jusqu'à  ce  que  l'événemefU 
eût  prouvé  s'il  avait  dit  vrai.  Cette  prophétie  se  répan- 
dit bientôt  dans  les  provinces  les  plus  éloignées ,  el 
tous  ceux  qui  en  eurent  connaissance  y  ajoutèrent 
autant  de  foi  que  si  c'eût  été  parole  venue  du  ciel.  IT 
y  avait  à  cette  époque  beaucoup  de  seigneurs  dans  le 
royaume  d'Angleterre,  dont  le  roi  s'était  fait  des  en- 
nemis en  violant  leurs  femmes  et  leurs  filles;  d'au- 
tres qu'il  avait  réduits  à  la  dernière  misère  par  ses 
criantes  exactions;  plusieurs  enfin,  dont  il  avait  exilé 
les  parents  et  les  amis  selon  la  chair,  en  s'emparant 
de  leurs  héritages  ;  en  sorte  qu'il  avait  autant  d'enne- 
mis déclarés  qu'il  avait  de  grands  dans  son  royaume. 
C'est  ce  qui  fit  qu'à  cette  époque  ils  se  réjouirent 
beaucoup  en  se  voyant  déliés  du  serment  de  fidélité  : 
ils  envoyèrent  même  au  roi  de  France  ,  si  ce  que  la 
renommée  raconte  est  vrai,  une  charte  à  laquelle 
étaient  apposés  les  sceaux  de  tous  les  seigneurs,  pour 
l'engager  avenir  sans  crainte  eu  Angleterre;  lui  pro- 
mettant qu'il  y  serait  reconnu  roi  sur-le-champ  ,  et 
couronné  avec  gloire  et  honneur. 

Le  roi  d'Angleterre  est  déclaré  déchu  du  trône. 
—  Faits  divers.  —  Incendie  a  Southwark.  —  Vers  la 
même  époque,  Etienne,  archevêque  de  Cantorbéry  , 


^42  JEAN-SANS-TERRE. 

Guillaume,  évéque  de  Londres,  el  Eustache  ,  évoque 
d'Ély  ,  partirent  pour  Rome  ;  ils  exposèrent  au  sei- 
gneur pape  les  éuormités  et  tyrannies  de  tout  genre 
dont  le  roi  Jean  s'était  rendu  coupable  depuis  le  mo- 
meat  de  Tinterdit  jusqu'au  présent  jour  ,  en  faisuni 
sans  relâclie  au  Seigneur  et  à  la  sainte  église  une 
guerre  impie  et  cruelle.  Aussi  suppliaient-ils  humble- 
ment le  seigneur  pape  de  daigner  jeter  un  regard  de 
pieuse  commisération  sur  Téglise  d'Angleterre  et  de 
la  secourir  :  car  elle  était  à  Texlrémité.  Alors  le  pape, 
douloureusement  affecté  de  la  désolation  du  royaunie 
d'Angleterre  prit  conseil  de  ses  cardinaux^  desévéques 
el  autres  prud'hommes,  et  déclara,  par  sentence  déli- 
nitive ,  (jue  le  roi  d'Angleterre  Jean  était  déchu  du 
trône,  et  que  le  pape  devait  désigner  un  roi  plus  digne 
pour  lui  succéder.  Afin  d'exécuter  cette  sentence,  le 
seigneur  pape  écrivit  au  très-puissant  roi  de  France, 
Philippe;  rengageant  à  se  charger  de  celte  entreprise 
pour  la  rémission  de  tous  ses  péchés,  et  à  chasser  le 
roi  d'Angleterre  d'un  trône  et  d'un  royaume  que  lui, 
Philippe  et  ses  successeurs  posséderaient  à  perpétuité. 
11  écrivit  en  outre  à  tous  les  seigneurs  ,  chevaliers  et 
autres  gens  de  guerre  établis  dans  divers  pays  «  de 
prendre  la  croix  pour  détrôner  le  roi  d'Angleterre  ; 
de  suivre  le  roi  de  France  qui  serait  le  chef  de  Texpédi- 
lion,  et  de  travailler  à  venger  l'injure  de  la  commune 
église.  »  il  déclara  aussi  «  que  tous  ceux  qui  contribue- 
raient de  leurs  biens  ou  de  leur  personne  à  la  ruine  de 
ce  roi  orgueilleux  seraient  placés  sous  la  protection  de 
l'Eglise  ,  tout  aussi  bien  que  ceux  qui  vont  visiter  le 


ANNÉE   I2i2.  443 

tombeau  du  Seigneur  ,  et  qu'ils  auraient  paix  ,  tant 
pour  leurs  biens  que  pour  leurs  personnes  et  pour  le 
silut  de  leurs  âmes.  »>  Cela  fait,  le  seigneur  pape  en- 
voya en  France  le  sous-diacre  Pandolphe  ,  [nonce]  à 
latere,  accompagné  deTarclieveque  etdesévêquesplus 
haut  nommés,  afin  de  veiller  à  Texécution  des  me- 
sures qui  venaient  d'etre  prises.  Mais  Pandolphe,  avant 
départir,  eut  avec  le  pape  un  entretien  secret  et  sans 
témoins  ,  dans  lequel  il  lui  demanda  quelle  conduite 
il  devraittenir  dansle  casoiila  pénitence  aurait  germé 
dans  le  cœur  du  roi  d'Angleterre  .  et  où  il  voudrait 
donner  satisfaction  au  Seigneur,  à  Té^lise  romaine 
et  à  tous  ceux  qui  étaient  intéressés  dans  cette  affaire. 
Le  pape  remit  à  Pandolphe  un  traité  de  paix  tout  ré- 
digé qui,  si  le  roi  se  décidait  à  l'accepter  ,  le  ferait 
rentrer  en  grâce  auprès  du  saint-siége  apostolique. 
Ce  traité  de  paix  sera  plus  bas  rapporté  tout  au  long. 
Vers  le  même  temps,  le  roi  fit  saisir  Geoffroi  de 
Norwich,  un  de  ses  clercs,  homme  fidèle,  prudent 
et  distingué ,  et  lui  fit  subir  dans  le  chateau  de  Not- 
tingham un  supplice  recherché,  jusqu'à  ce  que 
mort  s'ensuivît.  A  cette  vue,  maître  Guillaume  de 
Neccolo,  ami  dudit  Geoffroi,  et  illustre  comme  lui, 
se  sauva  en  France  ,  et  resta  longtemps  caché  à 
Corbeil ,  craignant  d'être  tué  aussi  injustement  que 
Geoffroi.  Vers  le  même  temps,  le  roi  Jean  ,  qui  de 
roi  était  devenu  tyran,  appela  auprès  de  lui,  pour 
lui  servir  d'instrument  dans  sa  haine  contre  les  b;i- 
rons,  un  aventurier,  nommé  Falcaise,  a  qui  il  avait 
donné  dans   la   Marche  de  Galles  une  forteresse    à 


444  JEAN-SANS- J  ERRE. 

garder.  Il  savait  que  c  était  un  homme  prêt  à  tous 
les  crimes.  Ce  Falcaise  était  un  exécrable  routier , 
Normand  de  nation,  et  bâtard'.  II  dépassait  tou- 
jours en  cruauté  les  ordres  qu'il  avait  reçus,  comme 
nous  en  aurons  Texemple  plus  bas.  Ce  caractère 
l'avait  rendu  cher  au  roi,  qui  lui  fit  épouser  une 
noble  dame ,  Marguerite  de  Redviers  et  l'investit  vi\ 
même  temps  de  toutes  les  terres  qui  appartenaient 
à  celle-ci.  Cette  même  année,  Téglisede  Sainte-Marie 
de  Southwark,  à  Londres  ,  le  pont  de  Londres  dans 
tout  l'espace  compris  entre  trois  piliers  ,  la  chapelle 
élevée  sur  le  pont  furent  victimes  d'un  incendie.  Le 
feu  traversa  la  Tamise  et  ravagea  une  grande  partie 
de  la  ville  et  une  partie  du  faubourg  de  Southwark. 
Mille  personnesenviron,  hommes,  femmes  et  enfants, 
y  périrent.  Cet  incendie  arriva  pendant  la  nuit  de  la 
translaiion  de  saint  Benoît. 

Les  évêques  reviennent  de  Rome.  —  Promulgation 

DE  LA  sentence  DO  PAPE.  Le  ROI  DE  FrANCE  SE  DISPOSE 

A  EXÉCUTER  LA  SENTENCE. —PREPARATIFS  DO  ROI  JeAN.  — 

L'an  du  Seigneur  ^2^5,  le  roi  Jean  tint  sa  cour  à 
Westminster,  à  l'époque  de  Noël  ;  mais  il  n'avait  avec 

*  Les  commentateurs  de  Shakespeare  ont  pensé  que  ce  personnage  qui 
revient  souvent  dans  le  récit  de  Matt.  Paris  lui  avait  fourni  les  princi- 
paux traits  de  son  Philippe  Faulconbridge.  (  Vie  et  Mort  du  roi  Jean  ) 
On  sait  que  Richard  Cœur-de-Lion  avait  laissé  un  fils  naturel  Philipp»', 
qui  fut  vicomte  de  Cognac.  Ce  caractère  paraît  en  effet  emprunté  au  ré- 
cit de  Matt.  Paris  et  à  une  ancienne  pièce,  The  troublesome  Reiyu  0/ 
King  John,  imprimée  en  161 1 ,  attribuée  à  tort  à  Shakespeare  et  dont  on 
croit  que  Shakespeare  a  profité  pour  la  sienne. 


ANNEE  ^2^5.  445 

lui  que  fort  peu  de  chevaliers.  Vers  le  même  temps, 
Geoffroi ,  archevêque  d'York,  qui  pendant  sept  an- 
nées avait  souffert  Texil  pour  la  liberté  de  Tégiise  et 
la  défense  de  la  justice,  quitta  ce  monde.  Celte  même 
année,  au  mois  de  Janvier,  Etienne,  archevêque  de 
Cantorbéry ,  Guillaume,  évêque  de  Londres,  et  Eus- 
tache,  évêque  d'Ely,  arrivèrent  de  Rome  ;  et  ayant 
réuni  dans  les  provinces  d'outremer  une  assemblée, 
à  laquelle  assistèrent  le  roi  de  France ,  les  évêques 
français,  le  clergé  et  le  peuple,  ils  promulguèrent 
solennellement  la  sentence  portée  à  Rome  contre  la 
rébellion  du  roi  d'Angleterre.  Ensuite ,  au  nom  du 
seigneur  pape,  ils  enjoignirent,  tant  au  roi  de  France 
qu'à  tous  autres,  sous  promesse  de  rémission  de  leurs 
péchés  ,  de  prendre  tous ,  les  armes ,  et  de  se  rendre 
en  Angleterre  ;  afin  de  renverser  du  trône  le  roi  Jean, 
et  (Fy  placer,  en  vertu  de  Tautorité  apostolique,  un 
autre  qui  en  serait  plus  digne.  Aussitôt  le  roi  de 
France  accepta  ce  rôle,  qu'il  désirait  depuis  long- 
temps et  se  prépara  au  combat.  11  ordonna  à  tous  les 
hommes  de  son  vasselage,  ducs,  comtes,  barons, 
chevaliers  et  sergents  de  se  rendre  à  Rouen,  aux  oc- 
taves de  Pâques ,  bien  accompagnés  ,  munis  d'armes 
et  de  chevaux  ,  s'ils  ne  voulaient  être  traités  comme 
cuiverts  *  et  encourir  l'exhérédation  ;  punition   du 


*  Culvei-tagium^  culvrrta:  en  français  culvert,  cuivert,  cuTcrt.  Les 
glossaires  ne  s'accordent  pas  sur  l'origine  de  ce  terme.  Les  uns  voient 
dans  cuivert  le  mot  couvert  {coopertus ,  tectus ,  igiiotus) ,  synonyme 
d'estrange,  mescru,  méconnu  ,  (aubin).  «  De  bons  mesconnu  en  terre  de 
«  gentilhons.  »  Établiss.  de  saint  Louis.  «  De  home  estrange  et  ouvert.» 


•44B  JEÂN-SANS-TERRK. 

crime  de  lèse-majesté  pour  celui  qui  a  mérité  le  nom 
de  traître,  vulgairement  dit  félon.  11  fit  en  outre 
rassembler  tous  les  navires  de  ses  états  et  tous  ceux 
qu'il  put  se  procurer  ailleurs,  les  fit  garnir  de  blé, 
de  vin,  de  viande  et  d'autres  provisions  de  guerre,  afin 
qu'une  si  nombreuse  armée  trouvât  des  vivres  en 
abondance.  Vers  le  même  temps,  le  roi,  avec  une 
adresse  de  renard  et  pour  pallier  ses  exactions ,  se 
fît  donner  par  toutes  les  maisons  religieuses  des  char- 
tes, par  lesquelles  les  moines  attestaient  avoir  fourni 
de  bon  gré  ce  qui  réellement  leur  avait  été  arraché 
par  la  violence. 

Le  roi  d'Angleterre  Jean,  averti  par  ses  espions  de 
ce  qui  se  passait  dans  les  pays  d'outremer,  songea  au 
moyen  de  déjouer  adroitement  les  pièges  qu'on  lui  pré- 
parait. Ledit  roi,  au  mois  de  mars,  fît  faire  le  dé- 
Coutume  d'Anjou.  «  Mors  fait  franc  homme  de  cuivert.  »  Ilélinand  , 
Poème  de  la  mort.  De  là  l'expression  :  «  couvrir  le  feu  de  son  fivatter.» 
(Confisquer.)  D'autres  font  dériver  culvert  de  culum  veriere,  ou  par 
analogie  du  vieux  mot  français  culvert  (colombe,  petit  d'une  colombe). 
Ce  mot  aurait  donc  servi  à  désigner  la  lâcheté.  Mais  une  foule  de  pas- 
sages prouvent  évidemment  qu'on  attachait  à  cette  épithète  l'expression 
la  plus  injurieuse.  On  trouve  dans  le  roman  de  la  Guerre  de  Troyes  : 

Culvert,  fe  telle,  SatI  anas. 
Vil  honteos,  et  renoiez,  etc. 

et  (ians  celui  d'Alexandre  : 

Puis  li  dis  en  reprouche,  ne  s'en  pot  atenir  î 
Outré  cuivert  vielhart,  dieux  te  puist  maleir  ; 
Tu  voloies  ma  nièce  avoir  à  ton  plésir  ; 
Or  convient  tu  lesses  un  autre  o  lui  jésir. 

r^ous  ne  muUiplieroufj  pas  les  citations. 


ANNEK  ^2^3.  447 

nombrement  de  tous  les  navires  qui  se  trouvaient 
dans  tous  les  ports  de  toute  l'Angleterre  par  ce  mes- 
sage royal  envoyée  chaque  bailli  maritime.  «  Jean, 
roi  d'Angleterre,  etc —  Nous  vous  ordonnons,  au  vu 
de  cette  lettre,  de  vous  rendre  en  personne,  accompa- 
gné des  baillis  des  ports,  à  chacun  des  ports  de  votre 
bailliage  ;  d'y  faire  avec  grand  soin  le  dénombrement 
de  tous  les  navires  que  vous  y  trouverez  pouvant 
porter  six  chevaux  ou  plus  ;  et  d'enjoindre  de  notre 
part  aux  maîtres  des  susdits  navires,  s'ils  tiennent  à 
se  conserver  eux,  leurs  navires,  et  tous  leurs  biens, 
dé  nous  les  amener  à  Porstmouth  vers  le  milieu  du 
carême,  munis  de  bons  et  fidèles  mariniers,  bien 
armés,  qui  devront  s'employer  à  notre  service  poui* 
notre  délivrance.  Cela  fait,  vous  retiendrez  dans 
votre  mémoire  et  au  moyen  d'un  rôle  exact  combien 
vous  aurez  trouvé  de  navires  dans  chaque  port,  à  qui 
ils  appartiennent,  et  combien  de  chevaux  chacun 
deux  peut  porter.  Puis  vous  nous  ferez  savoir  le 
nombre  et  la  nature  des  navires  qui  ne  seraient  point 
dans  leurs  ports  le  premier  dimanche  apr^s  les 
Cendres,  comme  nous  l'avions  ordonné.  Ayez  et  gar- 
dez ce  bref,  fait  sous  nos  yeux,  au  Temple-Neuf  \  le 

*  Ce  mot  se  représeole  fréquemment.  C'est  sans  doute  la  maison  que 
les  templiers  avaient  à  Londres,  et  qui,  comme  le  temple  de  Paris, 
servait  de  demeure  aux  banquiers  de  Tordre  et  aux  banquiers  étran- 
fjers.  C'est  du  moins  de  ce  lieu  que  Jean  et  Henri  III  datent  un  grand 
nombre  de  leurs  ordonnances  fiscales.  C'est  là  aussi  qu'ils  ordonnent  sou- 
vent le  dépôt  des  sommes  qui  leur  reviennenl.  V(jh  au  iexle  fiassini. 
Nous  ne  serions  même  pas  éloigne  de  croire  que  ce  lieu  était  quelquefoi» 
'e  siège  de  l'Échiquier. 


448  JEAN-SAiNS-ÏERRE. 

troisième  jour  de  mars.  »  Après  s'être  ainsi  occupé 
des  navires,  le  roi  envoya  d'autres  lettres  à  tous  les 
vicomtes  du  royaume  sous  celte  forme.  «  Jean  roi 
d'Angleterre,  etc..  Faites  sommer  par  bons  som- 
mateurs  les  comtes ,  barons ,  chevaliers  et  tous 
hommes  libres  et  sergents  ,  quels  qu'ils  soient  et  de 
quelque  tenure  qu'ils  soient ,  qui  doivent  avoir  des 
armes  ou  qui  peuvent  avoir  des  armes,  et  qui  nous  ont 
fait  serment  d'hommage  et  d'allégeance.  S'ils  nous 
aiment  et  s'ils  tiennent  à  se  conserver  eux  et  leurs 
biens ,  qu'ils  se  trouvent  à  Douvres  ,  le  premier  di- 
manche après  Pâques  prochain ,  bien  équipés  avec 
chevaux  et  armes ,  et  tout  ce  qu'ils  possèdent  pou- 
vant servir  à  défendre  notre  tête,  leurs  têtes  et  le 
pays  d'Angleterre.  Qu'aucun  de  ceux  qui  peuvent 
porter  les  armes  ne  reste  chez  lui  sous  peine  d'être 
traité  comme  cuivertet  réduit  en  perpétuel  servage. 
Que  chacun  suive  son  seigneur ,  et  que  ceux  qui 
n'ont  point  de  terre  ,  mais  qui  peuvent  porter  les 
armes ,  viennent  pour  recevoir  de  nous  la  paie  d'un 
sol.  Et  vous,  rassemblez  toutes  les  provisions  et 
dites  à  tous  les  marchands  de  vos  bailliages  de  venir 
à  la  suite  de  notre  armée  ,  en  sorte  qu'aucun 
marché  de  vos  bailliages  ne  ce  tienne  ailleurs 
qu'ici.  'Vous-même  soyez  ici  à  l'époque  dite  avec 
les  susdits  sommateurs ,  et  sachez  que  nous  voulons 
savoir  de  quelle  manière  vos  bailliages  ont  contri- 
bué ;  quels  sont  ceux  qui  sont  venus  ,  quels  sont 
ceux  qui  ne  sont  pas  venus.  Et  voyez  à  venir  assez 
bien  accompagné   et  assez  bien  muni   de  chevaux 


ANNÉE  ^2^5.  440 

et  d'armes  ,  et  à  exécuter  nos  ordres  avec  assez 
(l'exactitude  pour  que  nous  ne  devions  pas  nous  en 
prendre  à  votre  corps.  Tenez  un  rôle  à  ce  sujet 
pour  nous  avertir  des  noms  de  ceux  qui  seront 
restés.  »  Lorsque  ces  lettres  eurent  été  publiées  en 
Angleterre,  des  hommes  de  tout  âofe  et  de  toute  con- 
dition qui  ne  craignaient  rien  tant  que  d'être  traités 
comme  cuiverts,  se  rendirent  au  bord  de  la  mer,  sur 
différents  points  où  le  roi  devait  le  plus  s'attendre  à 
l'attaque  des  ennemis,  je  veux  dire  Douvres,  Févers- 
ham  et  Ipswich.  Mais  au  bout  de  quelques  jours  les 
vivres  ayant  manqué  à  une  si  grande  multitude 
d'hommes,  les  chefs  de  la  milice  en  renvoyèrent  dans 
leurs  foyers  un  bon  nombre  qui  ne  se  composait  que 
d'une  populace  sans  armes,  et  gardèrent  seulement 
sur  les  côtes  les  chevaliers,  les  sergents  et  hommes 
libres  avec  les  arbalétriers  et  les  archers.  Bienlôt  ar- 
riva d'Irlande  Jean,  évêque  de  Norwich,  avec  cinq 
cents  chevaliers  et  une  foule  de  chevaux  :  il  vint  re- 
joindre le  roi  qui  le  reçut  avec  grande  amitié.  Lorsque 
tous  furent  réunis  pour  la  guerre,  on  fit  le  dénom- 
brement de  Tarmée  à  Barham-Downe  *  :  et  l'on 
trouva  tant  en  chevaliers  d'élite  qu'en  sergents  braves 
et  bien  armés  soixante  mille  hommes  de  bonnes 
troupes;  et  si  cette  armée  n'avait  eu  qu'un  cœur  et 
qu'une  âme  pour  les  intérêts  du  roi  d'Angleterre  et 
pour  la  défense  de*  la  patrie,  il  n'y  eut  pas  eu  de 
prince  sous  le  ciel  contre  qui  le  royaume  d'Angleterre 
ne  pût  se  défendre.  Le  roi  Jean  résolut  de  livrer  à 

*  Grande  plaine  entre  Cantorbéry  et  Douvres. 

n.  29 


àié  JEAN-SANS-TERRE. 

ses  adversaires  une  bataille  navale,  pour  les  écraser 
sur  iWèV ,  avîint  qu'ils  prissent  terré  dans  ses  états. 
En  elfetsa  Hotte  était  pilus  nombreuse  que  celle  du 
roi  de  France,  ëlil  était  parlailement  sûr  de  pouvoir 
tenir  télé  à  ses  ennemis. 

Arrivée  de  Pandolphe,  familier  du  pape.  —  Pro- 
positions   CONCILIATRICES.    —     HePENTIR  DU   ROI  JeAN. 

—  Traité  de  paix.  —  Faits  divers.  —  Pendant 
que  le  roi  d'Angleterre,  posté  stîr  les  côtes  avec 
des  forces  immenses,  attendait  l'arrivée  du  roi  de 
France,  deux  frères  de  la  milice  du  Temple  abor- 
dèrent à  Douvres  et  se  présentant  d'un  air  riant  au 
roi,  ils  lui  dirent  :  «  C'est  le  sous-diacre  Pandolphe,  fa- 
«  rftilier  du  seigneur  pape,  qui  nous  envoie  vers  toi,  ô 
«  roi  très-puissant  :  il  désire  avoir  avec  toi  uneentre- 
«  vue  qui  concerne  tes  intérêts  et  ceux  de  ton  royaume  ; 
«  car  il  a  à  te  proposer  certain  traité  de  paix  par  lequel 
cf  tii  pourras  te  réconcilier  avec  Dieu  et  avec  l'église  ; 
«  bien  que  la  cour  romaine  l'ait  déclaré  déchu  du 
«  trône  et  t'ait  condamné  par  sentence.  »  En  entendant 
les  paroles  des  templiers ,  il  renvoya  lesdits  tem- 
pliers en  les  chargeant  d'engager  Patldolphe  à  passer 
la  ifiei*  lé  plus  lot  possible.  Pandolpfié  se  rehdit  à 
rinvitatîbn  dit  roi,  et  étant  venu  le  trouver  à  Douvres, 
il  lui  dit  :  «Voici  qUe  le  très-puissànt  roi  deFrancea 
«  rassemblé  à  l'embouchure  delà  Seine  une  innom- 
«  bràbte  quantité  de  navires  et,  entouré  d'un  grand 
«  nombre  de  chevaliers,  de  cavaliers  et  de  fantassins,  il 
«  attend  que  de  nouvelles  forces  viennent  encore  le  re- 


ANNÉE  ^215.  451 

«  joindre  pourfendre  alors  sur  vouset  votre  royaume, 
«  pour  vous  chasser  par  la  force  du  trône  comme  re- 
«  belle  au  Seigneur  et  au  souverain  pontife,  et  pour 
«s'emparera   litre  de   possession   perpétuelle,   du 
<(  royaume  d'Angleterre,  en  vertu  de  Tautoritédu  saint- 
«  siège  apostolique.  11  est  accompagné  par  tous  lesévê- 
«  ques  proscri  ts  depuis  longtemps  hors  de  l'Angleterre , 
«  ainsi  que  par  les  clercs  et  les  laïques  exilés,  qui  veu- 
«  lent  sous  sa  conduite  recouvrer  malgré  vous  leurs 
«  sièges  épiscopaux  ainsi  que  tous  leurs  biens,  et  qui 
«  sont  disposés  à  avoir  désormais  pour  le  roi  de  France 
«  le  respect  et  la  soumission  qu'ils  ont  eus  jadis  pour 
«  vous  et  pour  vos  prédécesseurs.  En  outre,  ledit  roi  se 
«  vante  d'avoir  reçu  de  presque  tous  les  seigneurs  d'An- 
«  gleterre  des  chartes  qui  lui  promettent  fidélité  et 
«  obéissance.  Aussi  a-t-il  pleine  sécurité  de  conduire 
«  sdn  entreprise  à  un  excellent  résultat.  Veillez  donc  au 
«  moins  maintenant  à  vos  intérêts  qui  sont  dans  Téta  t 
«  le  plusfâcheux;  revenez  à  résipiscence  et  ne  différez 
«  plus  d'apaiser  le  Seigneur  dont  vous  avez  excité  con- 
«  tre  vou«  l'indignation  violente.  En  effet,    si  vous 
«voulez  donner  garantie  suffisante  que  vous  obéirez 
«  au  jugeineiit  de  Téglise  et  que  vous  vous  humilierez 
a  sous  la  main  de  celui  qui  s'est  humilié  pour  vous, 
«  vous  pourrez  recouvrer  votre  royaume  de  la  clé- 
«  mence  du  sainl-siége  apostolique  qui ,  pour  votre 
«  opiniâtreté,  vous  a  déclaré  déchu  à  Rome.  Aujour- 
«  d'hui,  donc,  pour  que  vos  ennemis  ne  se  réjouis-. 
«  sent  pas  de  votre  abaissement ,  rentrez  dans  votre 
«  cœur  ;   ou  craignez  de   tomber  dans   un  tel  em- 


452  JEAT\-ï>ArS[S-Tl!;KlŒ. 

«  barras,  que  vous  ne  puissiez  plus  vous  en   tirer^ 
«  même  quand  vous  le  voudriez.  » 

Le  roi  Jean,  en  entendant  ces  paroles  qui  le  firent 
profondément  réfléchir,  fut  couveit  de  confusion  et 
saisi  d'une  grande  inquiétude;  car  il  se  voyait  de 
toutes  parts  entouré  de  dangers.  11  y  avait  quatre  mo- 
tifs principaux  qui  Tamenèrent  à  se  repentir  et  à 
donner  satisfaction  :  le  premier,  c'est  qu'étant  ex- 
communié depuis  cinq  ans  et  ayant  offensé  si  griè- 
ven^ent  Dieu  et  la  sainte  église,  il  en  était  venu  à 
désespérer  tout  à  fait  du  salut  de  son  âme  ;  le  second, 
c'est  qu'il  redoutait  l'arrivée  du  roi  de  France  ,  qui , 
en  expectative  sur. les  bords  de  la  mer  et  accompagné 
d'une  nombreuse  armée,  se  préparait  à  le  détrôner; 
le  troisième,  c'est  qu'il  craignait  que,  s'il  en  venait 
à  une  bataille  avec  les  ennemis,  les  barons  d'Angle- 
terre et  ses  propres  vassaux  ne  le  laissassent  tout  seul 
ou  ne  le  livrassent  même  à  la  haine  de  ses  adversaires  ; 
le  quatrième  enfin  (  et  c'était  là  ce  qui  le  troublait 
plus  que  toute  autre  chose),  c'est  qu'il  redoutait  que 
la  prophétie  de  l'ermite  Pierre ,  dont^  nous  avons 
parlé,  ne  s'accomplît  au  jour  de  l'ascension  de  Notre- 
Seigneur,  qui  approchait,  et  qu'alors  il  ne  perdît 
avec  la  vie  le  royaume  temporel  et  le  royaume  éter- 
nel. Ces  motifs  et  d'autres  semblables  le  firent  tomber 
dans  le  désespoir;  il  se  rendit  aux  conseils  de  Pan- 
dolphe,  et  accéda  non  sans  grand  regret  au  traité  de 
paix  dont  nous  allons  parler.  Le  roi  jura  donc,  en 
étendant  la  main  sur  les  très-saints  évangiles  et  en 
présence  de  Pandolphe  ,   qu'il  obéirait  au  jngement 


I 


ANNÉE  ^2*5:  455 

de  i'église  ;  seize  comtes  et  barons  d'entre  les  plus 
puissants  du  royaume  jurèrent  avec  lui  sur  Tâme  de 
leur  roi ,  que  si  ledit  roi  venait  à  se  repentir  de  la 
présente  convention ,  eux  le  forceraient,  selon  leur 
pouvoir,  à  donner  satisfaction. 

Le  treizième  jour  de  mai ,  le  lundi  avant  l'ascen- 
sion de  Notre-Seigneur,  le  roi  Jean  ,  Pandolphe,  les 
comtes,  les  barons,  et  une  grande  foule  se  trouvèrent 
réunis  à  Douvres,  et  là  on  convint  unanimement  du 
traité  de  paix  que  voici  :  , 

«  Jean,  par  la  grâce  de  Dieu ,  roi  d'Angleterre  ,  à 
tous  ceux  qui  verront  ces  présentes ,  salut.  Par  ces 
lettres  patentes  munies  de  notre  sceau,  nous  voulons 
qu'il  soit  notoire  qu'en  notre  présence  quatre  de  nos 
barons,  Guillaume,  comte  de  Salisbury,  notre  frère  , 
Regnault,  comte  de  Boulogne  ,  Guillaume,  comte  de 
Warenne,  et  Guillaume ,  comte  de  Ferrières,  ont 
juré  sur  noire  âme  que  nous  observerions  de  bonne 
foi  et  en  tous  points  le  traité  de  paix  que  voici.  En 
premier  lieu,  nous  avons  juré  d'une  manière  solen- 
nelle et  sans  restriction  d'obéir  aux  injonctions  du 
seigneur  pape,  par-devant  son  légat  ou  son  nonce, 
sur  tout  ce  qui  a  motivé  notre  excon)munication  de 
sa  part.  Nous  donnerons  paix  véritable  et  sécurité  en- 
tière aux  vénérables  hommes  Etienne,  archevêque  de 
Cantorbéry ,  Guillaume,  évêque  de  Londres,  Eusta- 
che,  évêque  d'Ély,  Gilles,  évêque  de  Hereford  ,  Joce- 
Im,  évêque  de  Bath  ,  el  Hubert,  évêque  de  Lincoln  ; 
au  prieur  el  aux  moines  de  Cantorbéry,  ainsi  qu'à 
Robert,  tils  de  Gaultier,  et  à  Eustache  de  Vesri  .   y 


/i54  JEAN-SAiNS-TEKRE. 

compris  tous  autres  clercs  el  laïques  intéressés  dans 
cette  affaire;  prêtant  en  même  temps,  devant  ledit 
légat  ou  délégué  le  serment  public ,  que  nous  ne  lé- 
serous  ni  eux  ni  les  leurs;  que  nous  n'or^lonnerons 
ni  ne  permettrons  qu  ils  soient  lésés  dans  leurs  per- 
sonnes ou  dans  leurs  biens;  que  nous  abjurerons 
toute  colère  contre  eux  ;  que  nous  les  recevrons  dans 
notre  faveur  et  les  y  garderons  de  bonne  foi  ;  que 
nous  n'empêcherons  ledit  archevêque  et  lesdits  évê- 
ques,  ni  ji'ordonnerons  ni  ne  permettrons  qu'ils 
soient  empêchés  dans  le  libre  exercice  de  leur  office, 
et  dans  le  plein  usage  de  Tautorité  et  de  la  juridic- 
tion qui  leur  appartiennent.  Sur  ces  points,  nous 
exhiberons  nos  lettres  patentes  tant  au  seigneur  pape 
qu'à  Tarchevêque  et  à  chacun  des  évêques,  et  nous 
enjoindrons  aux  évêques,  comtes  et  barons  de  notre 
royaume ,  en  aussi  grand  nombre  et  de  quelque  qua- 
lité que  Tarchevéque  et  que  les  susdits  évêques  le 
puissent  demander ,  de  s'engager  par  serment  et  en 
exhibant  des  lettres  patentes,  à  veiller  de  bonne  foi 
sur  la  ferme  observation  de  cette  paix  et  sécurité.  Et 
si,  par  malheur,  ce  dont  Dieu  nous  garde,  nous 
allons  à  Tencontre  par  nous-même  ou  par  d'autres  , 
ils  pourront  s'en  référer  au  saint- siège  apostolique, 
dans  l'intérêt  de  l'église  et  contre  les  violateurs  de  la 
sécurité  et  de  la  paix;  et  nous  perdrons  à  perpétuité 
la  garde  des  églises  vacantes.  Si  par  hasard  nous  ne 
pouvons  amener  nos  barons  à  prêter  ce  dernier  ser- 
ment ,  les  susdits  prélats  ,  tout  aussi  bien  que  si  nous 
étions   allé  à   Tcncontre   par    nous -même   ou   par 


ANNÉE   1215.  455 

d  au  lies  ,  pourront  s'en  référer  au  saint-siége  aposto- 
lique dans  r intérêt  de  l'église  et  contre  les  violateurs 
de  la  sécurité  et  de  la  paix.  C'est  pourquoi  nous  avons 
engagé ,  auprès  du  seigneur  pape  et  de  l'église  ro- 
maine, par  nos  lettres  patentes  tout  le  droit  de  pa- 
tronage que  nous  avons  sur  les  églises  anglicanes  ; 
et  nous  ferons  passer  audit  archevêque  et  auxdits 
évêques  ,  avant  leur  entrée  en  Angleterre ,  toutes  les 
lettres  qui  doivent  être  exhibées  pour  leur  sécurité. 
D'autre  côté ,  si  nous  le  jugeons  bon ,  l'archevêque 
et  lesd its  évêques  nous  prêteront  caution  par  serment 
et  par  lettres ,  sauf  l'honneur  de  Dieu  et  de  l'église  , 
qu'ils  n'attenteront  rien  ni  par  eux  ni  par  autres 
contre  notre  personue  ou  notre  couronne ,  tant  que 
nous  conserverons  inviolablement  la  paix  et  sécurité 
que  nous  leur  promettons.  Nous  donnerons  à  tous 
pleine  restitution  de  ce  qui  lenr  a  été  enlevé  ,  et  com- 
pensation suffisante  pour  les  torts  qui  ont  été  fails 
tant  aux  clercs  qu'aux  laïques  intéressés  dans  cette 
affaire  ;  et  cela  non-seulement  pour  leurs  biens  , 
mais  pour  toutes  leurs  libertés,  et  nous  maintien- 
drons les  libertés  que  nous  leur  aurons  rendues.  Cette 
restitution  datera,  pour  1  archevêque  et  pour  Té- 
véque  de  Lincoln  ,  de  l'époque  de  leur  consécration  , 
et  pour  les  autres  du  commencement  de  cette  dis- 
corde. Ni  convention ,  ni  promesse,  ni  concession  , 
tant  de  morts  que  de  vivants ,  ne  pourront  empêcher 
la  compensation  des  domma-jes  et  la  restitution  des 
choses  enlevées.  Nous  ne  retiendrons  rien  sous  pré- 
texte du  servage  auquel  nous  avions  droit,  mais  do- 


'^è  JEAN-SAÎXS-TERRE. 

rëfiàvant  la  compensation  qui  nous  est  due  pour  Te 
servage  nous  sera  payée.  Nous  ferons  mettre  en  li- 
berté sur-le-ehamp  tous  les  clercs  que  Jious  détenons 
en  prison,  et  nous  les  ferons  rendre  à  leur  liberté 
propre  ,  ainsi  que  les  laïques  qui  sont  détenus  à  Foc- 
casion  de  cette  affaire.  Aussitôt  après  Tarrivée  de  ce- 
lui qui  doit  nous  absoudre  ,  nous  ferons  assigner  aux 
délégués  dudit  archevêque,  desévêques  et  des  moines 
de  Canlorhéry  une  somme  de  huit  mille  livres  ster- 
ling, titre  légal ,  à  compter  sur  la  restitution  stipu- 
lée pour  dettes  à  payer  et  frais  à  faire  ;  laquelle 
somme  leur  sera  remise  librement  et  sans  obstacle 
piar  les  moyens  qui  sont  en  notre  pouvoir ,  afin 
qu'après  leur  rappel  honorable,  les  susdits  prélats 
reviennent  en  Angleterre  sans  que  rien  les  retienne. 
Cette  somme  sera  répartie  ainsi  qu'il  suit  :  à  Etienne, 
archevêque  de  Cantorbéry ,  deux  mille  cinq  cents 
livres  ;à  Guillaume ,  évêque  de  Londres  ,  sept  cent 
cinquante  livres  ;  à  Eustache  ,  évêque  d'Ely  ,  sept  cent 
cinquante  livres;  à  Jocelin,  évêque  de  Bath,  sept 
cent  cinquante  livres;  à  Hubert,  évêque  de  Lincoln, 
sept  cent  cinquante  livres  ;  au  prieur  et  aux  moines 
de  Canlorhéry,  mille  livres.  Dès  que  nous  aurons  eu 
avis  de  l'acceptation  de  cette  paix  ,  nous  agirons 
sans  délai  pour  faire  remettre  à  Tarchevêque ,  aux 
évêques  et  aux  clercs  de  toutes  les  églises,  par  les 
riiains  de  leurs  délégués  ou  procureurs,  tous  leurs 
biens  meubles  avecla  libre  administration  d'iceux ,  et 
veillerons  à  ce  que  cette  remise  se  fasse  en  paix.  Nous 
révoquerons  publiquement  l'interdit ,  vulgairement 


ANNEE  ^213.  -  457 

1  outlagation  ' ,  que  nous  avions  prononcé  conlre  les 
personnes  ecclésiastiques,  en  protestant,  par  nos 
lettres  patentes  qui  doivent  être  données  à  Tarche- 
vôque ,  que  cet  interdit  est  hors  de  notre  compétence, 
et  que  nous  n'en  prononcerons  plus  à  l'avenir  en  au- 
cune façon  contre  les  gens  d'église  ;  révoquant  eu 
outre  Toutlagation  prononcée  contre  les  laïques  in- 
téressés dans  cette  affaire ,  et  restituant  tout  ce  que 
nous  avons  reçu  des  gens  d'église  depuis  l'interdit, 
au  mépris  des  coutumes  du  royaume  et  des  libertés 
deFéglise.  Si  une  question  de  fait  s'agite  relativement 
mmages  et  aux  choses  enlevées  ,  a  leur  quan- 
leur estimation,  eile  sera  résolue  par  le  légat 
^né  du  seigneur  pape ,  après  preuves  re- 
çues; nd  toutes  ces  choses  auront  été  accom- 
plies de.  ^les  ,  la  sentence  d'excommunication 
sera  levée.  ^  )  quelque  doute  sur  les  autres 
articles,  et  que  '  s  méritent  véritablement  dis- 
cussion, et  qu'ils  i.  être  tranchés,  sur  le  gré 
des  parties  ,  par  le  k^  délégué  du  seigneur 
pape,  qu'ils  soient  portt  itrage  du  pape  lui- 


'  C'était  à  proprement  parler  la  mise  outlaw  (saxon),  en 

lalin  exlex  j  en  anglais  moderne  outlaw  *^  est  synonyme  de 

relui  de  banni,  forbanni,  forban.  Far  extensi>  comme  forban, 

a  fini  par  désigner  un  brigand  retranché  de  la  su'-  .  j>our  ses  crimes. 
Mais  dans,  les  premiers  temps  de  la  conquête,  le  brigandage  avait  une 
couleur  patriotique  qui  attachait  une  longue  célébrité  aux  noms  de  Ro- 
bin Hood,  de  Petit-Jean,  d'Adam  Bel,  de  Clément  de  la  Vallée,  de  Wil- 
liam Cloude^ly,  et  de  tant  d'autres  ou//t<?f -,  intrépides  chercheurs  d'a- 
ventures, vivant  gais  ot  libres  au  jour  le  jour  souji  le  b(»i8  verdoyant  où 
l'on  n'a  d'ennemis  que  l'hiver  et  l'orage^  comme  dit  Shakespeare. 


-4S8  JEAN-SANS-TERRE. 

même,  et  qu'on  observe  ce  qu'il  aura  décidé  à  ce 
sujet.  Fait  en  ma  présence,  à  Douvres  ,  le  treizième 
jour  du  moisj  de  mai ,  Tan  quatorzième  de  notre 
règne.» 

Vers  le  même  temps ,  le  roi  Jean  accusa  de  trahi- 
son et  de  rébellion  Robert ,  fils  de  Gaultier ,  et  fit 
rasçr  je  château  Baynard ,  à  Londres,  le    lundi, 
veille  de  saint  Hilaire,  par  la  main  des  habitants  de 
Londres.   Le  jeudi  qui  suivit,  Nicolas,   évêque  de 
Tysculum  ,  vint  en  Angleterre  avec  le  titre  de  légat. 
H  'se  rendit  d'abord  à  Westminster ,  où  il  demeura 
pendant  huit  jours  ,  et  il  s'occupa  attentivement  avec 
le  couvent  de  l'église  de  la  réformation  des  choses 
spirituelles  et  temporelles.   Ce  niême  Nicolas  étant 
venu  à  Evesham  ,  le  jour  de  la  fête  de  saint  Edmond, 
déposa ,  pour  des  raisons  plausibles ,  Roger ,  abbé  de 
cette  église  ,  et  mit  à  sa  place  Raoul ,  prieur  de  Wor- 
cester. Vers  le  même  temps  ,  mourut  Geoffroi ,  fils 
de  Pierre,  grand  justicier  d'Angleterre  \ 

Le  roi  Jeanrésiowesoin  royaume  et  le  royaume  d'Ir- 
lande ENTRE  LES  MAINS  DU  PAPE.  FoRMULE  DE  L  HOM- 
MAGE. —  Supplice  de  l'ermite  Pierre.  —  Après  les  fail 
dont  nous  avons  parlé,   le  roi  d'Angleterre,  Pan 
dolphe  et  les  seigneurs  du  royaume  se  réunireîv  ;-l^ 
nouveau  à  Douvues  dans  la   maison  des  ch        >r;, 
du  Temple ,  le  quinzième  jour  du  mois  ('  1» 
veille  de  l'ascension  de  Notre-Seigneur                -  *oi 

*  Le  grand  justicier  ne  mourut  que  le 2  octobrt  .co.  CiOcjuj 

suit  rend  cette  remarque  nécessaire. 


Jean  ,  aiusi  que  cela  avait  été  décidé  en  cour  de  Kome, 
résigna  sa  couronne  ainsi  que  les  royaumes  d'An- 
gleterre et  d'Irlande  entre  les  mains  du  seigneur  pape, 
que  ledit  Pandolphe  représentait  en  cette  occasion. 
Aj)rès  cette  résignation,  il  fit  don  au  pape  et  à  ses 
successeurs  des  royaumes  plus  haut  nommés,  et  con- 
firma cette  donation  par  la  charte  que  voici  :  «  Jean, 
par  la  grâce  de  Dieu  ,  rôi  d'Angleterre,  etc. ,  à  tous 
les  fidèles  chrétiens  qui  celte  charte  verront ,  salut 
dans  le  Seigneur.  Nous  voulons  que  par  cette  charte, 
munie  de  notre  sceau ,  il  soit  notoire  à  vous  tous  tant 
que  vous  êtes ,  que  nous  avions  offensé  en  beaucoup 
de  cas  Dieu  et  notre  sainte  mère  Téglise  ;  que  nous 
avions  grand  besoin  à  cause  de  cela  de  la  miséricorde 
divine  ;  et  que ,  pour  la  ijatisfaction  que  nous  devions 
faire  à  Dieu  et  à  l'église,  nous  ne  pouvions  rien 
offrir  de  mieux  que  de  nous  humilier,  nous  et  notre 
royaume;  voulant  donc  nous  humilier  pour  celui 
qui  s'est  humilié  pour  nous  jusqu'à  la  moi  l,  et  la 
grâce  de  rEsprit-saint  nous  inspirant,  décidé  que 
nous  sommes  non  par  la  violence  de  l'interdit  ou 
par  la  crainte,  mais  de  bonne  volonté  et  spontané- 
ment, ainsi  que  sur  Tavis  commun  de  nos  barons, 
nous  avons  conféré  et  concédons  librement  à  Dieu, 
à  ses  saints  a,pôtres  Pierre  et  Paul,  à  la  sainte  église 
romaine  notre  dame,  au" seigneur  pape  Innocent  et  à 
ses  successeurs  catholiques  tout  le  royaume  d'Angle- 
terre et  tout  le  ro}aunie  d'Irlande,  avec  tous  droits 
et  toutes  dépendances,  pour  la  rémission  de  tous  nos 
péchés  et  de  ceux  de  toute  notre  race  tant  morte  que 


460  JEAN-SAINS-TERRE. 

vivante.  Désormais  nous  recevrons  et  tiendrons  les- 
dites  possessions  comme  feudataire  du  pape  et  de 
l'église  romaine  :  donation  faite  en  présence  du 
prud'homme  Pandolphe,  sous-diacre  et  familier  du 
seigneur  pape.  En  raison  de  quoi  nous  avons  fait  et 
juré  hommage  lige,  en  présence  dudit  Pandolphe, 
au  seigneur  pape  Innocent,  à  ses  successeurs  catho- 
liques et  à  l'église  romaine  selon  la  forme  plus  bas 
mentionnée.  Nous  ferons  cet  hommage  entre  les 
mains  du  seigneur  pape  lui-même  si  nous  le  pouvons  ; 
obligeant  à  perpétuité  nos  héritiers  et  successeurs 
nés  de  notre  épouse  à  prêter  sans  résistance  serment 
de  fidélité  et  à  faire  hommage  de  semblable  façon  à 
l'église  romaine  et  au  souverain  pontife  qui  se  trou- 
vera selon  le  temps.  Pour  marque  de  notre  perpé- 
tuelle dépendance  et  concession  ,  nous  voulons  et 
établissons  que  sur  nos  propres  et  spéciaux  revenus 
des  susdits  royaumes,  pour  tout  servage  et  redevance 
auxquels  nous  sommes  tenu  à  cause  d'eux,  l'église 
romaine  reçoive  par  an  mille  marcs  sterling,  outre 
le  denier  du  bienheureux  Pierre  ;  cinq  cents  marcs 
à  la  fêle  de  saint  Michel  ,  cinq  cents  à  Pâques  :  sur 
cette  somme  il  y  a  sept  cents  marcs  pour  l'Angleterre 
et  trois  cents  marcs  pour  Tlrlande  ;  à  la  réserve 
pour  nous  et  pour  nos  héritiers  de  nos  justices,  libertés 
et  régales.  Voulant  que  tout  ce  qui  a  été  convenu  ci- 
dessus  soit  fixe  et  irrévocable,  nous  nous  engageons 
pour  nous  et  pour  nos  successeurs  à  ne  pas  aller  à 
rencontre  ;  et  si  quelqu'un  de  mes  successeurs  ose 
changer  quelque  chose  à  la  présente  disposition,  qu'il 


ANNÉE  1245.  464 

soit  déchu  de  la  couronne  ,  quel  qu'il  soit ,  si ,  après 
les  avertissements  ordinaires,  il  ne  remet  les  choses 
dans  leur  premier  état.  Et  que  cette  charte  qui  établit 
notre  dépendance  et  notre  concession  soit  fixe  à  ja- 
mais. Fait  sous  nos  yeux,  dans  la  maison  des  cheva- 
liers du  Temple  à  Douvres,  en  présence  de  Henri, 
archevêque  de  Dublin,  de  Jean,  évéque  de  Norwich, 
de  Geoffroi,  fils  de  Pierre,  de  Guillaume,  comte  de 
Salisbury  ,  de  Guillaume  ,  comte  de  Pembroke,  de 
Regnault,  comte  de  Boulogne,  de  Guillaume,  comte 
de  Warenne,  de  Saer,  comte  de  Winchester,  de 
Guillaume,  comte  d'Arondel,  de  Guillaume,  comte  de 
Ferrières ,  de  Guillaume  Bruer ,  de  Pierre ,  fils  d'Hé- 
rebert,  de  Guarin,  fils  de  Gérold,  le  quinzième  jour 
du  mois  de  mai,  Tan  quatorzième  de  notre  règne. 

1-.orsque  cette  charte  eut  été  rédigée  par  écrit 
comme  nous  Tavons  dit,  le  roi  la  remit  à  Pandolphe 
pour  qu'il  la  fît  passer  au  pape  Innocent  à  Rome  ;  et 
séance  tenante  en  présence  de  tous  il  prêta  F  hom- 
mage que  voici  :  «  Moi  Jean,  par  la  grâce  de  Dieu,  roi 
d'Angleterre  et  seigneur  d'Irlande,  à  partir  de  ce 
jour  et  dorénavant,  je  serai  fidèle  à  Dieu  et  au  bien- 
heureux Pierre  et  à  l'église  romaine  et  à  mon  seigneur 
pape,  le  seigneur  Innocent ,  et  à  ses  successeurs  ca- 
tholiquement  élus.  Je  ne  contribuerai  ni  en  action, 
ni  en  paroles,  ni  en  consentement,  ni  en  conseils,  à 
ce  qu'ils  perdent  la  vie  ou  les  membres,  ou  à  cequ  ils 
soient  pris  méchamment.  J'empêcherai  qu'il  ne  leur 
soit  fait  tort  si  j'en  suis  instruit,  et  j'y  mettrai  terme, 
si  je  le  puis  :  en  outre,  je  les  en  avertirai  le  plus  tôt  que 


Am  JEAN-SÂNS-TERRE. 

je  pourrai,  ou  j'en  donnerai  avis  à  telle  personne  par 
qui  je  croirai  que  cet  avis  doive  être  transnrïis  cer- 
tainement. Je  tiendrai  secrètes  les  comniunicalions 
qu'ils  m'auront  confiées  soit  par  eux-mêmes,  soit  par 
leurs  messagers,  soit  par  leurs  lettres,  et  personne, 
moi  le  sachant,  n'en  aura  connaissance  à  leur  détri- 
ment. Je  serai  en  aide  pour  le  maintien  et  la  défense 
(lu  patrimoine  du  bienheureux  Pierre,  et  spéciale- 
ment du  royaume  d'Angleterre  et  du  royaume  dlr- 
lande  ,  contre  tous  hommes,  selon  mon  pouvoir.  Que 
Dieu  et  les  saints  évangiles  que  voici  me  soient  pa- 
reillement en  aide   :  ainsi  soit-il.  »  Ces  faits  se  pas- 
sèrent, comme  nous  Tavons dit,  la  veillede  Tascension 
de  Notre  Seigneur  en  présence  des  évêques,  comtes  et 
seigneurs  plus  haut  nommés.  Pandolphe  foula  aux 
pieds  l'argent  que  le  roi  lui  avait  remis  comme  le 
premier  paiement  de  la  redevance  :  l'archevêque  [de 
Cantorbéry]  s'en  plaignit  et  s'y  opposa  *.  Cependant 
le  jour  de  l'ascension  du  Seigneur  approchait  :  c'é- 
tait le   lendemain  même;  et  non-seulement  le  roi, 
mais  encore  tousles  autres  tant  absents  que  présents, 
étaient  dans  l'attente  à  cause  de  la  prophétie  de  l'er- 
mite Pierre  qui  (nous  Tavons  dit)  avait  annoncé  au  roi 
qu'au  jour  de  l'Ascension  et  dans  la  suite  il  ne  serait 
plus  roi.  Mais  lorsque  le  jour  fixé  se  fut  écoulé  et  que 
le  roi  se  vit  sain  et  sauf,  il  fit  attacher  à  la  queue  d'un 
cheval  Termite  qui  était  détenu  et  enchaîné  dans  le 
•  "i. 

*  Matt.  Pâlis  omet  ici  un  fait  avéré  :  c'est  que  Jean  remit  sa  couroune 
à  l^indolpfare  qui  la  garda  cinq  jours.  Ta  tradition  était  si  bien  établie 
que  Shakespeare  Ta  conservée. 


ANNEE  Uiô,  465 

rhâteau  de  Korfe',  le  fit  traîner  par  les  rues  dans  le 
hour{(  de  Warham,et  pendre  au  g^ibetlui  et  son  fils. 
Beaucoup  de  gens  trouvèrent  indigne  qu'il  fut  puni 
d'une  mort  si  cruelle  pour  avoir  dit  la  vérité.  Car  en 
appliquant  à  sa  prophétie  les  faits  que  nous  avons 
rapportés  plus  haut,  il  restera  prouvé  que  Pierre 
n'avait  pas  menti. 

Pandolphe  passe  en  France.  —  Colère  de  Puilippe- 

ACGDSTE.  —  RÉBELLION  DU  COMfE  DE  FlANDRE.   —  PaU- 

dolphe  ayant  obtenu  les  chartes  susdites ,  repassa  en 
France,  emportant  avec  lui  huit  mille  livres  sterling 
qu'il  devait  remettre  à  l'archevêque ,  aux  évéques  et 
aux  moines  de  Cantorbéry  et  à  tous  les  autres  exilés, 
à  cause  de  l'interdit,  à  compter  sur  la  restitution  qui 
leur  serait  faite.  Comme  ils  agréèrent  la  teneur  des 
chartes  et  la  forme  de  la  paix  conclue,  Pandolphe  les 
engagea  fort  à  rentrer  pacifiquement  en  Angleterre , 
où  ils  recevraient  pleine  et  entière  restitution.  Ensuite 
il  s'adressa  au  roi  de  France,  qui  était  sur  le  point 
d'entrer  h  main  armée  en  Angleterre,  et  l'exhorta 
instamment  à  se  désister  de  son  entreprise  et  à  ren- 
trer paisiblement  dans  ses  états.  Il  ne  pouvait  plus  , 
disait  Pandolphe,  sans  offenser  le  souverain  pontife 
s'attaquer  à  l'Angleterre  et  à  son  roi ,   puisque  ce 
dernier  était  prêt  à  donner  satisfaction  à  Dieu,  à  la 
sainte  église  et  à  ses  prêtres,  et  à  obéir  aux  ordres 
canoniques  du  seigneur  pape.  A  ces  paroles,  le  roi 
de  Franct!  se  mit  en  colère  et  dit  qu'il  avait  déjà  dé- 

♦  KorTè'où  (iOrfé-Casllc  sur  ÎÀ  bàié  de  P'ool. 


464  '       JEAN-SANS-TERRE. 

pensé  plus  de  soixante  mille  livres  à  s  approvisionner 
de  navires,  de  vivres  et  d'armes,  et  qu'il  s'était  engagé 
dans  cette  affaire  sur  Tordre  du  seigneur  pape  ,  et  au 
nom  delà  rémission  de  ses  péchés.  Aussi,  pour  dire  la 
vérité,  le  roi  de  France  n'aurait-il  tenu  aucun  compte 
des  suggestions  de  Pandolphe,  si  le  comte  de  Flandre 
Philippe  ^  n'avait  refusé  de  le  suivre.  En  effet,  il  s'était 
confédéré  avec  le  roi  d'Angleterre,  et  il  ne  voulait 
pas  rompre  son  pacte.  Ledit  comte  prétendait  que 
cette  guerre  était  injuste,  et  l'expulsion  du  roi  d'An- 
gleterre illicite,  puisque  jusqu'alors  aucun  des  pré- 
décesseurs du  roi  de  France  n'avait  fait  valoir  le 
moindre  droit  sur  le  royaume  d'Angleterre.  Il  ajouta 
en  outre  que  le  roi  de  France  s'était  emparé  injus- 
tement de  tes  terres  et  de  ses  châteaux,  et  détenait 
contre  tout  droit  son  héritage  :  aussi  refusa-t-il  ab- 
solument de  le  suivre  en  Angleterre. 

Le  roi  de  France  envahit  la  Flandre.  —  Le  roi 
Jean  envoie  sa  flotte  au  secours  du  comte  de  Flandre. 
—  Bataille  de  l'Écluse.  —Lorsque  le  roi  de  France 
eut  appris  cette  résolution  ,  de  la  bouche  même  du 
comte  de  Flandre,  il  entra  en  fureur,  et  le  défiant,  lui 
enjoignit  de  quitter  sa  cour  en  toute  hâte.  Puis  il  jura 
par  tous  les  saints  de  France,  ou  que  la  France  serait 
Flandre,  ou  que  la  Flandre  serait  France.  Après  le 
départ  du  comte,  le  roi  de  France  entra  sur  ses  terres, 

*  Lee  omte  de  Flandre  était  alors  ce  fameux  Ferrand,  fils  de  don  Sanche 
roi  de  Portugal,  à  qui  Philippe-Auguste  avait  fait  épouser  l'aînée  des  deux 
héritières  du  comte  Baudouin,  devenu  empereur  de  Constantinople. 


ANNEE   1215.  4(>5 

el  ravagea  par  le  fer  et  par  le  feu  tout  ce  qu'il  ren- 
contra sur  son  passage.  11  envoya  ordre  aux  matelots 
et  aux  gardiens  de  sa  flotte,  qui  étaient  en  expecta- 
tive, comme  nous  Tavons  dit,  à  l'embouchure  de  la 
la  Seine,  avec  des  vivres  et  des  armes,  de  cingler  sans 
aucun  délai  vers  TÉcluse  \  port  de  la  Flandre,  et  de 
venir  le  trouver  en  diligence.  Ce  qui  fut  fait.  Le 
comte  de  Flandre  qui  redoutait  fort  l'attaque  du  roi 
de  France,  envoya  un  prompt  message  au  roi  d'An- 
gleterre, pour  lui  aimoncer  ce  qui  avait  eu  lieu  à  son 
sujet,  et  pour  lui  demander  avec  instance  qu'il  dai- 
gnât lui  envoyer  des  secours.  A  celte  nouvelle,  le  roi 
d'Angleterre  s'occupa  d'envoyer  des  renforts  audit 
comte.  11  choisit  Guillaume,  comte  de  Salisbury,  son 
frère;  Guillaume,  comte ^  de  Holland  ;  Regnault,  comte 
de  Boulogne,  tous  trois  guerriers  d'élite.  Il  leur  donna 
cinq  cents  vaisseaux,  sept  cents  chevaliers,  et  une 
suite  nombreuse  de  cavaliers  et  de  fantassins.  Celte 
flolte,  après  une  heureuse  navigation,  arriva  en 
Flandre  et  se  présenta  devant  le  port  de  l'Écluse. 
Les  Anglais  s'étonnèrent  fort,  en  y  trouvant  une 
grande  quantité  de  vaisseaux  et  restèrent  supéfaits  : 
bientôt,  sur  le  rapport  de  leurs  espions  ,  ils  apprirent 
que  c'était  la  flotte  du  roi  de  France ,  qu'elle  venait 
d'arriver ,  et  qu'à  l'exception  d'un  petit  nombre  de 
marins  ,  elle  était  dégarnie  de  tous  ceux  qui  devaient 

*  Swine  (texte,  hir.)  probablement  Sluis,  l'Écluse.  D'autres  historiens 
disent  Dam,  qui  en  est  tout  près. 

8  Nous  ne  pouvons  admettre  le  mot  (tncem  que  donne  le  texte.  Le  titre 
de  comte  convient  é^jalement  aux  seijjneurs  de  Holland  en  Ang*e'i,».rre,  ot 
aux  souverains  de  Hollande  sur  le  co<iitincnl. 

n.  50 


466  JEAN-SAINS-TERRÈ. 

la  garder;  car  les  chevaliers  français  à  qui  la  défense 
de  la  flotte  avait  été  confiée ,  étaient  descendus  à 
terre  pour  porter  le  ravage  dans  le  pays  du  comte  de 
Flandre.  Lorsque  les  chefs  de  la  flotte  anglaise  eurent 
reçu  cet  avis,  ils  s'armèrent  sur-le-champ,  atta- 
quèrent les  vaisseaux  français  avec  impétuosité  ;  en 
quelques  instants  ils  s'emparèrent  des  matelots  ,  cou- 
pèrent les  cordages  et  dirigèrent  vers  TAngleterre 
trois  cents  navires  français  ,  chargés  de  froment,  de 
vin,  de  farine  ,  de  viande,  d'armes  et  de  beaucoup 
d'autres  munitions  \  En  outre  ils  mirent  le  feu  à 
plus  de  cent  vaisseaux  qui  avaient  été  tirés  à  sec,  et 
les  brûlèrent  complètement  après  y  avoir  fait  un 
grand  butin.  Dans  ce  désastre,  le  roi  de  France  et 
presque  toute  la  noblesse  d'outre-mer  ,  perdirent  ce 
qu'ils  avaient  de  plus  précieux  ici-bas.  Ensuite  les 
comtes  anglais,  emportés  par  une  ardeur  inutile, 
sortirent  de  leurs  vaisseaux  avec  leurs  armes  et  leurs 
chevaux  de  guerre,  et  poursuivirent  vivementceux  des 
Français  qui  avaient  pu  prendre  la  fuite  ;  mais  le  roi 
de  France,  qui  n'était  pas  éloigné  du  lieu  de  la  ba- 
taille, détacha  les  chevaliers  sur  lesquels  il  comptait 

■H'^*lh'*rxin  il]'-,  felîoi^ 

'  Philippe- Auguste,  pour  empêcher  les  ennemis  de  détruire  à  leur 
profit  cet  armement  formidable,  brûla  lui-même  les  vaisseaux  qui  lui 
restaient.  Ils  étaient,  dit-on,  au  nombre  de  mille.  Plusieurs  historiens 
portent  à  dix-sept  cents  voiles  le  nombre  total  de  l'armement  rassemblé 
dans  le  port  de  Gravelines.  Quelque  petits  qu'on  doive  supposer  ces  bâ- 
timents, ils  indiquent  cependant  de  combien  de  ressources  la  royauté  ca- 
pétienne pouvait  déjà  disposer.  Cet  effort  de  Philippe-Auguste  pour  re- 
mettre en  honneur  la  marine  totalement  négligée  depuis  Charlemagne, 
i'st  remarquable  malgré  son  mauvais  succès. 


ANNEE  1215.  4(;7 

le  plus  ,  atiii  de  chasser  ces  nouveaux  ennemis  et  de 
savoir  habilement  qui  ils  étaient.  Les  Français  s'ar- 
mèrent à  la  hâte  et  marchèrent  rapidement  à  la  ren- 
contre de  leurs  adversaires  :  une  bataille  s'engagea  , 
et  les  comtes ,  après  avoir  perdu  beaucoup  des  leurs, 
prirent  la  fuite  et  regagnèrent  à  grand'peine  leurs 
vaisseaux.  Lorsqu'ils  y  furent  entrés ,  les  Français  re- 
tournèrent vers  le  roi  Philippe  qui  leur  demanda  ce 
qui  s'était  passé  ,  et  d'où  venaient  ces  ennemis  inat- 
tendus. Les  chevaliers  lui  répondirent  que  c'était  l'ar- 
mée du  roi  d'Angleterre ,  envoyée  par  lui  au  secours 
du  comte  de  Flandre  ;  et  ils  racontèrent  au  roi  avec 
détail  le  dommage  irréparable  que  sa  flotte  avait 
éprouvé.  A  la  nouvelle  de  cet  événement,  le  roi 
Philippe  abandonna  la  Flandre  \  fort  troublé  de  la 
perle  qu'il  avait  subie,  lui  et  les  siens. 

Projets  du  roi  Jean  contre  là  France.  —  Il  est 

relevé  de  lexcommcnication. ordonnances  diverses. 

~  Fermeté  d'Etienne  Langton.  —  Lorsque  le  roi 
d'Angleterre  eut  appris  par  un  message  ce  qui  s'était 
passé  en  Flandre  ,  il  en  fut  très-joyeux  et  surtout  fort 
rassuré  ,  parce  qu'il  sentit  que  l'expédition  du  roi  de 
France  se  trouvait  différée  pour  un  temps.  Alors  il 
licencia  les  seigneurs  et  toute  la  multitude  de  gens  de 
guerre  qu'il  avait  rassemblée  sur  les  côtes  pour  la  dé- 
fense de  la  patrie,  et  permit  à  chacun  de  retourner 

Philippe  ne  quitta  pas  la  partie  sans  se  venger  de  lechec  qu'avait 
éprouve  sa  flotte  à  Dam.  Il  imposa  de  fortes  rançons  aux  villes  opulentes, 
telles  que  Brujjes,  Yprcs,  Gand  et  Gourtray;  détruisit  les  fortifications 
de  plusieurs  autres  places,  et  couvrit  de  ruines  la  Flandre  du  midi. 


468        ;        ,  V,  JEA^-SANS-TERKE. 

chez  soi.  Puis  il  fit  passer  une  grande  somme  d'ar- 
gent à  ses  chevaliers  qui  se  trouvaient  en  Flandre , 
leur  promettant  les  secours  de  lempereur ,  afin  qu'ils 
entrassent  à  main  armée  sur  les  terres  du  roi  de 
France  et  qu'ils  s^  livrassent  à  Tincendie  et  aux  ra« 
pines.  Le  roi  lui-même  réunit  une  nombreuse  armée 
à  Porstmouth  pour  passer  en  Poitou.  Ainsi ,  il  se 
proposait  d'attaquer  le  roi  et  le  royaume  de  France  à 
Foccident ,  tandis  que  ceux  qui  étaient  en  Flandre  y 
entreraient  à  Torient.  Tous  leurs  efforts  devaient 
tendre  à  faire  rentrer  les  terres  perdues  sous  la  do- 
mination de  leur  ancien  seigneur.  Mais  il  en  arriva  au- 
trement que  le  roi  Jean  ne  Fespérait  :  car  les  seigneurs 
d'Angleterre  refusèrent  de  le  suivre  avant  qu'il  eût 
été  absous  delà  sentence  d'excommunication.  Arrêté 
par  cet  obstacle ,  le  roi  envoya  les  chartes  de  vingt- 
quatre  comtes  et  barons  à  Farchevêque  et  aux  évêques 
proscrits ,  pour  leur  inspirer  plus  grande  sécurité  et 
pour  les  déterminer  à  venir  sans  crainte  en  Angle- 
terre, où  ils  recevraient^ur-le-champ  ,  selon  le  traité 
de  paix  dont  nous  avons  parlé,  tous  leurs  biens  et 
toute  compensation  pour  les  torts  qui  leur  avaient 
été  faits.  Sous  la  médiation  de  Pandolphe  et  après 
avoir  préparé  tous  leurs  bagages  pour  rentrer  dans 
leur  patrie,  Etienne,  archevêque  de  Cantorbéry, 
Guillaume ,  évêque  de  Londres  ,  Eustache  ,  évêque 
d'Ély ,  Hubert,  évêque  de  Lincoln,  Gilles,  évêque 
de  Hereford,  s'embarquèrent  ainsi  que  tous  les  clercs 
et  laïques  exilés  à  cause  de  l'interdit  ;  ils  abordèrent 
à  Douvres  le  47  avant  les  calendes  d'août,  le  jour  de 


ANNF.E  1215.  469 

la  bienheureuse  vierjje  Marjjuerite,  et  sT;  rendirent  à 
Winchester  auprès  du  roi.  Le  roi ,  ayant  appris  leur 
arrivée,  alla  à   leur  rencontre;  et,  à  la  vue  de  Tar- 
chevéque  et  des  évêques,  il  se  prosterna  à  leurs  pieds, 
versant  des  larmes ,  et  les  priant  d'avoir  pitié  de  lui 
et  du   royaume  d'Angleterre.    L'archevêque  et  les 
évéques,  touchés  de  la  grande  humilité  du  roi,  le 
relevèrent  en  pleurant  aussi ,  puis  l'escortant  à  droite 
et  à  gauche,  ils  le  conduisirent  à  1  entrée  de  Téglise 
cathédrale.  Là,  on  entonna  le  cinquantième  psaume 
[de  David];  puis  ils  lui  donnèrent  l'absolution  ,  selon 
le  rite  ecclésiastique  en  présence  de  tous  les  seigneurs 
qui  versaient  des  larmes  de  joie.  Cette  absolution  fut 
célébrée  dans  le  chapitre  de  Winchester.  Dans  cette 
cérémonie  ,  le  roi  jura  ,  la  main  étendue  sur  les  très- 
saints  Évangiles,  qu'il  chérirait,  défendrait  et  au- 
rait en  sa  garde,  contre  tous  adversaires,  selon  son 
pouvoir,  la  sainte  église  et  ses  prêtres  ;  qu'il  rétabli- 
rait les  bonnes  lois  de  ses  prédécesseurs ,  et  princi- 
palement les  lois  du  roi  Edouard  ,  et  qu'il  détruirait 
les  mauvaises  ;  qu'il  jugerait  tous  ses  hommes  selon 
les  justes  jugements  de  sa  cour,  et  qu'il  rendrait  à 
chacun  son  droit.  11  jura  aussi  que  sous  Pâques  pro- 
chain ,  il  ferait  pleine  restitution  de  leurs  biens  enle- 
vés à  tous  ceux  qui  avaient  souffert  à  cause  de  l'in- 
terdit ,   sous  peine  d'encourir  de  nouveau  sentence 
d'excommunication,  lljura  enfin  fidélité  et  obéissance 
au  pape  Innocent  et  à  ses  successeurs  catholiques , 
comme  cela  était  exprimé  dans  l'écrit  mentionné 
plus  haut.  Ensuite  l'archevêque  conduisit  le  roi  à 


470  JEAN-SAINS-TEKRE. 

l'église  et  célébra  la  messe.  La  messe  dite ,  Tarclie- 
vêque ,  les  évêques  et  tous  les  seigneurs  s'assirent  à 
table  avec  le  roi  ;  le  repas  fut  égayé  par  la  joie  et 
I  allégresse.  Le  lendemain,  le  roi  envoya  des  lettres 
à  tous  les  vicomtes  du  royaume  d'Angleterre ,  leur 
ordonnant  de  prendre  dans  chacune  des  villes  de 
leur  domaine  qualre  loyaux  hommes  avec  le  prévôt, 
et  de  leur  donner  rendez-vous  à  Saint-Albans  pour  la 
veille  des  nones  d'août,  afin  de  faire  par  eux  et  par 
leurs  autres  officiers  une  enquête  exacte  sur  les  dom- 
mages et  pertes  éprouvés  par  chacun  des  évêques ,  et 
sur  ce  qui  leur  était  du.  Le  roi  Jean  se  rendit  ensuite 
en  toute  hâte  à  Porstmouth  pour  passer  de  là  en 
Poitou  ;  il  confia  le  gouvernement  de  l'Angleterre  à 
Oeoffroi ,  fils  de  Pierre  ,  et  à  l'évêque  de  Winchester, 
leur  enjoignant  de  prendre  l'avis  de  l'archevêque  de 
Cantor béry  sur  toutes  les  affaires  du  royaume.  Bien- 
tôt une  grande  foule  de  chevaliers  vinrent  trouver  le 
roi  et  se  plaignirent  du  long  séjour  qu'ils  avaient  fait 
dans  ce  lieu  et  pendant  lequel  ils  avaient  dépensé  tout 
leur  argent  ;  d'où  il  résultait  qu'ils  ne  pouvaient  le 
suivre  en  Poitou  ,  s'il  ne  leur  fournissait  sur  le  fisc 
les  sommes  nécessaire^.  Le  roi  Jean  refusa  plein  de 
colère,  et  s'embarqua  avec  ses  vassaux  particuliers.  Au 
bout  de  trois  jours ,  il  aborda  à  Fîle  de  Jersey;  mais 
comme  les  seigneurs  retournèrent  chez  eux,  et  que 
le  roi  se  vit  abandonné ,  il  fut  contraint  de  revenir  en 
An|»leterre. 

Pendai»t  que  ces  faits  se  passaient,  Geolfroi,  fils  de 
Pierre,  I  évoque  de  Winchester,  larchevèque  ,  les 


ANNEE  ^2^5.  471 

évéqiies  et  les  seigneurs  du  royaume  assistèrent  à  l'as- 
seniblée  de  Saint-Albans.  La  paix  faite  avec  le  roi  y 
fut  publiée ,  el  il  y  fut  ordonné  au  nom  du  roi ,  que 
les  lois  de  Henri ,  son  aïeul ,  seraient  observées  par  tous 
dans  le  royaume ,  et  que  les  lois  mauvaises  seraient 
complètement  abolies.  11  fut  expressément  enjoint 
aux  vicomtes,  aux  forestiers  et  autres  officiers  royaux, 
s'ils  tenaient  à  conserver  leur  vie  et  leurs  membres, 
de  ne  rien  extorquer  à  personne  par  violence  ,  de  ne 
commettre  aucune  injustice  envers  qui  que  ce  fût,  et 
de  ne  pas  exercer  le  monopole  des  tavernes  à  cervoise  * , 
comme  ils  en  avaient  l'habitude.  Lorsque  le  roi  Jean 
se  vit  abandonné  (ainsi  que  nous  Tavons  dit)  par  un 
grand  nombre  de  ses  barons,  il  réunit  une  nombreuse 
armée,  pour  faire  rentrer  les  rebelles  dans  le  devoir. 
Pendantqu'il  faisait  ses  armements,  Tarchevêquevint 
le  trouver  à  Northampton,  et  lui  remontra  que  faire 
la  guerre  contre  ses  hommes,  sans  jugement  préa- 
lable de  sa  cour,  était  une  grave  atteinte  portée  au 
serment  qu'il  avait  prêté  le  jour  de  son  absolution. 
Aces  mots,  le  roi  lit  grand  bruit;  il  dit  qu'il  n'allait 
pas  retarder  les  affaires  de  son  royaume  à  cause  de 
l'archevêque,  qui,  d'ailleurs,  intervenait  sans  raison 
dans  des  jugements  laïques.  Le  lendemain  ,  au  point 

*  En  latin  icotallum.  Ce  mot  dérive  naturellement  de  scot,  scotum, 
tribut,  prestation  (le  gloss,  du  texte  dit  dcor),  et  de  ala^  aie,  ancienne 
boisson  d'orge  fermenlée,  commune  à  tousles  peuples  germains.  Les  ha- 
bitants de  la  forêt  ou  des  environs  se  trouvaient  dans  l'obligation  de  venir 
boire  à  la  tiverneque  tenait  le  forestier  ou  l'officier  royal,  sons  peine  do 
perdre  les  bonnes  {;râccs  d'un  homme  à  qui  le  cwle  arbitraire  et  barbare 
des  forets  donnait  une  si  rerloutable  importance- 


.  v_- 


472  JEAl\-SANS-TERRE. 

du  jour,  il  se  mit  en  route  comme  un  furieux,  et  se 
dirigea  vers  Nottingham.  L'archevêque  Ty  suivit,  et 
lui  représenta,  avec  fermeté,  que  s'il  ne  renonçait  au 
plus  tôt  à  son  entreprise,  lui,  Etienne,  envelopperait 
dans  les  liens  de  Tanathème,  tous  ceux,  le  roi  seul  ex- 
cepté ,  qui  agiraient  hostilement  contre  qui  que  ce 
fût,  avant  la  levée  de  Tinterdit.  Les  paroles  de  l'arche- 
vêque firent  rentrer  le  roi  en  lui-même  ,  et  ledit 
Etienne  ne  se  retira  qu'après  avoir  obtenu  la  fixation 
d'un  jour  où  les  barons  se  présenteraient  à  la  cour  du 
roi  et  obéiraient  a  ce  qui  serait  statué. 

Conspiration  des  comtes  et  des  ba^rons  contre  le 
ROI  Jean.  —  Henocvellement  de  la  charte  de  Henri  1. 
—  Cette  même  année ,  le  huitième  jour  avant  les  ca- 
lendes de  septembre,  Etienne,  archevêque  de  Cantor- 
béry,  ainsi  que  les  évêques ,  abbés,  prieurs,  doyens 
et  barons  du  royaume  se  réunirent  dans  la  ville  de 
Londres,  à  Saint-Paul.  Dans  cette  assemblée,  Tarche- 
vêque  permit  tant  aux  églises  conventuelles  qu'aux 
prêtres  séculiers^  de  chanter  à  voix  basse  les  heures  ca- 
noniques dans  leurs  églises  ,  en  l'assistance  de  leurs 
paroissiens.  On  assure  que  ledit  archevêque  proHta 
de  cette  réunion  pour  prendre  à  part  les  principaux 
seigneurs  du  royaume,  et  qu'il  leur  parla  secrètement 
en  ces  termes  :  «  Vous  savez  co»t»ment  j'ai  absous 
«  moi-mêmeleroià  Winchester,  comment  aussije l'ai 
«  obligé  de  jurer  qu'il  abolirait  les  mauvaises  lois,  et 

*  Séculiers  p;ir  opposition  sroinipntvels.  En  riïct  ceux-là  seuls  étaient 
regardés  comme  ptitièrentient  séparés  du  siècle,  qui  vivaient  à  Tombrc 
des  ninnaslèics  et  avaient  fait  va»»  de  religion. 


ANNÉE  1215.  475 

«  qu'il  rétablirait  et  ferait  observer  par  tous  dans  le 
«  royaume  les  bonnes  lois  ,  c'est-à-dire  celles  du  roi 
«  Edouard .  Je  viens  de  découvrir  récemment  u  ne  cha  rte 
«  de  Henri  1**^,  roi  d'Angleterre,  par  laquelle,  si  vous  le 
«  voulez,  vous  pourrez  rétablir  dans  leur  ancien  état 
«  vos  libertés  depuis  longtemps  perdues.  »  Alors  il  dé- 
ploya une  charte,  et  la  fit  lire  au  milieu  de  l'assem- 
blée :  voici  quelle  en  était  la  teneur  :  «  Henri,  par 
la  grâce  de  Dieu,  roi  d'Angleterre,  à  Hugues  de  Bo- 
cland,  justicier  d'Angleterre,  et  à  tous  ses  féaux,  tant 
Français  qu'Anglais,  en  Hartfordshire ,  salut.  Sa- 
chez que  parla  miséricorde  de  Dieu  et  le  commun 
consentement  des  barons  du  royaume  d'Angleterre, 
j'ai  été  couronné  roi  de  ce  même  royaume.  Et  comme 
le  royaume  était  opprimé  par  d'injustes  exactions  , 
moi ,  en  vue  de  Dieu  ,  et  par  l  amour  que  j'ai  pour 
vous  tous ,  je  commence  par  déclarer  libre  la  sainte 
église  de  Dieu  ;  en  sorte  que ,  je  ne  vendrai  ni  ne 
donnerai  en  ferme  aucune  église  ,  ni  ,  après  la  mort 
d'un  archevêque,  d'un  évêque  ou  d'un  abbé,  ne  pren- 
drai rien  sur  le  domaine  de  l'église  ou  sur  ses  hom- 
mes, jusqu'à  ce  qu'un  successeur  soit  investi  de  celte 
église.  J'abroge,  dès  à  présent,  toutes  les  mauvaises 
coutumes  qui  opprimaient  injustement  le  royaume 
d'Angleterre  :  et  je  vais  rappeler  ici  ,  en  partie ,  ces 
mauvaises  coutumes.  Si  quelqu'un  de  mes  barons , 
comtes  ou  autres,  qui  tiennent  de  moi,  vient  à  mou- 
rir, son  héritier  ne  rachètera  point  sa  terre,  comme 
il  avait  coutume  de  le  faire  sous  le  règne  de  mon 
père;  mais  il  la  relèvera  par  juste  et  légitime  relief. 


AlA  JEAN-SANS-TERRE. 

Semblablement ,  les  hommes  de  mes  barons  relève- 
ronl  leurs  terres  de  leur  seigneur  par  juste  et  légitime 
relief.  Si  quelqu'un  de  mes  barons  ou  de  mes  autres 
hommes  veut  donner  sa  fllle  ou  sa  sœur  ou  sa  nièce 
en  mariage  à  quelqu'un  ,  qu'il  s'en  entretienne  avec 
moi  ;  mais  je  ne  prendrai  rien  sur  son  bien  pour  lui 
accorder  mon  agrément,  et  je  ne  lui  défendrai  pas  de 
la  donner  à  qui  il  voudra,  à  moins  que  ce  ne  soit  à  mon 
ennemi.  Si  à  la  mort  d'un  baron  ou  d'un  autre  de 
mes  hommes,  sa  fille  demeure  héritière,  je  la  donne- 
rai elle  et  sa  terre  sur  Tavis  de  mes  barons.  Si  à  la 
mort  d'un  mari,  sa  femme  lui  survit  et  est  sans  enfant, 
elle  aura  sa  dot  et  son  douaire  tant  qu'elle  gardera 
légitimement  son  corps;  et,  je  ne  la  donnerai  pas  à 
un  mari  si  ce  n'est  de  son  bon  §vé  :  le  gardien  de  la 
terre  des  enfants  sera  soit  la  femme,  soit  le  plus  pro- 
che parent  selon  le  dioit\  Et  j'ordonne  que  mes  ba- 
rons se  conduisent  semblablement  à  Tégard  des  fils, 
des  filles  et  des  épouses  de  leurs  hommes.  Le  droit 
commun  sur  les  monnaies  qui  était  pris  dans  les  villes 
ou  dans  les  comlés,  droit  qui  n  existait  point  au  temps 
du  roi  Edouard  ,  est  formellement  aboli  désormais. 
Si  quelque  monnayeur  ou  autre  est  saisi  avec  de  la 
fausse  monnaie  ,  que  bonne  justice  en  soit  faite.  Je 
remets  toutes  les  dettes  légales  ou  autres  qui  étaient 
dues  à  mon  frère;  à  l'exception  de  mes  fermes,  ou 
des  redevances  qui  étaient  convenues  pour  hérita«}e 
d'autrui,  ou  pour  ces  choses  qui  appartenaient  à  d'au- 

1  L'autre  tcxlp  h  Tan  1 100  donne  :  Qui  jusius  esse  debet  :  leurdéffin- 
seur  naturel. 


ANNEE  ^215.  475 

très  selon  le  droit.  Et  si  quelqu'un  était  convenu  de 
quelque  chose  pour  son  héritage ,  je  le  lui  remets, 
ainsi  que  tousles  reliefs  qui  étaient  convenus  pour  hé- 
ritages directs.  Si  quelqu'un  demes barons  au  denies 
hommes  tombe  malade,  je  consens  à  ce  que  son  argent 
soit  donné  ainsi  qu'il  Ta  donné  lui-même  ou  a  pro- 
jeté de  le  donner.  Si  surpris,  soit  par  une  mort  vio- 
lente, soit  par  la  maladie,  il  n'a  ni  donné  ni  projeté 
de  donner  son  argent,  sa  femme  ou  ses  enfants  ,  ou 
ses  parents  ou  ses  hommes  légitimes  en  feront  le  par- 
tage pour  le  salut  de  son  âme,  selon  qu'il  leur  sem- 
blera le  plus  convenable.  Si  quelqu'un  de  mes  barous 
ou  de  mes  hommes  commet  forfaiture,  il  ne  donnera 
point  gage  en  merci  de  son  argent,  comme  la  chose 
avait  lieu  au  temps  de  mon  père  ou  de  mon  frère  , 
mais  selon  le  mode  de  forfaiture.  Il  ne  paiera  point 
amende  comme  il  l'aurait  payée  au  temps  de  mon 
père  ou  de  mes  autres  prédécesseurs.  Si  quelqu'un  a 
été  convaincu  de  perfidie  ou  de  crimes  ,  il  paiera 
amende  selon  la  faute.  Je  remets  tous  les  meurtres 
qui  ont  été  commis  avant  le  jour  où  j'ai  été  couronné 
roi.  Ceux  qui  auront  été  commis  depuis  seront  mis  à 
Tamende  d'après  le  droit ,  et  selon  la  loi  du  roi 
Edouard.  Sur  l'avis  commun  de  mes  barons  je  retiens 
les  forêts  en  ma  main,  ainsi  que  mon  père  les  a  eues. 
Quant  aux  chevaliers  qui  défendent  leurs  terres  par 
cuirasses ,  je  leur  octroie  en  pur  don  Texemption  de 
touttributetde  tout  ouvrage  propie,  pourleurs  terres, 
Icnues  sous  charruage  seigneurial  ;  afin  que,  se  trou- 
vant allégés  d'une  si  lourdechfïrge^  ils^s'éq^uipent  bien 


^^6  JEAN-SAAS-TKRRE. 

en  armes  et  en  montures,  pour  être  aptes  et  prêts  à 
mon  service  et  à  la  défense  de  mon  royaume.  J'établis 
dans  tout  mon  royaume  une  paix  solide,  et  j'en  exige 
désormais  l'observation.  Je  vous  rends  la  loi  du  roi 
Edouard  avec  les  corrections  que  mon  père  y  a  intro- 
duites sur  l'avis  de  ses  barons.  Si  quelqu'un  a  pris 
quelque  chose  qui  soit  à  moi  ou  à  tout  autre  après  la 
mort  du  roi  Guillaume,  mon  frère  ,  que  le  tout  soit 
rendu  au  plus  tôt  sans  amende  ;  si  quelqu'un  désor- 
mais retient  quelque  chose,  celui  qui  sera  trouvé  en 
possession  de  cette  chose  me  paiera  une  grosse 
amende.  Fait  en  présence  de  Maurice  ,  évêque  de 
Londres,  de  Guillaume,  élu  à  Winchester,  de  Girard, 
évêque  de  Hereford,  du  comteHenri,  du  comte  Simon, 
du  comte  Gaultier  Giffard,  de  Robert  de  Montfort,  de 
Koger  Bigod  et  de  beaucoup  d'autres.  »  A  la  lecture  de 
cette  charte  que  les  barons  écoutèrent  et  comprirent, 
ils  manifestèrent  la  joie  la  plus  vive,  et  jurèrent  tous, 
en  présence  de  l'archevêque,  souvent  nommé,  que, 
lorsque  les  temps  de  la  faire  valoir  seraient  venus,  ils 
combattraient  jusqu'à  la  mort,  s'il  le  fallait,  pour  ob- 
tenir ces  libertés.  L'archevêque,  de  son  côté,  leur  pro- 
mit de  très-fidèles  secours,  selon  son  pouvoir;  et,  cette 
confédéra  tionétantainsi  faite,  l'assemblée  futrompue. 

i 

HÉRÉSIE   DES   Albigeois.  —  Le  pape  ordonne  de 

PRENDRE  LA  CROIX  CONTRE  EUX.  —  CrOISADE.  —  SlÉCE 

DE  Béziers.  —  Prise  et  pillage  de  la  ville.  —  Red- 
dition DELA  VILLE  DE  CaRCASSONNE.  —  SOMMATION  FAITE 

A  LA  VILLE  DE  Toulouse.  —  Croisade  d'enfants.  —  Vers 


ANNEE  ^2^5.  477 

le  même  temps,  la  méchanceté  des  liérétiques  qu'on 
appelle  Albigeois  fit  tant  de  progrès  dans  la  Gascogne, 
dans  le  Rouergue  ',  dans  TAIbigeois,  dans  le  pays  de 
Toulouse  et  dans  le  royaume  d'Aragon,  qu'ils  ne  se 
cachaient  plus  comme  en  d'autres  temps  pour  se  li- 
vrer à  leurs  désordres,  mais  qu'ils  prêchaient publi- 
qiienient  leurs  erreurs,  et  entraînaient  dans  leurparti 
les  simples  et  les  faibles.  Or  ils  sont  nommés  Albi- 
geois, de  la  ville  d'Alby  où  cette  erreur  a,  dit-on,  pris 
naissance^.  Leur  perversité  et  leurdédain  du  courroux 
de  Dieu  en  étaient  venus  à  ce  point  qu'à  la  vue  des 


«  Nous  ne  pouvons  que  proposer  cette  traduction  pour  le  naot  Arump- 
HÎfl,  que  donne  le  texte. 

*  Les  Albigeois,  héritiers  des  doctrines  manichéennes  ,  croyaient  que 
Dieu  avait  d'abord  créé  Lucifer  et  ses  anges.  Lucifer  s'étant  révolté 
contre  Dieu,  fut  banni  du  ciel  et  produisit  le  monde  visible  sur  lequel  il 
régnait.  Dieu,  pour  rétablir  l'ordre,  créa  un  second  fils,  Jésus-Christ, 
qui  devait  être  le  génie  du  bien  comme  Lucifer  était  le  génie  du  mal. 
Bientôt  les  Albigeois  se  divisèrent  eu  plusieurs  sectes  :  les  Vaudois  ou 
pauvres  de  Lyon,  qui  méprisaient  les  richesses  du  cierge  catholique,  et 
se  vouaient  à  une  pauvreté  oisive;  les  Apostoliques  qui  se  vantaient  d'êtrt- 
le  seul  corps  mystique  de  Jésus-Christ;  les  Popelicains  qui  détestaient 
l'Eucharistie,  le  mariage  et  les  autres  sacrements;  les  Aymeristes  qui 
annonçaient  l'établissement  futur  d'un  culte  purement  spirituel,  et 
niaient  l'existence  de  l'enfer  et  du  paradis,  persuadés  que  le  péché  trouve 
en  soi  sa  peine  et  la  vertu  sa  récompense.  Aussi  les  croisés  ne  sachant 
que  distinguer  dans  cette  confusion,  les  appelèrent  tous  du  nom  d'une 
ville,  Albigeois.  {Voy.  M.  Michaud  :  Hist,  des  Crois. ^  et  M.  Michelet,' 
llist.  de  Fiance^  tome  n.)  Les  historiens  modernes  ont  vengé  les  Albi- 
geois des  reproches  que  l'ignorance  ou  la  haine  adressait  à  leurs  mœurs. 
Jamais  une  secte  ne  se  présente  aux  hommes  en  faisant  ouvertement  ap- 
pel aux  passions  des  sens.  Matt.  Paris  ne  parle  pas  du  meurtre  du  légat 
Pierre  de  Gastelnau,  qui  fut  poignardé  dans  une  hôtellerie  sur  les  bords 
du  Rhône,  au  mois  de  janvier  1208,  par  un   des  chevaliers  de  Ray- 


478  JEÂN-SANS-TKRRE. 

évêqiies  et  des  prêtres  eux-mêmes,  ils  jetaient  dans 
les  égouts  les  livres  des  Evangiles,  et  employaient  aux 
plus  vils  usages  les  calices  et  les  vases  sacrés,  sans  res- 
pect pour  le  corps  et  pour  le  sang  du  Christ.  A  ces 
nouvelles,  le  pape  Innocent  fut  douloureusement  af- 
fligé. Il  envoya  des  prédicateurs  dans  les  pays  d'Occi- 
dent, et  enjoignit  aux  princes  comme  à  tous  les  chré- 
tiens, au  nom  de  la  rémission  de  leurs  péchés,  de 
prendre  la  croix  pour  Textirpation  de  ce  fléau  ,  de 
s'opposer  à  ce  débordement,  et  de  défendre  par  la 
force  des  armes  le  peuple  chrétien.  Il  ajouta  qu'en 
vertu  de  l'autorité  du  sain t-siége  apostolique,  quicon- 
que entreprendrait  ce  labeur  afin  d'exterminer  ces 
hérétiques  serait  assimilé  à  ceux  qui  vont  visiter  le 
tombeau  du  Seigneur,  et  obtiendrait  sécurité  de  toute 
incursion  ennemie  tant  pour  sa  personne  que  pour 
ses  biens.  Sur  l'ordre  du  pape,  tant  de  gens  prirent 
la  croix,  que  je  ne  sais  si  jamais  nos  climats  virent  ras- 
semblée une  si  grande  foule. 

Lorsque  tous  furent  réunis  et  bien  préparés  pour 
lecombat,  l'archevêque  deNarbonne,  qui  était  le  légat 
du  saint-siége  apostolique  *  dans  cette  expédition,  et 
les  chefs  des  chevaliers,  à  savoir  le  duc  de  Bourgogne, 
le  comte  de  Nevers,  et  le  comte  de  Montfort,  levèrent 
leur  camp  et  se  disposèrent  à  attaquer  et  à  prendre 

mond  VI,  meurtre  qui  rappelle  celui  de  Thomas  Becket,  Ce  crime  fut 
cependant  la  cause  immédiate  de  la  guerre  terrible  qui  allait  dévaster  la 
Gaule  méridionale. 

<  Le  léfjat  et  le  cbef  spirituel  de  cette  nouvelle  croisade  était  Arnaud 
abbé  de  Citeaux. 


ANNÉE  4245.  479 

la  ville  de  Béziers  '.  Avant  qu'ils  fussent  arrivés  de- 
vant la  place,  plusieurs  seigneurs  châtelains,  qui  ne 
se  sentaient  pas  la  conscience  netle,  prircfil  la  fuite  à 
rapproche  des  croisés.  Les  chevaliers  et  autres  féaux 
qu'ils  avaient  laissés  dans  leurs  chateaux  vinrent  se 
présenter  à  Farmée  avec  confiance  comme  bons  ca- 
tholiques, ils  se  remirent  sous  la  main  des  croisés, 
eux,  leurs  biens  et  les  susdits  châteaux.  La  veille  de  la 
bienheureuse  Marie  Magdelaine,  ils  livrèrent  à  un 
certain  moine  le  puissant  château  de  Servian^  dont 
le  maître,  possesseur  de  plusieurs  autres  places  fortes, 
avait  pris  la  fuite.  Les  croisés  firent  signifier  aux  ci- 
toyens de  Béziers  par  Tévêquede  la  ville  qu'ils  eussent 
à  choisir  entre  deux  alternatives  sous  peine  d'excom- 
munication :  ou  ils  livrerai'3nt  les  hérétiques  et  leurs 
biens  entre  les  mains  des  croisés,  et  au  moins,  s  ils  ne 
pouvaient  y  parvenir,  feraient  en  sorte  de  se  séparer 
d'eux;  ou  ils  seraient  excommuniés  ,  et  leur  sang  re- 
tomberait sur  leurs  têtes.  Les  habitants  unis  étroite- 
ment avec  les  hérétiques  refusèrent  de  se  rendre  a  cet 
avis,  et  jurèrent  mutuellement  de  défendre  leur  ville. 
Dans  leur  folle  confiance  ils  espéraient  soutenir  long- 
temps les  efforts  des  croisés.  Le  siège  fut  mis  devant 
la  ville  le  jour  de  Saiiite-Marie-Magdelaine;  et  tan- 
dis que  les  barons  s'occupaient  d'assurer  le  sort  de 
ceux  des  assiégés  qui  étaient  catholiques,  les  ribauds 

*  Bituricensis  voudrait  plutôt  dire  Bourges  ;  mais  ce  sérail  controiinr 
an  témoignage  de  tous  les  historiens.  D^ailleurs  Bitorra  (  Béziers  )  sVu 
Fiipproche  i)eAucou|>. 

*  A  quatre  lieues  de  Béziers. 


480  JKÂiVSAiNS-iElUlK. 

et  autres  gens  sans  aveu  se  précipitèrent  à  l'assaut  de 
]a  ville,  sans  attendre  Tordre  ou  le  signal  des  chefs. 
En  entendant  crier  :  Aux  armes  !  les  chréiiens  s'é- 
tonnèrent et  sortirent  de  tous  côtés  pour  prendre  part 
à  Tattaque.  Pendant  ce  temps  ceux  qui  dans  l'intérieur 
de  la  ville  défendaient  les  murs  jetèrent  hors  des  rem- 
parts le  livre  des  Evangiles,  blasphémant  le  nom  du 
Seigneur  et  prodiguant  Tinsulte  aux  assiégeants  : 
«  Voilà,  disaient-ils,  votre  loi,  nous  n'en  avons  que 
faire  :  gardez-la.  »  Animés  par  ces  blasphèmes  et  exci- 
tés par  ces  outrages,  les  fidèles,  sous  la  conduite  du 
Seigneur,  franchirent  en  trois  heures  avec  autant  de 
valeur  que  de  succès  les  fossés  et  les  murailles  de  la 
ville.  La  ville  fut  prise,  pillée  et  brûlée  le  jour  même  : 
la  vengeance  divine  voulut  qu'on  fît  un  grand  car- 
nage des  infidèles.  Mais  le  Seigneur  protégea  les  ca- 
tholiques, et  il  n'y  en  eut  qu'un  petit  nombre  qui 
périt  ^ .  Au  bout  de  quelques  jours  ,  le  bruit  de  ce  suc- 
cès qui  tenait  du  prodige  se  répandit  dans  tout  le 
pays,  et  Dieu  dispersa  devant  la  face  des  croisés,  sans 
qu'ils  eussent  besoin  d'agir,  ceux  qui  avaient  blas- 
phémé son  nom  et  sa  loi.  En  elfet  les  sectateurs  de 
cette  détestable  hérésie  furenttellement  effrayés,  qu'ils 
se  sauvèrent  dans  les  retraites  des  montagnes.  On 
prétend  qu'ils  abandonnèrent  plus  de  cent  châteaux 
entre  Béziers  et  Carcassonne,  tous  pleins  de  vivres  et 

*  On  doit  entendre  du  côté  des  catholiques  assiégeants^  car  si  l'on 
comprenait  du  côté  des  catholiques  qui  se  trouvaient  dans  la  ville^  il 
faudrait  se  rappeler  le  mot  féroce  de  l'abbé  de  Gîteaux  qui,  dans  l'em- 
barras où  Ton  était  de  distinguer  les  hérétiques  des  orthodoxes,  s'écria  : 
«  Tuez-les  tous,  le  Seigneur  connaîtra  bien  ceux  qui  sont  à  lui.  > 


ANNEE  4245.  484 

de  diverses  provisions,  qu'ils  ne  pouvaient  emporter 
avec  eux  dans  leur  fuite. 

Les  croisés  ayant  levé  leur  camp  arrivèrent  heu- 
reusement devant  Carcassonne  le  jour  de  la  fêle  de 
saint  Pierre  aux  liens.  C'était  une  ville  très-peuplée 
et  qui  se  glorifiait  de  sa  rébellion  à  la  foi,  confiante 
qu'elle  était  dans  la  multitude  de  ses  richesses  et  dans 
la  force  de  sa  position.  Le  lendemain  les  catholiques 
ayant  donné  l'assaut  franchirent  en  deux  ou  trois 
heures  de  temps  et  avec  une  intrépidité  inexprimable 
les  premiers  fossés  et  les  premiers  retranchements, 
malgré  les  traits  des  arbalètes ,  malgré  les  lances  et 
les  épées  des  hérétiques.  Les  croisés  ayant  ensuite 
dressé  leurs  machines,  s'emparèrent  le  huitième  jour 
du  grand  faubourg,  après  avoir  perdu  beaucoup 
des  leurs  qui  se  jetèrent  imprudemment  au  milieu 
des  ennemis.  Le  faubourg  qui  paraissait  être  plus 
grand  que  le  corps  de  la  ville,  fut  démoli  complète- 
ment. Les  ennemis  resserrés  dans  les  limites  de  la 
villese  virent  forcés,  tant  à  cause  de  la  multitude  ren- 
fermée dans  leurs  murs  qu'à  cause  de  la  disette  qui 
les  tourmentait  cruellement,  de  rendre  leur  ville  et 
de  se  remettre  eux  et  tous  leurs  biens,  entre  les  mains 
des  croisés;  à  cette  seule  condition  qu'ils  auraient  la 
vie  sauve  à  merci  et  qu'ils  auraient  sécurité  dans  leur 
retraite  pour  un  jour  au  moins.  Les  barons  tinrent 
conseil  et  acceptèrent,  presque  malgré  eux,  la  reddi- 
tion de  la  ville  à  cette  condition  ;  mais  deux  raisons 
les  décidèrent  :  c'est  que  d'abord  la  ville  passait  pour 
imprenable  et  qu'ensuite  si  on  la  détruisait  de  fond 
II,  51 


482  JEAN-SANS-TERRE. 

en  comble,  il  ne  se  trouverait  personne  parmi  lessei- 
jjneurs  croisés  qui  voulût  accepter  le  gouvernement 
de  ce  pays,  puisqu'il  n'y  aurait  plus  de  lieu  dans  la 
terre  conquise  où  il  pût  résider.  Alors,  pour  que  la 
terre  que  le  Seigneur  avait  livrée  aux  mains  de  ses 
serviteurs  fût  consacrée  à  Thonneur  de  Dieu  et  au 
progrès  de  la  chrétienté ,  les  prélats  et  barons  élurent 
d'un  commun  accord^  prince  de  ce  pays,  Simon  de 
Montfort,  comte  de  Leicester.  On  lui  remit  prison- 
nier l'ancien  vicomte  et  seigneur  de  cette  terre ,  le 
noble  Roger  et  on  l'investit  de  toute  la  province  où 
se  trouvaient  plus  de  cent  châteaux  qu'en  un  mois  le 
Seigneur  avait  daigné  rendre  à  l'unité  catholique. 
Parmi  ces  châteaux  il  y  en  avait  plusieurs  dont  la  po- 
sition était  si  forte  qu'au  dire  de  chacun  ils  redou- 
taient peu  les  assauts  de  toute  une  armée.  Après  cela 
le  comte  de  Nevers  et  un  grand  nombre  de  chevaliers 
retournèrent  chez  eux  ;  mais  le  duc  de  Bourgogne  et 
les  autres  seigneurs  avec  le  reste  de  l'armée  pous- 
sèrent plus  avant  afin  d'extirper  ce  fléau  hérétique  ; 
ils  s'emparèrent  soit  par  la  persuasion  soit  par  la 
crainte,  de  plusieurs  châteaux  extrêmement  forts 
qu'ils  remirent  ensuite  à  Simon  comte  de  Montfort. 
**«  Comme  la  ville  de  Toulouse  avait  depuis  long- 
temps la  réputation  d'être  souillée  par  cette  hérésie, 
les  barons  envoyèrent  aux  citoyens  de  cette  ville  une 
deputation  solennelle  composée  de  l'archevêque  *  de 
Saintes,  de  l'évêque de Fréjus(?),  du  vicomte  de  Saint- 

fc^îtt  n  n'y  a  jamais  eu  qu'an  évéché  à  Saintes. 


ANNEE  ^2^D.  IS5 

Florent ,  et  du  seigneur  Accald  de  Roussillon  ,  avec 
des  lettres  par  lesquelles  ils  leur  enjoignaient  de 
livrer  entre  les  mains  des  croisés  les  hérétiques  de 
Toulouse  et  les  biens  de  ceux-ci ,  ajoutant  que  si  ces 
gens-là  prétendaient  n'être  point  hérétiques ,  ceux 
qui  seraient  désignés  et  appelés  par  leur  nom  n'au- 
raient qu'à  se  présenter  à  l'armée ,  et  à  faire  devant 
elle  profession  de  foi  selon  la  formule  chrétienne. 
Si  les  habitants  de  Toulouse  refusaient  d'en  agir 
ainsi,  les  mêmes  lettres  portaient  excommunication 
contre  leurs  consuls  et  les  conseillers  de  la  com- 
mune ,  et  mettaient  sous  l'interdit  ecclésiastique  la 
ville  de  Toulouse,  ainsi  que  toutes  ses  dépendances. 
Dans  le  cours  de  cette  même  année,  pendant  l'été 
qui  suivit ,  une  chose  étrange  et  inouïe  se  passa  en 
France  \  Possédé  par  l'ennemi  du  genre  humain,  un 
enfant,  véritablement  enfant  par  son  âge,  et  d'une 
naissance  tout  à  fait  obscure,  se  mit  à  parcourir  les 
villes  et  les  châteaux  du  royaume  de  France,  comme 

*  Ce  fait  singulier  est  rapporté  par  M.  Michaud  et  par  l'auteur  du 
Chapitre  des  Croisades.  Ces  enfants  n'étaient  pas  seulement  Français , 
mais  aussi  Allemands;  des  clercs  et  même  des  prêtres  s'étaient  mis  à  leur 
tête.  Un  grand  nombre  de  vagabonds  avaient  porté  à  cinquante  mille  cette 
jeanesse  enthousiaste  qui  voulait  délivrer  le  tombeau  du  Christ,  Ceux 
d'Allemagne  périrent  presque  tous  de  faim  et  de  misère  ;  ceux  de  France 
qui  purent  arriver  à  Marseille,  furent  trompés  par  deux  marchands  nom- 
més Hugues  de  Fer  et  Guillaume  Porc.  Ces  deux  scélérats,  après  avoir 
promis  à  ces  enfants  deles  conduire  gratuitement  en  Palestine,  les  firent 
monter  sur  sept  de  leurs  vaisseaux.  Deux  périrent  en  route,  et  les  enfants 
qu'ils  portaient  furent  noyés.  Les  autres  enfants  qui  échappèrent  au  nau- 
frage furent  vendus  comme  esclaves  en  Egypte.  (Vmj.  la  lellye  de 
M.  Jourdain  à  M.  Michaud.) 


484  JEAN-SANS-TERRIi. 

s^il  eût  été  inspiré  de  Dieu;  il  chantait  en  mesure 
dans  le  langage  français:  «Seigneur  Jésus-Christ, 
rends-nous  ta  sainte  croix  ;  »  et  il  ajoutait  plusieurs 
autres  invocations.  Lorsque  les  autres  enfants  de  son 
âge  le  voyaient  et  Tentendaient,  ils  le  suivaient  en 
foule.  On  eût  dit  que  les  prestiges  du  diable  leur  fai- 
saient perdre  la  tête  ;  ils  abandonnaient  pères,  mères, 
nourrices  et  amis,  et  se  mettaient  à  chanter  la  même 
chose,  et  sur  le  même  ton  que  leur  chef.  On  ne  pou- 
vait les  garder  sous  clef  (ce  qui  est  étonnant  à  dire) , 
et  les  prières  de  leurs  parents  n'avaient  aucun  ef- 
fet sur  eux  :  rien,  ne  réussissait  à  les  empêcher 
de  suivre  leur  guide  vers  la  mer  Méditerranée, 
comme  s'ils  allaient  la  traverser^;  ils  s'avançaient 
processionnellement  en  chantant  et  en  modulant  leur 
refrain  ;  aucune  ville  ne  pouvait  les  contenir,  tant  ils 
étaient  nombreux.  Leur  chef  était  placé  sur  un  char 
orné  de  draperies;  il  était  entouré  de  ses  compagnons 
armés  et  psalmodiant.  La  multitude  de  ces  enfants 
était  telle,  qu'ils  s'écrasaient  les  uns  les  autres  en  se 
pressant.  Celui  d'entre  eux  qui  pouvait  emporter 
quelques  brins  ou  quelques  fils  arrachés  aux  vête- 
ments de  leur  chef,  se  regardait  comme  heureux. 
Mais  enfin ,  le  vieil  imposteur,  Satan,  fit  si  bien,  qu'ils 
périrent  tous  sur  la  terre  ou  sur  la  mer. 

Mort  de  Geoffroi,  grand  justicier  d'Angleterre. 
—  Le  roi  Jean  se  repent  de  la  paix  qu'il  a  signée 

'  Quod  irajicientes.  Nous  adoptons  la  variante  qiiasi  transfreta- 
turi. 


ANNÉK  ^2^3.  485 

AVEC  LE  PAPE.  —   \l  EîSVOIE    DES    AGENTS   AU   MlRAMOLlN 
POCR  LDI  FAIRE  HOMMAGE,  ET  LUI  OFFRIR  d' EMBRASSER  LA 

LOI  DE  Mahomet.  —  Détails  sdr  cette  ambassade.  — 
Celte  même  année,  Geoffroi,  fils  de  Pierre,  grand 
justicier  d'Angleterre ,  homme  très-influent  et  très- 
puissant  ,  expira  le  second  jour  d'octobre.  Ce  fut  une 
grande  perte  pour  le  royaume  dont  il  était  le  plus 
ferme  soutien.  En  eflet,  c'était  un  homme  de  haute 
naissance,  fort  habile  dans  les  lois,  fort  riche  en  tré- 
sors ,  eu  revenus  et  en  toute  sorte  de  biens  ;  allié , 
soit  par  le  sang,  soit  par  Tamitié,  à  tous  les  seigneurs 
d'Angleterre.  Loin  de  Taimer,  le  roi  Jean  le  redou- 
tait plus  que  tout  autre  ;  car  Geoflroi  tenait  véritable- 
ment les  rênes  du  gouvernement.  Après  sa  mort, 
l'Angleterre  devint  comme  un  vaisseau  sans  gouver- 
nail pendant  la  tempête.  Le  commencement  de  celle 
tempête  date  de  la  mort  d'Hubert,  archevêque  de 
Cantorbéry,  homme  magnifique  et  fidèle.  Après  la 
mort  de  ces  deux  hommes ,  TAngleterre  ne  put  pas 
respirer.  Lorsqu'on  vint  annoncer  la  mort  de  Geof- 
froi au  roi  Jean,  il  dit  en  se  moquant  :  «  Lorsqu'il 
«  sera  descendu  dans  l'enfer,  qu'il  aille  saluer  Hu- 
«  bert,  archevêque  de  Cantorbéry  j  il  Ty  trouvera  sans 
«  nul  doute.  »  Puisse  tournant  vers  les  assistants, 
il  ajouta  :  «  Par  les  pieds  du  Seigneur,  je  commence 
«  aujourd'hui  à  être  roi  et  maître  en  Angleterre.  » 
Dès  lors  il  eut  plus  grande  facilité  de  contrevenir  aux 
serments  et  aux  pactes  qu'il  avait  faits  par  la  volonté  * 

*  Dolente.  LescDs  nous  parait  plus  naturel  arec  volenic. 


-486  JEAN-SANS-TERRE. 

de  Geoffroy,  et  de  se  délivrer  de  ces  liens  où  il  s'était 
engn^é  lui-même.  En  effet ,  il  commençait  à  se  re- 
pentir très-vivement  et  très-amèrement  d'avoir  pu 
consentir  à  la  paix  qu'on  lui  avait  proposée. 
.  É?  Il  envoya  donc  en  toute  bâte  un  message  très-se- 
cret à  l'émir  Murmelin ,  très-puissant  souverain  d'A- 
frique, de  Maroc  et  d'Espagne,  que  le  vulgaire  appelle 
Miramoliu.  Thomas  de  Herdington,  Raoul,  fils  de 
Nicolas,  tous  deux  chevaliers,  et  Robert  de  Londres, 
clerc,  étaient  porteui*s  des  lettres  du  roi  Jean,  qui  of- 
frait au  Miramolin  de  se  remettre  entre  ses  mains, 
lui  et  son  royaume ,  de  lui  donner  ses  états ,  de  les 
avoir  en  les  tenant  de  lui,  s'il  agréait  la  proposition, 
et  enfin  de  lui  payer  tribut  *.  «  Je  renoncerai,  ajou- 

^  *  La  plupart  des  historiens  révoquent  en  doute  cette  ambassade.  Ce- 
pendant, à  part  même  les  assertions  formelles  de  Matt.  Paris,  ce  que  nous 
savons  de  Jean  ne  rend  pas  le  fait  improbable.  Il  était  allié  secrè4emeDt 
aux  Albigeois  et  leur  avait  envoyé  un  corps  de  troupes  sous  les  ordres  de 
Savary  de  Mauléon.  Des  seigneurs  de  sa  cour  défendirent  contre  Mont- 
fort  Gastelnaudary  et  Marmande.  Il  témoigna  une  grande  colère  à  ceux 
de  ses  barons  qui  étaient  allés  guerroyer  contre  Raymond  son  beau-frère. 
Or,  l'alliance  des  Albigeois  était  plus  odieuse  peut-être  à  cette  époque  que 
cçlle  des  Almohades.  Quoiqu'il  en  soit,  le  passage  a  semblé  assez  remar- 
quable à  M.  Michelet,  pour  qu'il  l'ait  traduit  en  grande  partie.  Tom.  ir, 
pag.  511,  note.) — Lingard,  tout  en  admettant  le  fait,  croit  devoir  le  placer 
pendant  l'interdit,  et  se  fonde  sur  un  autre  passage  de  Matt.  Paris  {Vie 
de  Vabhé  Jean  1er,  page  72),  dans  lequel  il  est  fait  allusion  à  cette  &iît- 
bassade,  qui  appartiendrait  ainsi  à  l'année  \2\\  ou  1212  au  plus  tard. 
Lingard,  pour  seconde  raison,  dit  que  cette  ambassade  précéda  la  grande 
bataille  de  Muradel  ou  de  Tolosa  qui  détruisit  la  puissance  de  Moham- 
med-Al-Nçssir  (livrée  en  121 2).  Voy.  le  texte  un  peu  plus  loin.  Mai» 
ici  s'élèverait  la  question  de  déterminer  la  date  de  cette  bataille  placée 
par  plusieurs  historiens,  entre  autres  par  Bigland ,  au  mois  de  juil- 
let1210. 


ANNÉE  ^2^3.  4g7 

«  tait-il,  à  la  loi  chrétienne,  que  je  regarde  comme 
«  absurde,   et  j'adopterai  de  tout  cœur  la  loi  de 
«  Mahomet.  »  Lorsque  les  ambassadeurs,  chargés  de 
cette  négociation  secrète,  furent  arrivés  à  la  cour  du 
prince  dont  nous  avons  parlé,  ils  trouvèrent  à  la 
première  porte  une  garde  armée  qui  en  défendait 
rentrée  Tépéenue  :  à  la  seconde  porte,  qui  était  celle 
du  palais,  il  y  avait  un  plus  grand  nombre  de  guer- 
riers, armés  de  pied  en  cap  avec  plus  de  magnificence 
que  les  autres  ;  ils  gardaient  également  l'entrée,  l'épée 
nue  ,  et  paraissaient  plus  robustes  et  de  plus  haut 
rang  que  les  premiers.  Enfin,  à  la  porte  de  l'appar- 
tement intérieur,  étaient  postés  d'autres  guerriers 
encore,  qui  semblaient  être  plus  vigoureux,  plus  fa- 
rouches et  plus  nombreux.  Les  ambassadeurs  ayant 
été  introduits  pacifiquement  sur  la  permission  qu'en 
donna  l'émir,  qu'on  appelle  le  grand  roi,  le  saluèrent 
avec  respect,  au  nom  de  leur  seigneur  le  roi  d'An- 
gleterre; ils  lui  exposèrent  pleinement  la  cause  de 
leur  venue,  et  lui  présentèrent  l'écrit  royal.  Un  in- 
terprète ,  qui  était  présent ,  fut  appelé  ,  et  en  repro- 
duisit le  sens.  Après  avoir  entendu  la  lecture îde  cette 
lettre,  le  roi  ferma  le  livre  qu'il  était  occupé  à  parcou 
rir  ;  car  il  étudiait,  assis  près  de  son  pupitre.  Le  Mi- 
ramolin  était  un  homme  de  moyen  âge  et  de  moyenne 
taille,  aux  gestes  graves,  à  la  parole  élégante  et  sage. 
Après  s'être  parlé  quelque  temps  à  lui-même,  comme 
s'il  délibérait ,  il  répondit  avec  retenue  :  «  Je  lisais 
«  tout  à  l'heure  un  livre  écrit  en  grec,  par  un  Grec 
«  fort  sage  qui  était  chrétien,  et  qu'on  appelait  Paul  : 


4S«  JEAN-SANS-TERRE. 

«  ses  actes  et  ses  paroles  me  plaisent  infiniment ,  et 
«  je  prends  plaisir  à  cette  lecture  ;  la  seule  chose  qui 
c(  me  déplaise  en  lui,  c^est  qu'il  n'est  point  resté  sous 
«  la  loi  dans  laquelle  il  était  né,  et  qu'il  en  a  em- 
«  brassé  une  autre  comme  un  transfuge  et  un  in- 
«  constant.  Je  dis  cela  à  cause  de  votre  seigneur  le 
«  roi  d'Angleterre,  qui  veut  abandonner  la  très-sainte 
«  et  très-pure  loi  des  chrétiens,  sous  laquelle  il  est 
«  né,  et  qui  désire  y  renoncer  comme  un  homme 
«  qui  n'a  ni  consistance  ni  solidité.  »  Et  il  ajouta  : 
«  Le  Dieu  tout-puissant^  qui  n'ignore  rien ,  sait  bien 
«  que  si  j'étais  sans  loi,  je  ehaisirais  la  foi  chrétienne 
«  de  préférence  à  toute  autre,  et  l'adopterais  de  tout 
«  mon  cœur.  »  Ensuite  il  demanda  aux  ambassadeurs 
des  renseignements  sur  le  roi  d'Angleterre  et  sur  son 
royaume.  Thomas,  comme  le  plus  éloquent  des  trois, 
prit  la  parole:  «  Notre  roi  est  d'illustre  et  bonne 
«  naissance  ;  il  a  de  grands  rois  pour  ancêtres  ;  son 
«  royaume  est  riche  et  se  contente  de  ses  biens  ;  il 
«  abonde  en  terres  cultivées ,  en  pâturages  et  en  fo- 
«  rets.  Il  y  a  chez  nous  des  mines  de  toute  sorte  de 
«  métaux  que  l'mdustrie  sait  fondre  et  mettre  en 
«  œuvre.  Notre  nation  est  gracieuse  et  spirituelle. 
«  Dans  son  langage  elle  se  sert  de  trois  idiomes ,  le 
«  latin ,  le  français  et  l'anglais.  Elle  est  pleinement 
«  instruite  dans  tous  les  arts  libéraux  et  mécaniques. 
«  Notre  terre  ne  produit  par  elle-même  ni  vignes , 
«  ni  oliviers,  ni  sapins  ;  mais  elle  se  procure  en  abon^ 
«  dance  le  vin,  l'huile  et  le  bois,  par  son  commerce 
V  avec  les  régions  voisines.  L'air  y  est  salubre  et  tem- 


ANNEE  4245.  489 

«  péré.  Elle  est  siluée  entre  rOccident  et  le  Septen- 
«  irion  ;  elle  prend  à  rOccident  sa  chaleur,  au  Sep- 
«  tentrion  son  froid ,  ce  qui  produit  une  température 
«  moyenne  fort  agréable.  Elle  est  entourée  de  tous 
«  côtés  par  la  mer,  ce  qui  lui  a  mérité  le  nom  de 
«  reine  des  îles.  Le  royaume  est  gouverné  par  un  roi 
«  oint  et  couronné  ;  il  est  libre  de  toute  antiquité,  et 
a  Ton  n'y  reconnaît  d'autre  domination  que  celle  de 
«  Dieu.  L'église  et  le  culte  de  notre  religion  y  pro- 
«  spèrentplus  qu'en  aucune  autre  partie  du  monde; 
«  elle  est  gouvernée  pacifiquement  par  les  lois  du 
«  pape  et  du  roi.  »  Le  Miramolin  répondit,  en  pous- 
sant un  profond  soupir  :  «  Je  n'ai  jamais  ni  lu  ni 
«  entendu  dire  qu'un  roi,  possesseur  d'un  si  beau 
tt  royaume,  qui  lui  est  soumis  et  qui  lui  obéit,  ait 
«  ainsi  voulu  anéantir  son  autorité  ;  faire  d'un 
«  royaumelibreunroyaumetributaire;  d'un  royaume 
«  qui  est  sien  un  royaume  étranger  ;  d'un  royaume 
«  heureux  un  royaume  misérable;  enfin,  se  livrer  à 
«  la  volonté  d'un  autre,  comme  un  homme  qui  s'a- 
«  voue  vaincu  sans  avoir  été  blessé.  Au  contraire,  j'ai 
«  bien  souvent  lu  et  entendu  dire  que  beaucoup  de 
«  gens  ont  versé  jusqu'à  la  dernière  goutte  de  leur 
«  sang  (ce  qui  est  louable)  pour  la  défense  de  leur 
«  liberté  ;  d'où  je  conclus  que  votre  maître  est  un 
«  malheureux,  un  paresseux  et  un  lâche,  un  homme 
«  qui  est  moins  que  rien ,  lui  qui  désire  devenir  es- 
«  clave,  c'est-à-dire  ce  qu'il  y  a  de  plus  ignominieux 
«  sur  la  terre.  »  11  demanda  ensuite,  mais  avec  un 
air  de  mépris,  quel  âge  avait  ce  roi ,  s'il  était  grand 


Jm  JEAN-SANS-TERRE. 

et  vigoureux.  On  lui  répondit  qu'il  avait  cinquante 
ans,  qu'il  avait  les  cheveux  tout  blancs ,  et  que,  sans 
être  grand ,  il  avait  les  membres  ramassés  et  vigou- 
reusement taillés.  A  ces  mots  le  Miramolin  reprit  : 
«  La  force  de  la  jeunesse  et  de  l'âge  mûr  commence 
«  à  se  refroidir  et  à  s'éteindre  en  lui.  Avant  dix  ans, 
«  en  supposant  qu'il  vive  jusque-là ,  il  ne  sera  plus 
«  bon  à  rien  de  grand ,  et  s'il  entreprenait  quelque 
«  chose  maintenant,  la  force  lui  manquerait,  et  il  ne 
«  pourrait  point  réussir.  A  l'âge  de  cinquante  ans  il 
«  est  usé  secrètement,  à  soixante  il  le  sera  oslensi- 
a  blement;  qu'à  l'avenir  il  reste  en  paix  et  se  tienne 
«  tranquille.  »  Alors,  passant  en  revue  les  demandes 
qu'il  avait  faites  et  les  réponses  des  ambassadeurs, 
il  garda  quelque  temps  le  silence,  puis  il  dit,  avec  un 
sourire  qui  exprimait  toute  son  indignation  contre 
le  roi  Jean  :  «  Cet  homme-là  n'est  le  roi  de  personne  ; 
«  ce  n'est  qu'un  roitelet  qui  vieillit  et  qui  radote,  et 
A  je  ne  me  soucie  de  lui  ;  il  est  indigne  de  s'allier 
«  avec  moi.  »  Et,  regardant  de  travers  Thomas  et 
Raoul,  le  Miramolin  s'écria  :  «  Ne  paraissez  plus  en 
«  ma  présence ,  et  que  vos  yeux  ne  voient  plus  ma 
«  face  ;  le  nom ,  ou  plutôt  le  mauvais  renom  de  votre 
«  maitre,  qui  est  un  apostat  et  un  fou,  me  fait  soule- 
«  ver  le  cœur.  »  Au  moment  où  les  ambassadeurs  se 
retiraient,  couverts  de  confusion,  le  Miramolin  en*» 
visagea  le  clerc  Robert ,  le  troisième  des  ambassa- 
deurs ;  c'était  un  petit  homme  noir,  qui  avait  un  bras 
plus  long  que  l'autre,  les  doigts  mal  rangés  (car  deux 
d'entre  eux  étaient  unis  Tuu  à  l'autre),  et  un  vrai  vi- 


ANNÉE  ^2-15.  494 

sage  de  juif.  Le  roi  jugeant  qu'un  homme  de  si  ché- 
tive  mine  n'aurait  pas  été  chargé  d'une  négociation 
si  importante,  s'il  n'eut  été  sage,  habile  et  intelligent; 
voyant  de  plus  sa  tête  couronnée  et  tonsurée ,  et  s'a- 
percevant  à  ce  signe  qu'il  était  clerc,  l'appela  auprès 
de  lui;  car  jusque-là  Robert  avait  gardé  le  silence 
tandis  que  les  autres  parlaient,  et  s'était  tenu  à  l'écart. 
Lorsque  les  autres  se  retirèrent,  il  lui  dit  de  rester, 
et  eut  avec  lui  un  long  et  secret  entretien,  que  plus 
tard  Robert  révéla  à  ses  amis.  Le  Miramolin  lui  de- 
manda si  le  roi  d'Angleterre  Jean  avait  réellement 
quelque  mérite  ;  s'il  avait  donné  naissance  à  des  en- 
fants vigoureux ,  et  s'il  était  habile  aux  fonctions  gé- 
nératives.  11  ajouta  que  si  Robert  lui  déguisait  la 
vérité  dans  ses  réponses  ,  il  ne  voudrait  plus  ajouter 
foi  à  un  chrétien,  et  surtout  à  un  clerc.  Alors  Robert 
jura  ,  par  la  foi  du  Christ ,  qu'il  répondrait  sans  dé- 
tour à  toutes  ses  questions.  Il  lui  déclara  positive- 
ment que  Jean  était  un  tyran  plutôt  qu'un  roi,  qui 
savait  détruire  bien  mieux  que  gouverner  ;  oppres- 
seur des  siens  et  fauteur  des  étrangers;  lion  pour 
ses  sujets,  agneau  pour  les  étrangers  et  pour  les 
rebelles.  «  Par  son  incurie,  lui  dit-il,  il  a  perdu 
«  le  duché  de  Normandie  et  beaucoup  d'auti^es 
«  terres;  il  n'aspire  plus  qu'à  perdre  ou  à  détruire 
«  le  royaume  d'Angleterre;  dans  sa  rapacité  insa- 
«  tiable ,  il  envahit  et  ravage  les  possessions  de  ses 
«  sujets  naturels.  11  a  engendré  peu  ou  point  d'en- 
«  fants  vigoureux,  dignes  fils  de  leur  père.  11  a  une 


192  JEAN-SANS-ÏERRE. 

«  épouse  qu'il  déteste  et  qui  le  déteste  pareillement  ; 
«  femme  incestueuse ,  sorcière  * ,  adultère ,  et  con- 
«  vaincue  plusieurs  fois  de  tous  ces  crimes.  En  effet, 
«  le  roi,  son  mari,  a  fait  étrangler  sur  son  lit  les 
«  amants  qu'il  a  surpris  avec  elle.  De  son  côté,  le  roi 
«  a  deshonoré  ^,  par  force ,  les  femmes  de  plusieurs 
«  de  ses  grands,  même  de  ses  propres  parents  ;  il  a 
«  souillé  ses  sœurs  et  ses  filles  nubiles.  Quant  à  la 
«  religion  chrétienne,  vous  pouvez  juger  combien  il 
«  est  flottant  et  plein  de  doute.  »  A  ces  paroles  de 
Robert,  le  Miramolin  ne  se  borna  plus  à  mépriser  le 
roi  Jean,  comme  auparavant;  mais  il  le  délesta,  le 
maudit ,  comme  on  maudit  dans  sa  loi ,  et  s'écria  : 
«  Comment  ces  misérables  Anglais  souffrent-ils  qu'un 
«  tel  homme  règne  sur  eux  et  les  gouverne?  Ce  sont 
«  vraiment  des  femmes  et  des  esclaves.  »  Robert  ré- 
pondit :  «  Les  Anglais  sont  les  plus  patients  de  tous 
«  les  hommes,  jusqu'à  ce  que  la  mesure  des  outrages 
«  et  des  torts  qu'on  leur  fait  subir  soit  comblée  ;  mais 
«  aujourd'hui  ils  se  mettent  en  colère,  comme  le  lion 
«  ou  comme  l'éléphant  qui  se  sent  blessé  et  qui  voit 
«  son  sang  couler;  aujourd'hui  ils  s'efforcent,  quoi- 

'  Maîefica ,  dit  le  texte. 

'  ZeJotypavit  consmiguineos....  filias  corrupit  nubiles....  (Texte 
hic.  )  Nous  adoptons^  pour  cette  phrase,  l'interprétation  de  M.  Mi- 
chelet.  En  effet,  zelotypare  exprime  ordinairement  envier  la  femme 
d'autnii,  commettre  un  adultère.  Faisons  remarquer  cependant  qu'il 
n'y  a  point  suas  jilias^  et  qu'on  peut  comprendre  également  dont 
il  a  souillé  les  sœurs  et  les  fiUes. 


ANNÉE  ^215.  495 

«  qu'un  peu  tard ,  de  soustraire  leurs  cous  au  joug 
«  qui  les  opprime.  »  Après  avoir  entendu  cette  ex- 
plication, le  Miramolin  se  récria  sur  la  trop  grande 
patience  des  Anglais,  qu'il  exprima  par  un  mot  que 
l'interprète,  présent  à  toute  celte  scène,  traduisit  net- 
tement par  celui  de  lâcheté.  Ledit  roi  eut  encore  plu- 
sieurs autres  entretiens  et  conversations  avec  ce  même 
Robert ,  qui ,  dans  la  suite  ,  en  fit  confidence  à  ses 
amis  d'Angleterre.  Le  Miramolin,  après  avoir  comblé 
Robert  de  présents  précieux  en  or,  en  argent,  en 
pierreries  et  en  pièces  de  soie,  le  renvoya  en  paix. 
Mais  il  ne  voulut  ni  saluer  les  autres  ambassadeurs 
à  leur  départ,  ni  leur  faire  le  moindre  cadeau.  Lors- 
que les  députés  furent  de  retour  en  Angleterre  et 
qu'ils  racontèrent  à  leur  maître  ce  qu'ils  avaient  vu 
et  entendu,  leur  maîlre,  le  roi  Jean,  s'affligea  beau- 
coup, dans  l'amertume  de  son  âme,  en  se  voyant  mé- 
prisé ainsi  par  le  Miramolin,  et  arrêté  dans  le  projet 
qu'il  avait  conçu.  Robert  offrit  au  roi  une  partie  des 
présents  qu'il  avait  reçus,  afin  de  lui  montrer  que,  si 
d'abord  il  avait  gardé  le  silence  et  s'était  tenu  à 
l'écart,  il  avait  ensuite  été  accueilli  plus  favorablement 
que  les  autres.  Aussi  le  roi  Jean  lui  fit-il  plus  d'hon- 
neur qu'à  ses  compagnons,  et  lui  donna-t-il  pour  ré- 
compense la  garde  de  l'abbaye  de  Saint-Albans,  quoi- 
qu'elle ne  fût  pas  vacante;  mais  éomme  un  homme 
habitué  aux  exactions  violentes ,  et  qui  n'a  ni  foi  ni 
Dieu,  il  ne  se  fit  pas  faute  de  récompenser  son  clerc 
avec  le  bien  d'autrui.  Ledit  Robert  disposa  à  sa  vo- 
lonté ,  et  prit  possession  de  tout  ce  qu'il  trouva  dans 


m  JEAN-SANS-TERRE. 

l'église  et  dans  la  cour  ^  du  monastère,  sans  prendre 
Tavis,  et  malgré  la  résistance  de  Tabbé  qui  vivait  à 
cette  époque,  et  qui  était  Jean  du  Prieuré",  homme 
très-religieux  et  très-lettré.  Dans  chaque  bailliage  (ce 
que  nous  appelons  obédience)  il  établit ,  surtout  à  la 
porte,  un  portier  qui  exerçait  sur  tout  le  monde  ses 
insolentes  investigations.  Aussi  ledit  clerc  Robert, 
par  son  astuce,  tira-t-il  plus  de  mille  marcs  de  la 
maison  de  Saint-Albans.  Il  chérit  cependant  et  eut 
pour  amis  quelques-uns  des  principaux  officiers  de 
Fabbé,  ainsi  qu'un  moine  de  Saint-Albans  j  c'étaient 
le  seigneur  Laurent  Sénéchal,  chevalier,  un  autre 
Laurent,  clerc,  et  maître  Gaultier,  moine  peintre.  Il 
leur  montra  les  pierreries  qu'il  avait  reçues  du  Mira- 
molin  et  leur  raconta  l'entretien  secret  qu'il  avait  eu 
avec  lui,  en  présence  de  Matthieu  qui  a  transcrit  ces 
détails. 

•Lie,  roi  Jean  ne  pouvant  rompre  son  traite  avec 

h 

;*  Curia ,  en  vieux  langage  curtes ,  la  cour  du  monastère,  dans  le  sens 
à'atrium^  ambitus  y  incinctus  dowitls,  dit  Ducange  : 

Curia  planities  in  terris;  cwria  regum  : 
~  Sed  curtis  propriè  dicitur  canonicorum. 

Ce  mot  veut  quelquefois  dire  aussi  le  chapitre ,  et  souvent  la  manse  ou 
métairie  d'un  monastère. 

^  Johannes  de  celîa  ^  dit  le  texte.  Nous  traduisons  ainsi  d'après  le 
sens  que  nous  donnons^  ordinairement  à  reUa.  Jean  ,  né  d'une  pauvre 
famille  près  du  village  de  Stodham ,  avait  fait  de  brillantes  études  à 
l'université  de  Paris  et  avait  été  prieur  de  Wallingford  avant  d'être  abbé 
de  Saint-Albans  ,  dont  dépendait  l'église  (  cella)  de  Wallingford.  Cha- 
Pfli^.^tjpw^nt  pria  aussi  daa^cfi  mvs* 


ANNÉE  1245.  495 

ROME^  SONGE  A  EN  PROFITER  CONTRE  LES  SEIGNEURS  d'An- 
CLETERRE.    ImPIÉTÉ    DU    ROI.     —    L'ÉMIR    MURMELIN 

VAINCU  EN  Espagne.  —  Le  roi  Jean,  qui  avait  espéré 
être  à  même  de  rompre  le  traité  qu'il  avait  fait,  chan- 
gea de  projet  et  résolut  de  mettre  à  profit  la  position 
dépendante  où  il  était  placé  pour  aggraver  les  mal- 
heurs du  royaume.  Il  avait  pour  tous  les  nobles  sei- 
gneurs d'Angleterre  la  haine  qu'on  a  pour  la  race 
des  vipères;  il  détestait  surtout  Saër  de  Quency,  Ro- 
bert, fils  de  Gaultier,  et  l'archevêque  de  Cantorbéry 
Etienne.  Or  il  savait  et  avait  appris  maintes  fois  par 
expérience  qu'entre  tous  les  hommes  le  pape  Inno- 
cent était  le  plus  ambitieux  et  le  plus  superbe  ;  qu'il 
avait  une  soif  inextinguible  d'argent;  qu'il  était  enfin 
disposé  à  tous  les  crimes  et  aussi  maniable  que  la 
cire  pour  peu  qu'on  lui  fît  des  présents  et  des  pro- 
messes. Il  lui  envoya  donc  en  toute  hâte  des  messa- 
gers chargés  de  lui  remettre  une  grosse  somme.  Il 
lui  promit  de  plus  grandes  richesses  encore  et  s'en- 
gagea à  être  toujours  comme  maintenant  sort  sujet 
et  son  tributaire,  à  condition  que,  sous  un  prétexte 
habilement  trouvé,  il  confondrait  l'archevêque  de 
Cantorbéry  et  excommunierait  les  barons  d'Angle- 
terre dont  jadis  il  avait  été  le  fauteur.  En  effet,  le  roi 
Jean  désirait  ardemment  de  pouvoir  sévir  contre  eux 
une  fois  qu'ils  seraient  excommuniés,  en  les  déshéri- 
tant, en  les  incarcérant,  en  les  faisant  périr.  Le  des- 
sein qu'il  avait  conçu  ^  méchamment  fut  mis  à  eixé- 

*  Suharrare ,  suharare^  fouir ,  creuser  par  dessous ,  par  extension 
jeter  les  fondements. 


496  JEAN-SÂNS-TERRE. 

cution  plus  méchamment  encore,  comme  la  suite  des 
faits  nous  le  montrera. 

A  cette  époque,  le  roi  Jean  en  était  venu  à  ce  point 
de  déraison  qu'il  doutait  de  la  future  résurrection  des 
morts  et  mettait  en  question  plusieurs  autres  points 
de  la  foi  chrétienne.  Souvent  il  laissait  échapper 
d'horribles  paroles  :  nous  n'en  citerons  qu'une.  Un 
jour,  qu'un  cerf  fort  gras  qui  avait  été  pris  à  la  chasse 
était  dépouillé  de  sa  peau  en  présence  du  roi,  celui- 
ci  s'écria  avec  un  sourire  moqueur  :  «  Voyez  comme 
«  cet  animal  se  porte  bien  :  il  n'a  cependant  jamais 
«  entendu  la  messe!  » 

•«I  Vers  le  même  temps  ce  roi  ou  émir  Murmelin, 
dont  nous  avons  parlé,  réunit  une  immense  armée 
et  se  proposa  de  conquérir  l'Espagne,  projet  que  le 
roi  Jean,  dit-on,  seconda  de  tous  ses  vœux.  Ce  qui 
donnait  bonne  espérance  au  Miramolin,  c'était  la  foi 
douteuse  du  roi  Jean  et  l'interdit  de  son  royaume; 
mais  à  la  nouvelle  de  son  arrivée,  les  rois  chrétiens 
d'Espagne,  secondés  par  plusieurs  prélats,  lui  oppo- 
sèrent une  vive  résistance,  mirent  toute  son  armée 
en  désordre,  Tobligèrent  à  quitter  leur  pays,  après 
lui  avoir  tué  son  fils  aîné  et  lui  avoir  pris  son  éten- 
dard royal.  Dans  cette  circonstance,  le  roi  d'Aragon 
aurait  mérité  une  gloire  éternelle,  si,  fier  de  la  vic- 
toire qu'il  venait  de  remporter,  il  n'eût  exigé  avec 
hauteur  que  Simon  de  Montfort,  possesseur  des  terres 
conquises  sur  les  Albigeois,  le  reconnût  pour  suze- 
rain, malgré  la  défense  du  pape  qui  avait  la  même 


ANNÉE  ^2^5.  497 

prétention  :  le  roi  d'Aragon  s'attira  par  là  une  guerre 
qui  lui  devint  funeste. 

Le  roi  d'Aragon  secocrt  les  Albigeois,  —  Il  est 
BATTU  ET  TCÉ  A  MuRET.  —  Lorsque  ce  dit  roi  d'Ara- 
gon avait  été  couronnée  Rome  par  le  pape  Innocent, 
défense  formelle  lui  avait  été  faite  de  prêter  aide  ou 
faveur  aux  ennemis  de  la  foi  ;  mais,  après  la  victoire 
qu'il  avait  remportée  sur  le  Miramolin,  il  ne  tint  nul 
compte  des   réprimandes  de  son  père  spirituel  ;  il 
éleva  des  prétentions  rivales  et  chercha  à  faire  tout  le 
mal  possible  au  comte  Simon  ;  il  se  confédéra  avec 
les  hérétiques  albigeois,  se  ligua  avec  les  comtes  du 
pays,  se  rendit  à  Toulouse  dont  les  habitants  s'uni- 
rent à  lui,  fut  rejoint  par  Roger  de  Béziers  et  parses 
vassaux,  ainsi  que   par  une  foule  innombrable  de 
gens  du  pays.  Enfin,  quand  celte  formidable  armée 
fut  rassemblée,  il  vint  assiéger  le  château  de  Muret, 
la  troisième  férié  après  la  nativité  de  la  bienheureuse 
Marie.  A  cette  nouvelle,  les  vénérables  pères,  évêques 
de  Toulouse  \  de  Nîmes,    d'Agde,   de  Béziers,  de 
Lodève,  d'Uzès,  de  Carcassonne,  de  Perpignan,   de 
Maguelonne,  les  abbés  de  Cléry,  de  Villemagne  ^  et 
de  Saint-Gilles,  et  beaucoup  d'autres  personnages  de 
marque  que  l'archevêque  de  Narbonne,  alors  légat 
du  saint-siége  apostolique,  avait  appelés  à  la  défense 

«  On  sait  que  l'évéché  de  Toulouse  ne  fut  érigé  en  archevêché  qu'en 
J3!7,  par  le  pape  Jean  XXII. 

'  La  première  de  ces  abbayes  est  à  deux  lieues  d'Orléans  ,  la  seconde 
à  six  lieues  de  Pezénas. 


498  JEAN-SANS-TERRE. 

delà  sainte  croix,  vinrent  fortifier  Farmée  des  croi- 
sés commdndée  par  Simon  de  Montfort;  et  tous  en- 
semble se  mirent  en  route  pour  secourir  avec  effica- 
cité le  château  de  Muret.  Le  mardi  qui  suivit  l'octave 
susdite,  ils  arrivèrent  à  un  château  qu'on  appelle  Sa- 
verdun,  et  là  les  évêques  envoyèrent  des  messagers 
aux  capitaines  qui  commandaient  le  siège  devant 
Muret,  pour  leur  annoncer  qu'ils  étaient  veni!s,  afin 
de  traiter  delà  paix  avec  eux  et  pour  demander  qu'un 
sauf-conduit  leur  fût  donné.  Le  lendemain,  comme 
le  temps  pressait,  l'armée  des  croisés  quitta  Saverdun 
et  marcha  en  grande  hâte  au  secours  de  Muret.  Alors 
les  évêques  dont  nous  avons  parlé  proposèrent  de 
faire  halte  au  château  d'Hauterive,  qui  est  à  moitié 
chemin  entre  Saverdun  et  Muret,  à  deux  lieues  de 
chacune  de  ces  deux  villes,  pour  y  attendre  le  retour 
des  messagers.  Ceux-ci  étant  revenus  trouver  les  évê- 
ques, leur  rapportèrent  la  réponse  du  roi  d'Aragon. 
11  refusait  de  leur  donner  un  sauf-conduit,  disant 
qu'ils  pouvaient  bien  s'en  passer  puisqu'ils  étaient 
venus  accompagnés  d'une  si  grande  armée.  Sur  cette 
réponse,  les  évêques  et  l'armée  des  croisés  entrèrent 
dans  Muret  le  mercredi  après  les  octaves  susdites. 
Mais,  persévérant  dans  leur  pieuse  sollicitude,  ils  en- 
voyèrent de  nouveau  au  roi  et  aux  habitants  de  Tou- 
louse, deux  religieux  qui  n'obtinrent  du  roi  d'Ara- 
gon que  cette  réponse  moqueuse  :  «  Pour  quatre  ri- 
«  bauds  que  les  évêques  ont  amenés  avec  eux,  ils  veu- 
«  lent  avoir  une  entrevue  avec  moi.  »  Les  Toulou- 
sains, de  leur  côté,  réponiirent  aux  messagersqu'ayant 


I 


ANNÉE  ^2^5.  ^9^ 

fait  alliance  avec  le  roi  d'Aragon,  ils  ne  pouvaient 
agir  sans  son  aveu.  Les  députés,  de  retour,  ayant  fait 
leur  rapport  aux  évéques,  ceux-ci,  de  concert  avec 
les  abbés,  résolurent  de  se  présenter   au    roi   sans 
chaussures.  Mais,  au  moment  où  Ton  venait  d'an- 
noncer au  roi  leur  arrivée  et  où  les  portes  de  la  ville 
s'ouvraient  pour  leur  donner  passage,  tandis  que  le 
comte  de  Montfort  et  les  croisés  étaient  sans  armes, 
puisque  les  évéques  se  rendaient  au  camp  ennemi 
pour  traiter  de  la  paix,  les  hérétiques  essayèrent  de 
se  précipiter  dans  la  ville  et  d'y  entrer  par  trahison. 
Ils  furent  trompés,  grâce  à  Dieu,  dans  leur  espoir. 
Le  comte  et  les  croisés,  irrités  de  Taudace  des  assié- 
geants, se  purgèrent  salutairement  de  leurs  péchés 
en  se  confessant  avec  un  cœur  contrit;  puis  ils  se 
couvrirent  de  leurs  armes  et  étant  venus  trouver  Té- 
véque  de  Toulouse  qui  remplissait  les  fonctions  de 
légat  au  nom  de  Farchevêque  de  Narbonne,  ils  lui  de- 
mandèrent humblement  la  permission  de  faire  une 
sortie  contre  les  ennemis  de  la  foi.  L'évêque  leur  ac- 
corda cette  permission,  (car  toute  espérance  de  con- 
ciliation était  perdue  )  au  nom  de  la  sainte  Trinité,  et 
ils  se  formèrent  en  trois  corps  de  bataille.  Les  enne- 
mis, de  leur  côté,  divisés  en  plusieurs  troupes,  sor- 
tirent de  leurs  tentes  auxquelles  ils  servaient  de  rem- 
parts. Quoiqu'ils  fussent  extrêmement  nombreux  en 
'  comparaison  des  croisés,   les  défenseurs  du  Christ, 
mettant  leur  confiance  en  lui  et  animés  par  la  force 
qui  vient  d'en  haut,   les  attaquèrent  intrépidement. 
Aussitôt  la  volonté  du  Trts-!iaut  brisa  ses  ennemis 


500  JEAiN-bAiNS-iEKKÈ. 

par  la  main  de  ses  serviteurs  et  les  écrasa  en  un  mo- 
ment. Les  hérétiques  tournèrent  dos  et  prirent  la 
fuite,  dispersés  comme  la  poussière  au  souffle  des 
vents  :  les  uns  échappèrent  à  la  mort  par  la  fuite  ;  les 
autres,  en  évitant  le  fer,  lurentengloutis  par  les  eaux  \ 
Un  grand  nombre  fut  passé  au  fil  de  Tépée.  On  doit 
déplorer  la  triste  fin  de  l'illustre  roi  d'Aragon,  qui 
resta  au  miiieu  des  morts  ;  mais  il  avait  eu  le  malheur 
de  se  liguer  avec  les  ennemis  de  la  foi  et  de  troubler 
méchamment  l'église  catholique.  Le  comte  Simon 
avait  appris  par  ses  espions  que  le  roi  d'Aragon  était 
sur  le  point  de  se  mettre  à  table  pour  dîner  :  (tant  sa 
sécurité  était  grande  )  ^.  Aussi  avait-il  dit  en  plaisan- 
tant au  moment  où  il  sortait  de  la  ville  :  «  Par  ma  foi, 
«  je  lui  servirai  du  premier  plat.  »  En  effet,  le  roi 
d'Aragon  fut  tué  l'un  des  premiers  et  massacré  par  le 
glaive  avant  même  d'avoir  avalé  trois  bouchées  de 
pain.  On  ne  peut  dire  au  juste  quel  fut  le  nombre 
précis  des  morts;  mais  du  côté  des  croisés  il  n'y  eut 
qu'un  seul  chevalier  et  quelques  sergents  de  tués. 
Cette  bataille  fut  livrée  la  sixième  férié  a  près  l'octave 
de  la  nativité  de  la  bienheureuse  Marie,  l'an  du  Sei- 
gneur 4245,  au  mois  de  septembre. 


*  De  la  Garonne ,  sans  cloute  ,  qui  passe  à  Muret. 

^  11  est  difiicile  d'admettre  cette  version  puisque  la  bataille  fut  livrée 
le  matin.  Don  Pèdre  avait  passé  la  nuit  avec  une  de  ses  maîtresses,  et  il 
était  si  fatigué,  que  lorsqu'il  entendit  la  messe  avant  le  combat,  il  ne 
put  rester  debout  durant  l'Evangile  ;  mais  il  mourut  béroïquemcnt. 
Quand  Montfort  lui-même  le  vit  couché  par  terre,  il  ne  put  dissimuler 
son  émotion,  (loj/.  M.  MiCHKLET,  tom.  lî,  pag.  50'^,  SOo.) 


ANNÉE,  ^  21 5.  501 

Nicolas,  évéqde  de  Tusculcm,  envoyé  en  Angle- 
terre PAR  LE  PAPE ,  POUR  REGLER  LES  DIFFÉRENDS  ÉLEVÉS 

ENTRE  LE   ROI   ET    l'ÉGLISE. Le   ROI   JeAN   RÉSIGNE    LA 

COURONNE    ENTRE   SES    MAINSi  —  LETTRE    DU    PAPE   A   SON 

LÉGAT.  —  Cette  même  année  ,  vers  la  fête  de  saint 
Michel,  Micolas,  évêque  de  Tusculum  et  léj^at  du 
siège  apostolique  ,  se  rendit  en  Angleterre  pour  y 
régler ,  en  vertu  de  Tautorilé  apostolique  ,  les  dis- 
sensions qui  s'étaient  élevées  entre  la  royauté  et  le 
"sacerdoce.  Malgré  Tinterdil  ,  il  fut  reçu  partout  en 
procession  solennelle  ;  les  prêtres  chantaient  des  can- 
tiques et  s'étaient  revêtus  de  leurs  habits  de  fête  pour 
lui  faire  honneur.  Lorsqu'il  fut  arrivé  à  Westminster, 
il  écouta  la  réclamation  des  moines  qui  accusaient 
Guillaume,  leur  abbé  ,  de  dilapidation  et  d  inconti- 
nence, et  le  dégrada  sur-le-champ.  Les  bourgeois 
d'Oxford,  qui  avaient  osé  faire  pendre  injustement 
(comme  nous  l'avons  dit)  deux  clercs  de  leur  ville  , 
vinrent  aussi  le  trouver  et  lui  demander  l'absolution. 
Entre  autres  pénitences  qu'il  leur  imposa  ,  il  leur  en- 
joignit de  se  rendre  à  chacune  des  églises  de  la  ville 
en  chemise  et  pieds  nus  ,  tenant  un  fouet  à  la  main  ,' 
et  de  demander  aux  prêtres  paroissiens  le  bénéfice 
«l'absolution  en  récitant  le  cinquantième  psaume.  Il 
les  obligea  aussi  à  ne  se  rendre  dans  un  jour  qu'à 
une  seule  église  ,  afin  que  cette  pénitence  plusieurs 
fois  répétée ,  détournât  eux  et  les  autres  de  com- 
mettre désormais  de  pareils  attentats.  Bientôt  le  lé- 
gat qui ,  à  son  arrivée  en  Angleterre  n'était  accom- 
pagné que  de  sept  chevaux,   en  eut  cinquante  à  sa 


302  JEA^-SANS-TERRE. 

suite  avec  une  nombreuse  escorte.  Enfin ,  l'arche- 
vêque de  Cantorbéry  ,  les  évéques  et  les  seigneurs  du 
royaume  se  réunirent  à  Londres  en  présence  du  roi 
et  des  cardinaux.  On  y  discuta  pendant  trois  jours 
les  prétentions  de  la  royauté  et  du  sacerdoce ,  rela- 
tivement aux  torts  et  dommages  éprouvés  par  les 
évéques  \  Le  roi  offrit  aux  évéques  en  pleine  resli- 
tution  cent  mille  marcs  d'argent  payables   sur-le- 
champ.  Et  dans  le  cas  où  une  enquête  donnerait  la 
preuve  que  les  gardiens  des  églises  ou  les  autres  offi- 
ciers royaux  avaient  enlevé  davantage ,  le  roi  s'en- 
gagea, en  prêtant  serment  et  en  fournissant  caution,  à 
donner  à  tous ,  sous  Pâques  prochain  ,  pleine  satis- 
faction pour  ce  qu'ils  auraient  perdu  ,  d'après  l'ar- 
bitrage des  évéques  et  du  légat  lui-même.  Le  légat  y 
consentit  ;  il  voulut  que  l'accord  se  fît  sur-le-champ, 
et  s'indigna  de  ce  qu  on  n'acceptât  pas  à  l'instant  les 
offres  du  roi  :  ce  qui  fit  soupçonner  le  légat  de  par- 
tialité en  faveur  du  roi.  Les  évéques,  au  contraire, 
traînèrent  l'affaire  en  longueur  et  trouvèrent  des  ob- 
stacles aux  conditions  qu'on  leur  offrait.  Ils  dirent 
qu'ils  avaient  besoin  de  tenir  conseil  pour  s'enquérir 
d'abord  des  dommages  et  des  choses  enlevées;  qu'ils 
en  présenteraient  le  plus  tôt  possible  le  relevé  exact  au 
roi  ,  et  qu'ils  recevraient  alors  ce  qui  leur  était  dû. 
Le  roi,  en  entendant  parler  d'un  délai  qui  lui  plai- 
sait fort,  consentit  sur-le-champ  à  cet  arrangement. 
Ainsi  l'assemblée  se  sépara  sur-le-champ  sans  avoir 
rien  terminé. 

*  De  domnis  rpisropoivm  ft  nbhntis.  .Te  propose  cl  haduis  a^^/«<is. 


ANNÉE  42^5.  505 

Le  Itiiilemain ,  elle  se  réunit  do  nouveau  à  Sainl- 
Paul ,  dans  Téglise  cathédrale.  Après  de  longues  et 
nombreuses  discussions  relativement  à  la  levée  de 
Tinterdit,  le  roi  condescendit  à  uu  acte  étrange  de 
soumission  ;  acte  plutôt  ignoble  que  noble  *.  Devant 
le  maître-autel ,  en  présence  du  clergé  et  du  peuple, 
le  roi  Jean  remit  son  diadème  ^  entre  les  mains  du 
seigneur  pape,  el  résigna  tant  sa  seigneurie  d'Irlande 
que  son  royaume  d'Angleterre.  La  charte  du  roi , 
dont  nous  avons  parlé  plus  haut,  qui  précédemmew.t 
avait  été  scellée  avec  de  la  cire  el  remise  à  Paudolphe, 
reçut  ce  jour-là  le  sceau  d'or,  et  fut  donnée  au  légat 
pour  servir  au  seigneur  pape  et  à  Téglise  romaine. 
On  prit  jour  pour  traiter  de  la  restitution  des  choses 
enlevées  ,  et  on  convint  de  se  trouver  à  Reading  ,  le 
troisième  jour  avant  les  nones  de  novembre.  Lors- 
qu'au jour  convenu  tous  furent  rassemblés,  le  roi  ne 
comparut  point.  Trois  jours  après  ,  on  se  réunit  de 
nouveau  à  Wallingford.  Là  ,  le  roi  s'engagea  gracieu- 

'  lUa  non  formosa  sed  famosa  suhjecUo. 

*  Nous  avons  relevé  à  la  note  de  la  page  462  l'omission  de  Matt,  Paris. 
En  effet,  cette  humiliante  cérémonie  eut  lieu  deux  fois,  d'abord  dans  l'en- 
trevue de  Douvres,  15  mai  4245,  et  ensuite  vers  la  fin  de  l'année,  à  Saint- 
Paul,  comme  le  ditnotrcauteur,  à  Wesminster,  selon  d'autres.  La  phrase, 
archiepiscopo  conquerente  et  reeiumatite^que  nous  avons  complétée  par 
les  mots  de  Canlorhéry^  phrase  vague  et  peu  motivée  à  l'endroit  où  elle  est 
placée,  devrait  être  mise  ici.  En  effet ,  Etienne  Langton  protesta  solen- 
nellement devant  le  cardinal  Nicolas  contre  le  nouvel  engagement  que 
prenait  le  roi  Jean  5  et  cet  acte  d'hostilité  envers  le  pouvoir  papal  ex- 
plique parfaitement  la  conduite  d'Innocent  III ,  (|ui  donne  à  son  légat  le 
pouvoir  de  disposer  de  tous  les  bénéfices  vac.in(8 ,  au  mépris  des  pré- 
tentions de  Tarchcvequp. 


oO\  JEAN-SANS-TERRE. 

sèment  à  donner  satisfaction  aux  évêques  et  aux  autres 
requérants  pour  tout  ce  qu'ils  avaient  perdu.  Mais 
cela  ne  suffisait  pas  pour  contenter  ceux  qui  avaient 
eu  leurs  châteaux  détruits,  leurs  maisons  abattues , 
leurs  arbres  à  fruits  ou  leurs  bois  coupés.  C'est  pour- 
quoi le  roi  et  les  évêques  consentirent,  d'un  commun 
accord  ,  à  s'en  remettre  à  l'arbitrage  de  quatre  ba- 
rons, sur  le  jugement  desquels  le  roi  satisferait  à 
chacun.  Le  roi ,  le  légat ,  Tarchevêque  ,  les  évêques  , 
les  seigneurs  et  tous  les  religieux  intéressés  dans  l'af-  . 
faire  de  l'interdit  convinrent  une  seconde  fois  de  se 
trouver  à  Reading  le  huitième  jour  avant  les  ides  de 
décembre.  Là  ,  chacun  présenta  publiquement  au 
roi  une  cédule  qui  contenait  le  relevé  de  tous  les 
torts  et  dommages  qu'il  avait  soufferts.  Mais  comme 
le  légat  favorisait  le  roi,  un  délai  fut  accordé  pour 
le  paiement  :  seulement  les  archevêques  et  les  évêques 
qui  avaient  été  proscrits  longtemps  hors  de  l'Angle- 
terre ,  touchèrent  une  avance  de  quinze  mille  marcs 
d'argent. 

Vers  le  même  temps ,  le  pape  Innocent  écrivit  à 
Nicolas,  légat  du  saint-siége  apostolique,  une  lettre 
que  voici  :  «  Comme  le  meilleur  moyen  de  pourvoir 
aux  églises  du  Seigneur  ,  est  de  leur  donner  de  bons 
pasteurs ,  qui  soient  moins  sensibles  au  plaisir  de 
commander  qu'à  celui  d'être  utiles ,  nous  enjoignons, 
par  ce  rescrit  apostolique,  à  votre  fraternité  en  qui 
nous  avons  pleine  confiance ,  d'user  de  voire  pouvoir 
pour  faire  nommer,  soit  par  élection  ,  soit  par  pos- 
tulation canor.iquc,  r.ux  abbayes  et  évêchés  vacants  en 


ANNÉE  ^2^5.  505 

Anglelerre  ,  des  personnes  convenables,  qui  non-seu- 
lement soient  distinguées  par  leurs  mœurs,  mais 
encore  [)ar  leur  science  ;  qui  soient  fidèles  au  roi  et 
utiles  au  royaume  ;  bons  enfin  pour  Taide  et  pour  le 
conseil  ;  et  cela  ,  en  requérant  Tassentiment  du  roi. 
Comme  ,  d'un  autre  côté  ,  nous  recommandons  aux 
chapitres  des  églises  vacantes ,  par  les  lettres  que  nous 
leur  écrivons ,  d'acquiescer  à  vos  conseils ,  ayez  le 
Seigneur  devant  les  yeux,  consultez  à  ce  sujet  des 
hommes  prudents  et  honnêtes ,  qui  connaissent  bien 
les  mérites  des  personnes,  de  peur  que  vous  ne  vous 
laissiez  circonvenir  par  Tastuce  de  certaines  gens. 
Ceux  en  qui  vous  trouverez  contradiction  ou  révolte, 
forcez-les,  par  le  moyen  de  la  censure  ecclésiastique, 
sans  vous  embarrasser  d'aucun  appel.  DonnéàLatran, 
aux  calendes  de  novembre ,  l'an  seizième  de  notre 
pontificat.  »  Muni  de  cet  acte  authentique  du  sei- 
gneur pape  ,  le  légat  usa  de  son  autorité  en  vrai  ty- 
ran. Au  mépris  des  conseils  de  l'archevêque  et  des 
évéques  du  royaume ,  il  se  rendit  aux  églises  vacantes 
accompagné  des  clercs  et  des  officiers  du  roi ,  et  prit 
sur  lui  de  faire  nommer  ,  selon  les  vieux  abus  d'An- 
gleterre, des  personnes  fort  peu  dignes.  11  suspendit 
les  ecclésiastiques  de  divers  rangs  qui  en  appelèrent 
à  l'audience  du  souverain  pontife  pour  vexation  ma- 
nifeste, et  il  leur  dit  d'aller  se  plaindre  à  la  cour  de 
Rome  II  poussa  l'inhumanité  jusqu'à  leur  refuser  la 
permission  d'emporter  un  seul  denier  sur  leurs  pro- 
pres biens  [)Our  subvenir  aux  frais  de  leur  voyage.  Il 
distribua  à  ses  clercs  les  églises  paroissiales  vacantes 


506  JEÂN-SANS-TERRE. 

en  différeats  lieux  ,  sans  requérir  en  rien  le  consen- 
temeut  des  patrons.  Aussi,  au  lieu  de  mériter  des 
bénédictions  ,  s'altira-t-il  Tindignation  et  les  malé- 
dictions de  beaucoup  de  gens.  Car  il  avait  changé  la 
justice  en  injustice,  et  l'avantage  en  désavantage. 

Appel  de  l'archevêque  de  Cantorbéry  au  sujet  de 
l'institution  des  prélats  par  le  légat  du  pape.  —  Le 
ROI  Jean  passe  en  Poitou.  —  Hostilités.  —  Lettres 
DU  ROI  Jean  a  ce  sujet.  —  L'an  du  Seigneur  ^244, 
le  roi  d'Angleterre  Jean  lint  sa  cour  à  Windsor, 
aux  fêtes  de  Noël ,  et  distribua  un  grand  nombre 
d'habits  de  fête  à  la  foule  de  ses  barons.  Ensuite, 
après  l'octave  de  l'Epiphanie .  Etienne,  archevêque 
de  Cantorbéry  et  ses  suffragants  se  réunirent  à 
Dunstable  pour  y  traiter  des  affaires  de  l'église  angli- 
cane ;  car  ils  étaient  indignés  de  ce  que  le  légat , 
comme  nous  l'avons  dit,  sans  les  consulter  et  seule- 
ment pour  plaire  au  roi,  avait  établi  dans  les  églises 
vacantes  des  prélats  indignes  ,  plutôt  intrus  qu'élus 
canoniquement.  Après  une  longue  délibération  , 
l'archevêque  de  Cantorbéry  envoya  deux  clercs  à 
Burton,  sur  la  Trent,  où  le  légat  se  trouvait  alors, 
pour  lui  défendre,  en  interjetant  appel  au  nom  du 
seigneur  de  Cantorbéry,  de  prendre  sur  lui  d'insti- 
tuer des  prélats  dans  les  églises  vacantes,  au  mépris 
de  la  dignité  dudit  archevêque  à  qui  l'ordination  des 
églises  de  sou  diocèse  revenait  de  droit.  Le  légat,  loin 
de  déférer  à  cet  appel,  envoya  à  la  cour  de  Rome,  avec 
l'assentiment  du  roi,  le  cardinal  Pandolphe,  souvent 


ANNEE  ^2^Â.  507 

nommé, pour  qu'il  rendît  nulle  la  réclamation  de  Tar- 
clievèque  et  des  évéques.  Lorsqu'il  y  fut  arrivé ,  il  dé- 
nigra autant  qu'il  le  put  Tarchevêque  de  Cantorbéry 
aux  yeux  du  souverain  pontife,  et  combla  le  roi  d'An- 
gleterrede  si  grands  éloges,  disant  qu  il  n'avait  jamais 
vu  un  prince  si  humble  et  si  retenu,  que  le  roi  obtint 
toute  la  faveur  du  seigneur  pape.  Celui  qui  répondit 
aux  allégations  de  Pandolplie  fut  maître  Simon  de 
Laugton,  frère  de  l'archevêque.  Mais  la  charte  du  roi 
à  laquelle  était  suspendu  le  sceau  d'or  et  par  laquelle 
le  royaume  d'Angleterre  et  d'Irlande  était  déclaré 
vassal  et  tributaire  du  pape,  eut  une  influence  qui  ren- 
dit le  pontife  sourd  à  toutes  les  réclamations  de 
maître  Simon.  Ledit  Pandolphe  assura  en  outre,  à 
l'audience  du  seigneur  pape,  que  l'archevêque  et  les 
évéques  se  montraient  trop  raides  et  trop  avares  dans 
les  demandes  de  restitution  qu'ils  faisaient  à  cause 
de  ce  qu'ils  avaient  perdu  au  temps  de  l'interdit. 
Aussi  le  pape  passa  outre  pour  le  moment  sur  l'ap- 
pel de  l'archevêque  et  des  évéques. 

Cette  même  année,  le  roi  d'Angleterre  Jean  envoya 
aux  chefs  de  ses  chevaliers  qui  guerroyaient  eu 
Flandre  une  grosse  somme  d'argent  pour  qu'ils  in- 
quiétassent le  roi  de  France  et  qu'ils  dévastassent  ses 
terres  et  ses  châteaux  par  leurs  incursions  hostiles. 
Ceux-ci,  obéissantaux  ordres  du  roi,  désolèrent  pres- 
qu'en  entier,  par  le  fer  el  par  l'incendie,  le  territoire 
du  comte  de  Guines  ;  ils  assiégèrent  et  détruisirent  le 
«bateau  deBrunchameP(?), dont  ilsemmenèrentcliar- 

*  O  ne  peut  être  le  bourg  de  ce  nom  à  quatre  lieues  Est  de  Vcrvins   Le 


508  JEAN-SANS-TERRE. 

^és  de  fers  les  chevaliers  et  les  sergents  qu'ils  avaient 
forcés  à  se  rendre.  Ils  mirent  le  siège  devant  la  ville 
d'Aire,  s'en  emparèrent  et  la  livrèrent  aux  flammes; 
ils  prirent  d'assaut  le  château  de  Lens,  tuèrent  un 
grand  nombre  de  ceux  qui  le  défendaient,  et  empri- 
sonnèrent le  reste.  Enfln  ils  commirent  les  plus  af- 
freux ravages  dans  ce  pays  qui  était  la  terre  de  Louis, 
fils  du  roi  de  France.  Quant  au  roi  Jean,  après  avoir 
envoyé  à  Rome  des  députés  relativement  à  la  levée  de 
l'interdit,  il  s'embarqua  à  Porstmouth  avec  la  reine 
sa  femme,  le  jour  de  la  purification  de  la  bienheu- 
reuse Marie,  et  au  bout  de  quelques  jours,  il  aborda 
h  La  Rochelle,  accompagné  d'une  nombreuse  et  vail- 
lante armée.  A  la  nouvelle  de  son  arrivée,  beaucoup 
de  barons  poitevins  vinrent  le  trouver  et  lui  jurèrent 
fidélité  .Ensuite,  le  roi  déployantses troupes,  s'avança 
dans  le  pays  et  s'empara  de  plusieurs  châteaux  qui 
appartenaient  à  ses  ennemis.  Que  celui  qui  veut  avoir 
plus  de  détails  sur  ses  faits  et  gestes  en  cette  occasion 
n'oublie  pas  de  lire  la  relation  suivante  qu'il  adressa 
aux  justiciers  de  son  échiquier. 

«Jean,  parlagrâcedeDieu,etc.  Sachez  que,  comme 
la  trêve  accordée  par  nous  au  comte  de  la  Marche 
et  au  comte  d'Eu  allait  expirer,  et  comme  nous  ne 
pensions  pas  que  la  paix  nous  convînt,  nous  nous 
sommes  transporté  avec  notre  armée,  le  plus  pro- 
chain vendredi  avant  la  Pentecôte,  devant  Mervant, 
château  qui  appartient  à  Geoffroy  de  Lusignan.  Quoi- 

P.  Daniel,  conformcinentau  texte  de  Matt,  Paris,  met  Bruncham et  ajoute 
en  note  :  «  Probablement  Bouchain.  »  ^ 


ANNEE  \2\A.  509 

que  nous  pensions  qu^il  ne  pouvait  être  pris  d'assaut, 
le  lendemain  cependant,  veille  de  la  sainte  Pentecôte, 
nous  nous  en  sommes  emparé  au  moyen  d'un  seul 
assaut  quia  duré  jusqu'à  la  première  heure.  Le  jour 
de  la  Pentecôte  nous  avons  assiégé  un  autre  château 
dudit  Geoffroi,  qu'on  appelle  NovantV  H  s'y  était  lui- 
même  enfermé  avec  ses  deux  fils.  Déjà  depuis  trois 
jours  nous  avions  dirigé  sans  interruption  contre  les 
murailles  les  coups  de  nos  pierriers,  de  façon  que  la 
prise  de  ce  chateau  était  imminente,  lorsque  le  comte 
de  la  Marche  est  venu^nous  trouver,  et  a  fait  que  ledit 
Geoffroi  s'est  rendu  à  notre  merci,  lui,  ses  deux  fils, 
son  château  el  tous  ceux  qui  étaient  dedans.  Tandis 
que  nous  y  étions  encore,  on  nous  a  annoncé  que 
Louis,  fils  du  roi  de  France,  assiégeait  un  château  du- 
dit Geoffroi,  qu'on  appelle  Moncontour.  A  cette  nou- 
velle, nous  nous  sommes  aussitôt  dirigé  de  ce  côté 
pour  marcher  à  sa  rencontre  :  le  jour  de  la  Trinité 
nous  étions  arrivé  à  Partenay.  Là ,  le  comte  de  la 
Marche,  le  comte  d'Eu,  et  ledit  Geoffroi  de  Lusi- 
gnan  sont  venus  nous  trouver  pour  nous  faire  hom- 
mage et  nous  jurer  fidélité.  Et  comme  il  avait  été 
question  depuis  longtemps  entre  nous  et  le  comte  de 
la  Marche  de  notre  fille  Jeanne,  qu'il  veut  donnet* 
pour  épouse  à  son  fils,  nous  lui  avons  accordé  ce 
point  ;  quoique  le  roi  de  France  l'ait  demandée  pour 
son  propre  fils,  mais  afin  de  nous  faire  tort.  Car 
nous  n'avons  pas  oublié  notre  nièce  donnée  à  Louis, 

'  Mais  Novant  est  près  de  Loches,  il  est  éNÏdent  qu'il  faut  lire  Vou- 
vant  qui  n'est  qu'à  une  lieue-de  Mervant,  au-dessus  de  Fontenay. 


TîfO  JEAN-SAiNS-TERRt:. 

fils  du  roi  de  France  et  le  résultat  de  cette  union  ; 
mais  plaise  à  Dieu  qu'il  nous  arrive  plus  de  bénéfice, 
du  présent  mariage,  que  nous  n'en  avons  éprouvé  de 
oelui-là.  Maintenant,  par  la  grâce  de  Dieu,  nous 
sommes  en  position  favorable  pour  sortir  du  Poitou 
et  attaquer  notre  ennemi  capital  le  roi  de  France.  Je 
vous  écris  ces  choses  pour  que  vous  vous  réjouissiez 
dermes  succès.  Fait  en  ma  présence  à  Partenay,  Tan 
seizième  de  notre  règne.  »  Vers  le  même  temps  mouru  l 
Gilbert,  évêque  de  Rochester,  le  huitième  jour  avant 
les  calendes  de  juillet. 

Lettre  dd  pape  au  sujet  de  la  levée  de  l'interdit  . 
—  Restitution  des  dommages  causés  par  l'interdit.— 
Faits  divers  a  ce  sujet.  —  A  la  même  époque ,  le  pape 
Innocent  écrivit  en  ces  termes  à  Nicolas  ,  évéque  de 
Tusculum,  relativement  à  la  levée  de  Tinterdit  :  «  In- 
nocent ,  évêque ,  etc.  Notre  vénérable  frère  Jean , 
évêque  de  Norwich  ,  notre  cher  fils  Robert  du  Marais, 
archidiacre  de  Northumberland ,  les  nobles  hommes, 
Thomas  de  Huntingdon  \  et  Adam ,  députés  de  notre 
très-cher  fils  en  Jésus-Christ,  l'illustre  roi  d'Angleterre 
Jean  ,  d'une  part;  maître  Simon^  de  Langton  ,  Alain 
et  Gaultier  (?)^,  clercs,  députés  de  notre  vénérable  frère 
Etienne,  archevêque  de  Cantorbéry,  d'autre  part, 

^>  «/"Vat.  Herdington.  Ce  serait  le  raéinc  que  celui  dont  il  est  question  à 
Fiinbassade  envoyée  au  Miramolim. 

'  Stephanus  dans  le  texte.  Ce  ne  peut  être  l'archevêque  lui-même  ; 
mais  il  est  naturel  de  supposer  qu'il  avait  chargé  son  frère  de  le  repré- 
senter. 

^  Le  texte  donne  seulement  les  initiales  A  et  G. 


ANNEE  ^244.  5M 

ayant  été  admis  en  notre  présence  ,  nous  ont  assuré 
unanimenient  et  fermement  que ,  pour  éviter  grand 
dommage  des  choses,  et  grand  péril  des  âmes ,  il  con- 
venait beaucoup ,  tant  à  la  royauté  qu'au  sacerdoce, 
que  la  sentence  d'interdit  fût  levée  sans  délai.  C'est. 
pourquoi ,  d'après  notre  alfeclion  patornelle  et  notre 
sollicitude  pour  tout  ce  qui  tend  à  la  paix  et  peut 
procurer  salut  etutililé,  nous  nous  sommes  occupé 
soigneusement  avec  eux  de  cette  question,  et  enfin,  de 
leur  aveu ,  nous  avons  rédigé  et  conclu  la  forme  de 
paix  plus  bas  énoncée  :  Que  ledit  roi  Jean  fasse  payer 
à  Tarcheveque  de  Canlorbéry  ,  aux  évêques  de  Lon- 
dres etd'Ély ,  ou  à  des  personnes  tierces  à  qui  ils  don- 
neront pouvoir  dans  cette  affaire ,  assez  d'argent 
pour  former  la  somme  de  quarante  mille  marcs, 
sauf  concurrence  des  sommes  que  ledit  roi  a  déjà 
soldées.  Quand  ce  paiement  aura  été  effectué  ,  et 
quand  la  caution  déterminée  plus  bas  aura  été  don- 
née, vous  lèverez  sur-le  champ  la  sentence  d'interdit 
sans  vous  arrêter  à  aucun  appel  ou  à  aucune  oppo- 
sition. Chaque  année  ledit  roi  leur  fera  remettre  dans 
Téglise  de  Saint-Paul ,  à  Londres ,  douze  mille  marcs 
d'argent  à  deux  échéances  :  six  mille  marcs  à  la  com- 
mémoration de  la  fête  de  tous  les  saints,  et  autant  à 
la  fête  de  l'ascension  de  Notre-Seigneur  ,  jusqu'à  ce 
que  toute  la  somme  soit  acquittée.  Ledit  roi  s'est  en- 
gagé à  exécuter  fidèlement  cet  arrangement  par  son 
propre  serment  et  par  ses  lettres  patentes  munies  de 
son  sceau ,  ainsi  que  par  la  caution  des  évéques  de 
Winchester  et  de  Norwich  ,  des  comtes  de  Chester 


S\%  JEAN-SANS-TERRE. 

et  de  Winchester ,  et  du  comte  Guillaume  Maréchal  ; 
de  façon  que  les  héritiers  dudit  roi ,  tout  comme  ses 
successeurs,  y  soient  tenus  et  astreints.  Ainsi  donc, 
nous  vous  recommandons  et  enjoignons  ,  par  ce  res- 
crit  apostolique,  de  ne  pas  différer  d'agir  selon  la 
forme  prescrite ,  à  moins  que  les  parties,  de  leur  pure 
et  libre  volonté  ,  ne  fassent  d'autres  conventions. 
Donné  à  Latran.  »> 

A  Tépoque  où  Nicolas,  évéque  de  Tusculum  et  légat 
du  saiut-siége  apostolique  ,  reçut  ce  bref  authentique 
qui  lui  fut  remis  par  les  messagers  du  seigneur  pape, 
le  roi  d'Angleterre  était  dans  les  provinces  d'outre- 
mer. Mais  comme  le  roi  à  son  départ  d'Angleterre 
avait  laissé  plein  pouvoir,  dans  cette  affaire,  audit 
légat  et  à  Guillaume  Maréchal,  ledit  légat  réunit  un 
grand  concile  dans  la  ville  de  Londres  ,  à  Saint-Paul. 
Lorsque  les  archevêques  ,  lesévêques,  les  abbés  ,  les 
prieurs  ,  les  comtes  ,  les  barons  et  les  autres  que  con- 
cernait l'affaire  de  l'interdit  furent  tous  rassemblés, 
le  légat  leur  donna  lecture  de  la  forme  de  restitution 
pour  les  torts  et  dommages,  rédigée  à  Rome  par  le 
seigneur  pape,  sur  le  consentement  des  parties.  Il 
demanda  qu'on  lui  donnât  le  chiffre  exact  des  sommes 
qui  avaient  été  déjà  payées  aux  évêques  et  à  tous  les 
autres ,  à  cause  de  l'interdit,  par  les  officiers  royaux, 
afin  qu'en  faisant  déduction  de  l'argent  déjà  reçu  ,  il 
connût  ce  que  chacun  avait  encore  à  toucher.  Il  fut 
prouvé  parfaitement  qu'avant  de  revenir  d'exil  en 
Angleterre ,  l'archevêque  et  les  moines  de  Cautor- 
béry ,  les  évêques  de  Londres,   d'Ély,  d 'Hereford  , 


ANNEE  V2\A.  513 

do  Baih  el  de  Lincoln ,  avaient  reçu,  par  les  mains 
de  Pandolphe,  douze  mille  marcs  sterling  ,  poids  lé- 
gal *;  qu'après  leur  arrivée  ,  les  mêmes  évéques  avec 
les  moines  susdits  avaient  touché ,  dans  le  concile 
tenu  à  Heading ,  le  7  avant  les  ides  de  décembre , 
quinze  mille  mares  qu'ils  devaient  se  partager  entre 
eux;  de  façon  que  ces  deux  sommes  réunies  for- 
maient un  total  de  vingt-sept  mille  marcs.  Les  treize 
mille  marcs  qui  restaient  pour  faire  le  supplément 
des  quarante  mille  marcs  convenus,  furent  placés 
sous  la  caution  des  évêques  de  Winchester  et  de  Nor- 
wich. Pour  plus  grande  sécurité ,  le  roi  y  ajouta  des 
lettres  patentes ,  selon  la  clause  insérée  dans  les  lettres 
du  seigneur  pape. 

Ces  conventions  faites,  Nicolas,  évêque  de  Tuscu- 
lum  et  légat  du  siège  apostolique,  dans  Téglise  cathé- 
drale, le  jour  des  bienheureux  apôtres  Pierre  et  Paul, 
releva  solennellement  l'Angleterre  de  la  sentence  d'in- 
terdit qui  avait  duré  six  ans,  trois  mois  et  quatorze 
jours  ;  au  tort  irréparable  de  l'église  tant  dans  les  choses 
temporelles  que  dans  les  choses  spirituelles.  Lorsque  la 
levée  de  l'interdit  eut  été  prononcée,  tout  le  royaume 
manifesta  sa  joie  en  faisant  tinter  les  cloches  et  en 
chantant  l'hymne  :  Te  Deum  laudamus. 

Après  la  levée  de  l'interdit,  des  abbés,  des  prieurs, 

*  Le  texte  dit  plus  haut  huit  mille  livres  sterling;  or,  nous  savons 
qu'une  livre  monnaie  d'.irgent,  égalait  un  marc  et  demi  d'argent;  il 
s'agit  donc  de  la  même  somme  que  celle  stipulée  dans  la  convention  de 
Douvres.  Le  marc ,  d'après  l'opinion  de  Gibbon,  répondrait  en  valeur  à 
deux  livres  sterling  actuelles.  (Voir  la  note  III  à  la  lin  du  volume). 
H.  55 


544  JEAN-SANS-TERRE. 

des  templiers,  des  hospitaliers,  des  abbesses,  des  re- 
ligieuses, des  clercs,  des  laïques,  enBn  une  multi- 
tude innombrable  vinrent  trouver  le  légat  et  lui  de- 
mandèrent qu'on  leur  fît  restitution  pour  les  outrages 
et  les  torts  qu'ils  avaient  soufferts  à  l'époque  de  Tin- 
terdit.  Il  assuraient  que,  quoi  qu'ils  ne  fussent  pas 
sortis  d'Angleterre,  ils  n'en  étaient  pas  moins  restés 
en  proie  aux  continuelles  vexations  du  roi  et  de  ses 
officiers  et  avaient  été  persécutés  dans  leurs  corps  et 
dans  leurs  biens.  Le  légat  répondit  à  toute  cette  mul- 
titude qui  se  plaignait  que  dans  les  lettres  du  sei- 
gneur pape  il  n'était  nullement  fait  mention  des  torts 
et  injustices  qu'ils  prétendaient  avoir  subis;  qu'il  ne 
devait  donc  ni  ne  pouvait  en  droit  dépasser  les  li- 
mites du  mandat  apostolique.  Cependant,  il  leur 
donna  le  conseil  de  s'adresser  au  seigneur  pape  tou- 
chant les  torts  et  injustices  dont  ils  se  plaignaient  et 
de  lui  demander  qu'il  leur  fît  rendre  pleine  justice. 
A  ces  mots,  tous  les  prélats  qui  avaient  fait  ces  récla- 
mations retournèrent  chez  eux,  sans  pouvoir  espérer 
un  meilleur  succès.  Vers  le  même  temps,  Jean,  abbé 
de  l'église  de  Saint-Albans,  rendit  très-saintement  le 
dernier  soupir,  le  jour  du  bienheureux  Kenelm,  roi 
et  martyr,  dix-neuf  ans  après  sa  consécration  :  c'était 
un  homme  illustre  par  sa  sainteté  et  par  sa  religion, 
d'une  érudition  profonde  et  qui  mourut  plein  de 
jours  et  dans  une  verte  vieillesse.  A  cette  époque, 
ledit  légat  procéda  à  la  déposition  de  Raoul  *  d'Arun- 

*  Ge  même  abbé  est  désigné  plus  haut  sous  le  nom  de  Guillaume. 


ANNÉE  42U.  515 

del,  abbé  de  Westminster  ;  déposition  qui  eut  lieu  le 
lendemain  de  saint  Vincent.  Son  sceau  fut  brisé  dans 
le  chapitre,  par  N.,  abbé  de  Weslham,  agissant  au 
nom  du  légat  :  fut  élu  à  sa  place  Guillaume  de 
Humes,  prieur  de  Fronton  et  moine  deCaen. 

Le  roi  Jean  conduit  son  armée  en  Bretagne.  —  Com- 
bat a  Nantes.  —  Retraite  des  deux  armées  de  France 
et  d'Angleterre  a  la  Roche-au-Moine.  —Bataille de 
Bouvines.  —  DÉTAILS. — Vcrs  le  même  temps,  Jean,  roi 
d'An,j,leterre,  fit  passer  son  armée  du  Poitou  dans  ia 
pel. le  Bretagne;  il  marcha  trois  jours  et  trois  nuits  sans 
s'arrêter.  Quand  il  fut  arrivé  devant  la  ville,  que  les 
indigènes  appellent  Nantes,  il  se  prépara  à  la  soumet- 
Ire;  mais,  lorsque  les  citoyens  et  les  chevaliers  que  le 
roi  de  France  avait  commis  a  la  défense  de  cette  place, 
eurent  appris  l'arrivée  du  roi  d'Angleterre,  ils  firent 
une  sortie  et  livrèrent  bataille  aux  troupes  du  roi 
d'Angleterre  à  l'entrée  d'un  pont  qui  n'était  pas  fort 
éloigné  de  la  ville.  Le  roi  Jean  eut  l'avantage  dans 
cette  mêlée  ;  il  s'y  empara  de  vingt  chevaliers  et  entre 
autres  du  fils  et  de  l'héritier  de  Robert,  comte  de 
Dreux  et  oncle  du  roi  de  France.  Il  le  fît  charger  df> 
chaînes  et  l'emmena  à  sa  suite.  De  là  le  même  roi  se 
porta  avec  son  armée  vers  la  Roche-au-Moine  et  mit 
le  siège  devant  ce  château.  A  cette  nouvelle,  Louis, 
fils  du  roi  de  France,  envoyé  par  son  père  pour  ar- 
rêter l'invasion  du  roi  Jean,  accourut  avec  une  armée 
nombreuse  et  vint  porter  secours  aux  assiégés.  Le  roi 
d'Angleterre,  apprenant  l'arrivée  de  Louis,  détacha 


S^C  JEAN-SANS-TERRE. 

de  son  année  des  éclaireurs  chargés  de  s'enquérir 
adroitement  du  nombreetdes  forces  des  ennemis  qui 
survenaient.  Les  messagers  s'étant  acquittés  en  dili- 
gence dé  l'emploi  qui  leur  était  confié,  déclarèrent  à 
leur  retour  que  le  roi  d'Angleterre  avait  avec  lui  un 
bien  plus  grand  nombre  d'hommes  d'armes.  Aussi 
conseillèrent-ils  fortement  au  roi  de  livrer  aux  enne- 
mis une  bataille  en  plaine,  parce  qu'en  agissant  ainsi 
il  remporterait  sans  nui  doute  le  triomphe  qu'il  sou- 
haitait. Enilammé  par  le  rapport  de  ses  éclaireurs, 
le  roi  Jean  ordonna  aussitôt  à  ses  chevaliers  de  pren- 
dre les  armes  pour  présenter  à  Louis  une  bataille  en 
plaine.  Mais  les  barons  poitevins  refusèrent  de  suivre 
le  roi  et  dirent  qu'ils  n'étaient  pas  prêis  pour  une 
bataille  en  plaine.  Alors  le  roi  Jean,  ayant  trop  de 
raisons  de  soupçonner  la  perfidie  ordinaire  des  Poi- 
tevins, leva  le  siège  bien  à  contre-cœur;  car  la  prise 
de  la  Roche-au-Moine  était  imminente.  De  son  côté, 
Louis,  sachant  que  le  roi  d'Angleterre  avait  levé  son 
camp  dans  le  dessein  de  Tattaquer,  s'était  retiré  dans 
le  sens  contraire  ;  en  sorte  que  les  deux  armées,  se 
dispersant  par  une  fuite  ignominieuse,  se  saluèrent 
du  dos  l'une  l'autre. 

A  cette  époque,  l'armée  du  roi  d'Angleterre,  qui 
guerroyait  en  Flandre,  se  livrait  à  ses  dévastations 
avec  tant  de  succès,  qu'après  avoir  ravagé  plusieurs 
provinces,  elle  pénétra  sur  le  territoire  du  Ponthieu 
et  le  désola  avec  une  fureur  impitoyable.  Ceux  qui 
faisaient  partie  de  cette  expédition  étaient  de  vaillants 
hommes,  fort  expérimentés  dans  la  guerre,  tels  que 


I 


ANNÉE  ^2M.  517 

Guillaume,  duc  Me  Hollande,  Regnault,  ancien  couite 
de  Boulogne,  Ferrand,  comte  de  Flandre,  et  Hugues 
de  Boves,  intrépide  chevalier,  mais  cruel  et  superbe, 
qui  sévissait  contre  ce  malheureux  pays  avec  tant  de 
rage  qu'il  n'épargnait  ni  la  faiblesse  des  femmes  ni 
Tinnocence  des  petits  enfants.  Le  roi  Jean  avait  établi 
pour  maréchal  de  cette  armée  Guillaume,  comte  de 
Salisbury  :  les  chevaliers  anglais  qui  raccompa- 
gnaient devaient  combattre  sous  ses  ordres  et  les  autres 
hommes  d'armes  recevoir  une  solde  prise  sur  le  fisc. 
Celte  armée  était  renforcée  par  Othon,  empereur 
des  Romains,  qui  lui  donnait  aide  et  faveur,  et  parles 
troupes  que  le  duc  de  Louvain  et  Brabant  avait 
pu  rassembler  ;  tous  ensemble  s'acharnaient  sur  les 
Français  avec  une  égale  fureur.  Lorsque  la  nouvelle 
de  ces  désastresfut  parvenue  aux  oreilles  de  PhilippCj 
roi  de  France,  il  fut  saisi  de  douleur  ;  car  il  crai- 
gnait de  n'avoir  pas  assez  de  troupes  pour  suffire  à  la 
défense  de  cette  partie  du  territoire ,  ayant  envoyé 
récemment  en  Poitou  avec  une  armée  nombreuse  son 
fils  Louis  pour  réprimer  les  incursions  hostiles  du 
roi  d'Angleterre.  Cependant,  quoiqu'il  se  répétât 
souvent  à  lui-même  ce  proverbe  vulgaire  : 

Celui  qui  s'occupe  à  la  fois  de^plusieurs  choses  a  le  jugement  moins 
net  pour  chacune. 

il  n'en  réunit  pas  moins  une  grande  armée  composée 
de  comtes,  de  barons,  de  chevaliers  et  sergents,  de 

*  Lisez  comte.  Guillaume  H,  comte  de  Hollande  ,  combattait  à  Buu 
vines  comme  vassal  de  TEmpire. 


M«  JEAN-SANS-TERRE. 

cavaliers  et  fantassins,  et  des  communes  *  de  ses 
villes  et  cités.  Accompagné  de  ces  forces,  il  se  pré- 
para à  marcher  à  la  rencontre  de  ses  adversaires.  En 
niènietemps  il  recommanda  aux  évéques,  aux  moines, 
aux  clercs  et  aux  religieuses  de  répandre  les  aumônes, 
d^adresser  des  prières  à  Dieu  et  de  célébrer  les  divins 
mystères  pour  la  conservation  de  son  royaume.  Ces 
dispositions  étant  prises,  il  partit  avec  son  armée 
pour  combattre  ses  ennemis.  Ledit  roi  ayant  appris 
que  ses  adversaires  s'étaient  avancés  à  main  armée 
jusqu'au  pont  de  Bouvines,  sur  le  territoire  du  Pon- 
thieu  ,   dirigea   de  ce  côté  ses  armes  et  ses  éten- 
dards. Lorsqu'il  fut  arrivé  au  pont  susdit,  il  passa 
la  rivière  [de  Marque]  avec  toute  son  armée  et  se 
décida  à  camper  dans  ce  lieu.  En  effet,  la  chaleur 
était  extrême;  car  le  soleil  est  très-ardent  au  mois  de 
juillet.  Aussi  les  Français  prirent-ils  position  près  de 
la  rivière,  dont  le  voisinage  était  précieux  pour  les 
hommes  et  pour  les  chevaux.  Ils  arrivèrent  audit 
fleuve  un  jour  de  samedi,  vers  le  soir;  et  après  avoir 
disposé  sur  la  droite  et  sur  la  gauche  les  chariots  à 
deux  et  à  quatre  chevaux,  ainsi  que  les  autres  véhi- 
cules qui  avaient  transporté  les  vivres,  les  armes,  les 
machines  et  tous  les  instruments  de  guerre,  cette 
armée  plaça  de  tous  côtés  ses  sentinelles  et  passa  la 
nuit  en  ce  lieu. 

Le  lendemain  matin  ,  lorsque  les  chefs  de  l'armée 
du  roi  d'Angleterre  furent  instruits  de  l'arrivée  du 
roi  de  France  ,  ils  s'empressèrent  de  tenir  conseil  et 

*  Voir  la  note  II  à  la  fin  du  volume. 


ANNEE  ^2^4.  ai 9 

décidèrent  unanimement  quUine  bataille  en  plaine 
serait  livrée  aux  ennemis  ;  mais  comme  ce  jour-là 
était  un  dimanche ,  les  plus  sages  de  Tarmée  et  sur- 
tout Regnauld,  ancien  comte  de  Boulogne,  déclarè- 
rent qu'il  était  peu  séant  de  livrer  bataille  dans  une  si 
grande  solennité,  et  de  souiller  un  si  grand  jour  par 
rhomicide  et  Teffusion  du  sang  humain.  L'empereur 
Othon  se  rangea  à  cet  avis ,  et  dit  aussi  qu'il  ne  se 
réjouirait  jamais  de  remporter  la  victoire  un  di- 
manche. A  ces  paroles ,  Hugues  de  Boves  s'emporta 
en  imprécations ,  appela  le  comte  Regnauld  exécrable 
traître ,  et  lui  reprocha  les  terres  et  les  vastes  pos- 
sessions qu'il  avait  reçues  de  la  munificence  du  roi 
d'Angleterre.  Il  ajouta  que  si  Ton  différait  de  livrer 
bataille  ce  jour-là ,  ce  serait  un  dommage  irréparable 
qui  retomberait  sur  le  roi  Jean  ,  et  qu'on  avait  tou- 
jours lieu  de  se  repentir  quand  on  n'avait  pas  saisi 
l'occasion  favorable.  Le  comte  Regnauld  répondit  à 
Hugues,  en  lui  disant  d'un  air  indigné  :  «  Le  jour 
«  d'aujourd'hui  prouvera  que  c'est  moi  qui  suis 
«  fidèle ,  et  toi  qui  es  un  traître  :  car  en  ce  jour  de 
«  dimanche,  je  combattrai  pour  le  roi  jusqu  a  la 
«  mort,  si  besoin  en  est;  tandis  qu'en  ce  même  jour, 
«  lu  montreras  ,  en  prenant  la  fuite  à  la  vue  de  toute 
«  l'armée ,  que  tu  n'es  qu'un  exécrable  traître.  » 
Ces  paroles  injurieuses  provoquées  par  les  paroles  sem- 
blables de  Hugues  de  Boves ,  aigrirent  les  esprits , 
et  rendirent  la  bataille  inévitable.  L'armée  courut 
aux  armes  et  se  rangea  audacieusement  en  bataille. 
Lorsque  tous  se  furent  armés,  les  alliés  se  divisèrent 


Mk  "  JEAN-SANS-TEHRE. 

en  trois  corps  :  le  premier  avait  pour  cliefs  le  comte 
de  Flandre  Ferrand  ,  le  comte  de  Boulogne  Regnault 
'  et  le  comte  de  Salisbury  Guillaume  *  ;  le  second  était 
conduit  par  Guillaume,  duc  de  Hollande,  et  par 
Hugues  de  Boves  avec  ses  Brabançons  ;  le  troisième 
corps  de  bataille  se  composait  des  soldats  allemands 
commandés  par  Tempereur  romain  Othon.  Dans  cet 
ordre  de  bataille ,  ils  marchèrent  lentement  à  Ten- 
nemi ,  et  parvinrent  jusqu'aux  bataillons  français. 
Le  roi  Philippe  voyant  que  ses  adversaires  déployaient 
leurs  troupes  pour  une  bataille  en  plaine ,  fit  briser 
le  pont  qui  était  sur  les  derrières  de  son  armée ,  afin 
que  si  ,  par  hasard ,  quelques-uns  de  ses  soldats  es- 
sayaient de  prendre  la  fuite ,  ils  ne  pussent  s'ouvrir 
un  passage  qu'à  travers  les  ennemis  eux-mêmes.  Le 
roi  resta  dans  ses  lignes ,  après  avoir  rangé  ses  troupes 
dans  l'espace  resserré  entre  les  chariots  et  les  ba- 
gages ,  et  là ,  il  attendit  le  choc  de  ses  adversaires. 
Enfin  les  trompettes  sonnèrent  des  deux  cotés ,  et  le 
premier  corps  de  bataille  où  étaient  les  comtes  dont 
nous  avons  parlé ,  se  précipita  avec  tant  de  violence 
sur  les  Français ,  qu'en  un  moment  il  rompit  leurs 
rangs ,  et  pénétra  jusqu'à  l'endroit  où  se  tenait  le  roi 
de  France.  Le  comte  Regnault ,  qui  avait  été  déshé- 
rité et  chassé  par  lui  de  son  comté,  l'ayant  aperçu,  diri- 
gea sa  lance  contre  lui,  le  jeta  à  terre ,  et  s' efforça  de  le 
tuer  en  le  frappant  de  son  épée.  Mais  un  chevalier  qui, 
avec  beaucoup  d'autres  avait  été  commis  à  la  garde 

♦  ]1  était  frère  naturel  du  roi  Jean  par  Rosaraonde  Clifford. 


ANNEE  4214,  521 

du  roi  ;  se  jeta  entre  lui  et  le  comte  ,  et  reçut  le  coup 
morlel.  Les  Français  voyant  leur  roi  dans  ce  péril , 
accoururent  promplement  à  son  secours,  et  une 
troupe  nombreuse  de  chevaliers  le  replaça  ,  quoique 
avec  peine  ,  sur  son  cheval.  Alors  la  bataille  s'enga- 
gea de  tous  côtés  ;  les  épées  brillèrent  en  tombant 
€omme  la  foudre  sur  les  têtes  couvertes  de  casques, 
et  la  mêlée  devint  furieuse.  Cependant  les  comtes 
dont  nous  avons  parlé  ,  ainsi  que  le  corps  de  bataille 
qu'ils  commandaient ,  se  trouvant  trop  éloignés  de 
leurs  compagnons  ,  s'aperçurent  qu'ils  avaient  perdu 
tout  moyen  de  se  dégager;  d'où  il  advint  qu'une  par- 
tie de  leurs  soldats  ne  pouvant  supporter  les  forces 
supérieures  des  Français,  fut  accablée  sous  le  nombre, 
et  que  les  comtes  susdits  ,  avec  la  plupart  des  leurs  , 
furent  pris  et  chargés  de  chaînes ,  après  avoir  déployé 
la  plus  louable  valeur  et  tué  un  grand  nombre  d'en- 
nemis. 

Pendant  que  ces  choses  se  passaient  autour  du  roi 
Philippe ,  les  comtes  de  Champagne ,  du  Perche  et  de 
Saint-Paul,  ainsi  que  beaucoup  d'autres  seigneurs  du 
royaume  de  France ,  attaquèrent  à  leur  tour  les  deux 
autres  corps  de  bataille  ,  et  mirent  en  fuite  Hugues 
de  Boves ,  ainsi  que  tous  ses  mercenaires  rassemblés 
de  côté  et  d'autre.  Tandis  qu'ils  prenaient  lâchement 
la  fuite ,  les  Français  les  poursuivirent  à  la  pointe  de 
l'épée  jusqu'au  poste  qu'occupait  l'empereur.  Alors 
tout  l'effort  de  la  bataille  se  concentra  sur  ce  point. 
Les  chevaliers  français  l'entourèrent  et  tâchèrent  ou 
de  le  tuer,  ou  de  le  forcer  à  se  rendre.  Mais  lui , 


^22  JËàN-SANS-TERRÉ. 

armé  d'une  sorte  d'épée  aiguisée  d'un  seul  côté  et  eu 
fornae  de  grand  couteau  qu'il  brandissait  à  deux 
mains,  assénait  sur  les  ennemis  des  coups  terribles. 
Tous  ceux  qu'il  atteignait ,  restaient  étourdis  ou 
tombaient  sur  le  sol  eux  et  leurs  chevaux.  Les  en- 
nemis ,  craignant  de  s'approcher  de  trop  près ,  tuè- 
rent sous  lui  trois  chevaux  à  coups  de  lances.  Mais 
toujours  le  louable  courage  de  ses  compagnons  le  re- 
plaçait sur  un  nouveau  cheval  ,  et  il  reparaissait  plus 
animé  encore  à  bien  se  défendre.  Enfin  les  Français 
le  laissèrent  aller  sans  l'avoir  vaincu  ,  et  il  se  retira 
avec  les  siens  du  champ  de  bataille  sain  et  sauf  comme 
ses  soldats.  Le  roi  de  France  ,  joyeux  d'une  victoire 
si  inespérée  ,  rendit  grâces  à  Dieu  qui  lui  avait  ac- 
cordé de  remporter,  sur  ses  adversaires,  un  si  grand 
triomphe.  11  emmena  avec  lui ,  chargés  de  chaînes  et 
destinés  à  être  enfermés  dans  de  bonnes  prisons ,  ks 
trois  comtes  plus  haut  nommés ,  ainsi  qu'une  foule 
nombreuse  de  obevaliers^t  autres  \  A  l'arrivée  du 

fj^*  Philippe-Auguste  avait  fait  aussi  prisonniers  deux  comtes  allemands 
ceux  de  Tecklembourg  et  de  Dortmund ,  qui  furent  rachetés  comme 
celui  de  Salisbury.  Quant  au  comte  de  Boulogne  ,  qui  avait  fomenté  avec 
ardeur  cette  ligue  redoutable,  il  fut  eirfenné  étroitement  à  Péronne. 
Ferrand  fut  conduit  à  Paris  et  exposé  à  la  risée  du  peuple.  On  connaît  les 
vers  populaires  : 

V  •  Quatre  ferrans 

;)(|  àlS  .  Portent  Ferrand 

Bien  enfonré. 

Le  roi  de  France  garda  au  Louvre  son  turbuleat  adversaire  ,  qui  resta 
quinze  ans  prisonnier.  Sa  femme  Jeanne  différait  sans  cesse  de  ,payer  sa 
rançon,  et  Louis  VIII,  comme  Philippe  -  Auguste ,  encourageait  la 
fille  de  Baudouin  dans  cette  odieuse  politique.  Jeanne  gouvernait  «cuIp  , 


ANNÉK  4214.  S2§ 

roi ,  toute  la  vilk  de  Paris  fut  illuminée  de  flam- 
beaux et  de  lanternes  ,  retentit  de  chanls  ,  d'applau- 
dissements, de  fanfares  et  de  louanges,  le  jour  et  la 
nuit  qui  suivit.  Des  tapisseries  et  des  étoffes  de  soie 
furent  suspendues  aux  maisons  :  enfin  ce  fut  un  en- 
thousiasme général.  Cette  bataille  fut  livrée  au  mois 
de  juillet ,  le  sixième  jour  avant  les  calendes  d'août. 
Par  ce  désastre,  le  roi  Jean  se  trouva  avoir  dépensé 
en  vain  les  quarante  mille  marcs  qu'il  avait  extorqués 
impudemment  aux  moine  de  Citeauxà  Tépoque  de 
l'interdit ,  par  le  conseil  de  Richard  du  Marais  et 
, d'autres  courtisans  de  pareille  trempe:  c'est  ce  qui 
prouve  la  vérité  de  ce  proverbe  qui  dit  : 

Bien  mal  acquis  ne  profite  jamais. 

Enfin ,  lorsque  la  nouvelle  de  cette  bataille  fut 
parvenue  à  la  connaissance  du  roi  Jean ,  il  fut  con- 
sterné, et  dit  à  ceux  qui  Tentouraient  :  «  C'est  jouer 
«  de  malheur  !  depuis  que  je  me  suis  réconcilié  avec 
«  Dieu,  et  que  je  me  suis  soumis,  moi  et  mon 
«  royaume,  à  l'église  romaine,  il  ne  m'arrive  que 
«  des  disgrâces.  »  Vers  le  même  temps,  Jean,  évéque 
de  Norwich,  en  revenant  de  la  cour  de  Rome,  ex- 
pira dans  le  Poitou.  Son  corps  fut  transporté  en  An- 
gleterre, et  enseveli  avec  honneur  dans  l'église  de 
Norwich. 

Trêve  entre  le  roi  de  France  et  le  roi  d'Angle- 
terre. —  Les  barons  anglais  demandent  la  confirma- 

et  dans  l'intérêt  de  la  France.  Par  ce  moyen ,  la  Flandre  était  neu- 
tralisée. 


324  JEAN-SÂiNS-TERRi:. 

TION  DE  LA  CHARTE  DE  HeNRI  P^  —  GUILLAUME,  ARBÉ  DE 

Saint-Alrans.  —  Succession  des  abrés  de  ce  monas- 
tère. —  Les  choses  étant  dans  cet  état,  des  hommes 
religieux  s'interposèrent,  et  une  trêve  fut  conclue 
dans  les  pays  d'outre-mer,  entre  Philippe,  roi  de 
France,  et  Jean,  roi  d'Angleterre,  sous  cette  forme  ^  : 
«  Philippe ,  par  la  grâce  de  Dieu ,  roi  de  France ,  à 
tous  ceux  <jui  ces  présentes  verront,  salut  :  Sachez 
que  nous  avons  donné  trêve  sincère  au  roi  d'Angle- 
terre, Jean,  et  à  ses  hommes  qui  ont  guerroyé  ou- 
vertement pour  lui  ;  hostilités  comprises  depuis  le 
commencement  de  cette  dernière  guerre  jusque 
[aujourd'hui],  premier  jeudi  après  TExaltalion  de  la 
sainte-Croix,  en  septembre  ;  et  cela  en  notre  nom  et 
au  nom  de  nos  hommes  (pi  ont  guerroyé  ouverte- 
ment pour  nous;  laquelle  trêve  courra  jusqu'à 
Pâques  prochain ,  qui  se  trouve  être  dans  Tannée 
mil  deux  cent  quinze,  et  depuis  cedit  jour  de  Pâques, 
pendant  cinq  années  pleines  et  continues.  Sont 
exceptés ,  de  notre  côté ,  les  prisonniers  ^  que  nous 
avons  en  notre  pouvoir,  et  sauf  le  serment  que  nous 
ont  fait  les  villes  de  Flandre  et  de  Hainaut.  Sont 
exceptés  également,  du  côté  du  roi  d'Angleterre 
Jean,  les  prisonniers  qu'il  a  en  son  pouvoir.  Nous  et 
nos  hommes  seront  dans  la  même  tenure  qu'au  sus- 
dit jour  de  jeudi ,  jusqu'à  l'achèvement  des  cinq  an- 
nées. Les  juges  et  conservateurs  de  la  présente  trêve, 

*  Voir  la  note  IV  à  la  fin  du  volume. 

'  Personis.  Nous  adoptons  la  variante  prisonihus. 


ANNÉE   12^4.  525 

faite  entre  nous  et  le  roi  d'Angleterre,  sont,  de  notre 
côté,  Pierre  Savari,  Guy  Turpin,  abbé  du  principal 
monastère  \  et  Gilbert,  archidiacre  de  Tours;  du  côté 
du  roi  d'Angleterre,  Hubert  de  Bourg,  sénéchal  de 
Poitou,  Robert  (?)  de  Pons,  abbé  de  Saint-Jean-d'An- 
gely,  et  le  doyen  de  Saintes  *  ■  et  Ces  hommes  ont  tous 
juré,  de  bonne  foi,  que  si  quelque  différend  ou  quel- 
que plainte  s'élevait  par  hasard  en  Poitou,  en  Anjou, 
en  Bretagne  ou  en  Touraine,  ils  s'assembleraient  en 
Tabbaye  des  dames  de  Foucheroses  ;  et  que ,  pour  les 
plaintes  qui  s'élèveraient  par  hasard  dans  le  Berri , 
dans  l'Auvergne,  dans  les  comtés  de  la  Marche  et  du 
Limousin,  ils  s'assembleraient  sur  les  lieux  ,  afin  de 
corriger  les  abus.  --  Vers  le  même  temps,  Richard, 
doyen  de  Salisbury,  et  Gaultier  de  Gray,  chancelier 
d'Angleterre,  furent  consacrés  évêques,  l'un  de  Chi- 
cesler,  l'autre  de  Worcester,  par  les  mains  d'Etienne, 
archevêque  de  Cantorbéry.  A  cette  époque  le  roi 
d'Angleterre  Jean,  ayant  achevé  ce  qu'il  avait  à  faire 
dans  les  provinces  d'outre-mer,  revint  en  Angleterre, 
le  quatorzième  jour  avant  les  calendes  de  no- 
vembre. 

Vers  le  même  temps  les  comtes  et  barons  d'Angle- 
terre se  réunirent  à  Saint-Edmond  sous  prétexte  d'y 
prier  ;  mais  en  réalité  une  autre  cause  les  y  amenait  ; 
car,  après  avoir  longtemps  et  secrètement  délibéré , 
ils  produisirent,  au  milieu  de  l'assemblée,  une  cer- 

Probablement  Saint-Martin  de  Tours. 
^  CistatonensiS^  dit  le  texte.  Nous  proposons  et  traduisons  santonen- 
sis.  Une  variante  donne  à  tort  chrMaiiensis. 


5»  JEAN-SANS-TERKE. 

laine  charte  du  roi  Henri  I^*",  qu'Etienne,  archevêque 
de  Cantorbéry,  leur  avait  déjà  remise,  dans  une  pré- 
cédente entrevue,  qui  avait  eu  lieu  à  Londres,  comme 
nous  l'avons  raconté.  Or,  cette  charte  contenait  quel- 
ques libertés  et  lois  du  roi  Edouard,  octroyées  par  lui 
à  la  sainte  église  d'Angleterre  et  aux  seigneurs  du 
royaume  ;  sans  compter  plusieurs  autres  libertés  que 
ledit  roi  Henri  y  avait  ajoutées  pour  son  compte.  Les 
barons  étant  donc  tous  réunis  à  Saint-Edmond,  ju- 
rèrent ,  à  commencer  par  les  plus  puissants ,  et  sur 
le  maître-autel  de  Téglise,  que,  si  le  roi  se  refusait  à 
octroyer  les  lois  et  libertés  susdites,  ils  lui  feraient  la 
guerre ,  et  se  regarderaient  comme  déliés  de  leur 
serment  de  fidélité  jusqu'à  ce  qu'il  eût  confirmé  par 
une  charte ,  munie  de  son  sceau  ,  la  concession  de 
toutes  leurs  demandes.  Ils  convinrent  ensuite  unani- 
mement de  se  présenter  tous  ensemble  au  roi ,  après 
la  fêle  de  Noël ,  pour  obtenir  de  lui  la  confirmation 
des  libertés  susdites  ;  et  jusqu'à  cette  époque  de  se 
pourvoir  bien  en  chevaux  et  en  armes,  de  façon 
que  si  le  roi  (comme  ils  en  étaient  presque  sûrs)  vou- 
lait, d'après  sa  duplicité  habituelle,  se  dégager  de  son 
propre  serment,  ils  Tobligeassent  aussitôt,  par  la 
prise  de  ses  châteaux,  adonner  satisfaction.  Ces 
^conventions  faites ,  chacun  se  retira  chez  soi. 

Cette  même  année,  Jean,  abbé  de  l'église  de  Saint- 
Albans  ,  eut  pour  successeur  Guillaume,  moine  pris 
dans  le  sein  de  la  communauté.  Il  fut  élu  solennelle- 
ment l'illustre  jour  du  bienheureux  JPdmond,  à  la  cin- 
quième férié  ;  et  le  jour  de  saint  André ,  apôtre ,  au 


ANNÉK  V2\Â.  527 

premier  dimanche  de  l'Avent,  ii  reçut  solennelle- 
menl  et  pontitîcalement  la  bénédiction  des  mains 
d'Euslache,  évéque  d'Ély,  dans  Téglise  du  bienheu- 
reux Albans,  devant  le  maître-aulel.  On  assure  qu'a- 
vant son  élection  quelques  moines  du  monastère 
avaient  eu  avis,  dans  une  vision  nocturne,  de  son 
élection  prochaine.  Le  premier  abbé  de  Téglise  de 
Saint-Albans,  premier  martyr  d'Angleterre ,  fut  Wil- 
legod.  L'an  de  l'Incarnation  de  Noire-Seigneur,  sept 
cent  qualre-vingt-quatorze  ,  aux  calendes  d'août,  le 
très-puissant  roi  de  Mercie,  Offa,  avait  établi  des 
moines  à  Saint-Albans,  lorsqu'on  trouva  le  corps  du 
martyr,  et  il  avait  nommé  Willegod  abbé ,  en  lui 
enjoignant  de  vivre  sous  la  règle  monastique  ,  avant 
même  que  l'église  fût  construite.  A  Willegod  succéda 
Eadrik,  à  Eadrik  Wulsin,  à  Wulsin  Ulnoth,  à  Ulnotli 
Eadfrid,  à  Eadfrid  Wulsin,  à  Wulsin  Alfrik,  à  Alfrik 
Ealdred,  à  Eaidred  Eadmar,  à  Eadmar  Léofrik,  qui, 
à  cause  de  ses  vertus,  devint  archevêque  de  Cantor- 
béry,  à  Léofrik  Alfrik,  frère  utérin  de  ce  même  Léo- 
frik, à  Alfrik  Léofstan,  à  Léofslan  Fréthérik,  à  Fré- 
thérik  Paul ,  à  Paul  Richard ,  à  Richard  Geoffroi ,  à 
Geoffroi  Raoul ,  à  Raoul  Robert,  à  Robert  Simon  ,  à 
Simon  Guarin  ,  à  Guarin  Jean  ,  à  Jean  Guillaume , 
vingt-deuxième  abbé,  l'an  seizième  du  règne  du  roi 
JeaD. 

Prétention  des  barons  anglais  au  sujet  des  liber- 
tés D£  l'Angleterre.  —  Noms  des  chefs  de  cette 
HGCE.  —  Refus  du  roi  Jean.  —  L'an  de  grâoe  42^15, 


528  JEÂN-SANS-TERRE. 

qui  est  la  dix-septième  année  du  rèjjne  du  roi  Jean, 
ledit  roi  tint  sa  cour  à  Noël,  à  Worcester j  mais 
il  y  resta  à  peine  un  jour,  et  de  là  il  se  rendit  en 
toute  hâte  à  Londres,  où  il  chercha  un  refuge 
dans  le  Temple-Neuf.  En  effet,  les  barons  dont 
nous  avons  parlé  arrivèrent  bientôt  dans  un  ap- 
pareil militaire  assez  redoutable,  et  demandèrent 
la  confirmation  des  lois  et  libertés  du  roi  Edouard , 
ainsi  que  des  autres  libertés  octroyées  déjà  à  eux- 
mêmes,  au  royaume  d'Angleterre,  et  à  l'église  angli- 
cane ,  telles  qu'elles  étaient  contenues  dans  les  lois 
d'Edouard  et  dans  la  charte  du  roi  Henri  P"^.  Ils  as- 
suraient en  outre  qu'à  l'époque  de  son  absolution  à 
Winchester,  il  avait  promis  de  rétablir  les  vieilles 
lois  et  libertés ,  et  s'était  engagé  à  les  observer  par 
son  propre  serment.  Le  roi  voyant  que  les  barons 
étaient  fermement  résolus  dans  leurs  demandes ,  et 
craignant  par-dessus  tout  qu'ils  ne  l'attaquassent, 
puisqu'ils  se  trouvaient  là  préparés  pour  le  combat, 
répondit  que  ce  qu'ils  demandaient  était  une  grande 
et  difficile  chose  ;  qu'il  les  priait  de  lui  donner  trêve 
jusqu'à  Pâques  closes*,  afin  qu'il  en  délibérât,  et 
qu'il  pût  pourvoir  à  lui-même  et  à  la  dignité  de  sa 
couronne.  Enfin ,  après  de  longues  négociations  de 
part  et  d'autre,  le  roi  Jean  se  vit  contraint  d'accep- 
ter pour  cautions  l'archevêque  de  Cantorbéry,  l'é- 
vêque  d'Ély,  et  Guillaume  Maréchal ,  qui  promirent 


^'^  C'est  le  dimanche  de  Quasimodo^  comme  Pâques  fleuries  est  le 
dimanche  des  Rameaux. 


ÀNNÉI-    1215.  52î> 

que  ,  sous  la  médiation  du  droit,  et  au  jour  fixe ,  il 
donnerait  satisfaction  à  tous.  Gela  fait,  les  seigneurs 
retournèrent  chez  eux.  Pendant  ce  temps,  le  roi,  vou- 
lant se  prémunir  pour  Tavenir,  se  fit  jurer  à  lui  seul, 
contre  tous  hommes ,  fidélité  dans  TAngleterre  en- 
tière, et  fit  renouveler  les  hommages.  Pour  prendre 
une  précaution  encore  plus  efficace,  il  se  croisa  le 
jour  de   la  purification  de  la  bienheureuse  Marie, 
afin  de  se  metti^e  à  Tabri  sous  la  proleclion  de  la  croix  ; 
mais  il  agit  ainsi  plutôt  par  crainte  que  par  dévotion  : 
cependant   entre  deux  opinions  douteuses  on  doit 
adopter  celle  qui  est  la  plus  favorable.  —  Cette  même 
année,  Eustache,  évéque  d'Ély,   homme  profondé- 
ment  instruit  dans   la  science  divine  et  humaine, 
mourut  à  Reading,  et  alla  où  va  toute  créature. 

Vers  le  même  temps,  pendant  la -semaine  de 
Pâques,  les  seigneurs  dont  nous  avons  souvent  parlé , 
se  trouvèrent  réunis  à  Stamford  ;  ils  étaient  bien 
pourvus  d'armes  et  de  chevaux,  et  avaient  déjà  en- 
traîné dans  leur  parti  presque  toute  la  noblesse  du 
royaume,  et  formé  une  très-nombreuse  armée,  tant 
le  roi  Jean  s'était  rendu  odieux  à  tout  le  monde. 
Cette  armée  s'élevait  à  deux  mille  chevaliers,  sans 
compter  les  cavaliers  ,  les  sergents  et  les  fantassins , 
tous  bien  munis  d'armes  de  toute  espèce.  Les  chefs 
et  les  agitateurs  de  ct^tte  révolte  étaient  Robert,  fils 
de  Gaultier,  Eustache  de  Vesci,  Richard  de  Percy, 
Robert  de  llos,  Pierre  de  Brus,  Nicolas  d'Kstoute- 
ville ,  Saër,  comte  de  Winchester  ,  Robert,  comte  de 
Winchester,  Robert,  comte  de  Clare  ,  Henri,  comte 
II.  34 


530  JEAN-SANS-TERRE, 

de  Clare  \  le  comte  Roger  Bigod,  Guillaume  de 
Mowbray,  Roger  de  Creissy,  Ranulf ,  fils  de  Robert, 
Robert  de  Ver,  Foulques;  fils  de  Guarin,  Guillaume 
Mallet,  Guillaume  de  Montaigu,  Guillaume  de  Beau- 
champ,  Etienne  de  Kime,  Guillaume  Maréchal  le 
jeune  ,  Guillaume  Manduit ,  Roger  de  Montbegon  , 
Jean,  fils  d'Alain,  Gilbert  de  Laval,  Osbert  (?),  fils 
d'Alain ,  Guillaume  de  Hobregge ,  Olivier  de  Ho» 
bregge ,  Olivier  des  Vallées ,  Gilbert  de  Gant ,  Mau- 
rice de  Gant,  Roger  de  Brakley,  Roger  de  Lanvaley, 
Geoffroi  de  Mandeville ,  comte  d'Essex ,  Guillaume 
son  frère,  Guillaume  de  H  untinfeld,  Robert  de  Greslei, 
Geoffroi,  constable  de  Meauton,  Alexandre  dePuin- 
ton,  Pierre,  fils  de  Jean,  Alexandre  de  Sutton, 
Osbert  de  Bobi,  Jean,  constable  de  Chester,  Thomas 
de  Muleton,  Conan ,  fils  d'Hélie,  et  beaucoup  d'au- 
tres. Tous  ensemble  conjurés  et  confédérés,  avaient 
pour  fauteur  principal  Etienne  ,  archevêque  de  Can- 
torbéry.  Le  roi  se  trouvait  en  ce  moment  à  Oxford, 
attendant  l'arrivée  de  ses  barons.  En  effet ,  le  lundi 
qui  suit  l'octave  de  Pâques,  les  susdits  barons  s'assem- 
blèrent de  nouveau  au  bourg  de  Brakley.  Lorsque  le 
roi  en  fut  informé ,  il  leur  envoya  l'archevêque  de 
Cantorbéry,  Guillaume  Maréchal ,  comte  de  Pem- 
broke, et  quelques  autres  hommes  sages,  pour  leur 
demander  quelles  étaient  ces  lois  et  libertés  qu'ils 
réclamaient.  Les  barons  remirent  alors  aux  députés 

*  L'exemple  de  la  famille  de  Meulan  (  page  32^  du  premier  volume), 
prouve  qu'il  était  d'usage  daus  quelques  jgrandes  fuÉnillcs  que  les  deux 
frères  portassent  le  luême  titre. 


ANNEE  ^2^5.  554 

une  cédule  qui  contenait  en  grande  partie  les  an- 
tiques lois  et  coutumes  du  royaume  ,  affirmant  que 
si  le  roi  ne  les  leur  octroyait  sur-le-champ,  et  ne  les 
confirmait  par  une  charte  scellée  de  son  sceau ,  ils 
sauraient  bien  le  forcer,  par  la  prise  de  ses  châteaux, 
de  ses  terres  et  de  ses  possessions ,  à  leur  donner 
satisfaction  convenable  sur  ce  qu'ils  demandaient. 
L'archevêque,  de  retouravecses  compagnons,  présenta 
la  cédule  au  roi,  en  lui  récitant  de  mémoire  chacun 
des  articles  qu'elle  contenait.  Aussitôt  que  le  roi  eut 
compris  la  teneur  de  ces  articles,  il  se  prit  à  rire  d'un 
air  moqueur  et  furieux  :  «  Comment  les  barons  se 
<«  contentent-ils  de  ces  exactions  iniques,  s'écria-t-il? 
<c  Ils  devraient  demander  le  royaume!  ce  qu'ils  ré- 
«  clament  est  chose  absurde  et  erronée ,  et  n'est  ap- 
«  puyée  sur  aucun  droit.  »  Puis  il  ajouta  avec  un 
affreux  jurement  :  «  Jamais  je  n'accorderai  de  tels 
«  privilèges,  qui  de  roi  me  rendraient  esclave.  »  Or, 
les  articles  de  lois  et  de  libertés  dont  les  barons  de- 
mandaient la  confirmation  sont  en  partie  renfermés 
dans  la  charte  du  roi  Henri,  rapportée  plus  haut,  en 
partie  tirés  des  anciennes  lois  du  roi  Edouard,  comme 
la  suite  de  cette  histoire  le  montrera  en  son  lieu. 


FIN    DU   TOME    DEUXIÈME. 


NOTES, 


Note  I.  Voir  les  pages  145, 15idu  volume. 

L'itinéraire  de  Richard  et  plusieurs  faits  particuliers  de  son 
séjour  en  Sicile  ont  été  présentés  très-sommairement  par  la  plu- 
part des  historiens  modernes  que  nous  avons  eus  sous  les  yeux. 
Nous  essayons  ici  de  combler  cette  lacune ,  en  éclaircissant  ou 
rectifiant ,  au  besoin ,  le  récit  de  Matt.  Paris ,  à  l'aide  des  trois 
chroniques  de  Geoffroy  de  Vinisauf ,  de  Jean  Brompton  ,  et  de 
Roger  de  Hoveden.  (  Collections  de  Gale  et  de  Saville.  ) 

Après  leur  départ  de  Vezelay ,  les  deux  rois  firent  route  en- 
semble en  passant  par  Saint-Léonard  de  Corbigny,  Moulins  (en 
Gilbert) ,  Montescot  (?) ,  Toulon  (sur  Arroux),  Sainte-Marie- 
le-Bois ,  Belleville ,  Villefranche  et  Lyon.  Dans  cette  ville  ils  se 
séparèrent ,  et  Richard  se  dirigea  seul  vers  Marseille ,  en  sui- 
vant la  rive  gauche  du  Rhône ,  par  Auberive ,  Saint-Bernard 
de  Romans,  Valence,  Loriol,  Valreas,  Saint-Paul  de  Provence, 
Montdragon ,  Orange ,  Sorgues ,  Bompas  près  d'Avignon ,  Se- 
nas, Salon,  Marignane,  et  Marseille.  Richard  y  attendit  trois 
semaines,  selon  Vinisauf,  l'arrivée  de  sa  flotte,  et  se  décida  en- 


554  NOTES. 

fin  à  partir  sur  une  galère  appelée  Pumbone  par  Brompton  et 
Hoveden  (7  août  ^^90).  Il  côtoya  la  Provence  et  l'Italie  en 
passant  par  Saint  -  Etienne  \  Aquilée  (Aquileia),  Noirmont 
[Mons  Niger) ^  Saint-Honorat,  Nice,  Vintemiglia,  Sainte-Marie 
de  Funz  (  ?  ) ,  Noli.  Le  ^  5  août,  il  arriva  à  Savone  (  Senie 
dans  Matt.  Paris  ),  mais  ce  fut  à  Gênes  qu'il  eut  avec  le  roi  de 
France  l'entrevue  dont  il  est  question  dans  le  texte.  Philippe- 
Auguste,  malade,  était  logé  dans  un  palais  de  ville  près  de  l'église 
de  San  Lorenzo.  Richard  toucha  successivement  àPorto-Fino,  à 
Porto-Venere,  àPise.  Le  2^  août,  il  étaità  l'île  Gorgona;  le  25,  il 
se  fit  mettre  à  terre,  et,  pour  se  distraire,  fit  deux  lieues  à  cheval 
avec  quelques-uns  de  ses  chevahers  jusqu'à  Piombino.  Là  il  chan- 
gea de  galère,  monta  sur  celle  d'un  certain  Foulques  Rustac,  et, 
poussé  par  un  vent  favorable ,  dépassa  les  îles  d'Argentara  et 
de  Gionati.  Arrivé  à  Porto-Ercolo,  à  mi-chemin  entre  Marseille 
et  Messine  ^ ,  il  remonta  sur  la  galère  Pumbone,  toucha  à  Cor- 
neto,  à  Civita-Vecchia,  s'arrêta  au  phare  d'Ostie ,  où  il  reçut  les 
députés  du  pape ,  et  traversa  la  forêt  de  Selvedene  (  ?  ) ,  où  il 
admira  une  magnifique  voie  romaine.  Le  27 ,  il  doubla  le  cap 
Circello ,  toucha  à  Terracine ,  reconnut  les  îles  de  Palmaria  et 
de  Ponza,  et  le  groupe  d'îles  volcaniques  qui  sont  en  avant  du 
promontoire  de  Pouzzoles.  Il  entra  dans  le  golfe  de  Baïa,  s'arrêta 
deux  jours  à  Naples,  où  il  visita,  dans  l'église  de  Saint- Janvier, 
la  crypte  ou  étaient  conservés  les  corps  de  quelques  saints  re- 
nommés ;  et,  enfin ,  arriva  à  Saleme ,  où  après  un  assez  long 
séjour,  il  apprit  que  sa  flotte  était  arrivée  à  Messine  ^.  11  se  re- 

.,/ Probablement  une  des  îles  Hières.  JN'ous  n'ayons  pu  retrouver  sur 
les  cartes  ce  nom  et  les  deux  suivants,  ni  ménie  aucune  approximation. 

a  Ce  port  est  appelé  par  Brompton  Kerleche  ,  par  Hoveden  l^orie- 
kers ,  et  par  Matt,  Paris  Portustvere.  Nous  avons  traduit  ce  dernier 
mot  par  Porto-Venere.  Mais  nous  pensons  ,  après  plus  mûre  comparai- 
son des  textes,  qu'il  faut,  malgré  la  similitude  des  noms,  lire  ici  Porto- 
Ercolo. 

^  Liii  flotte,  retenue  en  Portugal ,  n'arriva  à  Marseille  qu'à  l'octave  de 
l'Assomption.  iN'y  trouvant  pas  Richard,  elle  y  resta  huit  jours  pour  se 


NOTES  555 

mit  en  route  pi-obablement  par  terre ,  quoique  les  chroniques  ne 
le  disent  point ,  passa  par  un  lieu  que  Brompton  appelle  Melfi; 
puis  à  Scalea,  alla  coucher  dans  un  prieuré  du  Mont-Cassin,  près 
de  Santa-Euphemia ,  arriva  ensuite  à  Mélito  ' ,  à  la  Bagnara , 
traversa  le  Phare ,  et  arriva  à  Messine  le  ^  4  septembre. 

Les  Français  étant  logés  dans  l'intérieur  de  la  ville,  Richard, 
avec  ses  barons,  prit  ses  quartiers  au-dehors ,  et  une  partie  de 
son  armée  resta  sur  les  côtes  de  Calabre.  Le  50  septembre ,  il 
repassa  le  détroit ,  se  saisit  de  la  Bagnara  2,  où  il  y  avait  une  mai- 
son de  chanomes  réguUers,  et  y  établit  sa  sœur  Jeanne.  Au  mi- 
lieu du  détroit  dans  un  îlot ,  situé  près  de  l'écueil  de  Charybde , 
s'élevait  un  château  fortifié  qu'on  appelait  le  Monastère  des 
Griffons.  Richai-d  s'en  rendit  maître  le  2  octobre ,  selon  Bromp- 
ton, qui  fixe  avec  soin  la  position  de  ce  lieu,  y  plaça  ses  maga- 
sins de  vivres,  et  y  déposa  ses  trésors.  Cependant,  devant  Mes- 
sine, la  jalousie  des  Siciliens  contre  les  Anglais  n'avait  pas 
tardé  à  éclater ,  et  c'est  ici  que  le  récit  de  Matt.  Peu*is  a  besoin 
de  commentaire.  Plusieurs  croisés  avaient  disparu,  dit  Vinisauf, 
et  on  avait  reconnu  qu'ils  avaient  été  jetés  méchamment  dans 
les  latrines.  L'arrogance  du  roi  d'Angleterre  qui  se  saisissait  des 
places  à  sa  convenance ,  augmenta  ces  mauvaises  dispositions , 
fomentées  d'ailleurs  par  deux  ministres  de  Tancrède ,  Giordano 


refaire  ,  et  cingla  ensuite  directement  vers  Messine  en  passant  par  le  dé- 
troit de  Bonifacio  et  en  touchant  à  l'île  Stromboli.  Il  faut  donc  lire  dans 
le  texte  Amjlorum  rege  non  inventa  ;  car  Matt.  Paris  ne  peut  se  con- 
tredire aussi  étrangement. 

*  Brompton  place  à  Mélito  Tanecdote  que  M.  Aug.  Thierry  met  aux 
environs  de  Messine.  Richard  ayant  voulu  prendre  un  épervier  à  un 
paysan  ,  celui-ci  tira  son  couteau  et  appela  ses  voisins  à  son  aide.  Le  roi 
voulut  se  servir  de  son  épée  qui  se  brisa  entre  ses  mains,  et  il  fut  forcé 
de  prendre  la  fuite  poursuivi  à  coups  de  bâton  et  de  pierres.  (  HiSt.  de 
la  Couq. ,  tome  iv,  liv.  ix.  )  Le  père  d'Orléans  admet  en  tous  points  le 
récit  de  Brompton.  (  l\év.  (VAugl.^  tome  i,  page  267.  ) 

»  Cette  ville  est  appelée  la  Baiguare  par  Brompton,  Labamare^nr 
Diceto,  L^mba  Maris  par  Matt.  Paris. 


556  NOTES. 

del  Pino  ou  Luppino ,  et  l'amiral  Margarit.  Apprenant  que  les; 
Messinois  refusaient  de  vendre  des  vivres  à  son  armée,  Richard 
prit  un  bateau ,  et  se  fit  transporter  au  logement  de  Philippe- 
Auguste,  qui  habitait  le  palais  du  roi  Tancrède,  à  Messine.  La 
discorde  parut  apaisée,  mais  recommença  le  lendemain.  Les 
Messinois  se  renfermèrent  dans  leur  ville,  pendant  que  les  Grif- 
fons * ,  postés  sur  une  hauteur  voisine ,  attaquaient  la  maison 
d'Hugues-le-Brun  ,  hors  de  Messine,  et  non  pas  dans  l'île  dont 
Richard  s'était  emparé ,  comme  le  récit  de  Matt.  Paris  pourrait 


*  Il  est  dilJicilede  se  faire  une  idée  exacte  de  ce  qu'étaient  ces  griffons. 
Vinisauf ,  qui  paraît  bien  instruit  des  faits  contemporains  relatifs  aux 
Orientaux  ,  dit  que  les  griffons  étaient  presque  tous  fils  des  Sarrazius  , 
anciens  habitants  de  l'île.  D'après  Brompton  ils  étaient  détestés  des  Ita- 
liens et  on  pouvait  les  maltraiter  et  les  tuer  sans  que  nul  s'en  inquiétât, 
Hoveden  donne  une  autre  indication  également  curieuse  :  c'est  qu'après 
la  prise  de  Messine  cent  mille  Sarrazins  hommes ,  femmes  et  enfants  se 
retirèrent  dans  les  montagnes  redoutant  les  projets  de  Henri  VI  et  les 
armes  de  Richard  ,  et  qu'ayant  appris  la  conclusion  de  la  paix  entre 
Richard  et  Tancrède ,  ils  revinrent  se  mettre  au  service  et  à  la  disposi- 
tion du  roi  sicilien.  Mais  si  ces  griffons  étaient  Sarrazius,  comment  oc- 
cupaient-ils à  titre  de  moines  le  monastère  où  Richard  établit  ses  maga- 
sins? Brompton  lui-même  raconte  que  pendant  un  orage  un  globe  de  feu 
fut  aperçu  par  les  Anglais  au  sommet  du  clocher  du  monastère,  et  que  les 
griffons  Ibi  Deojugiter  servientes  leur  dirent  que  ce  phénomène  avait 
toujours  lieu  en  temps  d'orage.  Richard  n'avait  donc  pas  chassé  ces  moi- 
nes malgré  la  tache  de  leur  origine.  M.  Aug.  Thierry  appelle  ces  religieux 
des  moines  grecs  et  il  a  probablement  en  vue  l'explication  que  donne 
Uucange  au  mot  Grif fanes.  En  effet,  ce  commentateur  rappelle  que  les 
Latins,  voulant  contenir  les  Grecs  du  Péloponèse,  quand  ils  s'établirent  à 
Athènes,  construisirent  un  château  qu'ils  appelèrent  Mate-Griffous. 
(  Voy.  à  ce  sujet  les  ingénieuses  conjectures  d'Eus.  Salverte  ;  Essai  phi- 
losophique sur  les  noms  d'hommes.,  tome  ii,  page  1 41 .)  Nous  pensons, 
en  rassemblant  ces  indications,  qu'on  peut  voir  dans  les  Griffons  une  race 
mêlée  de  Grecs  et  de  Sarrazins  ,  et  que  1;.  plupart  de  ces  métis,  haïs  et 
t^édaignés  ,  servaient  comme  aventuriers  dans  U^s  armées  des  roi&nf»r- 
UKuids. 


NOTES.  Ï)Ô7 

le  faire  croire.  Trois  chevaliers  anglais  et  plusieurs  sergents  pé- 
rirent dans  la  lutte.  Les  griffons  furent  repoussés  et  poursuivis 
jusqu'aux  remparts  de  Messine ,  dont  les  portes  furent  aussitôt 
brisées  malgré  la  résistance  des  habitants.  Richard  prit  pos- 
session de  la  ville ,  en  moins  de  temps ,  dit  Vinisauf,  qu'un  prê- 
tre n'en  mettrait  à  chanter  matines  (  5  octobre  ) .  La  bannière  de 
Normandie  fut  arborée  sur  toutes  les  tours.  On  sait  les  réclama- 
tions de  Philippe.  Richard  consentit  à  ôter  sa  bannière  et  remit 
la  ville  en  garde  aux  templiers ,  jusqu'à  ce  qu'il  eût  obtenu  sa- 
tisfaction de  Tancrède.  Il  est  évident  que  Matt.  Paris  interver- 
tit l'ordre  des  faits,  pour  la  prise  de  Messine. 

Même  observation  sur  les  négociations  qui  suivirent ,  et  sur 
l'arrivée  des  deux  reines.  Ces  événements  sont  anticipés  dans 
le  texte.  Tancrède  apprit  à  Palerme  (  résidence  qu'il  n'avait 
pas  quittée  depuis  l'arrivée  des  deux  rois  )  ce  qui  s'était  passé  à 
Messine,  et  les  exigences  de  Richard.  Il  fit  d'abord  une  réponse 
vague  et  ambiguë  dont  les  indigènes  s'autorisèrent  pour  refuser 
de  nouveau  des  vivres  aux  Anglais.  Richard,  alors,  fit  fortifier 
le  château  des  Griffons  dans  l'île ,  et  construire  Mategrive  sur 
la  montagne  qui  dominait  Messine.  Tancrède ,  intimidé ,  accéda 
à  toutes  les  demandes  de  Richard,  et  dans  une  entrevue  qui  eut 
lieu  près  de  Catane  ou  à  Catane  même ,  conclut  un  traité  qui 
fut  juré  par  Giordano,  Margarit  et  les  principaux  seigneurs  si- 
ciliens. Avant  de  retourner  à  Palerme ,  Tancrède ,  pour  gage 
de  sa  foi ,  remit  à  Richard  une  letti*e  qu'il  prétendait  lui  avoir 
été  envoyée  par  le  duc  de  Bourgogne,  au  nom  du  roi  de 
France,  et  dans  laquelle  il  était  dit  que  Richard  était  un  traître, 
et  que  si  Tancrède  voulait  l'assaillir  pendant  la  nuit ,  les  Fran- 
çais étaient  prêts  à  le  seconder  * .  Richard  dissimula  quelques 
temps ,  et  distribua  des  présents  magnifiques  à  ses  chevaliers , 
et  donna  un  festin  splendide  à  Mategrive,  pour  célébrer  les  fêtes 


*  Matt.  Paris  ne  dit  pas  un  mot  de  ce  fait  rapporté  par  Rojjcr  de  llo- 
veden,  et  qui  prouverait  plus  contre  Tancrède  que  contre  Philippe  auv 
veHx  de  Pliistorion  impartial. 


558  NOIES. 

de  Noël  ;  mais  ayant  reçu  avis  qu'Éléonore  et  Bérengère  étaient 
arrivées  en  Calabre  (  premiers  jours  de  février  ^  4  9^  ) ,  il  résolut  de 
s'autoriser  de  l'avis  de  Tancrède  pour  rompre  ouvertement  son 
mariage  projeté  avec  Aliz.  Nous  avons  déjà  indiqué  en  note  la 
discussion  qui  eut  lieu  entre  les  deux  rois ,  et  nous  renvoyons, 
pour  plus  de  détails  ,  à  M.  Aug.  Thierry,  liv.  XI ,  pag.  57  et 
suiv. ,  et  au  P.  d'Orléans ,  tom.  I",  pag.  272  et  suiv.  Quand 
le  traité  eut  été  conclu ,  il  alla  chercher  sa  mère ,  et  sa  future 
épouse  à  Reggio,  pour  les  amener  à  Messine;  mais  les  fiançail- 
les ne  furent  célébrées  qu'après  le  départ  de  Philippe ,  qui  eut 
lieu  le  samedi  après  l'annonciation  de  la  Vierge  (  28  mars,  se- 
lon Matt.  Paris).  Avant  de  partir  à  son  tour ,  Richard  détruisit 
son  château  de  Mategrive ,  et  quitta  Messine  le  9  avril. 

Note  II.  Voir  les  pages  294,  5i7  du  volume. 

Les  milices  communales  étaient  encore  mal  aguerries,  dit 
Dutillet ,  et  celles  de  Beauvais  n'avaient  pu  soutenir  le  choc  des 
routiers  de  Richard;  mais,  si  elles  eurent  le  dessous  dans  quelques 
engagements  particuliers ,  elles  prirent  une  éclatante  revanche  à 
la  grande  bataille  de  Bouvines.  Les  légions  des  communes, 
principalement  de  Corbie ,  d'Amiens ,  d' Arras ,  de  Beauvais ,  de 
Compiègne ,  y  vinrent  en  foule  précédées  par  l'oriflamme  de 
Saint-Denis,  et  se  serrèrent  autour  de  l'étendard  royal  au  champ 
d'azur  et  aux  fleurs  de  lys  d'or.  Elles  furent  opposées  aux  Alle- 
mands de  l'armée  ennemie  :  «  et  quand  Othon  vit  tels  gens , 
ù  n*  en  fut  pas  moult  joy  eux.,,  elles  outrepassèrent,  au  rapport 
des  chroniqueurs,  toutes  les  batailles  des  chevaliers.  ^>  Peut-être 
ces  éloges  sont-ils  un  peu  exagérés,  puisque  nous  savons  qu'elles 
plièrent  d'abord;  mais  elles  revinrent  rigoureusement  à  la 
charge,  et  contribuèrent  sans  nul  doute  au  gain  de  la  bataille. 

Les  termes  dont  se  sert  Ordéric  Vital  autorisent  à  penser 
que  Louis-le-Gros  eut,  le  premier,  l'idée  d'organiser  les  com- 
munes en  milices  * ,  soit  pour  réprimer  les  brigandages  particu- 

*  Lwiovicus  in  primis  ad  comprimendam  ejus  modi  tyrauuidem 


i 


NOIES.  559 

liers,  soit  pour  suivre  le  roi  à  la  guerre.  Avant  lui  les  baillis, 
les  comtes  ou  gouverneurs  des  villes ,  les  vicomtes ,  les  châ- 
telains levaient  seuls  et  commandaient  les  troupes  féodales  du 
roi.  Louis  VI  concerta  avec  les  évêques  et  les  bourgeois  les 
moyens  de  lever  les  milices  communales  :  il  fut  réglé  que  les 
villes  lèveraient  elles-mêmes  des  troupes  de  bourgeois  qui  marche- 
raient à  l'armée  par  paroisses,  chaque  curé  en  tête,  avec  la 
bannière  de  l'égUse.  Au  siège  de  Bréherval,  les  curés,  suivis  de 
leurs  paroissiens ,  portèrent  leurs  bannières  ;  les  abbés  y  vinrent 
aussi  avec  leurs  vassaux.  Ces  milices  furent  appelées  indiffé- 
remment communiœ  ou  communitates  parochiarum  ;  l'auto- 
rité et  le^  fonctions  des  chefs  des  troupes  féodales  furent  trans- 
portées auK  villes  elles-mêmes  * . 

Ces  milices  n'étaient  obligées  de  marcher ,  à  leurs  frais ,  que 
jusqu'à  une  certaine  distance  de  leurs  demeures  ;  si  on  les  me- 
nait plus  loin ,  c'était  au  roi  à  les  défrayer.  Il  y  en  avait  même 
qui  n'étaient  obhgées  de  s'éloigner  de  leur  ville  que  de  manière  à 
y  revenir  coucher.  Tel  était  le  privilège  de  la  Commune  de 
Rouen  ;  privilège  soigneusement  maintenu  par  les  rois  d'Angle- 
terre et  de  France,  puisque  Rouen  en  était  encore  en  possession 
au  temps  de  Philippe-le-Hardi. 

Le  nombre  des  soldats  que  les  villes  devaient  fournir  était 
marqué  dans  leurs  chartes  de  franchises,  et  il  ne  dépassait 


prœdonum  et  seditiosonim  auxilium  totam  per  GaUiam  deposcere 
coacivs  est  episcoporum.  Tune  ergo  communitas  in  Francid  popu- 
taris  instituta  est  à  prœsuHbus  ut  presbyteri  comiturentur  régi  ad 
obsidionem  velpugnam  cum  vexillis  et  parochianis  omnibus  (  Huit. 
yorm.  ,  lib.  xi  et  Xll.  )  Nous  n'.ivons  pas  besoin  d'avertir  que  notre 
but  étant  ici  de  présenter  seulement  quelques  notions  sommaires  sur  ces 
milices,  nous  nous  sommes  borné  à  résumer  l'exeellent  chapitre  du 
père  Dauiel.  (  IJist.  de  la  Milice  f ran çai,se  ,  tome  V\  chap.  III.  ) 

*  En  effet,  le  roi  convoquant  les  communes  pour  le  service  comme  il 
convoquait  ses  vassaux,  chaque  commune  comme  chaque  chevalier  baiv- 
ncret  représentait  un  effectif  dont  le  commandement  lui  appartenait. 


540  NOTES. 

guère  quatre  à  cinq  cents.  Un  rôle  de  ^  255 ,  dont  un  des  titres 
porte  :  Communes  qui  envotjèrent  sergents  de  pied,  donne  en 
liste  :  Laon,  500;  Bruières,  ^00;  Soissons,  200;  Saint  Quen- 
tin, 500;  Peronne,  500;  Montdidier,  500;  Corbie,  400.  Mal- 
gré l'incertitude  des  documents,  il  paraît  prouvé  que  ces  milices 
n'étaient  composées  que  de  bourgeois  ou  de  gens  faisant  à  dif- 
férents titres  partie  de  la  commune.  Dans  la  suite,  comme  on  en 
trouve  la  preuve  dans  le  continuateur  de  Nangis  et  dans  Frois- 
sard,  les  milices  bourgeoises  furent  ordinairement  commandées 
par  des  gentilshommes  en  renom ,  mais  surtout  par  les  hommes 
de  cette  classe  qui ,  frappés  des  avantages  de  la  commune ,  s'y 
étaient  fait  admettre. 

Au  temps  de  Philippe-Auguste ,  les  communes  d'un  pays  for- 
maient, dans  l'armée,  un  corps  à  part  auquel  les  historiens  de 
ce  règne  donnent  le  nom  de  légion.  Inter ea,  dit  Rigord ,  adve- 
niunt  legiones  communiarum.  Legio  Troum,  la  légion  de 
Troyes ,  dit  Guillaume-le-Breton. 

Si  de  riches  abbayes  telles  que  celle  de  Saint-Denis  et  celle  de 
Saint-Martin  de  Tours  (Marmoutier),  avaient  leurs  bannières 
de  guerre  que  les  comtes  du  Vexin  et  les  comtes  d'Anjou 
étaient  en  possession  de  porter ,  les  simples  paroisses ,  sous  les 
premiers  Capétiens,  n'avaient  certainement  que  la  croix  et  non  la 
bannière.  Maisquand  les  milices  commencèrent  à  être  levées  par 
paroisses ,  on  ajouta  à  la  croix  des  bannières  (vexilla)  où  était 
représenté  le  Saint,  patron  de  la  ville.  Or  l'étymologie  de  ban- 
nière, bannum  (ban  convoqué  par  le  souverain),  confirme  cette 
opinion. 

Le  père  Daniel ,  tout  en  admettant  que  la  milice  communale 
subsista  àpeu  près  jusqu'à  Charles  VII,  pense  que  la  nouvelle  or- 
ganisation introduite  par  ce  prince  parmi  les  gens  de  guerre 
n'eut  aucun  rapport  avec  les  anciennes  troupes  bourgeoises. 
Quelques  titres  militaires,  comme  ceux  de  capitaines  de  quartier, 
de  major  de  la  bourgeoisie,  d'archers  de  la  ville ,  subsistèrent 
seulement  pour  rappeler  une  institution  tombée  en  désuétude , 
mais  qui  devait  revivre  avec  éclat. 


NOTES.  5M 

Note  m.  Voir  les  pages  542,  350,  455,  543  du  volume. 

L'étymologie  de  sterling  est  une  des  plus  incei-taines  et  des 
plus  controversées  ;  et  quoique  quelques-uns  fassent  remonter 
ce  terme  jusqu'aux  rois  anglo-saxons ,  on  s'accorde  générale- 
ment à  croire  que  cette  appellation  monétaire  ne  date  guère  que 
du  règne  de  Jean  ou  de  Richard. 

Voici  ce  que  dit  le  Glossaire  latin  du  texte  au  sujet  de  ce  mot  : 
«  Le  sterling  a  ordinairement  la  valeur  d'un  denier  anglais  ; 
«  douze  deniers  [d'argent]  font  un  sol.  On  écrit  aussi  starling. 
«  D'où  je  présume  que  les  deniers  starlings  et  la  monnaie  star- 
«  ling  ont  pu  recevoir  leur  dénomination  du  mot  starre ,  ou 
«  quittance  des  juifs  ;  car  les  juifs ,  qui  sont  les  plus  exacts  de 
«  tous  les  argentiers  et  flaireurs  d'écus ,  refusaient  probable- 
«  ment  de  recevoir  d'autre  argent  que  des  monnaies  bien  éprou- 
«  vées ,  pour  leurs  marchandises  et  leurs  usures ,  et  de  donner 
«  sans  cela  starre  ou  quittance  à  leurs  créanciers.  Aussi  les 
«  monnaies  éprouvées  pouvaient  être  nonunées  starling,  c'est- 
«  à-dire  celles  qui  étaient  de  si  bon  et  si  pur  argent ,  que  les 
«  juifs  eux-mêmes  ne  les  refusaient  pas.  Je  sais  qu'on  donne 
«  d'autres  origines  au  nom  de  starling.  Quant  à  cette  opinion 
«  des  Écossais ,  qui  font  dériver  le  nom  de  notre  monnaie  de 
«  leur  château  de  Stirling,  le  savant  chevalier  Spelmann  l'a  jus- 
«  tement  réfutée.  Je  ne  regarde  pas  comme  plus  probable  la 
«  conjecture  de  ceux  qui  pensent  que  notre  mot  starling  vient 
«  des  oiseaux  étoumeaux  (en  anglais  starlings) ,  dont  la  figure 
«  était  gravée  sur  les  monnaies  du  roi  Édouard-le-Confesseur  ; 
«  car  ce  sont  tout  à  fait  des  colombes ,  et  non  des  étoumeaux , 
«  que  nous  voyons  encore  figurées  sur  les  boucliers  des  armes 
«  du  même  roi  ' .  C'est  aussi  une  colombe ,  et  non  un  étoumeau, 


Les  namismates  pensent  que  ce  que  les  glossateurs  appellent  deg 
colombes  sont  réellement  des  aigles ,  dont  la  figure  représente  plus  ou 
moins  imparfaitement  Taigle  impérial  qui  leur  servait  de  type. 


o42  NOTES. 

«  qui  est  ciselée  à  l'extrémité  de  son  bâton  ou  sceptre.  J'avoue 
«  que  j'ai  plusieurs  anciennes  monnaies  de  nos  rois  marquées 
«  d'étoiles  que  nous  appelons  stars.  L'argent  de  ces  monnaies 
«  est  aussi  pur  (sinon  davantage)  que  notre  moderne  monnaie 
«  sterling,  comme  nos  monnayeurs  l'ont  souvent  prouvé.  Mais 
«  c'est  une  question  de  savoir  si  ces  étoiles  ont  donné  à  notre 
«  monnaie  le  nom  de  starling^  ou  si  elle  a  été  plus  tard  frappée 
«  d'étoiles,  parce  qu'elle  s'appelait  précédemment  ainsi  du  starre 
«  des  juifs.  Pour  le  dire  en  passant,  cette  terminaison  linq  ou 
«  ing  est  employée  chez  nous ,  d'habitude ,  comme  diminutif: 
«  duck,  canard  ;  duckling^  petit  du  canard  ;  fond,  fondling; 
«  de  même ,  starling  a  pu  venir  de  star.  Le  savant  Spelmann 
«  adopte  plutôt  l'opinion  de  ceux  qui  font  dériver  nos  sterlings 
«  du  nom  de  ces  marchands  allemands  des  environs  de  Dant- 
«  zick  et  d'Elbing ,  que  nous  appelons  encore  ester  ling  s  ;  les- 
«  quels  étant  venus  en  Angleterre  ,  auraient  perfectionné  l'art 
«  de  purifier,  et  même  de  fondre  et  de  frapper  l'argent ,  et  au- 
«  raient  ensuite  laissé  leur  nom  à  ce  gem-e  de  travail.  Ce  qui  est 
«  assez  probable ,  à  moins  qu'avant  leur  arrivée  les  starres  des 
«  juifs  ou  les  étoiles ,  chez  nous  stars ,  n'aient  donné  leur  nom 
«  à  notre  monnaie  la  plus  estimée  ;  car  c'est  une  question  cou- 
rt troversée.  On  écrit  aussi  ester  ling.  Ce  mot,  pris  seul  et  sans 
«  explication ,  sert  à  distinguer  la  bonne  monnaie  anglaise , 
«  tant  de  la  monnaie  inférieure  que  de  la  monnaie  étrangère.» 
Lorsque  les  Normands  se  furent  emparés  de  l'Angleterre , 
ils  changèrent  peu  de  choses  soit  pour  le  type ,  soit  pour  la 
valeur ,  aux  monnaies  saxonnes  ;  la  seule  innovation  impor- 
tante fut  l'introduction  de  la  hvre  à  laquelle  fut  joint  presque 
exclusivement  le  nom  de  sterling  après  le  treizième  siècle. 
Jusqu'au  règne  d'Edouard  1^%  les  monnaies  dont  parle  Matt. 
Paris  paraissent  avoir  été  disposées  dans  la  gradation  sui- 
vante : 


La  livre  monnaie  d^argent  {lihra)  vaut  \  marc  et  demi. 
—  vatat  20  sol'K'à . 


NOTÉS.  545 

—  vaut  240  denarii. 

—  vaut  480  oboU. 

—  vaut  960  quadrantes. 

Le  marc  d'argent  *  vaut  \5soHdi  plus  \jiiàesolidus. 

—  vaut  i 60  denarii. 

—  vaut  520  oboli. 

—  vaut  640  quddrantes. 
Le  solidus^  sol  d'argent  (shilling)  vaut  i2 denarii. 

—  vaut  2^  oboli. 

—  vaut  48  quadrantes. 
Le  denarius^  vulgairement  numf/ius 

(penny) 2  vaut  2  oboli. 

Vobolus  ^  (halfpenny)  vaut  2  quadrantes. 

Enfin  le  quadrans  (  farthing  )  *. 

Jusqu'au  temps  d'Edouard  I^»*,  le  penny  était  coupé  en  deux 
parts  (half  pence),  ou  en  quatre  (farthings)  ;  mais  ce  prince 
interdit  ce  mode  de  partage  qui  prêtait  trop  à  la  fraude,  et  lit 


*  Le  marc  chez  les  Saxons  était  aussi  appelé  mancuse  {manu  cusa), 
mais  on  ne  frappait  guère  que  des  marcs  d^or  dont  la  valeur  est  incer- 
taine.  (  Voyez  le  glossaire  de  Spelmann  au  mot  marca.  ^ 

^Rees  (Cyclopœdia,  London,  -1819,  au  mot  penny)  affirme  que  le 
denier  d'argent  fut  la  plus  grande  monnaie  d'argent  frappée  en  Angle- 
terre jusqu'à  Edouard  III,  et  que  sa  valeur  ne  varia  pas  jusqu'au  règne 
de  ce  prince.  Cela  confirme  l'opinion  de  la  plupart  des  numismates  qu  i 
pensent  que  le  sol  d'argent  ne  fut  jamais  frappé  et  était  seulement  mon- 
naie de  compte. 

3  Rien  dans  le  mot  obolus ,  et  dans  la  manière  dont  il  est  ordinaire- 
ment présenté ,  n'indiquerait  qu'on  doive  y  voir  le  half  pennf^  si  outre 
le  passage  de  Matt.  Paris  sur  la  monnaie  irlandaise  à  l'année  1240,  nens 
ne  trouvions  dans  Charpentier  ce  renseignement  précieux  :  Obolus  ,  di- 
midius  smipulus.  Item  obolus  dicitur  medalia  (maille),  seUicet 
medietas  nummi.  { Gloss.,  ad  verb.  Obolus.  ) 

^  Le  farthing  était  anciennement  appelé  fourthing  comme  étant  la 
quatrième  partie  d'un  entier  ou  penny.  Le  farthing  d'or,  monnaie  usitée 
dans  tout  le  moyen  âge  ,   contenait  en  valeur  la  quatrième  partie  d'un 


544  '  NOTKS. 

frapper  des  half-pence  et  des  farthings  ronds.  Telle  est  l'opi- 
nion générale  que  Lingard  semble  adopter.  Cependant  plusieurs 
historiens  ont  découvert  que  les  half-pence  qu'on  attribue  ex- 
clusivement à  Edouard  I^r,  avaient  été  frappés  par  Henri  I^*", 
dont  on  a  vu  la  sévérité  contre  les  faux  monnayeurs  (pag.  287, 
\^^  vol.) ,  et  que ,  bien  que  ce  fût  l'usage  ordinaire  pendant  le 
règne  de  Guillaume-le-Conquérant  et  de  Guillaume-le-Roux,  de 
couper  le  penny  en  deux  pour  en  faire  des  half-pence ,  les  half- 
pences  commencèrent  dès  lors  à  être  frappés  ronds.  Plusieurs 
half-pence  ronds  de  Henri  le*"  sont  conservés  dans  les  cabinets 
des  curieux. 

Cette  discussion  explique  parfaitement  le  passage  de  Matt. 
Paris  relatif  à  la  monnaie  irlandaise  (page  433  de  ce  volume). 
Éthelred  ,  dans  son  invasion  en  Irlande ,  avait  fait  frapper  des 
monnaies  à  Dubhn  par  un  certain  Fœneman  ou  Faereman. 
Cnut ,  à  son  tour ,  maintint  la  monnaie  éthelredine.  Les  rois  ir- 
landais de  race  danoise  la  conservèrent  également  et  même  les 
rois  de  race  erse,  entre  autres  Donald  de  Monaghan  ;  mais  la 
coutume  saxonne  de  couper  les  monnaies  en  deux  et  en  quatre, 
avait  probablement  donné  lieu  à  tant  d'abus  dans  ce  pays  en- 
core sauvage ,  que  Jean  pensa  qu'il  était  d'une  saine  politique 
de  faire  frapper  des  half-pence  et  des  farthings  ronds,  en  leur 
donnant  le  poids  des  mêmes  monnaies  légales  usitées  en  An- 
gleterre ' . 

Quant  à  la  valeur  comparative  des  monnaies  du  treizième 

noble  ou  20  deniers  d'argent,  et  en  poids  la  sixième  partie  d'une  once 
d'or.  Il  est  mentionné  dans  le  statut  9  de  Henri  V,  chap.  7,  où  il  est 
ordonné  que  juste  et  bon  sera  le  poids  du  noble ,  du  demi  noble  et  du 
farthing  (liard  d'or.)  Encyclop.  de  Rees  au  mot  Farthing.  On  sait  qu'il 
n'y  avait  pas  encore  de  monnaie  de  cuivre  ,  et  si  la  monnaie  de  billon 
existait  déjà,  il  n'en  est  nulle  part  question  dans  Matt.  Paris. 

*  Quant  au  type ,  le  type  saxon  continua  à  prévaloir  de  4 -1 90  à  4279,  la 
plupart  des  monnaies  irlandaises  présentant  des  têtes  deface  enfer- 
mées dans  un  triangle.  (  Voyez  JOACHIM  Lelewel,  tome  1"^,  Numis- 
matique du  moyen-âge  ionsidèrée  sous  le  rapport  du  type.  ) 


NOTES.  545 

siècle  avec  les  monnaies  actuelles  en  Angleterre  * ,  et  au  rapport 
de  ces  mêmes  monnaies  avec  les  monnaies  contemporaines  de 
France ,  nous  ne  pouvons  prétendre  à  aborder  des  questions 
aussi  difficiles ,  et  qui  exigeraient  une  discussion  très-étendue. 
Nous  indiquons  seulement  le  livre  d'Ainslie  [Illustration  of  the 
anglo-french  Coinage,  London,  ^  85^ ,  in-40),  comme  pouvant 
fournir  à  cet  égard  d'excellents  renseignements ,  et  nous  nous 
bornerons  à  tâcher  de  préciser  quelques  points ,  quand  Tocca- 
sion  s'en  présentera. 

Note  IV.  Voir  la  page  524  du  volume. 

Jean  s'était  retiré  à  Parthenay,  après  avoir  levé  le  siège  de 
la  Roche-au-Moine,  et  paraissait  disposé  à  continuer  la  guerre, 
lorsqu'il  apprit  la  défaite  de  ses  alliés  à  Bou vines.  H  conclut  alors 
avec  Philippe  une  trêve  de  cinq  ans,  par  l'entremise  du  légat  du 
pape.  Voici  conmient  Dutillet ,  dans  son  Recueil  des  Traictez 
(  pag.  ^  60,  4  6^  ,  édit.  in-4°  de  ^  607  ),  rapporte  cette  trêve  : 

<«  Ledit  roi  Jean  demanda  trefve ,  qui  lui  fut  aisément  ac- 
«  cordée  pour  cinq  ans,  lejeudy  après  la  saincte  Croix,  mil  deux 
«  cens  quatorze;  car  ladite  trefve  estoit  vtile  audit  roy  Philippes, 
«  après  avoir  despouillé  son  ennemy.  Elle  fut  faite  pour  tous 
«  les  subiects  et  alliez  desdits  roys ,  ayans  fait  guerre  ouverte , 
«  exceptez  les  prisonniers  d'vne  part  et  d'autre ,  et  sauf  audit 
«  roy  Philippes  les  sermens  que  les  Flamens  et  Hannuiers  (  gens 
«  du  Hainaut  )  luy  avoient  faits  auparavant ,  qui  tenoit  tien- 
«  droit  ;  les  meurtriers  et  bannis ,  depuis  l'autre  trefve  de  l'an 
«  deux  (  douze)  cens  six,  ne  jouiroient  de  ceste  trefve  pour  re- 
«  tourner  en  leur  pais,  sans  le  vouloir  de  leur  prince.  Ceux  des- 
«  quels  les  terres  estoient  en  la  main  dudit  roy  Philippes  pour- 
«  roient ,  pour  leurs  affaires ,  venir  es  païs  de  son  obéissance , 

'  GibboD,  dont  les  iodicalions  sont  ordinairement  précises,  évalue  le 
solidus  à  trois  schillings  et  le  marc  à  deux  livres  sterling  (  Hist,  de  la 
Décad.,  tom.  xi,  pag.  542,  de  la  traduction  de  M.  Guizot,  note.  ).  Le 
rapport  serait  alors  facile  à  établir  d'après  la  table  que  nous  donnons, 
en  admettant  toutefois  cette  évaluation  comme  rigoureuse. 

II.  55 


346  NOTES. 

«  pour  y  passer  sans  séjour,  sinon  qu'il  y  eust  exoine  (excuse } 
H  légitime ,  fors  aux  havres  pour  attendre  le  vent  par  temps 
'^  compétent.  Les  Angeuins  et  Bretons  adhérans  ouvertement 
«  lors  de  ladite  trefve  audit  roy  Jean,  pourroient  venir  demeurer 
<t  en  Anjou  et  Bretagne  durant  ladite  trefve  ,  baillans  respecti- 
«  vement  seureté  au  sénéchal  d'Anjou  et  comte  de  Bretagne 
«  qu'aucun  dommage  n'adviendroit  esdits  païs  par  leur  demeu- 
«  rance.  Le  semblable  feroient  les  Poictevins  adhérans  ouver- 
«  tement  audit  roy  Philippes ,  lors  d'icelle  trefve ,  baillans  seu- 
«  reté  au  sénéchal  de  Poictou.  Les  conservateurs  de  ladite 
«  trefve  furent  esleus  et  députez  par  lesdits  roys  avec  pouvoir, 
«  au  nombre  de  cinq  ou  plus ,  cognoistre  ou  iuger ,  à  la  charge 
«  d'en  subroger  de  bonne  foy,  au  lieu  des  révoquez  ,  malades 
«  ou  morts,  et  s'ils  se  voyoient  peu  obeïs  en  l'exécutionjde  leurs 
«  iugemens ,  d'en  advertir  lesdits  roys ,  lesquels  soixante  iours 
«  après  les  feroient  entretenir.  Pour  vuider  les^différensl'et  sur- 
«  prises  de  Poictou ,  Anjou  et  Bretagne ,  lesdits  conservateurs 
«  s'assembleroient  en  l'abbaye  des  Dames  de  Foucheroses,  près 
«  Passavant.  Pour  celles  de  Berry ,  Auvergne ,  Lymosin  et 
«  comté  de  la  Marche,  s'assembleroient  entre  Ingrande  et  Cos- 
«  son  * .  Si  ledit  roy  Jean  vouloit  quitter  la  maletote  par  luy  im- 
<t  posée ,  aussi  feroit  ledit  roy  Philippes  ;  autrement  il|  en  leve- 
«  roit  autant  que  ledit  roy  Jean.  Lieux  furent  réservez  à  Frédéric 
«  et  Othon ,  prétendans  l'empire ,  pour  entrer  en  ladite  trefve  ; 
«  s'ils  ou  l'un  d'eux  en  faisoient  refus ,  chacun  desdits  roys 
«  pourroit  aider  en  l'empire  celuy  qu'il  favorisoit ,  sans  '^faire 
«  rupture  de  ladite  trefve  en  leurs  royaumes  et  terres.  Fut  icelle 
«  trefve  iurée  de  là  part  dudit  roy  Philippes-Auguste  par  Vrsion, 
«  chambellan,  en  l'âme  d'iceluy  roy,  par  douze  barons' ou  che- 
«  valiers  nommez  en  leurs  âmes  par  son  commandement.  Faut 
«  entendre  que  lors  les  roys  pour  leur  grandeur  iuroient  par  pro- 
«  cureurs,  non  en  leurs  personnes,  ores  qu'ils  fussent  présens.  » 

*  Ou  Cuson,   près  de  Chatellerault;  ce  château  qui  appartenait  au 
pOmtc  delà  Marche  ne  figure  plus  sur  les  cartes. 


NOTES.  547 

Tel  est ,  en  substance ,  le  traité  transcrit  dans  son  entier  par 
Rymer  (  Acta  publica  et  Conventiones ,  tome  P^  ) ,  et  que  Du- 
tillet  a  traduit  presque  littéralement.  Les  négociations  aux- 
quelles donna  lieu  cette  trêve  ressortent  facilement  des  diffé- 
rentes chartes  relatées  par  l'historiographe  anglais.  Il  fat  d'abord 
question  d'échanger  Guillaume ,  comte  de  Salisbury ,  pour  Ro- 
bert, fils  de  Robert,  comte  de  Dreux.  Le  roi  Jean  fit  partir  pour 
l'Angleterre  son  fils  naturel ,  Olivier ,  avec  une  letti-e  datée  de 
Saint-Maixent ,  le  6  septembre ,  dans  laquelle  il  s'en  référait 
sur  cette  question  à  l'avis  des  évêques  et  barons  d'Angleterre , 
mais  paraissait  peu  disposé  à  relâcher  son  prisonnier.  Comme 
les  difficultés  que  ne  pouvait  manquer  de  susciter  cette  affaire 
auraient  retardé  la  conclusion  de  la  trêve  ,  les  deux  rois  passè- 
rent outre  sur  les  échanges,  et  Jean,  par  une  lettre  datée  de  Par- 
thenay,  le  ^5  septembre,  nomma  pour  ses  plénipotentiaii*es 
l'abbé  de  Westminster ,  le  maître  de  la  milice  du  Temple ,  Ra- 
nulf ,  comte  de  Chester,  frère  Alain  Martell,  Hubert  de  Rourg , 
Regnauld  de  Pons ,  et  Aymeri  de  RocheforL  Le  traité  fut  con- 
clu à  Chinon ,  le  20  septembre ,  au  plus  tard  ,  l'exaltation  de  la 
sainte  Croix  étant  toujours  le  H  4 .  Le  jeudi  avant  la  Toussaint , 
l'original  du  traité  ,  scellé  du  sceau  de  Philippe-Auguste ,  fut  re- 
mis à  l'évêque  de  Winchester  ;  Jean  était  retourné  en  Angle- 
terre dès  les  premiers  jours  d'octobre. 

Dutillet  néglige  de  nommer  les  douze  seigneurs  qui  jurèrent 
la  trêve ,  outre  le  chambellan  Ursion  :  c'était  Gaulcher ,  comte 
de  Saint-Paul ,  Robert ,  comte  d'Alençon ,  Guy  de  Dampierre , 
Guillaume  des  Rarres ,  Guillaume  de  Chauvigny,  Thibaud  de 
Rlaison  ,  Rouchard  de  Marly ,  Johel  de  Mayenne ,  Hugues  de 
Reaugé ,  Guy  Sénesbald ,  Aymeri  de  Craon ,  Girard  Relois.  — 
Nous  avons  à  dessein  insisté  sur  ce  traité,  parce  qu'il  est  en  quel- 
que sorte  la  consécration  des  conquêtes  de  Philippe-Auguste , 
et  signale  l'abaissement  de  Jean,  qui  retourne  dans  son  royaume 
pour^y  trouver  ses  barons  en  armes  et  signer  la  grande  charte. 

FIN   DES   NOTf-S. 


RECTIFICATION. 

Voir  la  page  95,  lignes  5  et  4  et  la  note  2. 

Ce  passage  nous  avait  peiru  obscur.  En  consultant  pour 
d'autres  recherches  le  texte  de  Geoffroi  de  Vinisauf ,  nous 
sommes  tombé  sur  un  passage  qui,  modifié  légèrement  jjnous 
semble  donner  le  vrai  sens.  Au  heu  de  quid  Archaritana , 
quid  vêtus  Proretha,  quid  Spinacius  nauclerus  que  nous 
avions  corrigé ,  afin  de  trouver  un  sens  à  ces  mots ,  nous  h- 
sons  :  quid  Anconitania  Marchia ,  quid  Venetus  proreta , 
quid  Pisanus  nauclerus  ?  et  nous  traduisons  :  et  la  Marche 
d^Ancône ,  et  les  timoniers  de  Venise ,  et  les  matelots  Pi- 
sans? 

Cette  phrase  doit  être  ainsi  rectifiée ,  et  par  conséquent  la 
note  à  laquelle  elle  donne  lieu  dans  le  texte. 


TABLE  DES  MATIÈRES 


CONTENUES  DANS  CE  VOLUME. 


SUITE  DE  HENRI  II. 

Pages.   Ann. 

Douleur  de  Henri  II.  —  Il  envoie  des  députés  à  Rome  pour 
se  justifier  de  la  mort  de  Thomas.  —  Les  meurtriers 
sont  excommuniés.  1  1171 

Miracles  opérés  sur  la  tombe  de  Becket.  —  Mort  de  l'évêque 
de  Winchester.  3 

Henri  II  entre  en  Irlande.  —  Deuil  de  l'église  de  Cantor- 
béry.  4 

Tremblement  de  terre.  —  Le  fils  de  Henri  II  excité  à  la 
révolte  contre  son  père.  —  Henri  II  obtient  son  absolu- 
tion des  légats.  —  Faits  divers.  6  1172 

Mariage  de  Jean-sans-Terre.— Le  fils  de  Henri  II  abandonne 
son  père  et  passe  en  France.—  Élections  ecclésiastiques.  9  4 173 

Richard  élu  archevêque  de  Cantorbéry.  —  Bref  du  pape 
touchant  la  célébration  de  la  fête  de  Thomas ,  martyr. 

—  Insurrection  de  Henri  le  jeune  en  Normandie.  10 
Le  roi  de  France  dévaste  la  Normandie.  —  Sa  retraite.  — 

Inaction  de  Henri  II.  12 

La  ville  de  Leicester  assiégée.  —  Asiles  des  Anglais  vain- 
cus. —  Attaque  des  Écossais.  —  Leur  retraite.  13 
Le  comte  de  Leicester  passe  en  Angleterre  pour  se  venger. 

—  Il  est  fait  prisonnier  avec  sa  femme  et  ses  partisans.        15 
Henri  II  attaque  à  Dol  les  partisans  de  son  fils.  —  Prise 


550  TABLE 

Ann.  Pages, 

d'armes  des  seigneurs  anglais  contre  Hugues  Bigod.  — 
Son  issue.  17 

Révolte  de  Roger  de  Moubray.  —  Prise  de  Saintes   par 

1174  Henri  II.  —  Prise  de  Norwich  par  les  rebelles.  18 
Henri  II  passe  en  Angleterre.  —  Sa  pénitence  sur  le  tom- 
beau de  saint  Thomas.                                                           20 

Le  roi  d'Ecosse  prisonnier.  —  Prophétie  de  Merlin.  — 
Victoires  de  Henri  II  sur  les  révoltés.  23 

Siège  de  Rouen  par  le  roi  de  France.  —  Affaires  ecclésias- 
tiques. 25 

1175  Réconciliation  entre  Henri-le-Jeune  et  son  père.  — Concile 

de  Westminster.  —  Arrivée  d'un  légat.  26 

Mise  en  liberté  du  roi  d'Ecosse.  —  A  quelles  conditions.         28 

1176  Henri  II  et  Henri-le-Jeune  en  Angleterre.  —  Oppression 

des  Gallois.  —  Faits  divers.  —  Institution  des  justiciers 

en  tournée.  30 

Le  légat  du  pape  obtient  du  roi  quatre  articles  qui  devien- 
nent loi  anglaise.  —  Faits  divers.  31 

Henri  II  arbitre  entre  son  gendre  le  roi  de  Castille  et  San- 
che,  roi  de  Navarre.  ~  Sagesse  du  roi.  33 

1177  Faits  divers.  —  Réconciliation  entre  l'empereur  Frédéric 

et  le  pape.  —  Teneur  du  traité  entre  le  roi  d'Angleterre 

et  le  roi  de  France.  35 

1178  Église  bâtie  en  l'honneur  de  Thomas.  —  Hiver  remar-    . 

quable.  —  Éclipse  de  soleil.  —  Vision  miraculeuse.  — 
Miracles  de  saint  Amphibale.  —  Détails  sur  la  translation 
de  ses  os  à  Saint-Albans.  37 

1179  Henri-le-Jeune  se  distingue  en  France  dans  les  tournois.— 

Le  roi  de  France  vient  en  Angleterre.  50 

Concile  de  Latran.  —  Son  objet  exprimé  en  vingt-huit 

articles.  51 

Hérésie  de  Pierre  Lombard.  —  Lettre  du  pape.  —  Réfuta- 
tion de  Pierre  Lombard.  —  Condamnation  de  Joachim. 

—  Le  fils  du  roi  de  France  sacré  du  vivant  de  son  père. 

—  Meurtre  d'un  chef  gallois.  54 

1180  Alliance  entre  le  roi  de  France  et  le  roi  d'Angleterre.  — 

Mort  de  Louis  VII.  —  Siège  de  Taillebourg.  59 

1181  Le  roi  de  France  remet  son  royaume  àla  disposition  du  roi 

d'Angleterre.  —  Mort  de  Roger,  archevêque  dYork.  — 
Ps^rticularités  sur  ce  personnage.  ^2 


DES  MATIERES.  551 

I'a,';cJ.  Ann. 

Lettre  du  pape  au  Prèlre-Jean  ,  roi  des  Indes.  64 

Mort  d'Alexandre  III.  —  Mariage  de  Philippe-Auguste.  — 

Faits  divers.  65 

Démission  de  l'évêque  de  Lincoln.  —  Faits  divers.  66  \  182 

Guarin,  abbé  de  Saint-A.lbans.— Soulèvement  de  Richard. 

—  Mort  de  Henri-le-Jeune.  —  Évêchés.  67  1183 

Baudouin,  archevêque  de  Cantorbéry.  —  Arrivée  de  l'ar- 
chevêque de  Cologne  et  du  comte  de  Flandre  en  Angle- 
terre. 69  1184 
Siège  de  Santarem  et  de  Lisbonne.  —  Défaite  des  Sarra- 
sins.                                                                                  70 
Maladie  du  roi  de  Jérusalem.  —  Invasion  de  Saladin.  — 
Avènement  de  Baudouin  IV.  —  Détresse  des  Chrétiens 
d'Orient.                                                                               72 
Arrivée  du  patriarche  et  du  grand  maître  des  hospitaliers 

en  Angleterre.  —  Lettre  du  pape  Lucius  IIL  74  1185 

Assemblée  de  Clerkenwell.  —  Départ  de  Henri  II  pour  la 

France.  —  Faits  divers.  75 

Faits  divers.  —  Mort  de  Geoffroi,  fils  de  Henri  IL  —  Avè- 
nement d' Urbain  III.  —  Sa  lettre  à  l'archevêque  de  Can- 
torbéry. —  Mort  de  Mathilde,  mère  de  Henri  II.  77  1186 
Sybille  donne  la  couronne  de  Jérusalem  à  son  mari ,  Guy 
de  Lusignan.  —  Rupture  de  la  trêve  avec  Saladin.  — 
Faits  divers.                                                                            79 
Siège  de   Tibériade.  —  Victoire  de  Saladin  devant  cette 
ville.  —  Conquête  de  Jérusalem  et  de  presque  toute  la 
Terre-Sainte.                                                                       82  1187 
Lettre  d'Urbain  III  à  l'archevêque  de  Cantorbéry.  —  Ri- 
chard de  Poitiers  prend  la  croix.  —  Faits  divers.                86 
Prédication  de  la  troisième  croisade.                                        88  1188 
Nouvelle  guerre  entre  les  deux  rois  de  France  et  d'Angle- 
terre.                                                                                   89 
Lettre  de  Frédéric  Barberousse  à  Saladin.  —  Réponse  de 

Saladin.  91 

Guy  de  Lusignan  sort  de  captivité.  —  Siège  de  Ptolémaïs. 

—  Retraite  de  Saladin.  —  Nouveaux  démêlés  qui  retar- 
dent le  départ  des  croisés.  97 

Médiation  du  pape  entre  les  rois  de  France  et  d'Angleterre. 

—  Lettre  du  marquis  de  Montferrat  à  l'archevêque  de 
Cantorbéry.  100  1189 


552  TABLE     ., 

Ann.  Pages. 

Entrevue  inutile  à  La  Ferté-Bernard.  —  Menaces  du  légat. 

Réponse  de  Philippe-Auguste.  —  Richard  de  Poitiers  re- 
nonce à  l'hommage  de  son  père.  103 

Succès  du  roi  de  France.  —  Déroute  des  Anglais  au  Mans.    105 

Des  pèlerins  anglais  s'emparent  de  Silves  en  Portugal.  — 
Massacre  des  Sarrazins.  107 

Assemblée  de  Saumur.  —  Prise  de  Tours.  —  Henri  II  suhit 
une  paix  humilianle.  109 

Mort  de  Henri  II.  —  Son  épitaphe.  —  Mort  de  sa  fille  Ma- 
Ihilde.  M\ 

RICHARD  P^ 

Premiers  actes  de  Richard.  —  Il  est  reconnu  en  Norman- 
die. —  La  reine  Éléonore  sort  de  prison.  —  Explication 
d'une  prophétie  de  Merlin.  \\3 

Arrivée  de  Richard  en  Angleterre.  —  Ses  libéralités  envers 

son  frère  Jean.  —  Mort  de  l'évêque  d'Ély.  M6 

Cérémonie  du  couronnement  de  Richard.  \\9 

Désobéissance  des  Juifs.  —  Ils  sont  égorgés  à  Londres  et 

dans  plusieurs  autres  villes.  425 

Nomination  de  plusieurs  évèques.  424 

Déposition  d'officiers  royaux.  —  Orgueil  de  l'évêque  de 

Durham.  —  Prédiction  de  Godrik.  —  Faits  divers.  125 

Combats  livrés  devant  Ptolémaïs.  128 

Accord  de  Richard  avec  le  roi  d'Ecosse.  129 

Richard  promet  de  partir  pour  la  croisade.  —  Il  règle  le 
gouvernement  du  royaume  pendant  le  temps  de  son  ab- 
sence. 

Consécration  des  évèques  élus.  —  Jean-sans-Terre  relevé 
de  l'interdit.  —  Exactions  de  Richard.  131 

1  { 90  Accord  du  roi  de  France  et  du   roi  d'Angleterre  pour  le 
voyage  de  Jérusalem.  —  Teneur.de  la  convention.  —  Ri- 
chard I^'  obtient  du  pape  le  titre  de  légat  pour  Guil- 
laume Longchamp.  133 
Absolution  dé  l'évêque  de  Coventry.  —  Massacre  de  Juifs 

en  Angleterre.  —  Résolution  héroïque  des  Juifs  d'York.      135 
Impôt    ordonné  par    l'évêque    d'Ély.    —   L'archevêque 

d'York,  Geoffroi ,  est  ordonné  prêtre.  137 

Disposition  de  l'armée  des  chrétiens  au  siège  d'Acre.  — 
Les  chefs  de  l'armée  de  Saladin.  138 


120 


DES  MATIERES.  555 

Pages.  Ann. 

Les  machines  de  guerre  des  chrétiens  détruites  par  les 
Sarrasins.  —  Trahison  de  quelques  chrétiens.  —  Pou- 
voirs donnés  à  l'évêque  d'Ély.  141 

Justiciers  choisis  par  Richard  pour  la  flotte  qui  se  rendait 
à  la  Terre-Sainte.  —  La  charte  qui  leur  fut  donnée.  442 

Les  rois  de  France  et  d'Angleterre  à  Vezelay.  —  Leur  dé- 
part pour  la  Terre-Sainte.  —  Accident  arrivé  à  Lyon  où 
les  deux  rois  se  séparent.  —  Richard  refuse  d'aller  à 
Rome.  443 

Paix  entre  Tancrède ,  roi  de  Sicile ,  et  Richard  V.  —  Ar- 
thur, neveu  de  Richard ,  est  choisi  pour  son  héritier.  — 
Faits  divers.  —  Mort  de  Frédéric  Barberousse.  446     - 

Apparition  de  Thomas  aux  chefs  de  la  flotte  de  Richard  I". 

—  Arrivée  de  la  flotte  à  Marseille.  447 
L'archevêque  de  Cantorbéry  et  quelques  autres  abordent  à 

Tyr.  —  L'évêque  de  Norwich  achète  son  absolution  au 
pape  et  revient  en  Angleterre.  —  Conflit  entre  les  deux 
armées  à  Messine.  449 

Premières  opérations  de  Richard  en  Sicile.  —  Règlements 
pour  l'église  en  Normandie.  451 

Mort  de  Baudouin ,  archevêque  de  Cantorbéry.  —  Résis- 
tance de  la  ville  d'Acre.  — Accusations  contre  Richard.      454 

Orgueil  de  Guillaume ,  évêque  d'Ély.  —  Son  avarice.  456 

Morts  illustres  au  siège  d'Acre.  —  Départ  du  roi  de  France. 

—  Richard  aborde  en  Chypre  et  détrône  Isaac.  —  Son 
mariage  avec  Bérengère.  —  Faits  divers.  458  4491 

Geoffroi,  archevêque  d'York ,  consacré  à  Tours.— Se  rend 
en  Angleterre.  —  Il  est  emprisonné  à  Douvres.  —  Puis 
mis  en  liberté.  —  Éclipse  de  soleil.  461 

Le  roi  de  France  à  Saint-Jean-d'Acre.  —  Richard  s'y  rend 
à  son  tour.  —  Prise  du  vaisseau  le  Dromant.  —  Prise  de 
la  ville.  463 

Jalousie  de  Philippe-Auguste.  —Il  veut  revenir  en  France. 

—  Motifs  de  dissension  entre  les  deux  rois.  465 
Richard  continue  la  guerre.  —  Il  rend  compte  des  opéra- 
tions de  l'armée  à  l'archevêque  de  Rouen.                           468 

Le  roi  Richard  donne  le  royaume  de  Jérusalem  à  son  neveu 
Henri.  —  Il  achète  toutes  les  reliques  de  la  Terre-Sainte.      \7\ 

On  découvre  les  restes  du  roi  Arthur.  —  Disgrace  du  chan- 
celier d'Angleterre.  —  Suites  de  cet  événement.  —  Fuite 


554  TABLE 

Ann.  Pages. 

du  chancelier.  —  Son  déguisement.  —  Anecdote  relative 
à  un  aigle  marin.  173 

4192  Mort  de  Regnault  élu  archevêque  de  Cantorbéry.  —  Retour 
du  roi  de  France.  Richard  prend  le  château  de  Da- 
roun.  —  D'accord  avec  le  duc  de  Bourgogne ,  il  se  dirige 
vers  Jérusalem.  —  Faits  divers.  I8l 

Le  duc  d'Autriche  se  rend  à  la  Terre-Sainte.  —  Comment 
il  est  accueilli.  —  Il  quitte  la  Terre-Sainte.  183 

Avis  donnés  à  Richard  par  une  religieuse.  —  Le  duc  de 
Bourgogne  séduit  par  les  présents  de  Saladin.  —  Colère 
de  Richard.  -  Départ  du  duc.  —  Un  ermite  prédit  à 
Richard  qu'il  ne  délivrera  pas  la  Terre-Sainte.  184 

Mort  misérable  du  duc  de  Bourgogne.  —  Richard  va  au  se- 
cours de  Joppé.  —  Il  bat,  avec  une  poignée  de  soldats  , 
soixante-deux  mille  infidèles.  188 

L'armée  des  chrétiens  va  au  secours  de  Richard.  —  Sala- 
din tranche  la  tête  d'un  croisé.  —  Peste.  —  Le  roi  se 
dispose  à  revenir  dans  ses  étals.  —  Trêve  entre  les  chré- 
tiens et  les  infidèles.  193 

Départ  du  roi.  —  Tempête.  —  Circonstances  de  ce  voyage. 

—  Aventures  en  Allemagne.  —  Richard  à  Vienne.  1 97 
Le  duc  d'Autriche  se  venge  de  l'injure  que  lui  a  faite  Ri- 
chard à  Saint-Jean-d'Acre.  —  Le  roi  prisonnier.  —  Con- 
sécration de  l'évêque  de  Balh.                                             201 

H93  Le  duc  d'Autriche  vend  son  prisonnier  à  l'empereur. — 
Courage  du  roi.  —  Accusations  portées  contre  lui.  —  11 
les  repousse  avec  habileté.  203 

Le  Vieux  de  la  Montagne  essaie  de  disculper  Richard  du 
meurtre  du  marquis  de  Monferrat.  2o7 

Impôts  levés  en  Angleterre  pour  payer  la  rançon  du  roi. 

—  Faits  divers,  *  209 
Mort  de  Saladin.  —  Son  frère  Saphadin  lui  succède,  après 

avoir  tué  ses  neveux.  —  Partage  de  l'empire  entre  ses 
fils.  2M 

Le  comte  Jean,  frère  de  Richard ,  aspire  à  la  couronne.  — 
Le  roi  de  France  veut  s'emparer  de  la  Normandie.  —  Il 
épouse  Ingelburge  et  la  répudie.  215 

1194  Retour  de  Richard.  —  Phénomène  céleste.  —  Soumission 
de  Jean-sans-Terre.  —  Le  roi  passe  en  Normandie.  —  Il 


DES  MATIERES.  555 

Pages.  Ann. 
chasse  les  Français  de  Verneuil.  2l7 

Herbert,  élu  évêque  de  Salisbury.  —  Richard  s'empare  de 
Loches.  —  Le  roi  de  France  est  repoussé  de  toutes  les 
provinces  anglaises.  —  Trêve.  —  Tournois  en  Angleterre. 
—  Révolution  à  Constantinople.  221 

Richard  se  plaint  au  pape  de  sa  captivité  en  Autriche.  —  Le 

duc  d'Autriche  est  excommunié.  —  Sa  mort  déplorable.     224  U95 
L'empereur  Henri  s'empare  du  royaume  de  Fouille  et  de 
Sicile.  —  Le  roi  de  Maroc  envahit  l'Espagne.  —  Mort  de 
l'abbé  de  Saint-Albans.  — Faits  divers.  228 

Hubert,  archevêque  de  Cantorbéry,  légat  du  pape.  -  Le 
roi  de  France  admonesté  par  le  pape  pour  avoir  répudié 
Ingelburge.  — Les  évêques  d'Angleterre  excités  à  la  pré- 
dication de  la  croisade.  —  Pieux  zèle  de  Richard.  230 
Aventure  d'un  habitant  de  Venise.                                          234 
Richard  à  Poitiers.  —  Convention  de  Louviers  entre  le  roi 
de  France  et  Richard.  —  Le  roi  de  France  rompt  la  con- 
vention. —  Hostilités.  239  1 196 
Sédition  à  Londres.  —  Mort  de  Guiilaume-Longue-Rarbe.     240 
La  Normandie  mise  en  interdit.  —  L'empereur  et  le  cha- 
pitre de  Cîteaux.  —  Hugues  de  Chaumont,  prisonnier, 
puis  sauvé.  —  Brigandages  des  routiers  au  service  de  Ri- 
chard. —  L'évêque  de  Beauvais  et  son  archidiacre  pri- 
sonniers. —  Débordement  de  la  Seine.  244 
Vision  miraculeuse  d'un  moine.  —  Détails  curieux.  —  Des- 
cription du  purgatoire ,  de  l'enfer  et  du  paradis.                 247 
Jean  de  Brienne  nommé  roi  de  Jérusalem.  273 
Le  roi  d'Angleterre  envoie  à  Rome  des  députés  au  sujet 
de  l'interdit  lancé  par  l'archevêque  de  Rouen  sur  la  Nor- 
mandie. —  Paix  entre  cet  archevêque  et  le  roi.  —  Te- 
neur du  traité.                                         '  274  H 97 
Richard  transporte  en  Angleterre  les  reliques  de  saint  Va- 
léry. —  Il  brûle  des  vaisseaux  anglais.  —  Il  gagne  à  son 
parti  le  comte  de  Flandre  et  plusieurs  autres.  —  Le  roi 
de  France  est  mis  hors  de  combat  et  obligé  de  traiter 
avec  le  comte. —  Traité  rompu.  —  Diverses  constitutions 
de  Richard.  279 
Othon,  neveu  de  Richard,  couronné  roi  d'Allemagne.  — 
Innocent  HI ,  pape.  —  Fondation  de  l'ordre  des  Jacobins. 
—  Admirable  pénitence  de  l'évêque  de  Chester.  —  1^ 


356  TABLE 

Ann.  Pages. 

H 98      pape  restitue  aux  moines  l'abbaye  de  Coventry.  283 

Faits  divers.  —  Hubert,  archevêque  de  Cantorbéry,  révo- 
qué des  fonctions  de  justicier.  —  Combat  entre  les  An- 
glais elles  Gallois.  289 
Combat  entre  le  roi  de  France  et  le  roi  d'Angleterre.  — 
Victoire  mémorable  de  Richard  à  Gisors.  —  Noms  des 
principaux  prisonniers.  —  Trêve  entre  le  roi  de  France 
et  Richard.  —  Faits  divers.  293 

1199  Destruction  de  l'église   de  Lambeth.  —  Faits  divers.  — 

Mort  de  Richard.  299 

JEAN-SANS-TERRE. 

Premiers  actes  de  Jean.  —  Partisans  d'Arthur.  —  Jean  est 
reconnu  en  Normandie.  303 

Couronnement  du  roi  Jean.  —  Le  roi  Jean  passe  en  Nor- 
mandie. —  Trêve  avec  le  roi  de  France.  306 

Conférence  entre  le  roi  de  France  et  le  roi  d'Angleterre. 

—  Faits  divers.  —  Othon,  empereur  d'Allemagne.  —La 
France  mise  en  interdit.  309 

Contestation  entre  les  églises  de  Tours  et  de  Dol.  —  Let- 
tre du  pape  Nicolas  à  ce  sujet.  —  Décision  d'Innocent  III.    31 2 

1200  La  reine  Alienor  envoyée  pour  marier  Blanche,  princesse 

de  Castille ,  à  Louis ,  fils  du  roi  de  France.  —  Mariage. 

—  Le  roi  Jean,  après  son  divorce,  épouse  Isabelle.  3i6 
Lettre  venue  du  ciel  touchant  l'observation  du  dimanche. 

—  Prédication  d'Eustache  de  Flaix  à  ce  sujet.  —  Miracles 

de  cet  abbé.  318 

Geoffroi ,  archevêque  d'York ,  est  dépouillé  de  tous  ses 

biens.  —  Faits  divers.  326 

Mort  de  Hugues,  évêquede  Lincoln.— Détails  sur  sa  vie  et 
ses  miracles.  —  Entrevue  des  rois  d'Angleterre  et  d'E- 
cosse à  Lincoln.  —  Nouveaux  évêques.  —  Phénomène.       327 

1201  Le  roi  Jean  et  la  reine  couronnés  à  Cantorbéry.  —  Aven- 

ture miraculeuse  de  Simon  de  Tournay.  —  Faits  divers.     339 
Le  roi  Jean  et  la  reine  passent  en  Normandie.  —  Le  roi 
Jean  vient  à  Paris.  —  Traité  de  paix.  342 

1202  Brouille  entre  le  roi  de  France  et  le  roi  d'Angleterre.  — 

Victoire  mémorable  de  Mirebeau.  —  Le  roi  de  France 
lève  le  siège  du  château  d' Arques.  —  Mort  d'Arthur  de 


DES  MATIERES.  557 

Pag.  Ann., 

Bretagne.  —  Faits  divers.  344 

Tarif  du  pain  établi  par  le  roi  Jean.  350 

Hostilités  du  roi  de  France.  —  Le  roi  Jean  est  abandonné 
par  les  seigneurs  d'Angleterre.  352  1203 

Contributions  militaires  accordées  au  roi  Jean.  —  Miracles 
de  l'image  de  la  Vierge  à  Sardenay.  —  Faits  divers.  — 
Conquêtes  de  Philippe -Auguste.  —  Inaction  du  roi  Jean. 
—  Phénomène  céleste.  — Pierre  des  Roches  ,  évêque  de 
Winchester.  357  1204 

Faits  divers.  —  Armement  inutile  du  roi  Jean.  —  Mort  d'Hu- 
bert, archevêque  de  Cantorbéry.  —  Élection  de  son  suc- 
cesseur non  confirmée,  —  L'évêque  de  Norwich  est  élu 
à  son  tour.  365  1205 

Controverse  au  sujet  de  l'élection  de  l'archevêque  de 
Cantorbéry.  —  Le  roi  Jean  conduit  une  armée  à  La  Ro- 
chelle. —  Attaque  et  prise  de  Montauban.  —  Le  légat  du 
pape  en  Angleterre.  —  Trêve  de  deux  ans  entre  le  roi 
d'Angleterre  et  le  roi  de  France.  371  ^206 

Sentence  du  pape  Innocent  notifiée  aux  évêques  suffragants 
de  l'église  de  Cantorbéry.  375 

Voyage  de  Thurcill  au  purgatoire ,  à  l'enfer  et  au  paradis.     377 

Geoffroi ,  archevêque  d'York,  refuse  l'impôt  établi  parle 
roi  Jean.  —  Faits  divers.  —  Ordre  des  frères  mineurs .        400  1 207 

Le  pape  casse  la  double  élection  de  l'archevêque  de  Can- 
torbéry. —  A  la  place  des  deux  prétendants  ,  on  élit  le 
cardinal  Etienne  de  Langton.  —  Suites  curieuses  de  cette 
promotion.  —  Négociations  et  lettres  entre  le  roi  et  le 
pape.  —  Faits  divers.  —  Naissance  de  Henri  (III).  402 

Faits  divers.  —  Le  pape  admoneste  le  roi  Jean  au  sujet  de 
son  refus  de  reconnaître  l'archevêque  de  Cantorbéry.  — 
Le  royaume  d'Angleterre  est  interdit.  4l6  1208 

Le  roi  Jean  ordonne  la  confiscation  de  tous  les  biens  du 
clergé.  — Il  s'assure  de  la  fidélité  et  de  l'appui  des  grands 
du  royaume.  —  Refus  de  Guillaume  de  Brause.  —  Faits 
divers.  420 

Faits  divers.  —  Paix  entre  le  roi  Jean  et  le  roi  d'Ecosse.         423  1209 

Dispersion  de  l'université  d'Oxford.  —  Le  roi  Jean  est  ex- 
communié nominativement.  —  Sa  cruauté.  —  Il  est  en- 
couragé dans  sa  résistance  par  un  théologien  nommé  le 
Maçon.  —  Consécration  de  l'évêque  de  Lincoln.  425 


558  TABLE 

Ann.  Pages. 

1210  Exactions  sanglantes  contre  les  Juifs.  —  Histoire  d'un  juif 
de  Bristol.  —  Démêlé  entre  l'empereur  Olhon  et  le  pape. 

—  Excommunication  d'Othon.  429 
Le  roi  Jean  conduit  une  armée  en  Irlande.  —  Nouvelles 

cruautés  et  nouvelles  exactions  du  roi.  432 

\2\\  Le  roi  Jean  soumet  le  pays  de  Galles.  —  Députés  du  pape 
Regnault,  comte  de   Boulogne,  proscrit  par  le  roi  de 
France.  —  Mort  de  Guillaume  de  Brause.  —  Les  sujets  du 
roi  déliés  du  serment  de  fidélité.  —  Noms  de  ses  princi- 
paux conseillers.  435 
1212  Alexandre,  fils  du  roi  d'Ecosse,  est  créé  chevalier.  —  Nou- 
velles hostilités  des  Gallois.  —  Le  roi  Jean  est  averti  d'une 
trahison  contre  sa  personne.  — Prophétie  d'un  ermite-        438 
Le  roi  d'Angleterre  est  déclaré  déchu  du  trône.  —  Faits 
divers.  —  Incendie  à  Southwark.  441 
-1213  Les  évêques  reviennent  de  Rome.  — Promulgation  de  la 
sentence  du  pape.  —  Le  roi  de  France  se  dispose  à  exé- 
cuter la  sentence.  —  Préparatifs  du  roi  Jean.                        444 
Arrivée  de  Pandolphe,  familier  du  pape.  —  Propositions 
conciliatrices.  —  Repentir  du  roi  Jean.  —  Traité  de  paix. 

—  Faits  divers.  4S0 
Le  roi  Jean  résigne  son  royaume  et  le  royaume  d'Irlande 

entre  les  mains  du  pape.  —  Formule  de  l'hommage.  — 
Supplice  de  l'ermite  Pierre.  458 

Pandolphe  passe  en  France.— Colère  de  Philippe- Auguste. 

—  Rébellion  du  comte  de  Flandre.  463 
Le  roi  de  France  envahit  la  Flandre.  —  Le  roi  Jean  envoie 

sa  flotte  au  secours  du  comte  de  Flandre.  —  Bataille  de 
l'Écluse.  464 

Projets  du  roi  Jean  contre  la  France.  —  Il  est  relevé  de 
l'excommunication.  —  Ordonnances  diverses.  —  Fermeté 
d'Etienne  Langton.  407 

Conspiration  des  comtes  et  des  barons  contre  le  roi  Jean. 

—  Renouvellement  de  la  charte  de  Henri  I**^ .  472 
Hérésie  des  Albigeois.  —  Le  pape  ordonne  de  prendre  la 

croix  contre  eux.  —  Croisade.  —  Siège  de  Béziers.  — 
Prise  et  pillage  de  la  ville.  —  Reddition  de  la  ville  de 
Carcassonne.  —  Sommation  faite  à  la  ville  de  Toulouse. 

—  Croisade  d'enfants.  476 
Mort  de  Geoffroi,  grand  justicier  d'Angleterre.  —  Le  roi 


DES  MATIÈRES.  .  55») 

Pap.  Ann. 

Jean  se  repent  de  la  paix  qu'il  a  signée  avec  le  pape.  — 
Il  envoie  des  agents  au  Miramolin  pour  lui  faire  hom- 
mage, et  lui  offrir  d'embrasser  la  loi  de  Mahomet.  — 
Détails  sur  cette  ambassade.  485 

Le  roi  Jean  ne  pouvant  rompre  son  traité  avec  Rome ,  songe 
à  le  tourner  cbntre  les  seigneurs  d'Angleterre.  —  Impiété 
du  roi.  —  L'émir  Murmelin  vaincu  en  Espagne.  495 

Le  roi  d'Aragon  secourt  les  Albigeois.  —  Il  est  battu  et 
tué  à  Muret.  497 

Nicolas,  évêque  de  Tusculum ,  envoyé  en  Angleterre  par  le 
pape ,  pour  régler  les  différends  élevés  entre  le  roi  et  l'é- 
glise. —  Le  roi  Jean  résigne  la  couronne  entre  ses  mains. 
Lettre  du  pape  à  son  légat.  501 

Appel  de  l'archevêque  de  Cantorbéry  au  sujet  de  l'institut 
des  prélats  par  le  légat  du  pape.  —  Le  roi  Jean  passe  en 
Poitou.  —  Hostilités.  —  Lettres  du  roi  Jean  à  ce  sujet.         506  }2l4 

Lettre  du  pape  au  sujet  de  la  levée  de  l'interdit.  —  Resti- 
tution des  dommages  causés  par  l'interdit.  —  Faits  di- 
vers à  ce  sujet.  510 

Le  roi  Jean  conduit  son  armée  en  Bretagne.  —  Combat  à 
Nantes.  —  Retraite  des  deux  armées  de  France  et  d'An- 
gleterre à  la  Roche-au-Moine.— Bataille  de  Bouvines.  — 
Détails.  .   ^       515 

Prétention  des  barons  anglais  au  sujet  des  libertés  de  l'An- 
gleterre. —  Noms  des  chefs  de  cette  ligue.  --  Refus  du 
roi  Jean.  527  ^2^5 

Notes.  533 

Rectification  de  la  page  93.  548 


FIN    DE    LA    TABLE. 


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